Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)

Chapitre 50

…contre vérité.

Emilia

Chambre de Dorian, Manoir Soulridge

Holland Park, Londres

16 Novembre 1888

— Tu vas prendre froid, Emilia.

Je sursaute, déracinée de mes pensées empoisonnées et m’approche de lui. D’un mouvement bien trop rapide pour l’œil humain, il se retourne et m’invite à venir me blottir entre ses bras.

Encouragée par son sourire galant, je m’empresse de retrouver la chaleur de mon bourreau et pousse un soupir de bienheureuse condamnée. — Que lis-tu ? demandé-je en avisant la lettre entre ses mains. Serait-ce celle de ton oncle que t’a confié sifu ? 

— Oui, chuchote-t-il en embrassant ma joue, mon front, mon nez.

Mes envies de le reconduire dans la chambre contenues tant bien que mal, je repousse ma frustration et plonge mon regard empli d’espoir dans le sien enfiévré.

— As-tu appris quelque chose de ton oncle ? A-t-il donné un indice pour briser la malédiction ? Est-ce que…

Son rictus vorace s’élargit :

— Que cela soit au lit ou en dehors, ton insatiable curiosité ne cessera d’embraser mes reins, min sommerfugl. — Et ton indécence, mes joues, répliqué-je, mon teint de ce fait violemment empourpré.

Taquin, il mordille le lobe de mon oreille tandis que sa virilité inapaisable achève ma transformation en tomate humaine.

Puis, une fois que mes gémissements alanguis ont quelque peu satisfait ses sadiques appétits, il me tend la lettre et me souffle à l’oreille :

— Mensonge contre vérité.

Je fronce les sourcils devant ses paroles sibyllines et me mets à lire les mots soigneusement calligraphiés de cet esprit pernicieux qui nous aura tant fait souffrir tous deux.

Peu à peu au fil de ma découverte, mes yeux s’écarquillent d’une sombre terreur face aux machinations jouées dans les coulisses de notre tragédie.

— Il… déglutis-je… Il t’a laissé…

— Ikke på dette sprog [40] , me coupe-t-il sèchement.

J’acquiesce, scrute avec suspicion les environs et lui réponds en danois :

— Crois-tu que le complice de Jack nous écoute en ce moment même ?

Il incline la tête, une lueur malsaine sur ses pupilles étrécies de folie destructrice.

— Probablement, en effet. La prudence étant mère de sûreté, je préfère l’élever au rang de déesse. Dorénavant, nous converserons uniquement en danois lorsque nous serons tous les deux, est-ce clair ?

Rétrogradée en un ordre au simple rang d’élève, je hoche la tête et mordille mes lèvres boudeuses.

Amusé par ma moue vexée, le démon relève mon menton vers son visage moqueur.

— Ne te froisse point pour si peu, Emilia. Cela ne sied guère à cette intelligence que j’ai cultivée. Tu es mon égal, ne l’oublies pas. — Toi non plus, grommelé-je.

Il ricane et dépose un chaste baiser au coin de mes lèvres. — Pardonne-moi, min sommerfugl. Il m’arrive encore parfois de vouloir demeurer à jamais ton professeur.

Il se redresse et m’octroie un clin d’œil à me faire rougir d’envie. — Toutefois, je me contenterai de ce rôle au lit. Je sais combien tu apprécies mes cours particuliers.

J’ouvre la bouche afin de protester, mais déjà son expression redevient celle du prédateur sans pitié.

— Pour revenir à ta question, Emilia : oui. Il semblerait que mon oncle m’ait laissé un cadeau d’anniversaire.

— Que comptes-tu faire à son sujet ?

Ses traits s’abîment pour se dénaturer en ceux d’une bête féroce.

— Le déballer au bistouri, bien sûr. Cependant, permets-moi de rectifier ta phrase, mon Emilia. Il s’agit de ce que nous comptons faire à ce sujet.

Soudain, l’espoir insensé de le garder près de moi s’agite entre ses bras.

— Dis-le-moi, Dorian ! Non, mieux que cela : ordonne-le-moi ! Je serai prête à faire n’importe quoi pour toi. N’importe quoi.

Ses yeux céruléens brillent d’une obscène convoitise. — Je ne manquerai pas de te rappeler tes deux demandes lorsque je serai en toi. Néanmoins…

Il poursuit d’un ton soudain sévère.

— C’est justement ce « n’importe quoi » qui me pousse à agir, min sommerfugl. Je te préviens, je t’interdis de commettre blasphème à ma mémoire.

Forte de trois années de manipulation, je relève le menton et affecte un air innocent.

— Bien sûr que non, Dorian. J’ai bien trop de respect pour…

Tout à coup à la manière d’un diabolique tour de magie, ma fiole de ciguë apparaît entre ses doigts traîtres pour s’agiter odieusement devant mon regard paniqué.

— Pour moi ? cingle-t-il sèchement. Je préfèrerais que tu en conserves pour toi, Emilia.

— Où… où est-ce que tu… Comment ?

Il soupire et jette par-dessus la rambarde mon passeport pour l’enfer. À peine ai-je le temps de me ruer sur lui pour l’en empêcher que l’écho de la fiole brisée résonne déjà sur mon cœur anéanti en mille morceaux.

Penchée dans le vide, mes larmes pleurent le cadavre de verre lorsque deux mains m’agrippent fermement contre un torse protecteur. — C’était ma dernière dose, sangloté-je.

— Je sais, souffle-t-il sur ma nuque.

Je me retourne, ma colère sur le point d’affronter son flegme provoquant.

— Pourquoi, Dorian ? crié-je en martelant à coup de poing sa poitrine. Pourquoi as-tu fait cela ?

— Je te retourne la question, siffle-t-il, menaçant. Tu as osé me mentir en dissimulant ce poison, en me crachant ton infâme mensonge sans même avoir eu la décence de détourner le regard !

Las de mes pitoyables attaques, il empoigne sans douceur mes poignées et m’attire brusquement à lui malgré mes sanglots de protestation.

Son souffle rancunier s’attarde outrageusement dans mon cou ; braises de désir sous nos cendres suicidaires.

— Croyais-tu vraiment que j’allais te laisser me rejoindre ainsi ? Que j’allais laisser mon âme sœur se détruire sans mon concours ? Il n’y a que moi qui détiens ce pouvoir sur toi, Emilia. Il n’y a que moi capable d’anéantir ou d’ériger tes souffrances. Pas le poison, moi ! — Tu ne m’as guère laissé le choix ! m’emporté-je, furieuse. Tu refuses de te battre pour nous ou même d’essayer ! Tu te dis malade, mais moi, Dorian… moi je suis mourante ! Et cela depuis que tu as choisi de me quitter ! Car c’est ce que tu as fait, tu as choisi ! Cesse donc de te cacher derrière cette malédiction qui te sied tant ! Regarde-moi à ton tour en face et ose me dire que tu ne m’aurais jamais quitté si tu n’avais pas été maudit ! Mens-moi, Dorian ! Mens-moi comme tu ne cesses de le faire à chaque baiser, à chaque caresse… Oui, mens-moi…

Mes larmes épuisées je m’effondre, rattrapée de justesse par son étreinte d’acier. Le nez enfoui dans son cou, j’inspire son parfum promesse d’un avenir qui n’a de cesse de m’échapper.

Tendrement, ses doigts effleurent mes cheveux. Sa bouche serpente sur mes commissures, mon nez, ma joue.

Du miel sur ma peau alors que ses mots sucrés se versent sur mes plaies.

— Je ne peux pas te mentir, Emilia, s’adoucit-il. Et surtout, je ne le veux plus. Fut un temps où je ne vivais que pour quitter ce monde. Où je ne respirai que par désir de fouler un jour ma terre promise dans l’au-delà. Mais cela était avant de te rencontrer, avant que tu ne m’offres le plus beau présent qui soit : l’espoir. À cause de Develton et de mon oncle je suis cassé, un objet brisé et sans vie. Pourtant, grâce à toi, je sais désormais que je peux être réparé. Que même les esprits les plus détruits peuvent un jour être raccommodés. Il n’y avait que ton âme capable de prolonger ainsi la mienne. Et si demeurer en ce monde en m’opposant au duc de Lambai me garantit de préserver la seule personne qui compte pour moi, alors je ferai en sorte de ne jamais le quitter. Peu importe les sacrifices, je m’obligerai à rester, à me battre. Avec toi. À faire de chaque jour notre paradis, à repousser chaque nuit notre enfer. J’étais prêt à mourir pour toi, mon Emilia. À présent, je suis prêt à vivre pour nous.

Mensonge contre vérité. Le mien contre la sienne. Voilà ce qu’il cherchait à me faire comprendre.

La gorge serrée, j’avale une bouffée d’air aussi acide que mes larmes méfiantes. Est-ce un rêve ? Une énième ruse de sa part ?

Il y a quelques secondes de cela, je le croyais à capituler aux pieds de Lucifer, et le voilà prêt à déclencher une guerre à l’assaut de l’enfer. Prêt à se battre à mes côtés.

Alors que je mords mes lèvres d’immortelle ressuscitée, je murmure dans un sanglot mon soulagement de le savoir à nouveau guerrier.

Il sourit. Un sourire tendre et complice qui ravive le feu dans nos reins. Un sourire promesse d’autres lendemains. Ici. Dans ce monde-là.

Sa main éprise s’égare sur mon corps à mesure qu’il m’explique d’un timbre rauque la folie de son plan. Un autre poison. Une autre mort pour une nouvelle vie. Après avoir apaisé en partie mes tourments et mes craintes, il me porte d’autorité jusqu’à notre chambre, me déshabille et m’allonge, étouffant ainsi mes questions affolées de son corps plaqué contre le mien.

Puis, alors qu’il plonge en moi d’une poussée impatiente, nos âmes assouvies de se savoir enfin maîtresses de leur destinée se mettent à danser dans les ténèbres sur cette note nouvelle : l’espoir impossible de nous retrouver un jour.

 

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