Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)
Chapitre 12
Un cocon de soie noire.
Emilia
Residence des Standford
Nothing Hill, Londres
28 Septembre 1888
D’une révérence, je remercie lady Adelaïde et lord Standford pour leur accueil cordial à défaut d’être des plus chaleureux. Puis, adoubées de leur hostile approbation, Lucretia et moi prenons enfin congé du dîner pour monter nous coucher.
— Ne t’en fais pas, glousse-t-elle dans l’escalier. Mère se remettra de ce scandale dès lors que tu auras posé un pied sur le bateau.
Je grimace en agrippant la rambarde.
— Je suis vraiment navrée de faire subir cela à ta famille, Lucretia. — Il ne faut pas ! Au moins cela rajoute du piment dans ma vie terne de débutante. Comme il me tarde d’être l’objet de regards horrifiés et de messes basses, pouffe-t-elle. Peut-être trouverais-je ainsi un mari, qui sait !
Il est vrai qu’offrir un toit à une jeune femme célibataire de bonne société ayant délaissé lâchement son tuteur, devrait à coup sûr se retrouver prochainement dans les pages à scandale du London Society. D’autant plus si ladite jeune femme décide de fuir avec son fiancé américain qu’elle vient à peine de rencontrer. Oui, nul doute qu’avant la fin de saison je serai devenu le cygne noir à bannir de sa liste d’invités. Au fond qu’importe, puisqu’il nagera déjà dans l’Atlantique.
Arrivées en haut de l’escalier, mon amie me prend la main et nous dirige vers sa chambre d’un pas candide. À sa demande pressante, et aux yeux doux de sa fille, Lady Adelaïde a finalement cédé en nous permettant de dormir dans le même lit ; comme lorsque nous étions enfants. J’ai d’abord pris le parti de protester avant de me laisser moi aussi prendre au piège par sa bonhomie. Après tout, peut-être qu’affronter en duo les ténèbres me permettra d’oublier celles que j’ai abandonnées derrière moi.
Au moment où nous pénétrons dans la somptueuse pièce éclairée aux candélabres, mon regard se perd sur la fenêtre entrouverte. Mon esprit se met à divaguer, me transformant papillon pour rejoindre à tire d’aile mon serpent.
Non, Emilia, ce n’est point à toi de voler. C’est à lui de ramper jusqu’à toi .
Il ne le fera pas, jamais. Moi je pourrais ramper jusqu’en enfer pour le garder, mais lui ne le ferait pas même jusqu’à Nothing Hill. Ce n’est guère comme si je ne le savais pas. Cependant, la douleur qui me tiraille la poitrine et m’empêche de respirer est aussi intolérable que son absence.
Depuis mon départ ce matin, je mesure mon air restreint, ne consacrant son gaspillage qu’en cas d’absolue nécessité. Parler devient supplice, manger inutile, respirer une corvée. Comment pourrais-je continuer ainsi mon existence quand tout me paraît désormais être une question de survie ?
Lorsque Tobias est venu cet après-midi, m’enquérir des détails concernant notre départ, j’ai essayé de partager son souffle à travers ses baisers. Toutefois, rien n’est venu ôter ce poids qui me comprime la cage thoracique et m’écrase la trachée. Mes réserves s’amenuisent, mon oxygène se raréfie à mesure que l’empreinte de ses caresses disparaît de ma peau.
Il désire quitter ce monde, pourtant c’est moi qui vais en disparaître à cause de lui. Je vais mourir d’une maladie nommée amour, je vais ressusciter d’un venin appelé Dorian. Devrais-je un jour devenir à mon tour fantôme pour enlacer le sien ?
Serais-tu prête à le faire, Emilia ?
Oui.
Car s’il n’existe plus, alors pourquoi serais-je encore ?
Allongée sur le lit en chemise de nuit, je contemple les moulures du plafond, tout en serrant contre moi la clé de notre cage. Avant de lui rendre le collier de sa sœur, j’ai longuement hésité à lui retourner le sésame de notre évasion. Mais la peur de le savoir enfermé à nouveau seul dans notre volière m’aura finalement dissuadé de le faire.
Je le veux libre, affranchi de mes cauchemars que lui seul est capable de terrasser. Même si cela doit me rendre à jamais prisonnière de ses bras maudits.
— Monsieur Myers est absolument charmant, tu en as de la chance !
Je tourne la tête vers la coiffeuse où Lucretia s’affaire à natter ses longues boucles auburn.
— En effet, soupiré-je. La plus chanceuse qui soit.
Je la vois froncer ses charmants sourcils dans la psyché. — N’est-ce donc point ce que tu désires ?
Je presse la clé à en faire pâlir mes jointures. Pourquoi diable tout le monde me parle-t-il de ce vil sentiment quand le mien se terre dans les tréfonds de son manoir ?
Exaspérée, je me compose un visage inexpressif afin de ne point me trahir et souris faiblement à mon amie.
— On ne peut jamais avoir ce que l’on désire vraiment, Lucretia. C’est là toute l’ironie de cette cruelle vie.
Son doux regard se fait soudain songeur.
— Je sais.
Sa coiffure terminée, elle quitte son siège et vient s’asseoir près de moi. Je me décale pour lui laisser un peu de place, tandis que ses doigts maternels se perdent dans ma chevelure pour m’apporter leur affection. — Je sais ce qu’il s’est passé entre toi et Dorian, Emilia.
Je sursaute, paniquée qu’une telle révélation puisse mettre en péril notre amitié, mais sa caresse continue de se faire rassurante.
— Comment… Comment le sais-tu ?
Elle sourit tendrement.
— Il me l’a dit, le soir du mariage. Enfin, cela relevait davantage du sous-entendu scandaleux, mais je ne suis point aussi cruche qu’il le pense. J’ai compris.
Je capture ses doigts et les presse contre ma joue embrasée par ma propre trahison.
— Je suis désolée, Lucretia. Je n’ai jamais voulu te faire de mal. — Cela aussi, je le sais.
Elle s’allonge à son tour et me prend la main avec tendresse. Nos regards tournés au plafond prennent alors deux directions opposées, conduisant malgré tout au même homme. Pour elle, le paradis qu’elle pensait côtoyer un jour à ses côtés. Pour moi, son enfer où je pensais y régner.
— Je l’ai aimé pendant si longtemps, chuchote-t-elle. Je croyais savoir pourquoi, mais je me trompais.
Je tourne les yeux vers elle, constatant avec étonnement la sérénité sur ce beau visage que je craignais avoir ravagé par mon égoïsme. — Que veux-tu dire ?
Elle glousse et hausse les épaules.
— Que je le trouvais simplement beau et élégant. Je me voyais déjà parader à son bras, le titre de comtesse et la jalousie des femmes en cadeau de mariage. Puéril, tu ne trouves pas ?
— Aussi frivole que mon amie d’enfance, plaisanté-je.
Elle pousse un hoquet d’indignation et se met à me chatouiller les côtes. Après quelques rires et larmes, je hisse le drapeau blanc, m’avouant perdante de cet échange à cœur ouvert. Moi qui ai l’habitude de les dépecer, c’est pourtant elle qui dissèque avec bienveillance le mien. — Pourquoi l’aimes-tu, Emilia ?
Mes joues rougissent de cette confession que je n’ai jamais osé prononcer à voix haute, pas même à Sarah ou à Johanna malgré leurs nombreuses insistances. Mais peut-être qu’avoir aimé le même démon nous donne le droit de l’exorciser ensemble. Alors j’inspire profondément et laisse Emily Brönte professer à ma place la prière de mon âme à sa jumelle :
— « Ainsi ne saura-t-il jamais comme je l’aime, non parce qu’il est beau,
mais parce qu’il est plus moi-même que je ne le suis [25] ». Et que je ne le serai jamais.
— Oh, Emilia…
Elle se tourne sur le côté et pose son menton sur mon épaule. — Je ne savais pas que tu étais à ce point entichée de lui.
Je ricane tristement.
— Peu importe, puisque je suis amoureuse d’un homme qui ne sera jamais épris que de la mort.
— Je ne comprends pas…
— Il ne m’aime pas, Lucretia. Il touche mon corps, il ressent mon âme, mais il est incapable de voir mon cœur.
— Lui as-tu seulement permis d’y accéder ? Lui as-tu dit ce que tu ressentais ?
Je mordille ma lèvre inférieure, nerveuse malgré moi de son jugement d’ancienne rivale.
— Point en ces termes, mais j’ai… Je lui ai dit que je le voulais lui, que je l’acceptais tel qu’il était. Mais il… il m’a rejetée.
Charitable, mon amie dépose un frais baiser sur mon front fiévreux. — Je suis persuadée qu’il avait une bonne raison d’agir ainsi, affirme-t-elle avec certitude. J’en ai la conviction parce qu’il est… — Vaniteux ? Manipulateur ? Cruel ? m’emporté-je.
Elle éclate d’un rire apaisant.
— Oui, oui, et oh que oui ! Mais il est aussi atteint de la même maladie que toi.
— Cela m’étonnerait, raillé-je. Les démons ne tombent pas malades d’amour, à moins de s’énamourer de leur propre reflet.
Nous rions ensemble, complices de la même moquerie, avant qu’elle ne retrouve un sérieux des plus mystérieux.
— Et si je te disais que je détiens la preuve de ce que j’avance ?
Je hausse un sourcil circonspect. Bien que je sois intriguée par son propos, le découragement et la colère ont tôt fait de l’emporter sur ma curiosité. Sans compter cette terreur diffuse d’une nouvelle déception.
Contrairement à mon amie, j’ai vécu des années auprès de cet homme. Si mon âme sœur avait ressenti une infime partie de ce que j’éprouve pour elle, je l’aurais su à travers notre lien. Mais il n’en est rien. Rien, comme ce que je représente à ses yeux.
— Je suis navrée, Lucretia, mais je ne te croirais point. Pas ce soir. Pas quand il n’a rien dit pour me retenir.
Désappointée par mon refus, elle se redresse sur le lit et hoche la tête d’un air souverain.
— Alors, demain, je te le montrerai, clame-t-elle. Mieux, je te l’écrirai, toi qui aimes tant l’amour sur papier. Ainsi peut-être te décideras-tu enfin à le brûler pour le vivre en vrai.
Mes traits se tordent d’une moue contrite.
— Il ne serait plus que cendres.
Elle incline la tête, un sourire mutin sur ses lèvres pleines. — L’amour n’a pas toujours besoin d’être feu pour consumer les âmes, Emilia.
Amusée par sa sagesse nouvelle, ma voix affecte celle de sa mère. — Serais-tu devenue écrivain, ma chère fille ?
Elle étouffe un rire derrière sa main, et se reprend d’une mine aussi austère que sa génitrice.
— Il est vrai que je convoite le titre de prochaine Jane Austen. Croyez-vous que j’aie une chance, mère ?
— À n’en point douter, Lucretia.
Nous éclatons de rire avant qu’un bâillement de ma part ne mette fin à notre hilarité.
— Je te laisse te reposer, Emilia.
Elle désigne du menton son bureau où une liasse de lettres attendent leur auteur.
— Il me faut terminer ma correspondance. Tu sais combien j’ai du succès auprès de mes nombreux prétendants.
— Oh, je n’en doute point, souris-je. Je vais t’attendre dans ce cas. De toute façon, je n’arriverai pas à trouver le repos ce soir.
Elle lève son index en l’air et se dirige vers sa coiffeuse. — J’ai peut-être la solution à ton problème, ma chère herboriste.
Je lève les yeux au ciel face à sa taquinerie, lorsqu’elle me tend un petit comprimé et un verre d’eau. Je m’assois alors sur le lit, fixant avec une curiosité toute scientifique l’inconnu médicinal.
— Ma mère les utilise pour s’endormir, m’explique-t-elle. J’en prends parfois quand mon génie créatif ne me laisse aucun repos. — Est-ce sans danger ? m’enquiers-je, hésitante. — Bien sûr !
Elle grimace.
— En revanche, tu risques de t’enfoncer dans un sommeil de plomb. Il pourrait se passer n’importe quoi autour de moi, quand je les prends je reste dans les bras de Morphée des heures durant.
Je préfèrerais ceux d’Hadès, mais cette nuit d’insomnie esquissée ne me laisse d’autres choix divins. Refusant de faire de mon amie le témoin de mes cauchemars, j’avale le remède à mon enfance et me rallonge sous les draps.
D’un soupir rassuré, Lucretia se penche et me salue d’un dernier baiser sur le front.
— Repose-toi à présent. Et quand tu seras plus disposée à m’écouter, je serai là, à ton chevet.
Ma respiration tout à coup défaillante, je retiens sa main alors qu’elle commence à s’éloigner de moi.
C’est ridicule, Emilia. Tu la reverras demain matin.
Je le sais, alors pourquoi ma voix tremble-t-elle ainsi ? — Merci, Lucretia. Je ne connais point de citations pour l’amitié, mais sache que…
— Je t’aime aussi, Emilia. Et je ne souhaite rien d’autre au monde que ton bonheur.
Nos doigts de femmes s’entremêlent, nos sourires se font enfantins. Ce sourire franc qu’elle m’a offert à notre première rencontre et qui ne m’a plus jamais quittée depuis, malgré nos disputes et nos désaccords. Aimer va bien au-delà de se maudire ou de se pardonner. C’est accepter les imperfections de l’autre, les sublimer d’une parole ou d’un geste. Et les protéger d’un sourire. Cela, Lucretia n’a cessé de me l’apprendre à travers nos années entrelacées.
Émue, je presse sa main et plante mon regard attendri dans le sien. — Tu trouveras un jour quelqu’un qui te mérite, Lucretia. J’en suis sûre.
Elle acquiesce, essuie une larme solitaire et rejette sa tresse en arrière d’un mouvement précieux.
— Évidemment, fanfaronne-t-elle. Après tout, je suis irrésistible.
Un ultime rire partagé, puis elle se dirige vers son bureau. Assise devant sa correspondance, elle tourne son visage radieux vers moi et m’offre un clin d’œil réconfortant.
— Endors-toi maintenant, Emilia. Tu peux rêver du démon, c’est promis, je n’en toucherai point mot au père Andrews.
J’amorce un sourire reconnaissant, mais déjà mes traits se figent d’une douce léthargie induite par le remède. Mes paupières papillonnent, mon corps hiberne, emmailloté dans un délicieux cocon de soie noir, pourtant, je continue de tenir désespérément la clé contre moi.
Peu à peu, les ténèbres me submergent, me rejetant de leurs vagues oniriques dans les bras affectueux de mon aimée. — L’amour n’a pas toujours besoin d’être feu pour consumer les âmes, me chuchote-t-il à l’oreille.
— Alors devient glace pour geler la mienne, Dorian. Et fais-la fondre de tes baisers.
Il me sourit et aussitôt, perdue quelque part entre songes et chimères, je respire enfin.
Le givre dépose sa morsure amoureuse sur ma peau. Je grelotte, des frissons d’extase mâtinés de dégoût lorsque le vampire de Dorian saigne mes veines de terreur.
— Réveille-toi, Emilia ! Maintenant !
Étrange, pourquoi m’ordonnes-tu ainsi, moi qui exécute ma vie pour ton bon plaisir ? Désorientée dans ce brouillard irréel, je contemple mon essence vermeille peinte sur ses lèvres livides. Ces deux morceaux de chairs que j’ai rêvé d’embrasser m’apparaissent pourtant étrangers. — Dorian ? marmonné-je. Est-ce toi ?
Un silence de mort me répond. Ma vision dépeuplée des spectres médicamenteux, je cille pour faire apparaître dans la pénombre les traits de mon aimé.
Non, ce n’est pas lui auprès duquel tu t’es endormi, Emilia. OUVRE LES YEUX ! OUVRE-LES !
Soudain, je pousse un hurlement d’effroi lorsqu’apparaît en face de moi le corps de Lucretia. Folle d’angoisse, je crie sur ce visage inerte si proche du mien, lui supplie de se réveiller, mais ses iris vitreux et le sang maculant sa peau blême ne laisse aucun doute sur son état de cadavre. — Lucretia, je t’en prie ! Je t’en supplie ! Lucretia…
Mes yeux horrifiés glissent alors sur son lobe d’oreille tranché et ses intestins congédiés sur son épaule droite. L’odeur âcre d’excréments se dissout dans celui des viscères, saturant l’air de la chambre devenue abattoir. Entre nos deux corps, des gouttes marrons perlent sur le drap blanc, mêlant leur teinte à l’effusion de rouge. La couleur de la mort, pensé-je.
La nausée s’empare de moi, aussi implacable que le destin funeste de mon amie. Je suffoque, m’étrangle dans mes cris et mes larmes, trop salées pour n’être que rêverie miellée.
Progressivement, mon esprit divague, s’enlise dans l’absurde et le grotesque de la situation. Je me pince, je me lacère l’épiderme, mais je ne me réveille toujours pas de ce cauchemar.
— Non, non, non. Tu n’es pas morte, pleuré-je. Cela ne se peut pas. NON ! REVIENS, LUCRETIA ! REVIENS ! J’ai besoin de toi, mon Dieu, j’ai besoin de toi ! Reviens…
Affolée par son mutisme macabre, je tente de m’éloigner d’elle, mais ses doigts agrippés à mon poignet implorent ma veillée funèbre. D’un gémissement entrecoupé de sanglots, je les détache un à un, ma peau brûlée par sa glace exsangue. Délivrée enfin de sa dépouille, mon regard croise l’ouverture béante de son abdomen et ses jambes outrageusement écartées où une bouillie écarlate remplace son utérus.
Épouvantée je hurle, recule, tombe au sol et me noie aussitôt dans une mare de sang. Ma chemise de nuit s’imprègne de son éther tandis que je rampe jusqu’à la porte, incapable de tenir sur mes jambes vacillantes.
Tu voulais ramper en enfer pour lui, Emilia ? Te voilà exaucée pour elle.
— À l’aide ! À L’AIDE ! JE VOUS EN SUPPLIE, AIDEZ-LA ! Je vous en supplie. Pitié, pitié, sauvez-la !
Ma requête illusoire se perd dans les méandres du sombre corridor. Le tueur serait-il encore là, caché dans ses ombres ? Peu importe ! Qu’il vienne m’achever, lui qui m’a tout pris.
Tout à coup, un hurlement semblable au mien résonne depuis la chambre parentale. Une femme de chambre surgit de la pièce, les yeux révulsés de terreur, une main tremblante tenant une lampe à huile. Paralysée par sa découverte, elle demeure sourde à mes suppliques, aveuglée par le massacre que je devine être familial.
Je me relève alors à grande peine, mes muscles devenus aiguilles douloureuses et les plantent dans le sol pour m’acheminer péniblement jusqu’à elle. Épouvantée par ma présence, elle pousse un cri et se précipite finalement à ma rencontre afin de m’aider à descendre les escaliers.
Appuyée contre elle, ma main glisse sur le mur, laissant derrière elle une traînée colorée.
« Empruntes-tu encore ce magnifique chemin de sang ? Tu le retrouveras bien assez tôt. »
— Allons au salon, mademoiselle, je… Oh, mon Dieu ! Nous allons appeler la police ! Oui, la police ! Alfred ? ALFRED !
La suite n’est plus qu’un murmure prononcé sous la surface de mon esprit. Soudain, ma lucidité plonge dans un océan glacial, coule dans ses profondeurs abominables. Je m’enfonce dans ses abysses enténébrés où le noir engloutit le rouge, où la nuit dévore le jour.
Et dans ces limbes de souffrance et d’abandon maudit, le cocon de soie se déchire pour m’y noyer.
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