Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)
Chapitre 10
Un jour ou deux.
Dorian
Le purgatoire, Manoir Soulridge
Holland Park, Londres
27 septembre 1888
Quelques heures plus tôt
Le serpent et son précieux papillon gravissent ensemble le purgatoire vers le clair de lune où ses ailes capturées pourront à nouveau danser dans les affres de sa haine. À peine ai-je relâché mon lépidoptère que son corps vole déjà loin de moi, le désir dans ses yeux célébrant un sabbat nocturne dont je suis roi.
— Le baiser n’était guère nécessaire, milord !
— Pas plus que le coup de poing, Emilia.
— Vous l’avez évité ! s’offusque-t-elle.
— Et toi tu ne t’es guère beaucoup débattue.
Son courroux rougeoie sur ses cordes vocales outrageuses. — Est-ce parce que vous préférez coucher avec les hommes ? se moque-t-elle. Aurais-je dû me travestir pour ne pas être expulsée de votre lit ? Nullement affecté par son insulte, je détaille vicieusement sa mise, m’attardant sur chacune de ses formes demeurées séductrices. — Au contraire, Emilia, cela me donne envie de te retirer ce stupide accoutrement pour satisfaire séance tenante tes attributs féminins.
Malgré la pénombre, ma connaissance innée des délices de sa peau me la laisse deviner d’un rouge exquis.
— Je vous l’ai déjà dit, milord, siffle-t-elle néanmoins. Je ne souhaite plus m’amuser avec vous de la sorte.
J’affecte un air contrit, lui octroyant une maigre victoire lorsque je nous sais tous deux vainqueurs de nos erreurs respectives. — À ce propos, cet amusement est-il à la hauteur de ton appétit, min sommerfugl ?
Elle cille et s’apprête à me servir mensonge, mais nos âmes partagées ne sont que vérité.
— Il l’aurait été si vous aviez daigné m’enfermer avec lui, milord, répond-elle d’un ton acide.
Je réduis la distance entre nous et me penche vers elle, m’enivrant de son parfum, mélange de sucre et d’acier que nulle rouille ou grimage ne saurait corrompre.
— Personne d’autre que moi n’a le droit de partager ta cage, Emilia.
Elle hausse un sourcil sarcastique sous sa casquette usée. — Au contraire de ma couche, je présume.
La bête rugit soudain sa soif de possession dans mes entrailles tourmentées par son allusion intolérable. Ses griffes frôlent cette joue avide de mes caresses, mais elle se dérobe d’un pas fourbe. Trahie par son refus, la créature ricane afin de détourner l’attention de cette morsure empoisonnant sa raison.
— Ces quelques heures passées auprès de ce pédophile t’auraient-elles ôté tout bon sens, min sommerfugl ?
Ses paupières se plissent d’hostilité.
— Bien au contraire, milord, crache-t-elle. Je n’ai jamais été aussi saine d’esprit face à votre démence.
Mes ongles se plantent dans ma chair pour ne pas agripper sauvagement la sienne. Comme il me plairait de couvrir sa rage de ma fièvre, de lui arracher son abandon dans la conquête de son corps.
« Un jour ou deux », c’est ce que m’a conseillé son amie. Un jour de froideur, deux à nous embraser en enfer. Elle me reviendra, il ne peut en être autrement. Notre lien est bien trop ancré dans nos veines pour se purger à l’américaine.
Je parcours des yeux son pantalon de toile grossière, lui donnant l’air d’un garçonnet sorti tout droit de la misère des bas-fonds londoniens.
Ce matin, au petit-déjeuner, j’ai bravé l’interdit silencieux dans le but de lui proposer la traque du confiseur poète, amateur de friandises impubères. Je croyais qu’assouvir son besoin de sang lui permettrait d’étancher le mien sur ses crocs, mais il n’en est rien. Si elle m’a réclamé de jouer ce brillant vaudeville, c’est uniquement dans le but d'éviter la présence de son metteur en scène diabolique.
En temps normal, je me réjouirais d’épouser cette lueur de plaisir meurtrier, cette extase que je vois poindre dans ses prunelles de prédatrice comblée, pourtant, elle ne me laissera guère l’embrasser à nouveau. Je demeure ainsi solitaire, spectateur rejeté de la persécution de notre proie, victime mortifère de mon bourreau aux cheveux d’or.
Mon regard lubrique se perd sur sa poitrine emmaillotée censée la rendre masculine. Peut-être devrais-je tuer dès à présent Ezra. Je pourrais librement enchaîner mon papillon à la table d’opération et cisailler ces bandes de tissu, sans aucun figurant pour témoigner des répliques érotiques que je compte lui faire déclamer à corps et à cris.
Mes intentions charnelles dévorant notre lien, Emilia redresse son visage outré vers moi :
— Je vous interdis ne serait-ce que d’y penser, milord.
Je penche la tête, frottant mes lèvres capricieuses. — Oh, mais je ne pense pas, Emilia, je fais. Mais tu es déjà au courant de mes actes puisque tes fantasmes sont miens.
Sa bouche désirable se pince de mépris.
— Uniquement en ce qui concerne le scénario, milord. Le premier rôle, lui, a changé de nationalité entre deux prestations décevantes.
Un grondement bestial s’échappe de ma gorge blessante. — Dans ce cas, il me suffira de l’en évincer pour me faire remplaçant, susurré-je. Une chute fatale de rideau est si vite arrivée, min sommerfugl . — Vous n’en ferez rien, souffle-t-elle.
Je ricane hargneusement.
— Et pourquoi donc me priverais-je d’une telle promotion, je te prie ?
Ses yeux brillent d’une colère ravageuse.
— Parce que même si vous arriviez à l’évincer de ma scène, vous ne parviendriez jamais à le surpasser.
Sa tromperie récitée avec grâce satanique, elle se penche et ramasse le seau de sang d’agneau versé pour le péché que nous nous apprêtons à commettre. J’épure alors ma voix afin d’en faire disparaître toute trace de meurtrissure.
— Tu ne m’as toujours pas expliqué pourquoi l’agneau, Emilia.
— Par simple hasard, élude-t-elle.
Elle baisse aussitôt la tête, son silence contredisant le vacarme de ses émotions. Ce tapage d’affects devenu aussi le mien, je m’approche de ma moitié et relève avec délicatesse son menton tremblant vers moi. La pâleur de la lune se reflète sur l’océan agité de ses magnifiques prunelles, me ramenant à notre nuit de communion animique.
— Pourquoi, Emilia ? demandé-je avec douceur. Sandheden [22] .
Ses traits s’apaisent à mesure qu’elle partage avec moi notre passé, toutefois, la douleur résiduelle me donne l’envie de brûler sur-le-champ le manoir de Develton.
Plaise au Diable que nous le fassions un jour. Ensemble. — Afin de lui prouver qu’un agneau peut se faire l’égal d’un berger, murmure-t-elle faiblement.
Mon pouce caresse tendrement ses lèvres affectées par notre traumatisme commun. Nous avons beau nous sauver à tour de rôle, ce soir c’est à moi de raviver sa lumière de mes ténèbres. — Nous n’avons jamais été son agneau, Emilia. Il y a vingt-et-un ans, j’étais ton serpent mis en cage. Il y a neuf ans, tu étais mon papillon privé de voler. Nous nous sommes toujours appartenus l’un à l’autre, et aucun changement d’acteur ne pourra changer cela.
Pendant un instant. Pendant un bref et inespéré instant, nous dansons à nouveau tous les deux dans notre volière, accordant nos pas d’enfants esseulés sur ce rythme d’adultes enlacés.
Mais au moment où j’enfouis mon nez dans son cou, ivre de l’odeur de mon foyer retrouvé, elle repousse le démon pour renouer avec les siens. — Ni aucune actrice, milord ? raille-t-elle. Il me semblait pourtant vous avoir entendu songer à me remplacer.
Je fronce les sourcils, pour la première fois déstabilisé par son comportement étrangement immature.
— Je ne sais pas ce que…
— Peu importe ! grogne-t-elle. Je ne veux pas le savoir. Ce qui se passe dans vos draps ne me regarde en rien, et ce qui se déroule dans les miens n’est plus votre affaire. Certes, nous avons un passé semblable, mais notre futur n’est point obligé d’en prendre le même funeste chemin.
— Que veux-tu dire ? Emilia ? Svar mig [23] !
Elle hausse une épaule évasive, me désigne la porte du purgatoire avant de me tendre le seau vermeil.
— Nous en parlerons plus tard, milord. Pour l’heure, contentez-vous de verser mon sang. Même si nous ne sommes guère dans votre lit, cela ne devrait pas être trop dur pour vous.
— Emilia ! grondé-je. Je te préviens, si tu ne me réponds pas, ce sera du sang de bison dont tu seras recouverte !
Son rire tyrannique se fait digne de ma reine des enfers. La tentation d’adorer ma souveraine contre cette maudite porte incendie mes reins d’une faim impérieuse. Je la veux, maintenant encore et toujours jusqu’à ce que ma flamme devienne cendres entre ses bras. Je n’ai pas le droit de lui imposer cela, de lui exiger de se condamner à moi jusqu’à mon trépas. Cependant, il n’y a que son visage que je souhaite savoir penché au-dessus de mon cadavre.
— Répandre le sang de Tobias serait nuisible pour vos affaires, milord. Et vous le savez. Maintenant, soit vous m’aidez à me rendre damoiseau écarlate, soit je m’ordonne moi-même chevalier de notre croisade meurtrière.
Nos regards assassins se livrent une guerre sans merci, tandis que nos corps alanguis luttent pour ne pas terrasser l’autre de plaisir. Je soupire, mon exaspération à hauteur de mon excitation de prédateur et m’empare du récipient.
— Godt , je vais le faire, min sommerfugl .
Ma perversion étudie ses courbes bel et bien féminines, provoquant chez elle un hoquet d’appréhension. Finalement, mes lèvres esquissent un sourire des plus dangereux pour notre trêve sensuelle.
Ma voix suave se plaît à mettre au défi sa chasteté haineuse à mon égard alors que mes doigts brûlent déjà de la toucher à maints endroits interdits.
— Seulement, la préviens-je, je compte bien être le seul à décider quelle partie de toi ordonner.
Le présent
Je me retourne, bien décidé à profiter de l’ascension de mon élève. Sa casquette ôtée, ses longs cheveux blonds se déversent en cascade, la métamorphosant ainsi en Vénus de Botticelli. La mienne, puisqu’elle surgit d’une eau écarlate. Celle dont j’ai peint la naissance à la pointe de ma lame et de mes connaissances dans l’espoir fou de la placer un jour sur mon trône.
Mon œil d’artiste apprécie ses traits éclairés par une liesse régicide. Bientôt, elle prendra ma place pour répandre notre fléau parmi les âmes souillées et fera de moi son mentor oublié. Je tomberai alors dans le gouffre de ses souvenirs tandis qu’elle s’en extirpera plus forte que je ne l’ai jamais été, plus sage que je ne le serai jamais. Ainsi, elle pourra enfin prendre le contrôle de sa véritable nature sans se laisser dominer par ses pulsions. Car telle est la déesse vengeresse que j’ai éduquée. Une femme courageuse et indépendante qui saura s’émanciper hors de ce manoir à ma mort.
Loin de notre tragique destin.
Loin de moi.
Subitement, une vive douleur dans ma poitrine m’arrache une grimace navrante, comme si ce cœur égoïste se lamentait de ne point pouvoir l’emmurer dans sa chair parasite.
Non ! Je préfèrerais l’extirper de ma cage thoracique plutôt que de la savoir emprisonnée à tout jamais à l’intérieur. Mes abysses ne peuvent être siens, et sa lumière ne m’appartient que pour un temps qui nous est limité.
Les pas d’Emilia désormais dirigés à ma rencontre, je me redresse et replace mon masque d’indifférence moqueuse. Pourtant, le serpent n’a de cesse de graver sur ses rétines la moindre expression de son papillon. Qu’elle soit réjouissance sanguine, affection condamnée ou cette agression méritée que je lis sur ses prunelles azurées.
— Je dois bien avouer avoir douté un moment que tu viennes sauver ton professeur en détresse, plaisanté-je.
— Nous sommes deux, milord, rétorque-t-elle d’un ton incisif. — En effet, minaudé-je. Nous sommes deux à savoir combien tu ne saurais te passer de moi.
Un éclair de tristesse traverse ses saphirs obscurcis. — Tout comme je pensais la réciproque être vrai, répond-elle tout bas.
Je croise mes bras pour m’empêcher de lui offrir refuge et retire une à une les chaînes de la bête. La blesser la fera peut-être revenir à un émoi plus raisonnable, sans attente ni espoir frivole. Le mauvais génie de ma famille ne peut lui accorder son vœu de femme sans la bénir de sa malédiction.
Et il est grand temps qu’elle l’accepte enfin.
— Mon intention était de t’amener à mon lit, non à l’autel, cinglé-je. — La mienne était de vous conduire à la tombe.
Je tapote mes tempes délivrées dans le sang de la présence de mon oncle.
— Rien n’a changé, min sommerfugl . Tu es toujours fossoyeur de ma folie. — Et vous tortionnaire de ma raison.
Je pousse un rictus ironique.
— Je croyais que t’épargner ces candides contes de fées dans l’enfance t’éviterais de vouloir en vivre un une fois adulte. Que croyais-tu, Emilia ? Que tu finirais par m’épouser ? Qu’une pauvre orpheline transformerait le vilain serpent en prince et deviendrait comtesse ? Je ne t’ai jamais rien promis de tel. Je ne t’ai offert que du sang, des larmes et du plaisir jusqu’à mon trépas. Et tu as signé ce contrat de ton plein gré. Que cela soit par ton âme ou ton hymen.
Elle recule, horrifiée, comme si je venais de lui porter un coup fatal. Crois-moi, mon papillon, ô combien j’aimerais être celui qui le reçoit, mais je dois avant tout penser à ton avenir. Et il ne peut inclure une ronce mortuaire entortillée à ton jeune doigt.
— Je n’ai jamais convoité votre fortune ni voulu vous changer ! clame-t-elle soudain. J’étais prête à vous accepter tel que vous êtes. À passer ma vie à vos côtés qu’elle soit faite de voix, de cruauté ou d’étreintes ! Je voulais tout, milord, et surtout… surtout, je vous voulais, vous !
Furieuse de son détestable aveu, elle ferme un instant les yeux, un sanglot étouffé dans sa gorge traîtresse. Sur sa joue dévalent des gouttes amères que je me retiens de ne pas cueillir de ma langue insatiable. Terrassée par sa déclaration, la bête en décrépitude choisit la dérision alors que l’homme se répète le moindre de ces mots que sa personne damnée ne pensait jamais entendre un jour.
— Thomas m’a fait exactement la même proposition. Vois où cela l’a conduit, Emilia.
Elle secoue la tête.
— Thomas ne vous connaît pas, milord, affirme-t-elle sèchement.
Non, il n’y a que toi, Emilia. Depuis ce jour-là, il n’y a toujours eu que toi.
— Toi non plus, m’esclaffé-je. Puisque tu persistes à vouloir exhumer le bon en moi au lieu de m’enterrer comme je te l’ai enseigné.
Je passe une main nerveuse dans mes cheveux et désigne la chose amputée rampant à nos pieds.
— Laissons cela de côté, veux-tu ? Il n’est guère poli de faire attendre un invité. Pourrais-tu, je te prie, me passer sa main ?
Emportée par sa grogne, elle se baisse, ramasse le membre amputé et me le jette au visage en hurlant sa rancœur.
— Je vois que vous préférez demander la sienne, milord !
Mu par mes prodigieux réflexes, je rattrape à temps mon trophée et le pose sur l’établi. Mais alors que je m’apprête à lui faire leçon sur le respect du corps humain, le sien s’engouffre déjà dans l’escalier, m’assénant sa dernière remarque furibonde par-dessus son épaule. — Je vous laisse donc vous amuser tous les deux. Je n’ai plus rien à faire auprès du vilain serpent et mon prince américain m’attend demain après-midi.
Elle se fige un instant et se tourne vers moi, toute profession de foi passionnelle sacrifiée dans ses iris emplis de détestation. — Vous voyez, milord, les contes de fées existent. Et je compte bien moi aussi en vivre un. Même s’il doit avoir lieu sans vous.
Une pluie de cendres s’abat aussitôt autour de moi, mon rugissement entré dans une violente éruption de furie suffocante.
— EMILIA ! KOM TILBAGE LIGE NU [24] !
D’un sourire malveillant, elle se précipite alors à la surface, laissant ma rivalité hurler encore et encore son prénom au fond de ce précipice créé par ce maudit héritage. Un claquement de porte, un râle d’agonie et me voilà redevenu âme morte dans mon enfer solitaire.
Enragé, j’avise la silhouette déplorable de notre proie aux abords de la première marche, m’empare de mon bistouri et viens m’accroupir près de lui. Il supplie, implore un sursis alors que je tire brusquement en arrière mon exutoire.
— Navré, mon cher, lui chuchoté-je à l’oreille. Mais voyez-vous, je ne suis guère d’humeur à m’amuser ce soir. Pas sans elle.
Ma lame égorge d’un seul geste sa trachée de pédérastre, figée à jamais sur un espoir vain.
Ensanglantés, mes doigts insatisfaits relâchent le corps inerte tandis que mon esprit effondré itère son dessein désespéré.
Un jour à me maudire, deux à me détester. Elle me reviendra, il ne peut en être autrement.
Puisque Dorian n’est rien sans Emilia.
OceanofPDF.com