Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)

Chapitre 33

Terminer sa vie sur une étagère.

Dorian

Purgatoire, Manoir Soulridge

Holland Park, Londres

21 Octobre 1888

Tout le long de ce dépouillement artistique, je n’ai de cesse de reproduire les formes d’Emilia sur cette toile à demi vivante, comme un peintre épris de sa muse. Dans le secret de mon âme, chaque taillade de chair tourne au fantasme. Chaque plaie vire à l’obsession. Celle qui me fait porter les yeux sur ses cuisses à peine recouvertes par la soie quand elle se penche sur sa proie.

La mienne est là, debout en face de moi. Si proche de mes griffes, pourtant si loin de mes caresses.

Devrais-je l’étendre à la place de Myers et l’écorcher de mes lèvres ? Après tout, n’est-ce pas ce dont elle m’a accusé ce soir-là ? Ce dont elle rêve peut-être que je me rende à nouveau coupable ? — Oui, renouvelle une nouvelle fois ce crime, min dreng. Que cela fasse enfin d’elle ton meurtrier.

Mon ouvrage finalisé, je détaille avec amusement la pointe de son tantō dépeçant grossièrement cette viande américaine. Si tel est sa destinée, pourvu qu’elle façonne la mienne avec un raffinement des plus anglais. — N’est-ce point ce que nous voulions, min farbror ?

Mon maître trépassé grave les contours de ma fin sur ma boîte crânienne.

— À en mourir.

— Eh bien, je crois que nous en avons terminé, milord.

Je grimace, bien résolu à lui arracher d’un orgasme mon prénom. Mon bistouri posé sur le plateau, je m’apprête à lui faire leçon de sculpture sanglante lorsque mon regard contemple avec avidité l’écorché.

Entièrement dépourvu d’épiderme de la tête aux pieds, Myers ne ressemble plus qu’à une pièce de bouche en partance pour le marché de Greenwich. Je demanderai bien à Trudy de nous le préparer si sa viande avariée ne risquait pas de nous empoisonner.

Son existence à demi-consommée par la faucheuse, la future charogne gémit par piteuses tentatives, avalant son air à travers le tube enfoncé dans sa gorge. Fascinant. Par quel étrange phénomène de survie cette dépouille peut-elle encore s’accrocher à notre réalité ?

Soudain, un élan de sadisme savoureux déferle dans mes veines. Ma curiosité scientifique loin d’être rassasiée, je m’empare à nouveau de mon arme et me tourne vers la maîtresse de ma raison. — Me laisserais-tu t’offrir des émeraudes, min sommerfugl  ?

Sa soif de sang assouvie, l’aura de mon élève rayonne enfin d’un apaisement tant attendu par nos deux parties. Ses traits, autrefois assombris par les frasques de l’éventreur, s’illuminent d’une ardeur séduisante qu’il me tarde de goûter. Ses joues empourprées par l’effort de la saignée, sa tresse décoiffée et ce sourire triomphant font chavirer mon cœur dans les mers dangereuses du désir. Diantre qu’elle est belle ! Des émeraudes ? Non, je pourrais lui offrir un cheptel entier de proies si cela pouvait la faire briller ainsi dans la noirceur satinée de mes draps.

Mes mauvaises intentions prospérant sur mes iris, je les dirige vers sa robe de nuit dont la teinte à présent vermeille la plaque délicieusement sur ses courbes féminines.

Tout à coup, un raclement de gorge insolent dérive mon attention libertine sur ce visage rieur. Sur ces lèvres dignes de tenter le Diable. — Vous oubliez que notre lien transforme vos impostures en vérités, milord.

Comment le pourrais-je ? Puisque je passe la majorité de mon temps à te cacher celles te concernant.

D’un rire grotesque, je me redresse et affecte une innocence depuis longtemps consommée par mes démons.

— Notre lien pourrait-il expliciter, min sommerfugl ?

Elle me scrute un instant de ses beaux yeux incroyablement déroutants et finit par soupirer.

— Que ces émeraudes ne sont pas pour moi et vous le savez. Pourquoi ne pas juste avouer que vous salivez de vous les approprier ?

Je retiens mon hilarité naissante devant son air faussement outragé. Il y a quelques années de cela, elle m’aurait désapprouvé d’un œil noir avant de perdre connaissance. Aujourd’hui, elle partage mes pensées et mes goûts assassins, comprend mes envies avant même que je ne les aie formulés. Quel sacré chemin de sang avons-nous emprunté depuis ces trois ans ! Pourtant, une part infime de moi regrette qu’elle ne s’évanouisse plus dans mes bras.

— Par galanterie, clamé-je le plus sérieusement du monde. — Et que comptez-vous en faire ?

— Hum, disons qu’il y a une étagère dédiée à cette nouvelle collection dans mon cabinet de curiosités.

— Nouvelle ?

— Récente, me corrigé-je.

À la manière d’un enfant pris en faute, je bougonne la suite dans ma barbe inexistante.

— Bien qu’il y ait déjà neuf paires exposées.

Le râle étouffé de Myers répond à la place de mon papillon. Navrant. Décidément, il faut croire que plusieurs heures de torture ne lui auront appris la politesse.

Ces Américains !

— Allons, Myers, le rassuré-je d’une tape sur son épaule à vif. Je sais combien la concurrence vous fait peur, mais n’ayez crainte : le contrat que nous avons signé vous y place tout devant. C’est une des clauses que je tends à respecter, vous avez ma parole de gentleman.

Je recule d’un pas et applaudis mon génie assassin. — La vie de Jack l’Éventreur terminée sur une étagère, n’est-ce point délicieusement macabre ? Oh, soyez assuré que je prendrai soin de vous faire épousseter toutes les semaines. Bien entendu, cela dépendra de la sensibilité de ce cher Anthony.

Mes futures acquisitions s’écarquillent de terreur à mesure que leur propriétaire actuel s’en remémore la lecture.

— Vous… Vous avez vraiment écrit cela dans votre contrat ? bredouille Emilia.

La fierté dans sa voix épingle la mienne sur ma poitrine lorsque je me redresse d’un mouvement régent.

— En des termes plus… métaphoriques. Mais pour paraphraser notre cher convive : « Dans un mariage comme dans un contrat, les deux parties se doivent d’être au courant des petites lignes ». Vous auriez dû les lire plus soigneusement, Myers.

Mon âme sœur éclate d’un rire mélodieux avant de froncer les sourcils.

— Cette collection ne serait-elle pas un hommage rendu à un certain docteur ?

Je hausse les épaules, pour une fois contrarié par ce fichu lien. — Nullement.

— Pas même un peu ? insiste-t-elle, mutine.

D’un geste professoral, je lui fais signe de maintenir la paupière gauche de notre invité un brin agité. Elle s’exécute, non sans détourner ses yeux de dégoût lorsque je m’applique à recueillir ceux de Myers après l’avoir calmé d’une seringue de venin.

Le premier globe enfin en ma possession, je le pose avec délicatesse dans le bocal au formol déjà préparé par mes soins carnassiers. Puis, alors que je me prépare à réitérer mes fouilles oculaires, je relève la tête vers mon élève au teint désormais livide.

— Le talent ne s’imite pas, min sommerfugl . Il se sublime.

Refoulant ses nausées, elle déglutit et tourne son regard vers moi, une singulière tristesse baignant dans ces deux océans charbonnés de doutes. 

— Arriverais-je seulement à sublimer le vôtre, milord ?

Je souris et désigne de mon bistouri sa toile écarlate.

Mon orgueil, sa création. Notre succès.

— Mais tu l’as déjà fait, Emilia.

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