Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)
Chapitre 25
Océan contre rivière.
Emilia
Petit salon, Manoir Soulridge
Holland Park, Londres
14 Octobre 1888
— Je suis si triste que tu t’en ailles avant le mariage, pleurniche Lénore. Je me faisais tellement une joie de te sacrer demoiselle d’honneur.
Engoncée dans une robe de faille bleu roi, j’effeuille l’une des fleurs bleu canard en velours ciselé, écorchant ainsi la douce matière de mes ongles furieux.
Cela fait bientôt deux heures que nous conversons à propos de mon départ, et pourtant son arrivée se fait toujours désirer. Nerveuse, je lève les yeux vers l’horloge, fustigeant une énième fois la paresse de ces maudites aiguilles.
Mais où est-il donc passé, bon sang ? En temps normal, une telle chasse lui prendrait quelques heures et se conclurait dans les ténèbres du purgatoire. Néanmoins, effectuée à la lueur du jour elle pourrait bien s’éterniser dans l’obscurité d’un cachot.
Je secoue la tête, m’enjoignant à ne guère céder à l’affolement. Il va bien, tenté-je de me convaincre, oui, il va bien. Le serpent dévorait ses proies bien avant que le cocon ne donne naissance au papillon.
Cependant, en ces heures sombres, le lépidoptère pleure de ne point pouvoir voler auprès de son aîné assassin pour dissiper de ses ailes abîmées ses ténèbres aliénées.
Honteuse, mes yeux embués contemplent avec ressentiment la jupe à larges pans dont le volume outrageux signe la liberté de mes entailles. Si seulement je ne m’étais point laissé mutiler par Jack ! La créature de Dorian ne l’aurait alors jamais poursuivi à l’ombre de l’échafaud. Seule. Par tous les diables, de quelles insanités son oncle a-t-il pu trépaner son cerveau pour qu’il fasse ainsi fi de toute prudence ?
Ne lui en accorde pas la paternité, Emilia. Tu aurais fait la même chose si ton aimé avait été attaqué.
Mes doigts se figent aussitôt sur le velours, frôlant en songe le satin de ses cicatrices.
Oui, tu as raison, et il en va encore à présent. Même avec les cendres de Develton sur ma langue, je ramperais volontiers jusqu’à cette maudite corde si cela pouvait effacer sa mémoire et soulager ses cauchemars. Mais cela ne compte guère, n’est-ce pas ? Car je ne suis que la servante de mon amour quand Dorian est l’esclave de sa cruauté.
Alors, pourquoi ? Pourquoi tant de précipitation pour venger sa plus belle déception ? Sa trahison de bordel m’a pourtant bien fait comprendre que je ne représente qu’un investissement de plus à ses yeux. Un pari, lancé par le casino de notre destinée dont nos cadavres enlacés remporteront la mise. Il conquerra un jour sa mort, je ne gagnerai jamais sa vie. Sa folie pourra battre les cartes autant de fois qu’elle le voudra, elle continuera de piquer mon cœur et de décrocher l’as de mon ardeur.
Depuis ma venue en ce monde, les jeux ont été ainsi faits, et rien n’ira plus une fois qu’il l’aura quitté.
— Emilia, te sens-tu bien ? Tu es aussi blanche qu’une robe de mariée, s’inquiète Katherine.
Demeurée silencieuse, je tourne mon regard vers ces deux émeraudes rutilants de tendresse peinée. Bien que nos mises soient colorées en mémoire de la frivolité de notre amie, le décès de Lucretia continue d’endeuiller nos échanges.
— Je vais bien, éludé-je d’un discret sourire. Je me demandais simplement ce que Lucretia penserait de mon départ.
La main de l’Allemande se pose avec une infinie précaution sur la mienne. La nouvelle duchesse de Lambai n’étant guère connue pour ses effusions de sentiments, je salue ses efforts d’un faible hochement de tête. — Elle serait heureuse pour toi, à n’en point douter. — Elle te dirait surtout que tu commets une grave erreur, intervient Lénore.
Je hausse un sourcil, étonnée par cette singulière assurance. — Et pourquoi cela, je te prie ? grogné-je.
Ma collègue de faculté se mordille la lèvre, échangeant un regard entendu avec sa partenaire de trahison. Après un dernier échange muet, cette dernière retire ses doigts hypocrites afin de faire montre d’une franchise amicale.
— Parce que Tobias n’est pas fait pour toi, Emilia.
Je tressaille, étourdie, la poitrine douloureuse d’avoir été ainsi touchée par cette flèche de vérité. Celle que je m’interdis de décocher en leur présence.
— Vous semblez pourtant l’apprécier toutes deux, m’offusqué-je.
En digne fille de bonne famille, l’éducation de Lénore reprend vaillamment la suite de mon indélicat procès.
— Certes, il est charmant. Courtois, élégant et plutôt raffiné pour un Américain. Quand il ne fait pas preuve de ce détestable orgueil d’outre-Atlantique devant nous, cela va sans dire. Toutefois… — Tu ne l’aimes pas, conclut sobrement Katherine. Et tu ne l’aimeras jamais.
— Plutôt ironique venant de ta part, ne trouves-tu pas ? ricané-je méchamment.
Le spectre de son diable d’époux voile un instant la beauté de ses yeux verts.
— Ce n’est guère la même chose, se reprend-elle. Ton union n’est point un mariage de convenance. Sans compter que tu n’as que dix-neuf ans, tu as tout le temps de…
— Justement non, l’interromps-je en maudissant le décompte funèbre de Dorian. Je ne l’ai pas, je ne l’ai même jamais eu.
Ma bouche s’étire d’un maigre sourire de convenance. — L’amour peut se construire avec le temps.
Elle approuve d’une mine renfrognée.
— Sur des bases solides, en effet.
— Nous les avons.
— Certes. Et elles s’effondrent aussitôt en présence de ton cousin.
Ma froideur s’immerge dans ma tasse de thé.
— Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, cinglé-je en buvant une gorgée.
Sans prévenir, les mains de Katherine me confisquent mon breuvage, sa porcelaine rosée par son effronterie chassant la mienne sur la table.
— Ne fais pas cela, Emilia, gronde-t-elle. Ne gâche pas notre amitié par une fierté déplacée. Confie-toi à nous, tu sais très bien que nous ne sommes pas là pour te juger.
Dépourvu d’échappatoire anisée, j’humecte mes lèvres à la recherche d’une saveur de témérité pour goûter finalement à leur bienveillance.
Je leur fais confiance, constaté-je avec étonnement. Mon monde est peut-être régi par la méfiance, il ne s’arrêtera pas de tourner si je me confie. Peut-être même sa course pourrait-elle m’être plus agréable si je leur permettais de marcher un temps à mes côtés.
— Il ne m’aimera jamais, avoué-je finalement. — Te l’a-t-il dit ? s’enquiert Lénore.
— Il n’en a guère eu besoin. Ses actes l’ont fait sa place.
Elles demeurent un instant interdit, la souffrance sur mon visage les dissuadant de mener à bien leur interrogatoire. — Parfois nos actes ne sont que le reflet de nos propres mensonges, interfère Katherine.
Je grimace, dubitative.
— Ou le miroir de nos vérités.
— Eh bien, dans ce cas, vu la manière indécente dont il te regarde, je dirais que le sien doit être fendillé de désir.
— Désir ne signifie pas amour, la corrigé-je.
Elle relève le menton, un éclat d’interdit miroitant sur ses iris. — C’est pourtant ainsi que mon émoi féminin le traduit. — Le langage masculin nécessite une tout autre interprétation. — Il suffit d’en connaître le manuel, me répond-elle naïvement. — À condition que l’autre n’en ait point déchiré les pages. Je doute que le duc de Lambai t’en ait laissé lire l’intégralité.
Mon timbre acerbe provoque aussitôt un silence gêné dans la pièce. Consternée d’en être la cause, je racle ma gorge perfide pour le rompre avant qu’il n’étouffe notre amitié.
— Il me blesse sans cesse, me confié-je. Lorsque ma peau savoure ses caresses, ses mots se font ensuite poignard et la transperce. Les moments partagés deviennent braises, notre complicité s’enflamme et nous brûle. Et lorsque je crois avoir enfin refroidi de ma chair sa cruauté, la mienne finit à son tour par glacer sa fièvre. Croyez-moi, mesdames, nous nous affligeons bien trop de mal pour nous faire du bien.
Embarrassée par un tel aveu, mes vestiges de fierté affrontent leurs expressions d'étonnement dépourvues d’horreur. Étrange. Je viens pourtant de leur confier avoir partagé le lit de cet homme avant le sacre du mariage. De nous trois, serait-ce finalement moi la prisonnière des convenances ? — Il nous arrive parfois avec Thomas de nous consumer ainsi, commence Lénore. Toute brûlure charnelle mise à part, bien entendu. — Cela n’est arrivé qu’une seule fois, me défendé-je sottement.
Le franc sourire de mon amie engloutit ma culpabilité. — Tu n’as guère besoin de te justifier ainsi, Emilia. Mes fiançailles m’imposent peut-être la chasteté, je n’en demeure pas moins expérimentée en affaire de cœur.
— Toi ? s’exclame Katherine.
— Oui, moi.
— Dois-je te rappeler que les romances littéraires ne comptent pas en la matière ? glousse la mariée.
Un oreiller s’abat sur le visage scandalisé de Katherine, provoquant un concert de rires et de fausses réprimandes avant que le ton grave de Lénore ne nous rappelle à l’ordre.
— Thomas est… Il lui arrive par moment de me blesser également, que cela soit par ses paroles ou ses actes. Notamment lorsqu’il se rend dans les maisons closes ou quand sa demeure en devient un soir de débauche entre gentlemen.
Cette similitude de modus operandi masculin me contraint à changer de place pour soutenir mon amie d’une étreinte compatissante. — Oh, Lénore, je suis navrée de l’apprendre.
— Quel rustre ! aboie Katherine. Quel goujat !
La suite des injures prononcées dans sa langue maternelle arrache un sourire fataliste à notre amie.
— Je ne puis lui en vouloir. Nous ne sommes guère encore mariés et je me refuse encore à lui.
— Son devoir serait de t’attendre en conservant son pantalon ! proteste notre voisine d’en face.
Les boucles brunes de Lénore s’agitent au gré de son discours résigné.
— Un homme est régi par ses pulsions, la femme par sa raison et le couple par la passion. Peu importe s’il passe une nuit dans d’autres bras que les miens, du moment que la nôtre ne s’éteint jamais au petit matin.
Le teint de Katherine tourne au rubicond.
— Je ne sais comment tu peux accepter cela, Lénore. J’abhorre l’infidélité autant que l’abstinence.
— Nous nous aimons, c’est tout ce qui importe, Katherine. — Es-tu heureuse ainsi ? m’enquiers-je avec effarement.
Ses lèvres se retroussent sur des dents prêtes à mordre ce bonheur empoisonné.
— Je le suis tant qu’il restera à mes côtés.
Je pose ma tête sur son épaule, peu convaincue du succès de cette future union. Thomas Neil Cream est un homme froid et cupide qui, j’en suis persuadée, ne cessera de lui faire du mal. Néanmoins, même si Dorian et moi avons percé sa carapace de gentilhomme lors du bal, mon tuteur a raison. Je ne puis interférer avec un destin qui n’est guère encore tracé et si mon amie trouve son bonheur ainsi, alors je la soutiendrai quoiqu’il puisse lui arriver.
Toutefois, je ne pourrais jamais partager sa soumission à la tromperie, pas plus que le corps de Dorian ne saurait s’assujettir à un autre que le mien. À défaut de le posséder entièrement, je serais prête à éparpiller ses morceaux dans la Tamise.
Soudain, je sursaute, terrifiée par cette pensée digne d’un reptile insensé. Depuis quand mon affection préfère-t-elle l’enterrer plutôt que de le partager ?
Maintenant tu le comprends, Emilia. Toutes ces fois où il t’a menacée si tu te donnais à un autre.
Non ! Seul son amour aurait le droit de me mettre en terre, sa fierté, elle, ne fait pour l’heure que me séquestrer.
— Il est vrai que loyauté et mariage ne font pas bon ménage, concède Katherine. Néanmoins, ma chère Lénore, permets-moi de te dire que ton hymen vaut bien plus que cet affront.
— C’est l’amour qui en fixe le prix, Katherine. — Et le bon sens le marchande. Bien que je te l’accorde, certaines alliances sont plus dures à négocier que d’autres.
Je relève la tête, inquiète de cette alliance surnaturelle devenue sienne. Mes conclusions après cette valse du diable n’auront point attendu mon sommeil agité pour me faire frissonner. Il existe un autre monde que le nôtre, et le duc de Lambai en est assurément l’un de ses membres éminents.
Cependant, si ma curiosité me somme de la questionner à ce sujet, ma sagesse mourante me hurle de fuir avant de trépasser en essayant de connaître sa réponse.
Parfois, certaines énigmes appellent à ne jamais être résolues. — As-tu réussi à pactiser avec la tienne ?
Son regard malicieux m’informe qu’elle n’est point dupe de ce sous-entendu diabolique.
— Disons que nous avons trouvé un terrain d’entente. — Le terrain en question était-il un matelas de plumes ? pouffe Lénore.
L’intonation de notre interlocutrice monte dans les aiguës afin d’imiter la préceptrice de cette dernière.
— Lady Bramer ! Je ne vous savais pas aussi dévergondée, ma chère. Il me faudra revoir votre éducation.
Ma camarade de cours hausse ses épaules secouées d’une hilarité naissante.
— Vous l’avez dit vous-même, madame Cartwright. Ma débauche s’instruit dans mes lectures.
Après quelques minutes de pitreries joyeuses, c’est au tour de Katherine de mettre fin à nos éclats de rire.
— Marcus est bon pour moi… à sa manière du moins. Nos blessures peuvent parfois se gangréner, mais notre attachement mutuel nous guérit en fin de journée.
— Es-tu amoureuse de lui ? demandé-je, étonnée. — Disons que cette union n’est pas le long fleuve tranquille auquel je m’attendais, mais elle n’est pas océan déchaîné non plus. Je dirais plutôt qu’elle s’apparente… au Styx. Oui, c’est cela. — Charmant, se moque Lénore.
Katherine balaie son humour déplacé d’un revers de main. — Réaliste. Voyez-vous, selon moi, chaque relation établie entre un homme et une femme navigue sur ses eaux tumultueuses. Au cours des années, sa traversée peut être semée d’embûches, parsemée de courants contradictoires et de conclusions rapides. Sa barque fragile peut même parfois chavirer au détour d’un embranchement de colère ou de jalousie, pourtant, malgré cela, elle ne coule jamais. Sais-tu pourquoi, Emilia ?
Je hoche la tête, charmée par son approche mythologique digne de mon conteur en redingote.
— Parce que ses passagers ne la quitteraient pour rien au monde. Peu importe les épreuves. Peu importe le nombre de torrents à affronter ou la puissance du fleuve. Du moment que vous demeurez tous deux dans cette barque, tant que votre affection pagayera dans la même direction, vous atteindrez le rivage. Ensemble. Et c’est également ensemble que vous poserez le pied au sol, bien plus forts et confiants qu’à votre embarcation. — Pour être accueilli en personne par le roi des enfers, termine joyeusement Lénore.
La tête haute, Katherine boit une gorgée de son thé sucré non sans nous abreuver de son esprit acide.
— Bien entendu, ma chère amie. Ma métaphore conclue sur un mariage de plusieurs années, comment pourrait-il en être autrement ?
Je me laisse ainsi emporter un temps par leur insouciance avant qu’elle ne fige à nouveau les aiguilles de l’horloge. — Ce que je veux te faire comprendre, Emilia, c’est qu’il arrive qu’on blesse involontairement ou non les êtres qui nous sont le plus chers. Plus notre affection grandit, plus la plaie tend à s’infecter. Et plus elle se soigne avec rapidité. L’amour et la haine se disputent souvent notre couple, mais passagers tous deux de la même barque ils deviennent les meilleurs navigateurs du quotidien. Lord Jacobson est un homme cruel et assez méprisant je te l’accorde, seulement, il n’en demeure pas moins ton coéquipier, Emilia. Le seul qui t’offrira la traversée et, crois-moi, tu serais bien sotte de la refuser.
Tout à coup, mon assurance disparaît dans la salubrité d’un bordel. — Vaut-elle le prix de mon âme ? suffoqué-je.
Elle se penche vers moi.
— Non, uniquement la somme des vôtres. Mais tu devrais le savoir, puisqu’elles sont liées depuis si longtemps.
Ma stupeur partage dans son regard entendu ce secret que je ne pensais jamais dévoiler.
— Comment le sais-tu ? bredouillé-je.
Elle sourit d’un air empreint de mystère.
— Parce que moi aussi, j’ai vendu la mienne à un démon.
Alors que je tente de déchiffrer son expression, une silhouette de papier atterrit soudain sur mes genoux. Les sourcils froncés je m’en empare, tournant entre mes doigts l’inconnu qui finit par prendre mon identité d’une écriture familière. Une lettre. Adressée à mon nom, postée par une disparue. — Prends ceci, Emilia, m’enjoint Lénore. La femme de chambre de Lucretia l’a retrouvée sur son bureau. Elle t’était destinée et je crois que tu te dois de la lire désormais. Fais-le avant ton départ en Amérique, je t’en prie. Considère cela comme notre cadeau d’adieu… ou de retrouvailles.
Ma voix se fait douloureusement suspicieuse.
— L’as-tu ouverte ?
— Non, s’empresse-t-elle de répondre. Lucretia m’avait demandé conseil quelques jours avant… avant sa mort. Elle voulait que tu trouves le bonheur, Emilia.
Son regard se dirige vers notre amie assise sur l’autre canapé. — Tout comme nous.
Les émeraudes de Katherine percutent alors mes saphirs pour les façonner de doute.
— Un océan contre une rivière. Un navire contre une barque. Choisis convenablement, ma chère. Toi seule es en mesure de le faire. Cependant, nous te conjurons de ne point laisser une simple bourrasque décider à ta place de la direction à prendre. Et n’oublie jamais ceci : les tempêtes d’Atlantique ne font jamais de naufragés, uniquement des disparus.
Elle penche la tête et me désigne d’un sourire complice la lettre. — Préfères-tu toujours la noyade, min lille havfrue ?
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