Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)
Chapitre 27
Amen.
Dorian
Bureau de Dorian, Manoir Soulridge
Holland Park, Londres
16 Octobre 1888
Affamée de pouvoir enfin perpétrer son macabre office, la lame du bistouri tournoie sauvagement sur mon bureau ; fléchette d’acier prête à transpercer le cœur rassis de l’éventreur.
Il n’aura finalement fallu qu’une heure et quelques organes prélevés pour que Chas Fergusson se mette à table. Du moins, après avoir partagé la mienne autour d’une dégustation conjointe de son rein assorti d’un vin de grand cru. Ma vanité pourrait aisément me proclamer épicurien si sa viande n’avait pas eu arrière-goût de cendre en bouche.
Je soupire in memoriam de cette bouteille gâchée, trépassée au nom d’une victime pathétique. Au moins aurais-je réussi à épargner l’usure inutile des ailes de mon précieux papillon.
À cette délicieuse pensée, la toupie de métal tranche le souvenir de son regard torturé de désir croisé au détour d’un sombre corridor.
Ce soir-là, je rentrais de chasse, épuisé et insatisfait de n’avoir guère pu partager ce maudit dîner avec elle. Nul doute qu’en parfaite maîtresse de maison, sa répartie fougueuse et son sourire mordant auraient su épicer ce plat insipide. Néanmoins, son absence n’aura fait que décupler son amertume.
Comment puis-je savourer un plat quand le mets le plus raffiné qui soit se refuse à mon palais exigeant ? Quand sa peau sucrée se dérobe à ma langue experte ?
Soudain émoussée par la vision du corps nu et offert d’Emilia, la lame ralentit sa course meurtrière pour se faire amante éplorée.
De ce même index où je léchais il y a deux soirs de cela le sang d’un autre, j’effleure les chiffres gravés sur la poignée de mon arme. Ces symboles qui unissent nos âmes à défaut d’accoupler nos corps. — Rien qu’une dernière étreinte. Un seul raz-de-marée de plaisir dans ces deux océans agités afin d’engloutir ma tourmente. — Un déluge. Un désastre. Ta destruction, min dreng.
Je ricane et masse mes tempes peu enclines ces derniers temps à me laisser répit.
— Qu’est-ce qu’un ravage de plus pour nous autres descendants du chaos ? — Je croyais que tu souhaitais la protéger de toi.
Mon doigt caresse le tranchant du bistouri, aussi aiguisé que le regard hostile d’Emilia. Aussi acéré que ces œillades affectueuses dont elle croit me gracier.
— Il est trop tard, min farbror. Son nom était déjà inscrit sur ma pierre tombale bien avant d’être consigné sur le registre des naissances.
Le patriarche de cette maudite famille éclate d’un rire fourbe dans ma tête, sonnant ainsi le clocher démoniaque de ce prieuré de douleur. — Ton orgueil t’aveugle, Dorian. Elle vivra sans toi. Avec lui.
Un faible de mes sourires s’échappe de ces matines infernales. — Votre rage vous égare, mon oncle. Elle mourra de vivre sans moi. Sans lui.
Il griffe, je résiste. Le supplier reviendrait à prier Dieu quand on vénère le Diable.
— Est-ce là l’essence même de ce sentiment exécrable qui t’habite ? Si tel est le cas tu te leurres, min dreng. Il ne me semble guère que ta catin désire être possédée ainsi.
Ma main tremblante relance la course de l’acier. — Au contraire, moi seul sais ce qu’elle désire. Et moi seul peux le lui offrir.
Tout à coup, ses doigts fantomatiques apparaissent pour figer avec autorité le bistouri. Je redresse alors le menton vers mon mentor, aussi apprêté que le jour de sa mort.
Serais-je ainsi lorsque je reviendrai hanter Emilia ? M’entendra-t-elle murmurer entre ses draps ? Sentira-t-elle mes caresses d’outre-tombe ou son esprit préfèrera-t-il m’exorciser de sa vie ?
Ah, que ne donnerai-je pour assainir mes pensées d’une telle affliction ! Tout serait plus facile si mon obsession aux cheveux blonds s’éloignait de moi. Je pourrais me laisser mourir, au lieu de cela il me prend des envies de vivre.
Quel fichu antidote est-elle en train de propager dans mes veines ?
Dépositaire trépassé de ma conscience, mon oncle fronce les sourcils furieux de ma faiblesse.
— Tu es souffrant, Dorian, depuis bien trop longtemps. Et cette maladie finira par emporter ton cadavre.
D’un geste impérial, je chasse les vapeurs sépulcrales et relance la destinée métallique.
— Vous avez raison, min farbror, je suis souffrant. Mais vous avez tort sur un point : Emilia est la seule maladie dont mon esprit ne souhaite guérir.
D’un rictus célébrant cette maigre victoire sur ma psyché aliénée, je laisse la rage de mon ancêtre tambouriner sur ma boîte crânienne lorsqu’un coup frappé annonce la venue d’un visiteur.
— Oui ? grogné-je.
La silhouette d’Anthony surgit devant moi, emportant ce famélique espoir de me rassasier d’elle.
Depuis notre dispute de bordel, Emilia ne cesse de m’éviter, invoquant ma faute ou le deuil d’Anton pour se soustraite à la moindre de nos activités. Ainsi privées de sa présence, mes séances de kung-fu deviennent joutes de combattant esseulé. Mes sonates nocturnes de piano, concerto pour un virtuose déchu. Même nos rares moments de dîners partagés se transforment en repas de moine, le silence impie uniquement abrégé par nos échanges de regard asservi de souffrance.
Pourtant, à chacune de mes tentatives déplorables de réconciliation, ses yeux azurés plongent dans leur assiette, se repaissant de notre discorde quand je les voudrais à me dévorer.
Un sourire de bête sanguinaire s’abreuve soudain de mes lèvres carmin. Peu importe son goût pour la dispute, ce fâcheux régime rancunier prendra fin dans quelques jours lorsque notre entente se délectera des viscères de Jack.
La patience est une vertu qui me permettra de lui arracher la sienne.
Alors elle sera de nouveau à moi.
Rien qu’à moi.
Ainsi qu’elle l’a toujours été.
Ainsi qu’elle le sera à jamais.
Et sa jouissance deviendra notre amen.
— Qui a-t-il, Anthony ?
— L’inspecteur Graham est ici, milord. Il souhaiterait s’entretenir avec vous.
Thomas. Évidemment, mon perfide évangile ne saurait être complet sans son apôtre le plus loyal. À présent que l’identité de Jack l’Éventreur ne m’est plus inconnue, il m’est nécessaire de tenir éloigné Scotland Yard le temps d’emballer convenablement mon présent. Il me faut donc un os à ronger pour ce fidèle toutou qu’est Graham, seulement, mon squelette a cessé depuis longtemps de se prêter volontaire.
D’un soupir, je range le bistouri dans ma poche de redingote, remets de l’ordre à mes cheveux indomptés et fais signe au majordome dans l’attente patiente de mes instructions.
— Fais-le entrer.
— Ces messieurs également ?
J’arque un sourcil agacé.
— De quels énergumènes veux-tu donc parler, Anthony ?
Le jeune homme fuit mon regard courroucé là où Arthur n’aurait été que dignité.
— Eh bien, il est accompagné de deux autres gentlemen, milord. — De quoi partager son incompétence, grommelé-je. À moins que le triolisme masculin ne soit devenu son vice caché.
Le regard vide du majordome me fait pousser un énième soupir. Où est donc passée ma compagne de verve démoniaque, la seule à pouvoir répliquer sans défaillir ? Sevré d’Emilia, le moindre échange de paroles me paraît aussi morne que le temps londonien.
À quoi bon faire preuve d’esprit si mon brillant génie gagne d’emblée la partie ? Je voudrais avoir ma reine pour gagner le roi que je suis, mais l’échec n’est possible qu’entre deux joueurs et la mienne se terre actuellement dans sa serre. Peut-être devrais-je songer à libérer mes serpents sur ses fleurs, ainsi reviendrait-elle en courant vers son cobra… — Fais-les entrer également, ordonné-je d’une voix pensive. — Bien, milord.
Le domestique s’incline et disparaît avec diligence dans le corridor. Quelques secondes plus tard, un duo de par-dessus pénètre dans mon bureau, me saluant tour à tour d’une courbette empreinte de maladresse. Mon titre ne prend guère la peine de se lever, peu enclin à sacrifier le confort de son fauteuil pour ces bras cassés.
Mes index joints sur mes lèvres, je souris d’un air carnassier et susurre à l’encontre du troisième pleutre caché. — Thomas, mon cher, approche donc. Aurais-tu peur de me montrer ton visage ? Tu sais pourtant qu’il m’en faut plus pour me donner des cauchemars.
À ces mots, un piteux gémissement s’égare derrière les deux silhouettes avant d’apparaître devant moi.
Le menton tremblant, Thomas relève la tête, ses yeux de veau condamné occupés à soudoyer la pitié du boucher en redingote pourpre.
Sur sa joue droite, une longue et profonde entaille fissure la beauté virile de son visage, partant du haut de sa pommette à la commissure de ses lèvres. D’une nuance rosée délectable, la cicatrice ressuscite son teint presque cadavérique.
Se mordillant la lèvre inférieure, Thomas bascule d’un pied sur l’autre tout en évitant soigneusement d’affronter mon regard moqueur. — Aurais-tu subi les foudres d’un maquereau, mon ami ? Je t’ai pourtant toujours conseillé de payer d’avance.
Il tressaille et jette un œil soucieux vers ses amis. Le scandale, la laisse la plus solide pour refréner les ardeurs d’un bâtard de Scotland Yard.
Cela, ainsi qu’un maître à la main ferme.
— Nullement, Dorian. Ceci est l’œuvre de Jack.
Je hausse un sourcil, étonné que notre tueur ait pris la peine de marquer cet abruti insignifiant.
Décidément, mon cher Jack, nous ne sommes vraiment pas de la même trempe.
— Je n’ai point toute la journée pour écouter ton récit larmoyant, Thomas. Fais cela vite, je te prie. Et par pitié, redresse-toi ! Sois un homme pour dix minutes à défaut de l’être toute une vie.
Sa pâleur s’enflamme au rire discret de ses hommes. — Je te demanderai d’avoir du respect, Dorian, bredouille-t-il. Ce que j’ai vécu relève d’un tel traumatisme que j’en ai perdu le sommeil.
Mes lèvres esquissent une grimace dédaigneuse. — Et moi je le retrouve dès que tu ouvres la bouche. Parle, Thomas. Et sois concis pour l’amour de ce Dieu qui a jugé bon de t’épargner.
Ses doigts torturant son chapeau, il se met à me narrer les exploits zélés de Jack d’une voix chevrotante.
— Il m’a attaqué chez moi, alors que j’écrivais une missive à monsieur Lusk.
Son col étiré avec précaution révèle une marque rougeoyante sur sa peau hâlée.
— Une corde, je me suis débattu, mais il avait de la force. Beaucoup de force.
— Es-tu parvenu à l’estropier ? m’enquiers-je pour une fois sincèrement désireux de connaître sa réponse.
Il hausse les épaules, confus.
— Non, pas même la moindre griffure. Je te l’ai dit, cet homme avait la force d’un lion !
Dans ce cas, mon cher Thomas, pourquoi diable mon papillon a-t-il réussi à le dompter ?
Bien que je ne me rabaisserais pas à l’avouer devant elle, la fierté s’épanouit sur mon visage pour ma rose aux mille épines. Ne tient plus qu’à moi désormais de retirer celle plantée dans l’épaule de Jack. — Et toi la faiblesse d’un rat, sifflé-je. Comment as-tu donc réussi à sauver ta misérable existence ?
Rouge d’humiliation, Thomas se tourne vers ses comparses. — Grâce à ces messieurs. Par je ne sais quel miracle, j’ai réussi à me dégager de son étreinte meurtrière et à ouvrir la fenêtre. Je pensais sauter, quitte à finir paralysé. Heureusement pour moi, ces deux éclaireurs du comité de vigilance passaient dans le coin. J’ai hurlé, crié de toutes mes forces et ils ont accouru. Jack a pris peur et s’est enfui, non sans me laisser le souvenir de sa lame et de sa prose démoniaque.
Un sanglot douteux s’échappe de sa gorge.
— D’après ses sombres écrits, il avait tout prévu, Dorian. Y compris ma mort. Il ne s’attendait pas à ce que je m’en sorte. Moi non plus pour être franc.
Mes yeux brillants de convoitise serpentent sur les berges boursoufflées de sa cicatrice. Un couteau de taille probablement moyenne, fait pour éviscérer non pour parader sur le visage de sa victime. — Ne pas pouvoir terminer sa tâche a dû fortement le contrarier, énoncé-je sobrement. Sinon je doute qu’il ait pris parti de perdre son temps à te marquer.
L’inspecteur blêmit d’une terreur diffuse.
— De me… me marquer ? Crois-tu qu’il reviendra terminer sa… tâche ?
Je caresse d’une main sadique mon menton imberbe. — Peut-être. Probablement. Sûrement. Tu es résolument un échec pour lui, ne tient désormais qu’à toi de ne pas devenir sa victoire.
Ses épaules tressautent d’une angoisse que je diffuse à travers mon sourire sardonique.
— Que me suggères-tu ? souffle-t-il.
— La question serait plutôt : que te suggère ta peur, Thomas ?
Je désigne d’un doigt facétieux les deux bougres postés derrière lui. — Cela dit, je crois que ta garde rapprochée a déjà répondu à ta place. N’est-ce pas ?
La moue renfrognée de Thomas me livre sa réponse honteuse. Ce couard n’aura guère attendu très longtemps avant de s’offrir les services d’une milice privée.
Pitoyable !
— Ils sont effectivement là pour veiller sur moi, Dorian. Et mon intuition de policer te suggère de te procurer la même protection. Les prostituées, Lucretia… moi.
Emilia. Mes ongles griffent la surface du bureau à la vision de ses cuisses ensanglantées. Je n’ai cure de tous ces maudits noms ! Leur liste peut bien s’allonger, s’étendre à la race humaine tout entière, seul le sien m’importe !
J’enterrerais un millier de palefreniers si cela pouvait lui offrir l’immortalité.
— L’étau se resserre, mon ami, poursuit Graham d’un ton agité, et il nous étouffera bientôt tous si nous ne mettons pas la main sur cet enfoiré !
D’un signe de tête discret, il ordonne à ses deux chiens de garde de l’attendre dehors.
Une fois la porte refermée derrière eux, Thomas se penche sur le bureau, son haleine chargée d’un alcool bon marché.
— Ce matin, George a reçu une lettre de Jack, écrite de l’enfer, rien que cela. Elle était assortie d’une boîte contenant la moitié d’un rein.
Je retiens un rire caustique à la mention de cet organe dégusté il y a peu sur Chas Fergusson. Intéressant, Jack, partagerions-nous ainsi le même goût pour les mets raffinés ?
Mon attention glisse sur le menton mal rasé de Thomas avant de s’attarder sur sa joue. Hum, peut-être pas après tout… — Celui de Catherine Eddowes ?
— Nous n’en savons pas plus pour l’instant, élude-t-il. D’autant plus que j’ai dû forcer Lusk à la livrer aux autorités compétentes… — Tes collègues, donc, conclus-je d’une pointe de cynisme.
Il recule d’un pas, sa stupeur énamourée dissoute dans l’acidité de ma voix.
— Pourquoi, Dorian ? gémit-il piteusement. Pourquoi fais-tu cela ? Tu devrais t’inquiéter de ma santé, me réconforter en souvenir de notre liaison récente ou de notre amitié antique. Pourtant, tu t’entêtes à m’humilier de la sorte et devant témoin !
Cette fois, ma gorge gagne son indépendance d’un éclat de rire machiavélique.
— Es-tu venu pour t’apitoyer sur ton sort ?
— Non, je suis venu te demander conseil. Et… oui, peut-être ai-je pensé que…
— Je t’offrirais à boire ? minaudé-je outrageusement. Au vu de ton odeur, je dirais que tu n’as guère eu besoin de moi pour cela.
Le spectre de nos étreintes danse le bal des ivrognes sur ses pupilles dilatées. Mes doigts frôlent alors la pointe de mon bistouri prisonnier, avide de purger ses cornées de cet infâme souvenir.
Je me demande encore comment j'ai pu souiller ma superbe dans cette carcasse. Et surtout, comment j'ai pu croire un seul instant que je pourrais oublier le corps splendide d’Emilia dans celle d’une catin fanée. — Ah, je vois, ris-je, tu pensais que je sécherais tes larmes à coup de reins ? Navré, mon ami, je ne prends guère les putains de Jack en pitié.
Son regard se perd derrière moi alors qu’un sourire éclot sur ses lèvres livides.
— Quand sera-t-il s’il s’attaque à la tienne ? Ta cruauté la jettera-t-elle sur le trottoir ?
Mes iris assassins engloutissent sa révolte injurieuse. Insulte-la encore une fois, mon ami, et Jack ne sera plus qu’un doux rêve gravé au bistouri sur ta cervelle.
— Non, cinglé-je, dans mon lit. Ne sois pas si envieux d’elle, Thomas. Crois-moi, mon indifférence est de loin préférable à mon fanatisme. Seule Emilia est capable d’en subir les conséquences. — En effet, rien de bon ne sortira de cet intérêt malsain. Mais cela tu le sais déjà, n’est-ce pas ?
D’un commun accord avec mon esprit habité, je lâche les délices cachés de ma poche pour pianoter sur la table ses funérailles.
J’ai encore besoin de lui, ne serait-ce que pour tenir éloigné Scotland Yard. Il serait fort regrettable que la police me ravisse mon présent avant que mon papillon n’ait eu le temps de défaire le nœud de ses entrailles.
— Tends-lui un piège.
— Je te demande pardon ?
Je soupire et passe une main exaspérée dans mes cheveux. — Il en a visiblement après toi. Du moins, toi et les catins de Whitechapel . Réunis tout ce beau monde au même endroit, poste tes toutous dans tout le quartier sur quelques semaines et tu devrais ainsi réussir à l’attraper.
Il fronce les sourcils, intéressé.
— Tu veux dire en simulant une visite chez les prostitués ? — Exactement.
— Qu’est-ce qui te fait croire qu’il mordra cette fois-ci à l’hameçon ?
Oh, rien, mon ami. Puisqu’il agonisera déjà sur ma lame. — Allons, Thomas, toi évidemment. Ne te targues-tu point d’être irrésistible ?
Le policier secoue la tête d’un air abattu.
— Je pensais l’être, mais face à un tyran même le plus beau des visages succombe.
Mes mains narquoises applaudissent cette exquise trouvaille. — Un policier défiguré face à Jack le despote… quel beau titre pour les journaux du soir !
— Je parlais de toi, murmure-t-il.
Le silence de ma peau accueille sa détestable répartie.
— Avec ou sans cette cicatrice, je ne voudrais pas de toi, Thomas. Je croyais pourtant avoir été clair, nul ne sert de ramper devant moi. Ton enfer n’est pas le mien et je ne suis pas ton souverain. — Et elle ?
La créature penche la tête, prenant un soin diabolique d’articuler son inhumanité.
— Nous sommes régents de nos royaumes respectifs, Thomas. Mais cela tu le sais déjà, n’est-ce pas ?
Son mutisme bienvenu clôture notre divin entretien. — Au revoir, tiens-moi au courant de l’enquête. Et, bon sang, mets un onguent sur cette plaie avant qu’elle ne s’infecte ! — Craindrais-tu de m’enterrer ? demande-t-il, plein d’espoir. — Non, uniquement de te dévisager. Que veux-tu, mon oncle m’a appris la politesse. La porte se trouve juste derrière toi. Oh, et n’oublie pas d’emmener tes molosses, je ne tiens pas à ce qu’ils salissent mes tapis.
Ma langue plus tranchante que la lame de Jack, il se retourne, blessé, et se dirige vers la sortie d’une démarche affaiblie. La main sur la poignée il pivote soudain vers moi, un altruisme écœurant déchirant ses cordes vocales.
— Même si je la déteste pour t’avoir arraché à moi, reste près d’elle, Dorian. Isolés, nous demeurons tous faibles face à Jack et je pense que c’est précisément ce qu’il recherche.
Ma réponse glisse sur la soie noire de mon désir pour se faire prière.
— Oh, n’aie crainte, mon corps sera aussi près d’elle qu’il puisse être. Bonne chasse, mon ami, et, un dernier conseil : ne prends pas les paroles de Jésus trop à cœur.
— C'est-à-dire ?
Mon sourire dévoile mes crocs vénéneux.
— Ne tends pas l’autre joue.
Ainsi qu’elle l’a toujours été.
Ainsi qu’elle le sera à jamais.
Amen.
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