Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)
Chapitre 48
Promesse .
Emilia
Jardins, Manoir Soulridge
Holland Park, Londres
19 Novembre 1888
L’orage déchire ce ciel attristé d’accueillir un nouveau démon en son royaume dévasté. Alors que tout autour de moi résonnent sanglots et adieux, mes yeux demeurent figés sur la pierre tombale à l’épitaphe familière.
Après avoir lu sa lettre, j’ai décidé d’y faire graver ses deux dernières phrases en la signant par « Ton Emilia ». Par quel pouvoir de notre langue un pronom possessif peut-il autant détruire un cœur ? Nulle arme, nulle insulte ne saurait aussi bien éviscérer un corps de ses sentiments.
Car depuis sa mort, je ne ressens plus rien. Je ne suis plus qu’une coquille vide, fissurée de larmes, ballotée par les marées de prévenances et de solidarité effroyable. Dévouée à ma souffrance, Sarah tente sans cesse de rafraîchir mon teint, de me faire quitter notre chambre, de me parer de bijoux afin de me redonner éclat. Comment pourrais-je seulement porter autre chose quand la perle dans ma poitrine a été brisée ? Ses morceaux emportés par une tempête prénommée Dorian.
Je ne souhaite pas la réparer ni qu’un autre le fasse. Je veux juste m’allonger et mordre l’éternité, en rêvant que ce typhon vienne enfin me chercher.
Soudain, le prêtre toussote pour me signaler la fin de son grotesque hommage. Mon amour n’était pas croyant, mais les apparences demeurent souvent les seules à nous survivre. Alors j’ai convié mes amies, quelques-uns de ses subalternes et fait bénir son cercueil fermé. Dans ce silence singulièrement religieux, je pourrais presque entendre siffler la fierté de mon professeur à travers le bois ébène, grattant sur les planches de sa prison sa morbide notation.
Arrachée à mes pensées par les premières gouttes de pluie, j’autorise l’homme de Dieu à envoyer son âme au diable. L’enfer n’a jamais été une option pour les gens comme nous. Pourtant, peu importe les flammes et la souffrance tant que mon aimé s’y trouvera, ces limbes seront à jamais mon paradis.
Par un discret hochement de tête, le prêtre fait signe à Winston et à Luther de remplir leur macabre office. Entourée de Lénore et de Katherine, venue sans son époux à ma demande, mes amies étreignent chacune de mes mains, me soutenant dans cette épreuve qu’elles pensent définitive. Mais la mort est un début, non une fin. C’est pourquoi j’ai refusé que quiconque parmi les domestiques prononce les derniers mots. Pas même moi. À quoi cela servirait-il de crier « adieu » quand il n’y a qu’un « bientôt » à chuchoter ?
Notre amour n’est en rien fané, il n’est qu’assoupi, attendant la saison propice pour nos retrouvailles. Et alors que la pluie arrose la terre retournée, je ne peux m’empêcher de presser le destin de le faire fleurir à nouveau.
Leur maître désormais enseveli, les domestiques attristés retournent d’une marche funèbre à leurs occupations. Demeurée seule avec mes convives, je les remercie d’un sourire apprêté avant de les congédier le plus cordialement possible. Contrairement à nos autres morts, il n’y aura eu ni veillée ni buffet, seule dernière volonté que je tiens à respecter.
Dans son testament, Dorian a demandé à ce que ses funérailles soient les plus simples possibles, sa requête appuyée par ce message à mon attention : « J’ai passé ma vie à vouloir devenir le centre du monde. Je passerai ma mort à n’être que le tien. »
Mes lèvres s’étirent au souvenir de ces mots écrits dans le but de rendre culte à notre possessivité mutuelle. Se méprenant sur l’origine de mon sourire, mes deux amies m’entourent tout à coup de leurs bras complices. Étouffée par leurs tissus vaporeux, je leur souffle un merci sincère et leur retourne leur étreinte. Puis, après avoir respectivement séché nos larmes, je leur promets de venir les voir le plus tôt possible, bien que mon chagrin enragé ne risque plus de croiser en ce monde la route du duc de Lambai.
Leurs toilettes de deuil mises à l’abri dans leurs fiacres, je me tourne vers Sarah afin de lui prendre le parapluie des mains. — Rentre, lui ordonné-je. Je n’ai plus besoin de toi. — Mais… il reste un dernier invité, mademoiselle, bredouille-t-elle. Je ne puis vous laisser seule avec un homme, milord aurait désapprouvé.
Je salue avec reconnaissance sa fidélité apeurée et désigne du menton le convive en question dont les yeux rougis me supplient de faire fi des convenances.
— Crois-moi, pas cet homme-là, Sarah.
L’inspecteur Graham sur mes talons, nous nous dirigeons ensemble vers le bureau de Dorian, nos pas trempés martelant ce parquet désormais plus emprunté par les fantômes que par les vivants.
Arrivés devant la porte, je sors la clé de ma poche, déverrouille l’entrée et l’invite à me précéder. Contrairement aux autres gentlemen, l’impatience de Graham le préserve de protester.
À l’intérieur, la pénombre orageuse se baigne dans un fouillis de parfum boisé mêlé de cuir et d’alcool. Son odeur. Celle qui me plaisait tant de savourer sur sa peau. Aucune flagrance ici-bas ne saurait faire éclore ce bouquet d’émotions qui torture ma raison à mesure que je m’en enivre.
Mais peu à peu, sous l’effet de ce temps cruel, elle aussi s’effacera jusqu’à ne plus être qu’un souvenir, un arôme irréel sur ma langue agueusique.
— Ce lieu n’est plus pareil sans lui, déplore le policier.
Mon regard mélancolique dérive sur ce bureau où la passion de Dorian m’avait allongée un soir.
— Le manoir entier n’est plus pareil, inspecteur. Et nous avec.
Il acquiesce, son chapeau Homburg malmené entre ses doigts fébriles tandis que je referme la porte derrière moi. — C’est par ici, lui indiqué-je en me dirigeant vers la volière.
Il fronce les sourcils, dubitatif, mais son visage s’éclaire aussitôt que je presse le bouton secret.
— Ingénieux, s’extasie-t-il. Je ne pensais pas Dorian aussi versé dans la clandestinité.
Je pousse un léger rictus face à sa distrayante innocence et m’empare des enveloppes.
— Et encore, Thomas, vous n’avez rien vu.
— Trois ? s’étonne-t-il en les fixant avec déception. — Oui. Une adressée à ses parents, une à Élise et une dernière à son oncle. — Et vous ? Ne vous en a-t-il pas laissé une ?
Je mordille mes lèvres et opte tout compte fait pour la sincérité : — En effet, il m’a laissé une lettre.
— Il n’a rien fait de tel pour moi, gémit-il.
Son regard de bête blessée appelle mes élans d’apprentie consolatrice.
— C’était avant tout un testament, mens-je. Il me décrivait principalement mes legs et la marche à suivre afin de reprendre ses affaires.
Il hésite et ose :
— Pourrais-je la lire ?
— Non ! m’exclamé-je malgré moi.
Une ride creuse son front plissé de doute. Tenant bon face à ses investigations de Scotland Yard, mon sourire ranimé se prête volontiers à son détecteur de mon mensonge avant de lui tendre les trois enveloppes. Aussitôt, son regard acéré d’inspecteur se noie dans un océan d’encre et de papier écarlate.
Les lettres de son ancien amant enfin à sa portée il marque toutefois un temps d’arrêt, ses traits livides déchirés d’une expression des plus formelles. Le remords. Semblable à celui qui frappe l’archéologue sur le point de blasphémer une tombe de pharaon.
— Je… J’aimerais, mais…
— Vous n’osez pas ? deviné-je touchée par son hésitation. Je vous comprends, vous devez avoir peur que ces lettres désacralisent votre idole de jeunesse.
Ses joues s’empourprent d’indignation.
— Non ! Bien sûr que non ! Rien ne pourrait destituer Dorian. Il était tout pour moi, tout.
Mon corset se resserre sur cette poitrine mécontente de l’entendre prononcer ces mots qui nous appartiennent. Comprenant toutefois que cette rivalité ne terminera jamais sa vie dans le caveau de notre amour, j’affecte un air de compassion à son encontre.
— Alors, lisez-les, Thomas. Puisqu’il était votre tout, ne laissez rien se mettre entre vous.
Son regard brille d’une vive émotion et se perd un instant derrière moi. Puis un faible éclat de rire nerveux résonne dans sa gorge. — Oui, vous avez raison. Et c’est précisément ce que je compte faire.
De ses doigts aux ongles étonnement sales, il ouvre avec précaution la première lettre. Avant qu’il ne la déplie, ma main se pose chastement sur son avant-bras afin de lui rappeler sa promesse : — Rappelez-vous, Thomas. Quoique vous puissiez lire dans ces lettres, rien ne doit en sortir d’ici. Rien.
Ses prunelles marron me fixent intensément, jaugeant la sévérité de mon avertissement. Ce qu’il voit dans mon regard doit suffire à éteindre sa conscience professionnelle, car il hoche la tête et sans un autre mot, entame sa lecture muette.
Nerveuse de le voir partager ainsi les confessions de Dorian, j’effectue les cent pas dans la pièce, lui proposant à plusieurs reprises de prendre un siège, mais ses grognements se contentent de rejeter mon offre.
Mes ongles rongés de repentir, je guette sur son visage la moindre expression horrifiée, le moindre cillement d’épouvante. Cependant, son teint demeure aussi figé que les aiguilles de l’horloge.
Enfin après avoir terminé la dernière lettre, il la replie soigneusement en silence, la pose avec les autres sur le bureau et m’adresse son désarroi :
— Je… je ne sais quoi dire, Emilia. Est-ce que tout cela est vrai ? Est-ce qu’il a vraiment tué tous ces gens ?
Je ferme les paupières, m’armant de ce que je croyais m’avoir été légué par mon professeur alors qu’il résidait déjà en moi. — Oui, acquiescé-je finalement. Tout cela est vrai, Thomas. Tout, y compris mon apprentissage.
— Mon Dieu…
Choqué par une telle révélation, il se frotte violemment la nuque, rougissant sa peau hâlée d’une teinte d’appréhension. Son attention d’inspecteur convulse ensuite autour de la pièce avant de me revenir d’un pas prudent.
— Avez-vous vous aussi…
Je hoche vivement la tête. Une larme de honte dévale mon visage de poupée brisée.
— Oui, hoqueté-je. Je suis navrée, Thomas. Tellement navrée de vous faire porter un tel fardeau, mais je devais vous mettre dans la confidence. Désormais seule, je ne puis…
Un sanglot cisaille mes cordes vocales. Bouleversé par mes pleurs, Graham se rapproche et après avoir demandé ma permission silencieuse, essuie les vagues déchaînées sur ma peau.
— Je ne puis continuer à garder cela pour moi. Il n’était pas mauvais, Thomas, je vous le jure ! Par pitié, je ne veux pas que vous gardiez ce souvenir de lui ! Je vous en supplie !
Son sourire timide s’épanouit derrière sa barbe de trois jours. — En aucun cas, Emilia. Je vous l’ai dit, il était tout pour moi. Et il le restera quoiqu’il ait pu faire dans cette vie. Cela restera notre secret, je vous l’ai promis et je suis un homme de parole quoique vous puissiez en penser. Mais en échange, vous devez à votre tour me faire une promesse… — Quoi ? m’agité-je contre sa main. Demandez-moi n’importe quoi ! Cela n’a plus d’importance maintenant qu’il n’est plus !
Une étrange lueur satisfaite miroite sur ses iris alors qu’il ne prononce sa sentence d’un timbre rocailleux :
— Vous ne devrez plus jamais tuer, Emilia. Plus jamais.
Il penche la tête et flatte ma joue de ses doigts rugueux. — Est-ce entendu ?
Ma réponse à nouveau emportée par un flux de larmes, il soupire et m’accueille dans ses bras pour une sobre et ferme étreinte.
Mes mains accrochées à son cou je me laisse faire, refoulant ainsi mon animosité au profit d’un plus grand défi. — Est-ce entendu ? répète-t-il à mon oreille.
Le nez enfoui contre sa veste, j’inspire à en vomir son parfum de mauvais goût, pressant les secondes de se transformer en minutes.
D’un coup, son étau se relâche, se desserre à mesure que son corps faible vacille dangereusement en arrière ; poupée de chiffon face à une porcelaine bel et bien réparée.
Un sourire carnassier sur mes lèvres assoiffées, je rattrape sa nuque titubante de mes serres prédatrices tandis que se rétracte l’aiguille de ma bague papillon imbibée de poison.
Puis d’un gloussement ravi, je me hausse gaiement sur la pointe des pieds, croisant au passage sa stupéfaction muette pour lui chuchoter à l’oreille :
— Ceci est la seule promesse que je ne puis faire. Jack.
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