Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)

Chapitre 53

Lugu. 

Emilia

 

Manoir de Develton

Kensington, Londres

20 Novembre 1888

Les rayons naissants du soleil engendrent avec eux les dernières braises de ce bûcher affairé à brûler nos cicatrices.

Nos torches enfin confiées à Winston, Dorian s’empare de ma main, étudiant avec soin le reflet des flammes sur mes pupilles soulagées d’anciens cauchemars.

— Comment te sens-tu, min sommerfugl ?

Je croise un bref instant son regard si semblable au mien et reporte mon attention sur ce spectacle de toute beauté.

Ravagée par le feu, la toiture du sordide manoir de Develton s’effondre dans un fracas de tous les diables. Une berceuse à mes oreilles d’agneau émancipé.

Je ferme les yeux, apaisée, tandis que les souvenirs de la cage et des atrocités commises sur mon corps s’évaporent peu à peu dans la chaleur de cette exquise fournaise.

— Libre. Je me sens libre.

Je tourne la tête vers lui, soucieuse de m’enquérir de la température de son âme.

— Et toi ? Que ressens-tu ?

Il clôt à son tour les paupières, inspire profondément et les rouvre, un sourire aussi lumineux que ce brasier transcendant sa beauté surnaturelle.

— Le bonheur. Je me sens heureux, Emilia. 

Émue par cet aveu, j’entremêle un peu plus nos doigts d’adultes pyromanes. Et pendant que disparaît peu à peu notre calvaire d’enfant, je laisse mes terreurs hideuses se consumer avec lui.

Le passé ne me fait plus peur désormais.

Car l’avenir, notre avenir, renaîtra de ses cendres pour s’épanouir en une fleur magnifique. Une fleur certes parfois empoisonnée, couverte d’épines, aux couleurs changeantes au fil de nos humeurs et de nos saisons amoureuses, mais une fleur qui jamais ne se fanera.

Parce que nos larmes de joie et de peine seront toujours unies pour l’arroser de bonheur.

— Il me semble t’avoir entendu mentionner un voyage. Où comptez-vous donc m’emmener, milord ?

Arraché à sa torpeur enflammée, il pose sur moi un regard énigmatique empreint d’une angoisse à peine dissimulée et m’offre un bras que je m’empresse d’accepter.

— Là où ma cruauté a refusé tant de fois de t’y conduire.

 

Descendue du fiacre, je me laisse guider à travers le champ de mines de crottins équins. Après quelques pas chancelants, mon compagnon nous arrête devant une demeure modeste à l’entrée surmontée d’une croix de fer. — Où sommes-nous ?

Sans lâcher ma main, Dorian se place devant moi, son beau visage décomposé par un émoi que je ne parviens guère à identifier. — Chez toi, Emilia.

— Je… je ne comprends pas.

Comme pour s’armer de courage, ses lèvres étrangement livides embrassent avec ferveur chacun de mes doigts. — Après t’avoir recueillie, entame-t-il d’une intonation troublante, j’ai cherché à connaître ton identité. Et cela m’a conduit ici, devant cette maison.

Je lève les yeux vers la sage maisonnée, si éloignée de la prestance ténébreuse du manoir Soulridge. Mon cœur bat fort dans ma poitrine, à tel point que je m’attends à sentir ma cage thoracique s’effondrer, embrocher ces poumons saturés d’un parfum acide de trahison.

Toutes ces années à m’éduquer alors qu’il savait pertinemment où se trouvait ma famille ! Pourtant, même si ma colère déferle sur les rivages de mon affection, je connais mon aimé. Jamais il ne l’aurait fait sans une bonne raison. J’en suis intimement persuadée.

Notre lien lui soufflant mes pensées chaotiques, son regard se fait plus tendre tandis qu’il me dévoile les arcanes de mon passé. — Tu te nommes Emilia Collins. Tu es la fille d’un pasteur et d’une institutrice. D’où t’es venue, je suppose, ton don inné pour me convertir à tes charmes.

Mon sourire amusé encourage son plaidoyer de tuteur diabolique. Même si notre relation sait à présent que son humour ne sert qu’à travestir ces émotions qu’il exècre toujours autant.

— Là, dans cette demeure, vit à présent ta tante, son mari et leurs deux enfants. Tes cousins. J’ose espérer moins versés dans l’éventration que le mien.

— Pourquoi ? déglutis-je, fébrile. Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé avant ? Pendant tout ce temps, je me croyais seule. Si seule.

Son front se pose contre le mien.

— Tu ne l’as jamais été.

— Je sais, mais…

— Je comptais t’emmener ici une fois que tu serais prête, min sommerfugl . Il aurait été dangereux pour toi, comme pour eux, de te laisser dans l’état où je t’ai trouvée ce jour-là.

— J’aurais pu leur faire du mal, comprends-je, le cœur meurtri. Ou m’en faire.

— Probablement. Sûrement. Je voulais que tu sois en mesure de dompter ta soif de sang avant de retrouver ta vie d’avant. Je voulais… — Me laisser le choix ?

Il sourit contre ma joue. J’éprouve soudain une furieuse envie d’embrasser cet homme extraordinaire. Cet ange gardien qui n’a cessé de me protéger envers et malgré moi.

— Toujours, Emilia, souffle-t-il en s’écartant de moi. Et le moment est venu pour toi d’en faire un dernier. 

Effondrée de le sentir ainsi s’éloigner, je tente vainement de le retenir. Mais ses doigts cruels détachent déjà mes mains accrochées autour de sa taille pour venir effleurer ma pommette ravagée par son odieux abandon.

— Te souviens-tu de la légende chinoise du lac Lugu que je te contais autrefois ?

Je hoche la tête, éclaboussant sans vergogne cette terre étrangère de mes larmes. Il est en train de me dire adieu, paniqué-je. Il ne veut plus de moi.

Non, c’est faux, Emilia, et tu le sais. Il ne veut que ton bonheur même si cela doit passer par votre séparation. — La… la déesse Gemu et son amant étaient follement amoureux, narré-je d’une voix infiltrée de sanglots. Pourtant, ils ne pouvaient s’aimer que la nuit, car leur relation était interdite à la lumière. Un jour pourtant, le soleil réveilla les deux amoureux et l’homme prit la fuite pour ne pas se faire prendre. Mais il ne put s’empêcher de se retourner en chemin pour regarder son amour perdu et il fut pour cela transformé en montagne.

Son pouce recueille avec dévotion les gouttes affairées à dévaler la courbe de mes lèvres.

— Et les larmes de la déesse formèrent le lac Lugu, conclut-il en léchant les miennes.

— Tu m’avais promis que je ne te perdrais plus, m’emporté-je. — Et c’est le cas.

— Mais tu ne veux pas être avec moi.

— Au contraire, Emilia. Je le désire plus que ma vie inutile. Mais je n’ai rien à t’offrir si ce n’est ma cruauté et mes bras. — Cela me suffit !

— Je ne te donnerai jamais de famille. Tu n’auras jamais une existence normale avec moi.

— Peu importe !

— Tu mérites mieux que cela.

— Je te mérite toi.

— Je te ferai souffrir.

— Et moi encore plus.

Ma main tremblante caresse cette peau qui m’est destinée depuis sa naissance.

— N’est-ce pas ainsi que nous fonctionnons, mon ouroboros ? Je te blesse, tu me souris. Tu me poignardes, je t’embrasse. À quoi bon rester ici quand mon foyer, c’est toi ?

Il hésite, mais ses traits demeurent aussi lisses que ces perles de chagrin jeté dans le lac par cette déesse solitaire.

Tout à coup, d’une tendresse déchirante, il se penche vers moi et embrasse mes lèvres, approfondissant notre baiser avec l’ardeur et le désespoir d’un homme condamné.

Comme si ce nouveau jour risquait de nous séparer à tout jamais.

Puis, mettant brusquement fin à notre union, il pose à nouveau son front contre ma peau brûlante de passion ; son souffle aussi précaire que le mien.

— Ne te retourne pas, min elskede . Ou la montagne pourrait bien à jamais t’engloutir de son ombre.

— Je ne connais pas ce mot, suffoqué-je, ma gorge noyée dans ce maudit lac. Elskede . Je ne le connais pas. Tu ne me l’as jamais appris.

Il sourit et pose une dernière fois sa bouche glacée sur la mienne avant de me chuchoter tout bas.

— C’est parce que je ne le connaissais pas moi-même. Ce mot, je l’ai appris grâce à toi. 

« L’espoir de le trouver en enfer pour venir un jour te le murmurer à l’oreille . »

Comprenant soudain sa signification, j’expire un râle d’agonie. Toutefois, le seul corps capable de me ressusciter ne se trouve déjà plus dans mes bras.

— Au revoir, Emilia.

— Non…

Mon murmure brisé ne le retient pas. Sa noble silhouette disparaît, me laissant plus seule que jamais. Me voilà perdue devant cette maison de Dieu, moi qui ne désire que ce démon.

Pendant neuf années, j’ai prié avec ferveur, supplié pour avoir une famille. Sans avoir la moindre idée que je l’avais déjà tout ce temps à mes côtés.

Soudain, la porte de la demeure grince et s’ouvre sur une vieille femme aux traits familiers. Surprise par ma présence, elle me dévisage avec soin. Son regard aussi bleu que le mien s’éclaire à mesure de sa minutieuse inspection.

Les liens du sang sont-ils si visibles pour l’aveugle que je suis ? Car je ne vois rien. Rien si ce n’est une étrangère.

L’inconnue, que je devine être ma tante, avance d’un pas ; prête à me faire entrer dans sa vie. Je recule d’un pas, désireuse de rester sur le seuil.

Figée par mon rejet, elle scrute le paysage par-dessus mon épaule et semble percevoir au loin mon avenir. Ses lèvres, plus minces que les miennes, s’étirent alors pour m’offrir leur bénédiction silencieuse.

Je comprends, Emilia , semble me signifier son regard affectueux. Vas-y et sois heureuse, mon enfant .

Bien que sa bouche demeure tout le long muette, je ne puis m’empêcher de penser que cette voix qui m’accompagne depuis toutes ces années est peut-être aussi un peu la sienne.

Encouragée ainsi par son amour sincère, je la salue d’un hochement de tête reconnaissant et pivote sur mes talons pour courir vers le mien, adossé à la porte du fiacre.

Il m’attendait, exulté-je.

Oui, il nous attendait. 

Et c’est ainsi, dans ce conte où je suis devenue déesse, que ma montagne me sourit, me capturant dans son ombre pour me faire lac éternel. 

 

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