Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)

Chapitre 45

 

Dans la folie comme dans la mort.

Emilia

 

Morgue,

Shoreditch, Londres

18 Novembre 1888

Ma main, effrayée de corrompre nos retrouvailles, effleure avec nervosité sa peau satinée.

Pendant un bref et inespéré instant, son visage paisible me le ramène assoupi à mes côtés ; repu après une nuit d’étreinte à nous aimer. Si satisfait, si rassuré de me savoir alanguie entre ses bras. De nous posséder corps et âme. Quitte à nous damner. 

D’une plainte étouffée, je frôle ses lèvres, désireuse de voir sa langue insatiable capturer mes doigts, mais le traître muscle demeure figé dans la bouche du bel endormi.

Mort, Emilia. Il est mort. Il serait temps que tu uses et abuses de ce mot.

Je hoche la tête, réfutant mes funestes pensées alors que mes larmes percutent dans un bruit odieux la froideur du métal.

Allongé sur la table de la chambre mortuaire, un simple drap recouvrant sa glorieuse intimité, la vulnérabilité de Dorian ploie devant sa beauté.

En lui accordant son dernier baiser, la faucheuse n’aura fait que réveiller sa jeunesse envoûtante, piégée dans les ronces d’immortalité. Son teint irisé nettoyé d’éther, ses traits fins et délicats, ses muscles puissants et dessinés. Tout en lui respire la vie pour rejeter la mort. 

Loin de mes cauchemars de docteur Jekyll, le corps inanimé de mon amour est une délicieuse tentation à rejoindre l’au-delà. Un appel irrésistible à m’enivrer de poison afin de goûter le sérum de son affection. Ne vivant plus désormais que pour répondre à son invitation, je me penche à son oreille et lui murmure dans un gémissement mon ultime provocation. Sous mes doigts, toujours posés sur ses lèvres, je pourrais presque sentir son sourire embraser ma peau cendrée. 

Dieu qu’il me manque ! Il me manque à en perdre la raison, à vouloir croupir dans l’asile de son souvenir ! À chaque seconde passée sans lui, je deviens un peu plus folle. Folle à hurler dans nos draps son nom, à me tordre de douleur face à son silence comme une droguée en manque d’opium. Le corps tremblant de ne plus se fondre dans le sien. Les veines brûlantes de ne plus s’injecter son désir. Le cœur défaillant de ne plus battre en tandem. Alors, recroquevillée sur le sol, je prie, j’invoque, je menace n’importe quelle entité qui me le ramènera. Mais que cela soit anges ou démons, tous semblent vouloir se jouer de moi.

Dorian n’est plus, pourtant, il est là ; splendide, magnifique dans sa tenue de trépas à défaut de connaître un jour celle du marié. De mon époux.

Mon homme, ma vie, mon tout. Comment pourrais-je un jour vouloir un autre quand ce qu’il reste de moi sera enterré demain avec toi ?

Brusquement terrifiée qu’il ne connaisse jamais la profondeur de mes sentiments, je m’incline à nouveau et chuchote d’un sanglot mon cadeau d’adieu. Celui qu’il pourra déballer six pieds sous terre en attendant de m’offrir à son tour le sien en enfer.

— Dans la folie comme dans la mort, je te retrouverai pour t’aimer plus encore.

Terrassée par l’émotion, un baiser mouillé de chagrin s’égare sur son front :

— Je t’aime, Dorian Jacobson. Je t’aime, et ni la mort, ni l’éternité ne pourra effacer cela.

Après m’être attardée sur sa peau glacée, je me redresse et entremêle nos doigts, guettant le moindre tressaillement de ma moitié. Mais même dans la mort, sa fierté demeure inexorablement silencieuse à ma déclaration amoureuse.

Mon cœur sur le point de se briser, je remonte le drap jusqu’à son cou et me tourne vers la sortie lorsqu’un torse robuste interrompt tout à coup ma fuite. Aussitôt, des mains viriles me soutiennent avant que je ne vacille en arrière.

Hagarde, je relève la tête et me noie dans un torrent chocolaté, dilué de mélancolie pleurnicheuse.

Les yeux rougis de larmes, l’inspecteur Graham renifle sa peine bruyante et me relâche doucement. 

— Pardonnez-moi, mademoiselle Emilia, gémit-il. Je… je pensais que la morgue serait vide à cette heure-là. Je voulais… je voulais le voir une dernière fois.

Émue malgré moi par la détresse de l’homme de loi, je sors un mouchoir de ma robe de deuil et le lui tends. Reconnaissant, Graham s’en empare, sa fierté masculine disparaissant derrière le tissu pourpre féminin. — Je… je ne peux y croire. Il… il allait si bien la dernière fois que je l’ai vu. Rien ne laissait présager un tel malheur. Rien.

Répugnant à mentir à son ancien amant, j’avale toutefois mes charbons de moralité ; un goût horrible sur ma langue noircie de tricherie. — Il était malade, inspecteur, et cela depuis très longtemps. Il ne voulait rien vous dire afin de ne pas vous inquiéter.

— Mais vous, vous étiez au courant ! crache-t-il sur un timbre de reproche.

Gêné par sa propre véhémence, il désigne de son menton tremblotant la silhouette de son tortionnaire.

— Navré, mademoiselle, je n’aurais pas dû vous parler sur ce ton. C’est juste… Vous comprenez, j’aurais souhaité qu’il m’en parle, je… je l’aurais aidé. J’aurais compris.

Je me force à sourire, bien que ma jalousie l’ait depuis longtemps allongé sur la table mortuaire vacante au fond de la pièce. — Il le savait, de cela, j’en suis persuadée, inspecteur. Malgré sa cruauté, son amitié vous tenait en haute estime. Et je crois que c’est pour cela qu’il n’a pas souhaité vous en parler. Dorian était quelqu’un de pudique, quoi que ses paroles indécentes aient pu laisser à supposer. Mais vous devez déjà savoir tout cela, vous qui le connaissiez depuis si longtemps.

Mon mouchoir malmené par son poing rageur, il s’esclaffe nerveusement alors que son rire s’étouffe sous une pluie de larmes. — Toutes ces années passées à ses côtés, souffle-t-il, dévasté. À subir, à espérer, à l’aimer. Pourtant, j’ai l’impression de ne jamais l’avoir approché.

Il pivote vers moi, ses yeux brillants d’une intense émotion. — Est-ce que vous pouvez vous imaginer un seul instant ce que cela fait d’aimer quelqu’un sans le connaître vraiment ?

Je déglutis, honteuse de répondre par la négation. — Je n’ai guère eu ce malheur, inspecteur.

— Thomas, rectifie-t-il d’une voix douce. Je vous en prie, appelez-moi Thomas. Au nom de ce point commun qui gît près de nous.

Je mordille ma lèvre inférieure, désorientée par une telle offre. Mais lorsque mon regard perplexe s’attarde sur son teint livide et ses cernes nécrosants, sa sincérité prend le relais de ma rancune. — Je n’ai guère eu ce malheur, Thomas. J’ai toujours eu la chance de côtoyer le vrai Dorian.

Il tressaille, blessé par ce qu’il savait déjà.

— Et vous l’avez aimé malgré cela.

— Je l’ai aimé pour cela.

Il m’observe un long moment avec intensité, la douleur du rejet irradiant sur son visage torturé.

Enfin, il soupire, essuyant une énième larme sur sa joue de cire. — J’aimerais pouvoir en dire autant. Toutefois, il semblerait que mon ami d’enfance ait décidé d’emporter ses secrets dans la tombe. J’aurais… j’aurais donné n’importe quoi pour connaître l’homme. Je me consolerai avec l’enfant qu’il a été.

Ma poitrine s’affaisse dans ce gouffre inauguré par sa misère. Je me voudrais indifférente, mais je sais combien aimer Dorian peut s’avérer douloureux. Douloureux au point de vouloir abréger nos souffrances de ses baisers. Une sentence que ni lui ni moi ne pourrons plus éprouver dans les bras de notre bourreau.

D’un geste absent, Graham me tend d’une main fébrile mon mouchoir que je rejette avec une tendresse nouvelle. — Gardez-le, Thomas. Il n’était pas à moi, il lui appartenait.

Son visage s’illumine à l’idée de pouvoir conserver ce souvenir tissé de leur amitié.

— Merci, Emilia.

Avec dévotion, il le plie et le range dans sa poche avant de me saluer avec déférence. Un regard larmoyant posé sur son ancien amant, il se traîne vers lui d’un mouvement saccadé. Ses doigts se tendent vers le poignet de Dorian, hésitent à le caresser une dernière fois sans sa permission outragée.

Ma possessivité ne s’arrêtant point aux frontières de la mort, je racle ma gorge le faisant ainsi sursauter.

Redevenu soudain conscient de ma présence, sa main s’écarte de l’endormi pour incliner son couvre-chef. Seule salutation que ma jalousie effrontée se permet de lui accorder. 

— Au revoir, mon ami.

Un ultime échange puis il rejoint la sortie, ses épaules affaissées secouées de sanglots silencieux. Mais au moment où il s’apprête à franchir le seuil de son pas alourdi de chagrin, un inopiné remords s’échappe de ma gorge serrée.

— Attendez ! Thomas !

Il se retourne, étonné autant que moi par cette aisée familiarité. Mon corps tremblant d’appréhension, j’inspire profondément pour me préparer à révéler ce qui sera ma plus grande trahison envers Dorian.

Toutefois confrontée à mon ancien rival, ses yeux pleins d’espoir deviennent l’écho d’une autre Emilia. Celle que j’aurais pu être si nos rôles avaient été inversés. L’aurais-je détesté de s’être emparé de mon amour ? Oui. La réponse est assurément oui. Je l’aurais haï, maudit sur des générations. Peut-être même aurais-je crucifié leur lien au purgatoire. Mais je ne suis pas Graham. Comme je le lui aie dit, j’ai eu la chance de connaître cet homme incroyable, cette créature infernale sans qu’un autre ne vienne s’immiscer entre nous. Alors si je peux ne serait-ce qu’apaiser ses tourments et répondre à certaines de ces questions, je le ferai.

Par charité et solidarité. Par haine et jalousie.

Au nom de ce point commun qui gît près de nous. — Je… Si je vous disais qu’il existe des lettres écrites par Dorian. Des lettres sur son enfance, sur son passé et son présent. Celui qu’il ne vous a jamais laissé entrevoir. Aimeriez-vous les lire ?

Il ouvre la bouche, la referme, aussi stupéfait que ma personne par ma demande incongrue. Finalement, il se rue sur moi, capturant mes mains dans les siennes moites d’envie.

— Vous feriez cela ? Vraiment ? Mais… pourquoi ?

Je hausse une épaule, peu encline à faire fi de cruauté. — Parce que vous ne l’auriez probablement jamais fait pour moi. 

Il se fige, conscient de cette vérité implacable avant de baisser la tête, honteux.

— C’est vrai, admet-il. Vous êtes bien plus généreuse avec votre amour que je ne serai jamais. Et c’est probablement pour cela qu’il vous avait choisi.

Touchée par sa franchise, je presse ses doigts ramenant son attention larmoyée vers moi.

— Alors c’est décidé, je vous les montrerai après ses… ses funérailles, déglutis-je d’un sanglot. En revanche, j’aurais deux promesses à vous faire respecter, Thomas.

— Tout ce que vous voudrez, Emilia ! s’enthousiasme-t-il. Demandez-moi n’importe quoi, je le ferai.

Je souris tristement et calme d’un regard empreint de gravité ses ardeurs énamourées pour mon aimé.

— Premièrement, je tiens à ce que vous ne divulguiez jamais ce qui se trouve dans ces lettres. Quand vous les lirez, je veux que vous oubliiez l’inspecteur et que…

— Je ne serai que l’amant éploré, m’assure-t-il d’une voix corrodée de larmes. Je vous le promets.

J’acquiesce, rassurée par sa réponse.

— Deuxièmement, vous viendrez seul à l’enterrement. Je refuse de voir vos sbires sur la propriété, ni près de vous lorsque vous lirez ses lettres. Est-ce entendu ? Pas d’étrangers autour de lui et cela est non négociable.

Son hésitation emprisonne mon souffle entre ses griffes. Même si je suis persuadée que son amour pour Dorian ne profanera pas sa mémoire, le professionnalisme de ses collègues pourrait bien la vandaliser dans tous les journaux londoniens. Et de cela, il est en hors de question ! Dus-je les éliminer un par un et être pendu pour cela.

Finalement, mon point d’interrogation se transforme en exclamation.

— Évidemment ! Cela ne regarde que nous, Emilia. Jamais je ne laisserai d’autres personnes lire ces lettres ou se joindre à l’enterrement. Dorian ne mérite que d’être entouré de gens qui lui portent affection.

Mon émoi apaisé par ses dires enfiévrés, je le remercie et le congédie, arguant à la future préparation de notre diva aux cheveux ébène.

À nouveau seule avec Dorian, j’entrelace nos doigts à moitié morts et lui murmure mes regrets.

— Pardon, mon amour, mais il le fallait. 

Un baiser de Judas parsemé sur son front, je pleure à mon tour mon adieu et laisse derrière moi le croque-mort rieur apprêter son corps pour sa résurrection en enfer.

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