Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)
Chapitre 13
Un jour de plus.
Dorian
Hall d ’ entree, Manoir Soulridge
Holland Park, Londres
28 septembre 1888
Mon âme mutilée saigne le bois de l’escalier. Du long de mes doigts tremblants sur la rambarde tombent des gouttes vermeilles, pluie écarlate de mon esprit ennuagé par son absence. Depuis qu’elle m’a quitté, la plaie n’a eu de cesse de s’infecter, gangrénant mes chairs déjà mortes, nécrosant le moindre espoir de la voir réapparaître dans ce coma irrespirable qu’est devenue ma vie. J’aurais pu la retenir, je le voulais, pourtant je l’ai laissée partir. Pour moi, sa liberté vaudra toujours de m’enchaîner à mon propre déclin, de m’enfermer dans ma cage d’agonie. Face à ses adieux déchirants, je n’ai pu me résilier à contraindre son bonheur quand le mien réside autant dans son sourire que ses larmes. La blesser est mon vice, la tourmenter mon opium et la chérir, la pire des drogues.
Après son départ, ma rage a exigé séance tenante une liste de neuf suspects à Lucius. Puis j’ai pris le fiacre, faisant ainsi fi de toute prudence pour les massacrer les uns après les autres dans ces taudis où ils se cachaient. Massacrer, oui, c’est le terme qui convient pour cette débauche de viscères. À peine les avais-je questionnés que leurs intestins se répandaient déjà en festin d’hémoglobine, rongés par les rats et la vermine.
Neuf.
Un pour chaque année passée auprès de toi. Un pour chaque changement infâme que tu as opéré en moi.
J’ai éviscéré, énucléé, tranché, écorché et même goûté leurs abats, mais aucune de ces charognes n’est parvenue à m’ôter la saveur de ton corps sur ma langue. Leurs cris dépourvus de venin n’auront su purger mes veines du tien. Peu importe, je ne souhaite guère m’en sevrer. Je préfère pourrir de l’intérieur que de ne plus m’intoxiquer de toi. Le serpent ne cherche point d’antidote, il veut son papillon. Son arsenic, sa ciguë, son poison. Celui qui brûle son organisme de désir et corrompt sa raison.
Sans toi, le meurtre devient insipide, grotesque, superflu. Le rouge devient terne, ma frustration légion, mes envies se coagulent. Je ne torture même plus, je tue sans grâce ni application, priant le Diable de ne pas me faire offrande de ma lame. Je souhaite toujours mourir, mais décéder sans toi reviendrait à me tuer une seconde fois.
Tu m’as assassiné, Emilia. Tu m’as enterré vivant dans ton jardin de haine pour me piétiner de ton silence. Sous tes pieds mortels, mon cadavre se décompose, dévoré par les vers de ta prose suicidaire. Car je la sens, Emilia, cette souffrance, cette douleur qui te détruit et nous détrône tous deux de notre enfer. Elle est mienne, tout comme ton existence ne cessera jamais de l’être. Tu peux te réfugier à des kilomètres, traverser la rue ou l’océan, ta naissance t’a déjà condamné à moi. Tout comme la mienne m’avait damné à te rencontrer. Ma moitié, ma partenaire, ma meurtrière.
Je devrais te détester. Je devrais répandre tes os sur ma sépulture et accoupler nos dépouilles, sauf que ma nécropole préfère ton exil à notre cimetière. Tu dois vivre, Emilia. Tu le dois, parce que je meurs sans toi.
Arrivé en haut des marches, mes pas estropiées me guident d’instinct jusqu’à sa chambre. Lieu désormais aussi vide que ces ventricules, expulsant mon désespoir de ce cœur pitoyable. Baignée d’une lumière bien trop douce comparée à la cacophonie de cet organe, la pièce a gardé en mémoire son odeur sucrée ; friandise irrésistible pour mes sens reptiliens.
J’avance avec prudence, serpentant jusqu’à son lit, mais aucune tentation ne vient papillonner sur mes écailles. Je m’assois sur le matelas, mes doigts ensanglantés effleurent avec religion son oreiller, rougissant la soie crème de leur plaisir solitaire. Que ne donnerais-je pour voir son fantôme creuser les draps, le spectre de sa bouche mordre mon épaule, son souvenir m’envelopper de ses bras.
Soudain, une violente migraine m’arrache une grimace. — Malheureusement, elle n’est point décédée, min dreng . Cela aurait été tellement plus facile, n’est-ce pas ?
Furieux, je tourne la tête vers mon oncle dont la présence exécrable s’installe à sa coiffeuse.
— Vous n’avez pas le droit d’être ici, tonné-je. De contaminer cet endroit sacré de votre langue impie.
Il ricane férocement.
— Tu l’as pourtant souillé de ton écœurante idolâtrie. Reprends-toi, min dreng . Elle est partie, n’est-ce donc pas chose à fêter ? Ta faiblesse s’en est allée contaminer un autre. Bientôt, ton hérésie se noiera dans ta sanglante dévotion. Plus de distractions, plus de croyances dans un avenir vain. Le serpent a enfin dévoré le papillon.
Mes yeux éteints se perdent sur le mur à nouveau orné de la valse du cobra.
— Pourquoi ai-je alors la désagréable impression qu’il s’agit plutôt de l’inverse ?
Il fronce les sourcils, outré par mon affront.
— Elle n’était rien, Dorian ! Seulement un moyen de parvenir à nos fins et même en ce domaine tu as lamentablement échoué. Mais il te reste encore assez de temps pour…
— Non ! Il n’y aura personne après elle. Je le ferai moi-même. — Mais la malédiction…
Mon rugissement fait tressaillir sa carcasse translucide. — Au diable la malédiction ! Toute ma vie n’a été que le terrain de jeu de votre maudit héritage ! Je suis né pour vous succéder, je mourrai pour vous combler. Au nom de quoi ? D’un arrière-grand-père avide de pouvoir ? D’un oncle incapable de se refuser au succès ? — Si cette femme avait porté ton fils, nous n’en serions pas là à nous quereller pour cette catin !
Je me lève en sursaut pour me ruer vers lui, mais son ombre disparaît déjà dans les abysses de ma folie. Un hurlement bestial se fait soudain l’écho de celui d’Emilia. Animé jadis par le rejet de son mentor, éveillé désormais par ma répulsion envers le mien. — Si j’avais eu un fils, deux tombes auraient été creusées ! Est-ce là votre souhait, vil serpent ? D’anéantir cette famille, homme après homme, cadavre après cadavre ? Non, elle s’arrêtera avec moi, je m’en fais le serment ! Je préfèrerais vider mes entrailles plutôt que de voir les siennes porter le fruit pourri de cette demeure !
— Tu ne penses pas ce que tu dis, min dreng . Elle a fait de toi son esclave, regarde-toi, tu n’es plus rien ! Rien qu’un pantin entre ses mains misérables d’orpheline !
Ses crocs mordent avec colère ma boîte crânienne, mais je tiens bon. Dans le sanctuaire de ma moitié, les doigts protecteurs d’Emilia s’entrelacent aux miens, m’apportant force à travers notre lien. — Non, mon oncle, je le crois. Tout comme je sais qu’elle me reviendra.
Il éclate d’un rire satanique.
— Comme tu es touchant, Dorian ! Crois-tu vraiment qu’elle pourrait avoir envie de gâcher son existence auprès d’un être comme toi ? Un rebut condamné à disparaître ? Un pion sur l’échiquier du mal ? Non, elle ne reviendra pas ! Elle te laissera crever seul comme le chien que tu es ! Seul comme nous l’avons tous été !
— Je ne le veux plus. Non, non, je ne le veux plus…
Tout à coup, la pièce se vide d’oxygène. Ses paroles rancunières s’enroulent autour de ma trachée, comprimant ma poitrine suicidée, asphyxiant mon cerveau acharné à convoquer l’image salvatrice de mon double.
Éperdu, j’enfouis ma tête entre mes mains alors que la désolation liquéfie ma rébellion. J’inspire son arôme, expire notre mélange, mais les mots de mon oncle détruisent chaque note de tête de notre parfum vengeur.
Elle ne reviendra pas , répète-t-il sans cesse dans mon esprit supplicié.
Elle ne reviendra pas. Elle ne reviendra pas. Elle ne reviendra pas.
— Et même si elle le faisait, elle te mettrait en échec à chaque coup porté par ta démence, poursuit-il à haute voix. Sais-tu pourquoi, min dreng ? Parce que tu es incapable d’éprouver quoi que ce soit ! Parce que tu es comme moi, comme nous. Dépourvu d’affect, froid et implacable. — Non, je ne le suis plus. Non !
— Ton papillon partage peut-être ta soif de sang, mais elle est incapable d’abreuver tes émotions ! Tu es une coquille vide, un cocon qui n’aspire qu’à l’étouffer d’une parodie de sentiments.
L’affolement prend le relais de ma voix. Mes ongles se plantent dans mon cuir chevelu, lacèrent mes tempes depuis trop longtemps temple d’un fou. Sous prétexte de partager le même sang, il s’est octroyé la moitié affranchie de mon âme, l’a paralysée de son venin pour mieux me torturer de ses ordres. Toutefois, cela était avant qu’Emilia ne vienne reprendre sa place légitime et me libère de son joug ravageur. Sa tendresse le bannit, son affection le déracine de ma terre aliénée et de cela, il ne peut le souffrir.
Comprenant enfin sa faiblesse, je me redresse sur mes jambes vacillantes et balaie d’un regard fiévreux le royaume de ma souveraine. — Mais au moins parviendrais-je à respirer à ses côtés, soufflé-je. Je ne veux plus vivre en apnée. Je ne veux plus m’abreuver d’un air qui n’aura point insufflé ses poumons. C’est elle mon oxygène, mon oncle. Emilia est mon souffle, le vent de ma vie, l’alizée de ma mort. Sans elle je ne suis rien, avec elle je suis tout. Vous pouvez m’engloutir de votre marée haineuse, m’emporter dans votre tornade d’insultes. Son ouragan d’adoration m’emmènera toujours loin de vous.
— Tu le regretteras, siffle-t-il. Et tu me le paieras !
Je pousse un rictus moqueur.
— Mon trépas vous est déjà offert. Laissez-moi seulement terminer mes jours auprès d’elle. Laissez mes ténèbres s’éteindre dans sa lumière au nom de cette « parodie » dont vous êtes le premier comédien.
Il demeure silencieux, sa réclusion censurée par ma volonté faite double. Progressivement, ses serres relâchent mon crâne, ne laissant qu’une cicatrice éphémère sur mes traits encore tiraillés de souffrance.
Soudain, le jour se fait nuit, assombrissant la pièce d’une pénombre glaciale.
— Bon sang, grommelé-je. Combien d’heures m’as-tu retenu, cette fois-ci, entre tes griffes ?
J’émerge péniblement de ma léthargie aliénée lorsque mon ventre se tord d’une angoisse suffocante. Plié en deux, j’avance et m’écroule sur le siège dans un râle à faire trembler les murs.
Ce pressentiment, cette affliction, je ne l’avais plus connu depuis notre première rencontre. Depuis que sa douleur infligée par Develton m’avait arraché un cri lors d’une énième ivresse. J’avais alors mis cela sur le compte de l’alcool avant de foncer sans réfléchir jusqu’à son manoir. Avant de plonger mon regard dans celui de mon âme sœur, nue et torturée par notre bourreau.
Notre lien commencé cette nuit réitère en ce jour maudit son appel infortuné.
— Emilia, murmuré-je époumoné. Non, pas cela, je vous en prie.
Je me lève et trébuche. Je gémis d’un chagrin qui me dévaste, d’une blessure qui me saccage. Tout à coup, une brise caresse ma nuque, approuvant cette décision dictée par une croyance encore imprononçable. — Va la chercher, min storebror . Ramène-la à la maison. Ramène-la chez nous, auprès des siens. Auprès de toi.
Je ferme les yeux, remercie Élise d’une brève prière affectueuse et me précipite vers la fenêtre pour sommer un Winston, tout juste revenu des écuries, d’affréter immédiatement le fiacre. Le sang sur mes doigts nettoyé à la hâte dans le cabinet de toilette d’Emilia, je me précipite dans l’escalier, me rue à l’extérieur et guette avec irritation l’arrivée du géant. Maudissant à voix haute sa lenteur, j’effectue des allers-retours impatients devant le manoir, une main mouillée posée sur mon cœur rouillé.
Mon regard novice poursuit alors les étoiles dans ce ciel constellé d’émotions naissantes. Et tandis que mon souffle se meurt de ressusciter à deux, la voix de Benjamin Baker résonne dans l’obscurité pour éclaircir mes sentiments envers mon astre aux cheveux d’or. « Un jour, Dorian. Un jour, vous suffoquerez, vous agoniserez de ne l’avoir près de vous. Et, ce jour-là, vous tournerez la tête vers ce ciel que vous maudissez tant et vous penserez à moi. »
Pour la première fois de ma vie, je bénis d’un sourire radieux la voute céleste.
Oui, mon ami, tu avais raison.
J’ai besoin d’elle pour respirer encore un jour de plus.
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