Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)

Chapitre 32

De sanglants remerciements.

Emilia

Purgatoire, Manoir Soulridge

Holland Park, Londres

21 Octobre 1888

Le corps de Jack, allégé de ses extrémités digitales, se couvre d’un linceul exsangue. Ses cordes vocales ayant fait vœu de silence forcé, seuls ses yeux demeurent encore porte-paroles de sa souffrance. Ils me supplient, m’implorent d’achever leur propriétaire, mais ma pitié est enterrée depuis des semaines auprès de Lucretia.

Mes lèvres mordues de haine, je jette un regard écœuré sur le tristement célèbre éventreur. Quelques grammes de chair prélevés, quelques centilitres de sang versés et voilà qu’il n’est déjà plus que l’ombre de lui-même. Pathétique !

— Ce n’est pas assez, Dorian, déploré-je.

Ce dernier en face de moi acquiesce d’une moue cachottière. — Cela ne le sera jamais, Emilia. Toutefois, je peux peut-être te consoler d’une autre manière.

Je me tais un instant, hésitante.

— Par… un autre châtiment ?

Le sourire de la bête s’élargit.

— Par un écorchement.

Empourprée par ce sous-entendu nullement innocent, mes yeux s’attardent sur sa bouche tandis que me reviennent ces mots délaissés sur le palier de sa chambre.

Bien trop conscient de son petit effet sur ma mémoire, ma torture personnelle incline la tête, humectant ses lèvres d’une manière inconvenante. 

— Pas cet écorchement-là, min sommerfugl , raille-t-il d’un ton suave. Celui que tu as en tête est un spectacle qui se joue uniquement en privé. Celui-là, en revanche, est…

Ses doigts dansent jusqu’au tube ancré dans la trachée de Tobias et dans un dernier pas de bal vicieux, condamnent sa respiration précaire.

Les yeux révulsés de terreur, la carcasse de notre victime s’agite, désespérée de capturer la moindre gorgée d’air censée prolonger sa misérable existence. Intérieurement, je me réjouis de cette lutte acharnée qui me rappelle cette nuit fatale où mon oxygène était lui aussi en péril. — Un divertissement pour tout public, conclut Dorian. — Cessez de jouer avec mon présent, milord. Vous allez l’abîmer.

Ma taquinerie fait reculer d’un soupir contrarié la créature. À nouveau capable d’aspirer, le cou incisé de Tobias se noie dans les râles et la survie courroucée. Le vert de ses iris, terni par la douleur, fustige son oppresseur occupé à aiguiser une dernière fois son bistouri. — Tu as raison, concède-t-il en vérifiant son tranchant à la clarté de la lampe à gaz. Je m’en voudrais de le casser avant que tu n’aies eu le temps d’en apprécier son papier cadeau.

A contrario de mon mentor, je choisis de tester la lame du tantō sur la jambe de Tobias ; ravie de pouvoir jouer l’élève effrontée face à son regard médusé. 

Aussitôt, une fine coulée de sang abreuve la légende maudite du forgeron Muramasa. Si je tends l’oreille vers l’Orient, je pourrais presque entendre mon arme me remercier d’une telle offrande ; m’ordonner un autre sacrifice.

— Ce n’est pas juste, rechigne le comte. Moi je t’aurais attendu. Je sais faire preuve de patience quand il s’agit de partager mon dû.

Je lève mon expression gorgée de soupçon sur sa séduisante personne.

— Vraiment, milord ? Comme pour ces neuf cadavres massacrés le jour de mon départ ?

Il roule ses yeux de squale puis me gratifie d’une courbette de vaincu.

— Pardonne mon sang-froid, min sommerfugl . Il peut parfois s’ébouillanter dans la lave de tes erreurs.

Je détourne la tête, désireuse de ne point céder à ce traité de paix alors que je nous veux encore en guerre.

— Un écorchement, éludé-je. Oui, pourquoi pas…

Désormais doté de sa propre volonté, le tantō effleure la cuisse de Jack d’une caresse obscène, s’attardant sur la tendresse de cette chair encore inviolée. Le programme de Dorian approuvé par ma vengeance, je me penche avec lenteur sur l’Américain.

Dans mon sourire éclatant de sadisme se superpose alors celui de toutes ces femmes victimes d’un homme qui se croyait invincible. Pourtant, sur ses iris décolorés par la peur, cet homme devient aussi fragile qu’un nourrisson à l’abandon. 

— Jadis, vous usiez de votre apparence pour séduire et dénuder vos proies, Tobias. À présent, laissez-nous déshabiller votre âme. Que nous puissions ainsi la rendre aussi intacte que le jour de votre naissance.

Un hurlement fané. Une écorce pelée. Une serre de douleur à cultiver.

L’écorchement.

Oui, pourquoi pas.

 

Mes chaussons et ma robe de nuit imbibés du sang de Jack, je navigue dans ces eaux écarlates, prenant soin de ne pas glisser sur cette flaque qui ne cesse d’abreuver la pierre.

Entre veillée funèbre et coma salvateur, notre proie devient peu à peu le fantôme de sa propre fin, n’y assistant plus que par moments brefs et douloureux au gré de la cruauté glacée versée par mon tuteur.

Ses membres inférieurs et ses bras ainsi dépouillés de son épiderme, notre duo d’écorcheur poursuit sa sanglante traversée anatomique, concluant enfin sur l’étape la plus rancunière d’entre toutes. — Quel gâchis tout de même de détruire un si beau faciès, soupiré-je.

— Au contraire, objecte le serpent, nous ne faisons que rendre honneur à sa laideur.

Je glousse tandis qu’un lambeau de barbe se détache de ma lame pour terminer sa course parmi ses semblables au sol. — Seriez-vous jaloux, milord ?

Un éclair singulier de tendresse traverse son visage épuisé. — En effet. Je devrais d’ailleurs t’en remercier, Emilia. — De vous avoir rendu jaloux ?

— De m’avoir appris la jalousie.

Mon cœur tressaille d’espoir quand un gémissement expulsé d’une trachée à l’agonie nous arrache à notre contemplation mutuelle. — Je sais, je sais, Myers, le flatte Dorian d’une nouvelle découpe. Je vous en remercie également. Après tout, vous y avez joué le second rôle. Bien qu’entre nous, votre interprétation manquait quelque peu de rigueur. Je croyais pourtant que les Américains avaient le sens du spectacle.

Enjambant un monticule de tissus sanglants et de doigts amputés, je me déplace sur la gauche afin de m’attaquer aux pommettes. Mon nez se fronce de déception lorsque je compare d’un œil critique nos travaux respectifs.

Soigneusement entaillé, le derme de Myers saigne avec régularité quand ma partie n’est que déséquilibre vermeil. Creusés par endroits, les cratères de sa chair côtoient des surfaces plus lisses, alors que certains fragments épars de peau se collent encore à son occupant. Quelle exécution indigne d’un papillon, et la taille de nos lames n’est en rien une excuse !

Même affublé d’une épée, son talent de chirurgien serait capable d’extraire un rein sans même endommager les organes autour. Mes leçons sont encore loin de pouvoir porter leur fruit d’habilité. — Je crois que l’écorchement n’est pas fait pour moi, milord, me lamenté-je. Regardez, votre côté est beaucoup plus gracieux que le mien !

Ses lèvres s’étirent d’un sourire farceur.

— La grâce ne s’apprend pas, Emilia, fanfaronne-t-il. C’est un don.

Vexée, je découpe à la hâte sur le menton un morceau de taille moyenne et le jette de toutes mes forces sur sa vanité. — Dans ce cas, milord, voici le mien ! rugis-je.

Trop proche pour l’esquiver malgré ses réflexes surnaturels, Dorian le reçoit en plein sur son visage déformé d’un étrange fou rire.

— Mauvaise joueuse, jubile-t-il en nettoyant grossièrement le sang sur son teint nacré. Cela dit, prends garde, Emilia, tu connais le proverbe, il me semble. Œil pour œil…

En réaction à ce célèbre dicton, des bulles de panique émergent du tube. Espiègle, le comte s’empresse de les éclater de sa verve tyrannique. — Allons, Myers, je ne faisais que prendre un exemple au hasard. Pourquoi Diable vous sentez-vous ainsi concerné ?

Je désigne du menton les babines frémissantes de la créature affamée.

— Peut-être parce que vous louchez un peu trop sur les siens, Dorian.

Il hausse les épaules, et reprend avec minutie son tracé d’acier. Je l’imite, bien décidée à me rattraper sur cette dernière pièce. — C’est que je n’ai encore jamais énucléé d’émeraudes. Le vert est tellement rare de nos jours.

— Les pierres précieuses se ressemblent toutes, milord. 

Un nouveau morceau entre ses doigts ensanglantés, il se redresse et le jette avec nonchalance sur le plancher, non sans éventrer ma retenue d’un regard empli de désir.

— Crois-tu ? Les tiennes sont pourtant sans pareil. Surtout quand elles brillent pour moi.

— Vous devez vous tromper, milord, leur éclat pâlit à votre contact.

Ses saphirs étincellent soudain d’une envie impérieuse. Celle de faire basculer Myers et de m’allonger à sa place pour me faire subir mille tortures de plaisir.

— Certes, il s’éteint, mais cela uniquement après s’être fait étincelle dans mon lit.

Je déglutis péniblement, une chaleur digne des enfers menaçant de faire fondre toutes mes résolutions lorsque ma lame s’enfonce par mégarde dans l’artère temporale de Tobias. Très vite, un geyser de sang frais inonde ma robe, maquillant mon visage d’une peinture de guerrière assassine au moment où je tente en vain de comprimer la plaie.

Aux anges, le Diable exulte ce retour de flamme, invoquant l’existence de ce maudit karma.

— Voilà ce dont je parlais, Myers, se réjouit-il face au teint déjà blême de son interlocuteur. Œil pour œil…

— Venez m’aider au lieu de deviser à mes dépens ! grogné-je entre mes dents, ma main noyée dans une mer écarlate.

Tout en ne cessant de s’éclaffer, ma moitié s’empare d’un tissu propre et contourne Tobias pour venir se poster à ma gauche. — Cela aussi, je devrais t’en remercier, me chuchote-t-il à l’oreille.

Je grommelle ma question au moment où ses doigts experts prennent le relais de mon erreur d’éternelle débutante. — De vous avoir rendu encore plus moqueur ? — Non, Emilia.

Son visage si proche du mien se tourne vers moi, sa beauté irradiant les bienfaits de notre proximité regagnée.

— De m’avoir appris à rire.

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