Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)

Chapitre 1

Une heure, une goutte.

Dorian

 

Bureau de Dorian, Manoir Soulridge

Holland Park, Londres

23 Septembre 1888

— COMMENT A-T-ELLE PU ME FAIRE ÇA, À MOI ?

Mon hurlement bestial fait trembler la pièce ravagée par ma fureur. Dans ce sanctuaire devenu celui de la destruction, seules cette maudite cage à lettre et la valse du serpent demeurent encore rescapées de mon apocalypse. Cette peinture qu’elle a choisi de sacrifier au même titre que ces neuf années passées à nous entredévorer. Finalement, sa verve hargneuse aura préféré me régurgiter de son présent, vomissant cette foi haineuse que j’ai pourtant si ardemment prié.

C’est en apercevant le tableau abandonné dans le corridor que je me suis décidé à la traquer. Elle a couru, comme si un démon était lancé à ses trousses. Oh non, Emilia, avais-je envie de lui sermonner. Le Diable est un ange comparé à cette bête qui te traînera par les crocs dans ses limbes de soie.

Un verre de whisky à la main, je sautille sur les débris et m’arrête devant notre danse macabre afin de parcourir ces courbes aguicheuses dont même le génie de Richard Dadd n’aura su rendre les hommages. Ces formes que ma mémoire dessine chaque soir lorsque je répands ma semence sur son spectre.

« Je regrette d’avoir un jour infecté mes mains sur la vôtre. »

J’allais la ramener, de gré ou de ma faiblesse. Je comptais l’enchaîner à mon lit des jours et des nuits durant jusqu’à gangréner sa peau de la mienne. Au point qu’elle me supplie de nécroser ses entrailles de mon foutre.

Elle est à moi, elle m’appartient ! Moi seul possède le droit de la ronger de l’intérieur. Moi seul ai le devoir de la souiller de mes baisers. De lécher sa raison jusqu’à l’orgasme, de rendre sa folie aussi possessive que la mienne.

Ma main démente agrippe violement mes cheveux trempés de sueur.

Des heures à me battre contre le muk yan jong [1] n’auront suffi à m’ôter l’envie de me livrer à cette guerre de chair. Cette lutte vorace entre deux perdants à jamais affamés l’un de l’autre.

Une nuit, cela ne devait être qu’une nuit.

« Cela ne nous sera jamais suffisant et vous le savez . »

Oh, oui, je le sais, mon papillon. À la seconde où je t’ai pénétré, j’ai su que même l’éternité ne pourrait me rassasier de toi. Je suis mort et ressuscité dans notre union. Je suis devenu vivant dans ton regard. Jamais mon cadavre errant ne s’était senti aussi chez lui que dans ton corps, et voilà que ton absence le transforme à nouveau en revenant. Comment supporter cette charogne qui me sert de réceptacle après m’être purifié dans le tien ? Ô combien je voudrais assassiner le temps pour me ranimer dans tes bras.

Depuis notre étreinte, je marche, je me sustente, mais je n’existe pas. Je ne suis qu’une ombre condamnée à tes pas, quand je voudrais être le soleil qui te ramène à moi.

— Ce n’est qu’une catin de plus, min dreng [2] . Tu t’y attardes simplement parce qu’elle est la première femme à laquelle tu as arraché la virginité. La première à qui tu as donné du plaisir ainsi. La seule à t’avoir vu sans vêtements. Mais n’aie crainte, son sang de putain appartiendra bientôt à un autre.

— Je vous interdis de l’insulter ! aboyé-je.

— Alors ne louange pas cette traînée.

Je lève mon courroux vers le portrait de mon oncle dont le regard sévère se plisse pour fait apparaître devant moi les mains de Myers en train de salir les joues de ma propriété.

D’emblée, mon corps se met à tituber de fièvre. La bête grignote les barreaux de ma cage thoracique, rugissant sa soif meurtrière dans ma bouche déformée par ma malveillance. 

— J’aurais dû les lui amputer ! J’aurais dû crever ses yeux pour avoir osé la regarder ! Elle est à moi ! À MOI !

— Tu oublies que c’est elle qui lui a demandé son aide, min dreng . Elle ne veut plus de toi, ton corps la dégoûte ! Je t’avais prévenu, je t’avais mis en garde. À ses yeux, tu n’es même pas un homme dont le nom doit être prononcé. Tu es tout juste le sodomite de votre monstre, le reflet putride de ce qu’elle aurait dû être si tu n’avais pas été là pour la sauver. Écoute, Dorian. Écoute tes cris de jouissances résonner à ses oreilles comme les bêlements d’un agneau violé.

Une violente céphalée scarifie soudain ma boîte crânienne. Je griffe mes tempes à sang tandis qu’à l’intérieur, l’écho de mes gémissements de plaisir éclate en pleurs d’agonie sous les coups de boutoir de Develton. Mon visage se tord de souffrance, mes entrailles brûlent de son empreinte. Celle qu’une seule personne dans ce monde infect est capable d’effacer d’un geste.

Mes yeux aliénés cherchent désespérément après sa silhouette salvatrice. Il est plus de vingt heures, où est-elle, bon sang ? Mon remède, mon poison. J’ai besoin d’injecter son venin dans mes veines, de calciner mes poumons de son parfum toxique. Elle seule est capable de me guérir en me contaminant de son affection. Mon âme sœur, ma rédemption. Je la veux, il me la faut ! Maintenant. Maintenant. MAINTENANT ! — Elle n’est pas là, min dreng , ricane mon oncle. Elle t’a abandonné, toi et tes immondes cicatrices. Mieux vaut la pureté de Myers que cette souillure qui te sert de corps.

Je ressens encore les doigts d’Emilia effleurer avec tendresse chaque cratère, chaque brûlure labourant cet épiderme ignoble dont j’ai tant de fois voulu déshabiller mon squelette avant qu’elle ne subisse la morsure de son plaisir.

Ma main fébrile se pose sur mon épaule gauche afin de vénérer ce miracle. Soir après soir, j’interroge l’horreur dans mon miroir, priant le Diable et tous ses démons de me laisser ce stigmate. Le seul dont je ne désire jamais cicatriser.

Tout à coup, l’image de ses lèvres maquillées de mon sang enflamme mes reins de désir. Je voulais les embrasser, mélanger nos souffles jusqu’à n’être capable de respirer qu’à travers elle, mais mon oncle m’a privé de mon adoration.

Et il fallait que le rouge de sa bouche soit de la même couleur que mon interdit. Alors ce matin, j’ai essayé de le lui retirer afin de m’ôter toute tentation, cependant, la vérité est bien plus égoïste. Je refuse qu’un autre puisse partager notre sanglante religion. Ce vestige est nôtre, même si j’en suis à présent banni de ses cendres.

— Vous avez tort, min farbror [3] . Ma laideur n'a jamais été aussi parfaite que dans son regard.

Une lueur malfaisante danse sur ses iris aquarelles. Sa voix se déforme subitement pour devenir celle de mon double aux cheveux d’or. — Douleur et regret, milord. C’est tout ce que je retiendrai de votre prestation. Douleur et regret. Douleur et regret. — ASSEZ !

Je cogne ma tête contre le mur, plaque mes mains contre les oreilles en le suppliant d’arrêter, mais rien n’y fait. Son sadisme continue de me tourmenter de son impitoyable litanie.

— Douleur et regret. Douleur et regret. Douleur et regret. Douleur et regret. Douleur et regret.

La créature fracasse sa prison d’os pour se ruer dans les tréfonds de mon être déchiré par les mots d’Emilia. Je suffoque alors que mes ongles se plantent dans ma poitrine, balafrant ma chemise pour essayer d’exhumer ce tombeau censé être vide et silencieux. Jamais cet organe impur n’avait crié pour ma sœur ou mes parents. Jamais il n’avait pleuré mon innocence perdue et le voilà désormais en train de hurler son existence pour elle.

Mon cœur vit, mon cœur souffre, mon cœur veut mourir. Pourquoi battre encore si cela est pour finir martyre ?

J’ai mal. Mal à mutiler nos âmes, à inciser sa peau de ma langue, à arracher ces mots horribles de la sienne.

Douleur et regrets ? Oh, tu ne connais rien à la douleur, Emilia, mais je vais te l’apprendre. Je vais graver mon nom sur tes seins, ton ventre, ton antre. Ce nom que tu refuses à présent de proclamer, nous allons te le faire implorer. Après tout, peut-être que si ta peau ressemble à la mienne, tu voudras à nouveau la bénir de tes baisers. Oui, mon papillon, la bête t’étranglera et s’enfoncera en toi jusqu’à ce que tu daignes enfin la regarder quand l’homme verra ton agonie se faire jumelle de la sienne. Je veux sentir ton plaisir déferler sur mon sexe, celui que tu clames que je ne t’ai point accordé. Et je n’arrêterai ces vagues que lorsque tu feras de moi ton univers.

Car tu es le mien, pour toujours et à jamais. La seule personne dans mon purgatoire que j’écorcherai de mes caresses. — Elle ne le voudra plus, min dreng . Laisse-la devenir la faiblesse de quelqu’un d’autre. Laisse-la…

— NON, ELLE N’EST QU’À MOI ! MOI ! MOI ! MOI !

Ma rage pulvérise mon verre contre le mur opposé, faisant pleurer à mon oncle des larmes ambrées. J’éclate d’un rire aliéné au souvenir de la saveur de celles d’Emilia.

— Navré de vous dire cela, mon oncle, mais vos larmes sont bien moins sucrées que les siennes.

Sa silhouette élégante s’extraie du tableau et s’assoit sur un siège lacéré par mes soins. Il croise les jambes, me toisant de cet air supérieur dont même Satan n’aura réussi à le défaire.

— C’est parce qu’elles sont aussi corrosives que ta salive, min dreng . 

Je hausse mes épaules piteusement ironiques.

— Peu importe, puisque par votre faute elle ne la goûtera jamais.

Puis je lui tourne le dos et me sers une autre rasade de whisky. Mon oncle gronde derrière moi sa réprobation.

— Cette gamine vaut-elle vraiment de replonger dans ce vice ?

Je lui porte un toast frondeur.

— Non, mais la femme mérite de m’y noyer.

Mon breuvage se fait cul sec alors que le vestige de sa détresse m’assèche la gorge, brûlant mon être tout entier. Son beau visage émacié par ma cruauté, ce sourire plongé dans ses larmes, ses yeux devenus meurtriers. Et ce hurlement poussé dans sa chambre qui ne cesse de venir me hanter. Je souffrirais d’une immortalité de torture si cela pouvait me faire revenir en arrière.

Je voulais la blesser pour raviver sa haine, pourtant, la voir dans cet état m’est insupportable. Chaque coup poignardé dans son cœur saigne le mien. Chaque larme versée de ses prunelles inonde mes poumons. Chaque cri expulsé de sa bouche lèse ma trachée.

« Tu la briseras, Dorian. Parce que c’est tout ce que tu sais faire. Briser. »

Non, Thomas, je ne l’ai pas brisée. Je nous ai anéantis. Et si ce soir-là j’avais trouvé le courage d’affronter mon oncle, si ces migraines ne m’avaient pas étendu au sol, j’aurais couru alors jusqu’à elle pour nous réparer. Mais je n’ai pas pu. Tout cela à cause de lui.

Soudain, l’alcool brûle ma langue rancunière.

— Vous me l’avez volée ! craché-je férocement. C’est à cause de vous si je ne l’ai plus à mes côtés ! Elle devait régner avec moi, et vous l’avez détrônée par vos injures ! VOUS !

Il penche sa tête spectrale de côté.

— Grâce à moi, tu es libre de régenter seul ton enfer, Dorian.

Je fais voler mon verre vide contre son fantôme. — À cause de vous, je suis condamné à perdre ma moitié !

Son sourire perfide s’élargit.

— Tss, tss, allons, je n’ai fait que te murmurer la solution à notre problème. Rappelle-toi combien tu étais terrifié, Dorian. Dès le moment où tu es entré dans cette chose, tu es redevenu le gamin que tu étais alors. Pleurnichard, fragile, pitoyable. Tu veux la posséder, mais tu es paniqué à l’idée qu’elle puisse s’enfoncer en toi pour faire battre ce cœur méprisable qui n’a rien à offrir. Tu veux ressentir des émotions ? L’aimer à en souffrir peut-être ? Mais les sentiments sont pour les faibles, min dreng et cette fille te rend aussi frêle qu’un agneau.

Je ferme les paupières afin de ne plus subir son oracle, ressassant en boucle ses viles paroles. Ai-je senti ma puissance menacée lorsque je lui faisais l’amour ? Certes, j’étais vulnérable, à la merci de son affection et de ses étreintes. Néanmoins, était-ce pour autant de la faiblesse de me sentir entier lorsque mon corps s’est imbriqué à la perfection dans mon tout ?

Il me vient parfois à douter que mon oncle soit uniquement le fruit gâté de ma folie. Car, si tel était vraiment le cas, il saurait que nous n’existerions plus sans elle. Il saurait que…

— Patron, vous êtes là ?

Un poing abattu sur la porte achève mon macabre monologue. Avec diligence, je rabats mes cheveux en arrière, lisse les plis de ma redingote afin de ne point faire mentir ma réputation de maître diabolique. Cependant, malgré cette composition, le chaos autour de moi me rend plus humain que jamais.

— Entre, Lucius.

Le renard se faufile dans l’ouverture, sifflant le désordre de la pièce. — Joli, patron, très Waterloo. Enfin, il manque le trou des balles, mais…

À cause de ma regrettable tolérance envers lui, Lucius est le seul des domestiques autorisé à faire montre de bravade à mon égard. Malheureusement, l’épave à présent délaissée par mon oncle n’est point en mesure de lui accorder ce droit.

— Viens-en au fait, Lucius ! aboyé-je. Ne me fais guère attendre ou ta fourrure de rouquin finira épinglée dans mon cabinet de curiosités. — Nous sommes en Angleterre, patron, elle n’est pas si rare, vous savez. Même si je suis flatté que…

— PARLE !

Nullement effrayé, il s’esclaffe et énumère ses avancées : — J’ai quelques pistes, patron, dont certaines très intéressantes. Les docks avec le trafic d’opium, les proxénètes. J’ai même un indic qui m’a rencardé sur le lieu où se terre maintenant ce John. Je l’ai donc trouvé et interrogé, mais…

— John Pizer ? le coupé-je abruptement.

Bien que le bottier, accusé d’être le tablier de cuir, ait déjà été entendu par la police il y a plus d’une semaine, j’ai demandé à Lucius d’enquêter lui-même. L’ancien truand contemple les morceaux de verre et fronce ses sourcils de feu.

— Juif et non coupable, patron. Quoique le premier suffise à le placer sur l’échafaud antisémite.

— N’es-tu point toi-même affilié à cette religion ? raillé-je. 

Il esquisse un sourire rusé.

— Mon innocence est uniquement valable le samedi, patron. La religion ne vaut rien dans la rue, comme vous le savez.

Mon rictus a saveur de rouille dans ma bouche. Il semblerait que mon rire se soit enfui en même temps qu’elle.

— Godt [4] , poursuis tes recherches. Et n’oublie pas : les gorges les plus bavardes se tranchent dans le silence.

Il s’incline respectueusement.

— Alors ma lame sera le mutisme incarné, patron.

Je le salue d’un bref hochement de tête et le laisse quitter la pièce de sa démarche finaude. Parfait. Ce n’est désormais plus qu’une question de temps avant que mon bistouri ne rencontre enfin ce fameux Jack. En attendant, je vais ordonner à mes domestiques de ne pas s’attarder le soir. Il serait fâcheux de perdre du personnel, mais il serait encore plus déplaisant de priver le manoir de sa maîtresse. Un domestique n’est qu’un pantin remplaçable, au contraire de ma précieuse poupée brisée.

Poussant un soupir d’agacement, je lève la tête vers cette horloge qui accroit, à chacune de ses secondes dévorées, mon inquiétude. Bon sang, où est-elle passée ? J’aurais dû la ramener de force ! Peu importe que sa soumission me soit plus intolérable que sa haine, au moins elle aurait été en sécurité dans mes bras.

— Jusqu’à ce que ce que ta démence l’en chasse, min dreng. — Non, min farbror. Si elle décide de me revenir, je ferai de ma folie son asile. Et de mon crâne votre tombe.

Il hurle sa colère, balafrant le refuge de mon esprit. Je gémis de douleur lorsqu’une brise légère vient apaiser ma tourmente pour me chuchoter à l’oreille :

— Alors je pourrais enfin prendre sa place pour murmurer à ton cœur,

storebror [5] .

— Élise…

D’un regard éperdu d’espoir, je scrute le moindre carnage de la pièce. Mais encore une fois, elle semble vouloir échapper à ma raison. Irrité par son silence, je laisse éclater ma frustration sur les morceaux de verre lorsqu’une silhouette arpente furtivement le corridor. Mon sang frémit aussitôt dans mes veines.

— SARAH !

La domestique sursaute et se fige sur le seuil en triturant nerveusement son tablier. D’un geste impérieux, je lui ordonne de s’approcher. Elle obéit, néanmoins son corps tremble comme si elle s’apprêtait à affronter le grand méchant loup. Pourtant, si mes crocs se dévoilent à elle, cela est uniquement dans l’intention de dévorer la chair de sa maîtresse.

— Emilia est rentrée, je présume ? m’enquiers-je avec impatience.

La femme de chambre mord ses lèvres et balbutie sa sentence, prenant soin d’éviter mon regard possédé.

— C’est que… Elle… non, milord. Elle n’est pas encore rentrée.

Instinctivement, la bête prend le relais de mon affolement naissant pour se diriger vers elle d’une démarche prédatrice. — Mais toi tu es là cela dit, susurré-je arrivé à sa hauteur.

Son menton tremblote de frayeur.

— Je… oui. Elle… elle m’a ordonné de rentrer sans elle et de prendre le fiacre. Elle m’a dit que monsieur Myers la raccompagnerait et que je n’avais pas à m’inquiéter.

Mes griffes se posent sur sa joue blême alors que je me penche vers elle.

— Et bien sûr, tu l’as crue, ronronné-je.

— Oui, bégaye-t-elle. Je n’ai fait qu’obéir, milord. — Oh, bien sûr, Sarah. Allons, je ne t’en veux pas.

Une lueur de soulagement éclaire ses iris affolés. L’espoir, notre torture préférée. N’est-ce pas, mon papillon ?

— C’est… c’est vrai ? déglutis-t-elle. Je ne serai pas puni alors ?

J’esquisse un sourire mielleux.

— Non, bien sûr que non…

Brusquement, mes ongles agrippent sauvagement son visage surpris. Elle hurle de douleur tandis que je soulève son corps immonde pour le plaquer violemment contre le mur.

— Tu seras morte bien avant cela, Sarah !

Mes doigts serpentent sur sa nuque et s’enroulent autour de sa gorge. Stimulé par ses suppliques jubilatoires, je serre son cou jusqu’à ce que son teint se fasse délicieusement rubicond. Elle gesticule, tente de m’égratigner, mais ses attaques sont plus ratte que lionne quand la mienne est celle d’un cobra royal.

Après quelques secondes d’étranglement, ses lèvres commencent enfin à se parer de la douce couleur de l’asphyxie. Néanmoins, contraint par son faible organisme, je relâche légèrement ma capture non sans soupirer de déception. La servante n’est décidément point digne de sa maîtresse. Emilia avait tenu bien plus longtemps avec feu docteur Jekyll, et cela sans mon aide. Parfois, il m’arrive d’ailleurs, lors de mes songes érotiques dont elle en est la sublime actrice, à me fantasmer à la place du médecin.

Mes pensées dérivant dans l’interdit, je me concentre à nouveau sur le petit animal pris au piège dont les pieds s’agitent désespérément dans le vide.

— Où. Est. T-elle ? articulé-je d’un ton sinistre.

La domestique inspire goulument une bouffée d’air. — Je… je ne sais pas, milord, toussote-t-elle. Nous étions dans un bar dans l’ east end et…

Immédiatement, ma main reprend son office de bourreau pour la faire suffoquer. Ses pupilles s’écarquillent de terreur en plongeant dans les flammes de mon regard luciférien tandis que ma voix déchaîne ses enfers : — Te rends-tu compte que tu l’as laissée seule alors que ce Jack rôde dans ces rues ? persiflé-je. Sais-tu au moins ce qu’il a fait ce soir ? — Non… Elle… milord, m’implore-t-elle. Je… je ne peux plus… respirer…

Une larme perle au coin de ses yeux devenus vitreux. J’éclate d’un rire diabolique, savourant la fuite de sa vie inutile. — Alors nous sommes deux, Sarah.

D’un rugissement bestial, je projette son corps contre le sol. Ce déchet atterrit sur le ventre et se met à ramper lamentablement dans les morceaux de verre. Ses mains s’égratignent en voulant se retourner sur le dos. La vision de son sang répandu dans les débris de mon délire ameute la bête qui salive de l’égorger.

D’un pas, je réduis la distance, toisant la servante de ma sordide toute-puissance. Sa respiration à l’agonie, elle lève une main protectrice devant son visage, déversant un flot de paroles devenu captif de mon joug tyrannique.

— Je n’y suis pour rien, milord, sanglote-t-elle. Mademoiselle m’a dit qu’elle ne craignait rien puisqu’elle était avec monsieur Myers. J’ai essayé de l’en dissuader, je vous le jure, milord ! Mais elle m’a opposé que l’inspecteur Graham patrouillait avec le comité de vigilance de Whitechapel .

Je me force à ramasser les miettes de ma lucidité afin de ne pas l’éventrer à la mention de cette assemblée de bras cassés, crée par un Thomas dépité par l’inefficacité ses collègues. Comme si ce George Lusk et tous ces hommes d’affaires pouvaient avoir assez d’intelligence pour traquer Jack ! Cette idée est tout aussi ridicule que son fondateur.

Mes doigts s’attardant un peu trop sur le tranchant mon bistouri, je me penche vers elle ; son sanglant futur reluit dans mes ténèbres cinglantes :

— Je te préviens, Sarah, si elle me revient ne serait-ce qu’éraflée, je te traînerai au purgatoire. Et crois-moi, ce que tu as fait subir à ton violeur ne sera rien comparé à mes sévices. Ai-je été assez clair ?

Elle acquiesce d’un imperceptible mouvement de tête.

— Va-t’en maintenant. VA-T’EN !

Mon invective la fait bondir sur ses jambes flageolantes de proie. Sans demander son reste, elle se précipite dans le corridor, le corps secoué de misérables sanglots. De nouveau seul, je demeure paralysé au milieu de ce champ de désolation, l’esprit embrumé par une angoisse exécrable.

« Cette fille te rend aussi frêle qu’un agneau. »

Oui, mon oncle. Et ce maudit crochet planté dans ce cœur infâme est en train de me mener à l’abattoir. Mon impuissance vibre sur les murs alors que je m’effondre sur les brisures. Certaines s’enfoncent dans mes genoux, mais je n’en ai cure. Aucune morsure de verre, aussi profonde soit-elle, ne saurait m’être autant fatale que celle de son absence.

Je plonge la tête entre mes mains, maudissant mon impuissance, blasphémant mon existence inutile. Emilia est là, quelque part dans Londres, à se trémousser au bras de ce maudit Américain, et tout ce que je peux faire se résume à ce que je suis devenu pour elle : rien.

Pour témoigner de mon néant, je sors la lame de ma poche et guette le reflet du monstre sur l’acier. Toutefois, seule la réflexion de l’homme abattu daigne me regarder.

S’il ne vivait pas pour la retrouver, je mettrais volontiers fin à sa souffrance. En attendant, je la lui soulage, égrenant les minutes passées sans elle.

Une seconde devient un trait.

Une minute, une plaie.

Une heure, une goutte.

La douleur, Emilia ? Tu ne connais rien à la douleur. Tu n’es qu’une profane à ses affres.

Tout comme je l’étais avant que tu ne m’en baptises.

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