Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)

Chapitre 22

 

Dis-moi que tu vis ou prononce ma

mort.

Dorian

Manoir Soulridge

Holland Park, Londres

11 Octobre 1888

Le trajet jusqu’au manoir n’est que cris et fureur. Ligotée par mon impuissance, ma main ne cesse de frapper le toit du fiacre, sommant à Winston de déchaîner les enfers alors que le mien ne cesse de me calciner sur le bûcher des regrets.

Dans ce tombeau sur roues, je maudis ma vanité de m’avoir éloigné d’elle. Je blasphème, menace Dieu et le Diable pour avoir osé me l’enlever. Mes promesses tournent corruptions, mes insultes sommations. Je jure que si l’un des deux emporte mon adoration, je ne serai que foudre et destruction. L’apocalypse ne sera rien à côté des sévices que je prodiguerai.

Je brûlerai les églises et leurs hommes de foi, je deviendrai génocide de la mienne. Mon corps sera le fléau de cette terre, mon cadavre celui du ciel. Un sacrifice, mon oncle ? Pour cela, il faudrait renoncer à elle, et ma messe sanglante ne peut se tenir sans sa plus grande fidèle.

Soudain, une vive douleur me tenaille l’intérieur des cuisses, répandant le feu sur ma peau transie de peur.

La peur.

Cette maladie que je croyais avoir vaincue dans cette cage, endiguée dans le cercueil de ma sœur. Pourtant, m’en voilà à nouveau contaminé, corrompu. Chacun de mes organes infectés par cette entité sournoise, gangrénés par ma crainte de la perdre.

Un nouvel élancement broie mes pensées dans un étau terrifiant. Je grimace, cogne le bois ébène jusqu’à rougir mes jointures de cet éther que je verse avec dévotion pour elle. Elle souffre, je le sens au plus profond de mes entrailles. Si seulement je pouvais m’éviscérer pour purger sa douleur. Mais je ne peux rien faire.

Je ne peux rien faire. Je ne peux rien faire. Je ne peux rien faire.

Tout à coup, un réflexe de prédateur agite mes doigts blessés, testant leur aptitude à dispenser leur vengeance. Oui, je dois la protéger et pour cela il me faut tuer cette épidémie ! Boire mon sang froid afin que ma fleur vénéneuse s’abreuve du poison de mes veines. La panique pourra me terrasser une fois qu’elle sera à l’abri dans mes bras.

Une fois que ce Jack sera éventré à nos pieds.

— Bats-toi, Emilia ! Bats-toi, je t’en supplie ! Je viens te chercher, j’arrive !

D’un calme méphistophélique, je répète en boucle cette litanie, m’efforçant ainsi de conserver ma lucidité alors que la vision du corps sans vie de mon élève papillonne outrageusement devant moi.

Non ! Elle vit puisque mon cœur bat. Elle vit.

— Elle meurt, min dreng. Ne le sens-tu point ?

À ces mots, la bête hurle dans l’habitacle, déchaînant colère et frustration sur les rideaux pourpres.

— Je vous interdis de dire cela ! Elle est en vie, elle se bat ! — Elle est morte. Morte. Morte. Morte. Morte. Morte. Morte.

Ma tête bascule entre mes mains tremblantes. Je couvre mes oreilles, les moleste dans l’espoir vain de devenir sourd. Navrante tentative, je le sais. Comment museler son propre esprit si ce n’est par trépanation ?

Hagard, je réprime un haut-le-cœur lorsque mon oncle invoque l’odeur de décomposition.

— Alors dans ce cas, suffoqué-je, pourquoi… pourquoi est-ce que je respire encore ?

Il sourit, s’apprête à me porter le coup de grâce quand le fiacre cesse cette course à la folie.

— Nous arrivons, milord, crie Winston.

Comme un diable monté sur ressort, je n’attends pas qu’il ouvre la porte. Surgissant hors du véhicule, je trébuche et me précipite à l’intérieur du manoir. Insolite sonate nocturne, la musique des domestiques me paraît bien trop silencieuse pour ne point valser avec la mort.

Sans m’appesantir outre mesure sur leur sort, je me rue avec diligence vers l’escalier lorsqu’un hurlement m’assassine. — DORIAN ! DORIAN, VIENS M’AIDER ! DORIAN !

Ma joie de la savoir en vie tambourine dans ma poitrine. Mon supplice de la savoir martyre me taillade le cœur. Je bondis de marche en marche, priant les saints et les démons de l’épargner.

De m’offrir une seconde chance de la vénérer.

Mon âme sera offrande, mon corps son église. Sa religion sera mienne, qu’elle soit culte de haine ou idolâtrie. Je deviendrai monothéiste, je rejetterai les idoles de bordel. Tout pour que mon Dieu ne soit qu’Emilia.

Pitié, laissez-la-moi, je vous en supplie. Pitié.

Je tourne à droite, fonce dans le corridor en manquant de percuter une Sarah éplorée.

— Je… Je n’arrive pas à ouvrir la porte même avec la clé, sanglote-t-elle. Je ne sais pas pourq…

Je la bouscule sans ménagement, torture la poignée, mais elle demeure verrouillée. De l’autre côté, un bruit sourd scarifie le décompte de son existence dans un silence sépulcral. La panique déferle alors en moi par vagues insatiables.

Je ne l’entends plus hurler, je ne la sens plus se battre. Oh, non, je te l’interdis, Emilia ! Je te l’ai ordonné, tu ne te soumettras à personne ! Pas même à cette maudite faucheuse !

— EMILIA ! EMILIAAAAA !

Je frappe de mes mains, cingle de mes coudes, cogne de mes épaules à m’en briser les os. Peu importe que ce squelette se brise ! Si nos ossements ne forment plus qu’un alors il peut bien finir solitude et poussière !

— EMILIA ! EMILIA, REPONDS-MOI !

Je veux t’entendre crier, hurler ! Dis-moi que tu vis ou prononce ma mort ! Je ne peux pas… Sans toi, je ne peux pas !

Subitement, par-dessus le fracas de mes coups, un son étouffé me répond à la frontière de nos âmes.

Ressuscité par ce miracle je recule, prends de l’élan, et enfonce la porte de tout le poids de cette carcasse ranimée.

Je recommence.

Encore et encore.

Bientôt, le bois se gorge de mon sang. Je lui offrirais festin pour qu’il cède.

— Bats-toi, Emilia ! Je t’interdis de me quitter ! Tu m’appartiens, tu es à moi ! BATS-TOI ! BATS-TOI !

Un gémissement, mais pas le sien. Je souris, car elle m’obéit enfin. — J’arrive, Emilia ! Tu n’es pas seule, je suis là ! Je suis là !

Mes pieds remplacent mes poings, mes attaques deviennent furie.

Les siennes sont à nouveau silence.

Non. Non. Non. Non. Non.

NON !

Enfin les gonds cèdent, la porte s’effondre. Emporté par mon élan, je tombe avec elle et me redresse précipitamment.

Malgré la pénombre prodiguée par la lune, mon être sait où trouver sa moitié. Notre union ne s’est-elle point forgée dans l’obscurité ?

Ainsi je fonds sur sa silhouette, repoussant les ombres pour me faire à nouveau la sienne.

Le souffle rongé par la douleur, mon papillon atterrit dans mes bras tandis que je la blottis délicatement contre moi. Du sang perle en abondance sur sa tempe droite, pourtant elle respire.

Elle respire.

Désorientés par sa commotion, ses yeux vitreux, embués de larmes, me cherchent un instant avant de se poser enfin sur son serpent.

Péniblement, sa voix écorchée me souffle son énigme. Je me penche sur elle afin de capturer ces mots balayés par un vent de folie douloureuse. — Épaule… gauche.

Je secoue pitoyablement la tête.

— Je ne comprends pas. Emilia… Emilia !

Alertée par mes suppliques, la femme de chambre m’apporte lumière, mais les ténèbres ont déjà pris le temps d’engloutir sa maîtresse. — Est-ce qu’elle est… Est-ce qu’elle…

— Non, cinglé-je. Elle est seulement évanouie. Il a dû cogner sa tête au sol.

Profitant de l’éclairage du candélabre, je répertorie rapidement l’état de ses blessures lorsque mon regard terrifié se noie dans une mare de sang. — Oh mon Dieu ! sanglote Sarah. Vous croyez qu’il… qu’il l’a violée ?

À ce verbe atroce, une rage incontrôlable cavale dans mes veines pour souiller mon cœur. Neuf années à la mettre en sûreté. À secourir son âme et son corps de Develton. À supplier l’enfer qu’elle ne subisse jamais mon cauchemar.

Mais dans ce détestable orgueil qui est mien, j’avais omis de la protéger du monstre.

J’avais omis de la protéger de moi.

De mes doigts à l’agonie, je caresse cette peau que j’ai failli à préserver d’un autre. À éloigner de mes griffes.

Mon oncle avait raison.

Je ne suis que souillure et immondice.

— Je suis désolé, Emilia, chuchoté-je à ma victime. J’aurais dû savoir qu’un démon ne peut bénir un ange. Pardonne-moi. Je t’en prie, pardonne-moi.

— Milord, il a laissé cela sur le rebord de la fenêtre ! s’exclame la servante. Elle vient de Jack ! Milord !

Elle me tend une lettre, je décline l’invitation ; trop occupé à disparaître pour semer le chaos.

— Peu importe.

Raffermissant mon étreinte, je soulève alors le corps endormi de mon âme sœur et me dirige vers la porte au moment où le timbre exalté de Sarah tente de me retenir.

— Milord ! Milord, je vois sa silhouette près de la grille ! — Peu importe, protesté-je par-dessus mon épaule. — Je peux crier à Winston de le capturer !

— Peu importe. 

— Mais, milord, vous pouvez encore l’attraper ! Vous pouvez… — J’AI DIT, PEU IMPORTE !

Je me retourne le plus doucement possible afin de ne pas supplicier davantage le corps d’Emilia, mais mon regard, lui, ne se prive d’aucun châtiment sur cette imbécile.

— Ta maîtresse est ma seule préoccupation ! Et elle devrait être la tienne !

Elle baisse les yeux, bredouillant ses excuses ridicules. — Oui. Oui… milord. Pardon, milord.

Enragé, mon intonation despotique exige d’elle quand je devrais être le seul à ramper pour mes péchés. 

— Apporte des bandages et de quoi désinfecter ses plaies. MAINTENANT !

— Où cela, milord ? Au purgatoire ?

Mon attention se détourne de ce rebut pour contempler sa reine. Oui, peu importe, Emilia. Peu importe qu’il t’ait touché. Peu importe que tu me haïsses pour cela.

Je te construirai un nouveau temple, je te bâtirai un nouveau cocon de soie. Je deviendrai créateur afin que tu ne te détruises pas. Je deviendrai destructeur afin que tu te reconstruises. Mes baisers sont peut-être souillés, mes caresses acides, mais mon âme putride fera tout pour purifier la tienne. Je te le jure sur cette maudite destinée qui t’a condamnée à moi.

Pivotant sur mes talons, je franchis le seuil et rejoins les limbes du corridor, révoquant le purgatoire pour le paradis éphémère de nos retrouvailles.

— Non. Dans ma chambre.

OceanofPDF.com