Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)
Chapitre 3
Nevermore .
Emilia
Chambre d ’ Emilia, Manoir Soulridge
Holland Park, Londres
24 Septembre 1888
Je grimace et me redresse dans mes draps imbibés d’ivresse. Dans ma boîte crânienne, Big Ben semble avoir pris ses ignobles quartiers. Ses aiguilles acérées martèlent mon cerveau à chaque seconde perdue dans les vapeurs alcoolisées. Ma bouche pâteuse conserve encore les traces amères des ailes de cette maudite fée verte. Nauséeuse, je tends mon bras et m’empare du verre d’eau apporté par Sarah, regrettant de ne point boire le thé de l’oubli. Combien de souvenirs ne sacrifierais-je donc pour effacer ceux de cette nuit !
Ou de ce matin.
Ma vision semblable à celle d’une taupe, je lève mes yeux aveuglés vers l’horloge et pousse un soupir mortifié.
Ou de cette après-midi.
Ma main fébrile agrippe mes cheveux au supplice à mesure que je me remémore ma soirée américaine. Soudain, la musique
glauque des bars et les fumées âcres d’opium persécutent mes sens affligés de sobriété. Les images de danses scandaleuses et de conversations obscènes empourprent mon teint à présent livide. Une lame de fond déferle dans mon estomac, abattant sur mes organes ses vagues honteuses.
Je bondis et me précipite aux toilettes pour les dégorger avant de me noyer dans leur humiliation. Épuisée, je me redresse d’un pas titubant et me brosse les dents, insultant silencieusement cette fille dépravée qui m’accuse d’un regard noir dans le miroir.
Tandis que je rejoins ma coiffeuse pour attendre les soins réparateurs de Sarah, les vestiges des baisers de Tobias se rappellent peu à peu à moi dans la psyché. Je fronce le nez face à l’abject suçon venu souiller la blancheur maladive de mon cou.
C’est dans le fiacre du retour qu’il s’est mis à vouloir m’embrasser. Au tout début, mon corps l’a repoussé, inapte à subir d’autres baisers que ceux de Dorian. Mais lorsque mes yeux ont rencontré l’écho de son rejet dans les émeraudes désarmées de Tobias, il a cédé, persuadé de pouvoir ainsi effacer les stigmates de sa folle moitié. J’ai alors clos mes paupières, obligeant mon esprit à convoquer l’image de mon amour déchu, à superposer le bleu au vert. Le désir se feint plus facilement que l’indifférence, et celle de Dorian m’a couronné reine des comédiennes.
« Mon corps a adoré. »
Comment pourrait-il en être autrement quand ton fantôme l’enlace ? Je l’ai laissé me toucher pour te blesser, pourtant c’est moi que j’ai offensé. Je ne l’aime pas, je te hais et cela m’a suffi pour me sacrifier. Cependant, lorsque les mains de Tobias ont commencé à défaire ma robe, lorsqu’elles se sont insinuées près de ma féminité, ma chair s’est dérobée, maudissant cet infâme destin de ne l’avoir créé que pour te compléter. Aucun homme n’est capable à la fois de caresser mon âme et de brutaliser mon cœur, seul ce succube possède ce don. Et il fallait que je le désire, quitte à en perdre la raison.
« Il hurle seulement pour toi. »
Je préfèrerais le voir pleurer pour moi, Dorian. Regarder ses artères saigner de remords, observer son rythme se troubler d’excuses. Mais il persiste à battre de luxure au lieu de trépasser d’amour.
Mes joues rosissent dans le miroir à la vision de ses doigts experts capturant mon sein. Je lui aurais succombé, vendu ma fierté pour une étreinte éphémère si seulement je ne souhaitais pas acheter l’éternité. Mais celle de Dorian ne connaît que le prix du sang quand la mienne reste la somme de mes sentiments, aussi confus puissent-ils encore demeurer.
Un coup frappé à la porte me fait sursauter sur mon tabouret de velours prune.
— Entre, Sarah.
Le sésame tourné dans la serrure déverrouille soudain la porte de ma colère. Enfermée ! Il m’a enfermée ! Tout cela parce que j’ai osé troquer sa cruauté contre la bienveillance de Tobias assortie de quelques maudits verres !
Furieuse, je triture entre mes doigts la clé de notre cage. Celle du manoir du duc de Develton. Celle qui me proclame gardienne de notre futur quand je voudrais en être la geôlière. Comme j’aimerais pouvoir nous y enfermer tous deux et la jeter au fond de la Tamise ! Au moins, peut-être ainsi comprendrait-il ce que je ressens, emprisonnée entre ces murs. Captive de son silence égoïste.
— Comment allez-vous, mademoiselle ? s’enquiert ma femme de chambre en refermant derrière elle.
Je masse mes tempes, victime d’une infâme trépanation. — Aussi bien qu’on puisse aller avec un orchestre dans la tête.
Je lève les yeux vers son reflet et me raidis aussitôt à la vue des empreintes sur son cou.
— Qui t’a fait cela ? feulé-je. Est-ce Jack qui t’a attaquée ?
Elle cille et bégaye sa gêne.
— Non, pas lui. Mais ce n’est rien, mademoiselle… Ce n’est rien.
Je me tourne vers la version originale, bien décidée à lui soutirer ma riposte envers son agresseur.
— Qui ?
Sarah se balance d’un pied à l’autre, peu encline à me délivrer le nom de son bourreau. Finalement, elle se redresse, ses iris embués de larmes embarrassées.
— C’est de ma faute, mademoiselle. Milord n’était pas content que je sois rentrée sans vous, alors il…
— Dorian ? suffoqué-je. C’est lui qui t’a fait cela ? Non, ce n’est pas possible, il n’aurait pas osé toucher une femme ainsi. — Il n’a fait que son devoir de maître, mademoiselle.
Elle effleure ses hématomes d’une main apeurée et mon courroux l’emporte sur ma déception.
— Devoir ? m’écrié-je en projetant furieusement la clé sur mon lit. Son devoir devrait savoir s’arrêter à nos droits ! Et il n’en avait nullement à ton égard, c’est moi ta maîtresse ici ! Il n’avait qu’à s’en prendre à ma gorge plutôt qu’à la tienne !
— Oh, non, mademoiselle, ne dites pas cela, pleurniche-t-elle. Vous savez bien qu’il ne s’en serait jamais pris à vous.
Oui, tout comme j’étais persuadée qu’il usait toujours de galanterie envers la gent féminine. Perplexe, j’examine les formes bleutées en demi-lune laissées par Dorian comme si je procédais à l’autopsie de notre relation. Étrangement, derrière ma colère brûlante se terre une pointe de satisfaction glaciale à me savoir à l’origine de cette rage animale. La bête de mon tuteur n’a jamais été aussi proche du déclin, et il me tarde de pouvoir achever sa détresse. Même si ma tendresse à son égard aimerait empaler mon cœur sur ses griffes pour soulager sa peine.
La proposition salvatrice de Tobias s’enroule autour de mon cou pour m’étrangler de doutes. Certes, je ne l’ai point encore accepté. Néanmoins, peut-être l’océan serait-il le seul moyen d’engloutir cette affection dans les abysses de ma rancune.
Je ne peux vivre s’il meurt, mais je peux respirer s’il continue d’exister. Même si nos souffles solitaires agonisent chacun à l’autre bout du monde.
Ma respiration désormais réprimée par mes tourments, je me replace devant le miroir et ordonne à Sarah de me préparer d’une voix éraillée d’incertitudes.
— Dois-je vous maquiller, mademoiselle ?
Je scrute mon teint sable et mes yeux devenus Atlantique. — Non, Sarah, déglutis-je péniblement. Laissons la femme redevenir encore un peu poupée avant de la briser définitivement.
Parvenue enfin jusqu’à la cuisine, par la grâce de Dionysos, mes jambes vacillantes s’écroulent sur le siège sous les chuintements désapprobateurs de sa tenancière.
— Aie pitié, Trudy, supplié-je d’une moue renfrognée. Tes sifflements sont aussi désagréables à subir que celui de ce serpent.
Impartiale, elle fait claquer sa langue. Je grimace de douleur. — Que cela vous serve de leçon, mademoiselle, l’alcool n’est jamais la solution.
— En effet, raillé-je. C’est plutôt un antidote à son venin qu’il m’aurait fallu trouver.
— Navrée, mademoiselle, s’adoucit-elle. Je n’ai rien de cela dans mes placards. De toute façon, rien ne sert d’inoculer un remède à une patiente qui préfère se contaminer.
Son clin d’œil entendu me fait lever les yeux au ciel. — Vous feriez une piètre doctoresse, Trudy.
— C’est bien pour cela que je suis cuisinière, opine-t-elle d’un air enchanté. Cuire la viande est bien plus facile que de la sauver. Mais...
Elle pose avec déférence une tasse de thé devant moi. Son fumet délicieusement aguicheur pour mon estomac vide me fait immédiatement saliver d’envie.
— Je peux soulager la vôtre. Une tasse de thé avant de prendre votre repas, et votre ventre me remerciera.
Je souris de reconnaissance et tends ma main, ravie de pouvoir goûter ce breuvage quand un renard s’introduit dans la cuisine. — Bonjour, ma chouquette, salue-t-il d’une voix guillerette. — Bonjour, mon baba au rhum, répond-elle d’un gloussement.
J’arque un sourcil suspicieux, ignoré par la complainte théâtrale de Lucius.
— Pitié, non, ma meringue ! Le rhum et moi avons prononcé notre divorce cette nuit-même.
Je ricane.
— Et quel a donc été le motif de cette séparation déchirante ?
Une lueur amusée se niche dans ses yeux rusés. — Il voulait voler mon esprit, je voulais récupérer mon estomac.
J’éclate d’un rire dépourvu de grâce féminine tandis que ses doigts gantés tentent de dérober ma tasse. D’une tape franche sur sa main, je rapatrie le breuvage salvateur vers moi, menaçant le canidé de mes crocs d’apprenti serpent.
— Ôtez vos pattes, maître renard ! Ce thé est pour moi.
D’une mine narquoise, il croise les bras sur sa poitrine et souffle sur ses cheveux roux.
— Seuls nos anciens amants départageront ça, mademoiselle. Quel est le nom du vôtre ?
Je grommelle ma réponse, consternée par ma propre bêtise. — Absinthe.
Après avoir compati à ma relation toxique, il s’incline respectueusement d’une courbette scénique.
— Dans ce cas, je capitule volontiers. La fée verte est la pire ex-femme qui puisse exister malgré son charme sucré. Très spirituelle et flamboyante, mais possessive à souhait quand on refuse de s’engager à elle.
Comme pour appuyer sa métaphore anisée, mon visage se contorsionne d’une nouvelle céphalée.
— Ne m’en parle pas, Lucius, je n’aurais jamais dû consommer cette union, gémis-je.
Je me fige, mes joues empourprées par ce sous-entendu charnel faisant bien trop référence à la perte de mon hymen dans le lit de leur maître. Un bref coup d’œil vers eux apaise cependant mes épaules contractées d’angoisse. S’ils sont au courant, les deux domestiques n’en laissent rien transparaître sur leurs visages neutres.
Soulagée, je porte la tasse à mes lèvres et goûte ce mélange inconnu à la saveur divine. Curieux, pensé-je. Je croyais pourtant connaître tous les thés commercialisés par la société Jacobson.
— Comment se nomme celui-ci ? demandé-je, étonnée. Je ne le connais pas, bien que j’identifie l’arôme de la fleur de sureau, du gingembre, et…
Je hume la senteur exotique.
— De l’écorce d’orange, deviné-je avec fierté.
Embarrassés par ma question, Trudy mordille sa lèvre inférieure au moment où Lucius détourne son regard insolent. — Eh bien, parlez, les encouragé-je. À moins que cela ne soit le fameux thé qui parviendra à exorciser ce démon. Si tel est le cas…
La cuisinière se racle bruyamment la gorge tout en échangeant un bref consentement silencieux avec son collègue. — Nevermore .
— Je te demande pardon ?
— Nevermore , répète-t-elle. C’est le nom que milord a donné à ce breuvage.
Je plisse le front d’incompréhension.
— Je le savais grand amateur d’Edgar Allan Poe, mais à ce point… — Ce n’est pas cela. Il…
— Tu peux lui dire, Trudy, intervient Lucius. Elle l’aurait appris tôt ou tard. Ou peut-être l’avait-elle déjà deviné.
— Deviner quoi ? m’agacé-je. Dites-le-moi, bon sang !
Le renard fourbe s’assoit avec dandysme sur le siège à ma droite, provoquant mon rictus irrité.
— Avant votre arrivée, reprend-il d’une lenteur délibérée Milord était marié à…
— Marié ? m’écrié-je, horrifiée.
— Oh, pour l’amour du ciel, mon scone ! Cesse de la tourmenter ainsi ! le rabroue Trudy. Il était alcoolique, mademoiselle. C’est pour cela qu’il vous a enfermé dans votre chambre, afin que vous ne finissiez pas par sombrer comme lui dans la gnôle.
Ses doigts chatouillent brièvement mon menton comme jadis lorsque j’étais enfant. Toutefois, son regard solennel ne me donne point envie de rire à présent.
— Tout démon qu’il est, il a voulu protéger son petit ange. Il m’a même demandé de garder les alcools sous clé et de la donner à Johanna.
Elle frotte ses lèvres, songeuse.
— Tiens, d’ailleurs, comment vais-je faire mon coq au vin moi maintenant ?
— Comme si le vin pouvait sauver ton ragoût de pigeon, se moque Lucius. — Espèce de…
Tandis que les insultes fusent dans la chaleur de la cuisine, mon
ventre se tord de douleur percutée par un zai quan [15] . Dorian, cet homme, adepte maladif du contrôle, dominé par les affres incertaines de l’alcool ? Je me refuse à le croire. Pourtant, la pitié décelée dans le regard des deux domestiques m’oblige à accepter cette sordide révélation.
Le tatouage dans son dos ressurgit alors dans mon esprit fâcheusement attendri par sa prévenance à mon encontre. Évidemment, le cobra royal continue de veiller sur son papillon, même après lui avoir arraché ses ailes.
Croit-il que je puisse vouloir m’abandonner dans les bras de cette fée afin d’oublier mon démon ? Des bribes de sensations matinales m’apportent leur funeste oracle. Oui, il est vrai que j’ai été fortement tenté de reprendre un verre pour annihiler ces sentiments dévastateurs. Dorian aurait-il ressenti ma faiblesse s’accorder à la sienne ? Cela ne serait guère étonnant. Puisque malgré leur séparation, nos âmes persistent à ne vouloir faire qu’un.
— Comment le savez-vous ? murmuré-je, décontenancée par cet aveu. — Tout le monde le sait, mademoiselle. Moi la première, compte tenu du fait qu’il finissait toujours par atterrir dans ma cuisine pour vider mes placards.
Je formule ma question à voix haute, mais la réponse n’attend guère mon silence pour se faire entendre par notre lien. — Pourquoi… pourquoi buvait-il ? Le savez-vous ?
Trudy hausse les épaules.
— Il tenait très souvent des propos incohérents, mademoiselle. Il disait que cela faisait taire son oncle. Mais il est mort alors, forcément, il ne peut plus causer, le pauvre.
Bien au contraire, Trudy, il n’a jamais été aussi bavard que dans l’au-delà. Tout à coup, mon avenir se condamne dans les yeux translucides d’un reptile torturé. Je redeviens perdue, incapable de savoir quelle décision prendre. Mon cœur était prêt à nager loin de sa grève cruelle et le voilà qui persiste à vouloir lutter à contre-courant pour sombrer avec lui dans la tempête de son passé.
Non, je ne souhaite pas être la seule rescapée des sévices de Develton, pas si cela signifie assister, impuissante, à sa noyade. Dorian m’a peut-être faite seule survivante, mais sans lui mon désir de vivre se porte disparu. J’ai besoin de lui, plus que je n’oserais jamais me l’avouer et probablement… Oui, il est possible qu’il en soit de même pour lui. Serait-ce pour cela qu’il continue de me protéger envers et contre sa folie ? Parfois, il faut ombrager la lumière si on veut lui éviter les ténèbres. Dorian n’a cessé de m’épargner les siennes, seulement sa pénombre est aussi froide que cet hiver haineux auquel il m’a condamnée.
Il est maladroit, brutal dans ses sentiments. Comme un enfant qui apprendrait à marcher et se cognerait sans cesse au mur de son orgueil. L’homme ne sait ce qu’est l’affection, car il n’en a jamais reçu. La bête la connaît, car elle la détruit. Et par malheur, il se trouve que je les désire tous deux.
Je gesticule sur ma chaise, sommant mon corps de ne pas la quitter pour rejoindre ses bras. Trudy a raison, peu importe la panacée, je demeurerai à jamais malade de cet homme. Et même l’Atlantique ne me semble plus assez vaste pour m’en guérir.
— Il a confectionné ce thé pour l’aider dans son sevrage, poursuit-elle. « Plus jamais ». C’est ce qu’il ne cessait de nous répéter chaque matin autrefois. Et chaque soir il recommençait à boire. — D’où son nom, conclué-je. Nevermore.
Elle acquiesce.
— Quand… quand a-t-il cessé de s’enivrer ?
Ses yeux s’adoucissent d’une bienveillance maternelle. — Quand vous êtes apparue dans sa vie. Vous l’avez sauvé, mademoiselle. Il est peut-être votre venin, mais vous, vous êtes son antidote.
Rougissante, j’ouvre la bouche afin de la contredire. Mon mensonge aussitôt devancé par un Lucius hilare :
— Oui enfin bon, quitter l’alcool pour devenir une pâtisserie, je ne suis pas sûr que ça soit ce dont rêvait le patron.
Je pousse un croassement outré.
— Vous m’avez entendu ! l’accusé-je. C’était donc pour cela tous vos petits surnoms à vomir !
— Ne m’en parlez pas, mademoiselle, plaisante-t-il. J’ai bien cru m’étouffer dans mon dégueulis en entendant les vôtres. Un tel étalage de sentiments devrait être interdit avant le chant du coq. — Mon coq au vin, se lamente Trudy.
Lucius pose sa tête sur ses mains et se met à battre ironiquement des cils, sa voix me parodiant outrageusement.
— Oh, non, mon flan caramel, minaude-t-il. Ne le prenez pas sur ce ton ou je laisserai un autre me déguster. Et croyez-moi, son coup de cuillère sera bien plus glouton que le vôtre.
Ma serviette atterrit en plein sur son visage espiègle. Son hilarité travestie entraîne celle des femmes et bientôt, le renard se retrouve à la tête d’un poulailler caquetant de rire. Après quelques minutes de gaieté retrouvée, je pince mes lèvres redevenues soudain honteuses. — Croyez-vous que tout le manoir soit au courant ? — Nooooon, réplique la malice de Lucius. Uniquement quatre-vingt-dix-neuf pour cent du personnel. Notez que le un pour cent restant est représenté par un Winston puni au purgatoire pour avoir enterré le mauvais corps.
— Celui-là même que ton enquête sur Jack a laissé derrière elle ? — En effet, soupire-t-il. Cet idiot a enseveli le deuxième homme au lieu du premier.
— Et en quoi est-ce un problème ? Comptais-tu l’empailler à côté de tes congénères ?
Il plisse ses paupières sournoises :
— Non, l’interroger. Winston a enterré le vivant et m’a laissé le mort.
Sans pouvoir me retenir davantage, je pouffe de rire derrière ma main.
— Avez-vous pu le récupérer ?
— Hélas non, déplore-t-il en souriant. Le temps que je m’en aperçoive, il avait déjà avalé son lot de terre. Remarquez, au moins lui ne finira pas avec la gueule de bois.
— Évidemment, avancé-je le plus sérieusement du monde, puisqu’il n’aura pas eu de cercueil.
Nous nous fixons en silence avant de finalement nous repaître de notre complicité d’ivrognes.
— À ce propos, reprends-je d’un ton plus austère. Où se trouve Millie ? Je ne l’ai pas vue dans les couloirs.
— Son fils a été attaqué par Jack hier soir, m’informe Trudy d’une voix tremblotante.
— Comment le savez-vous ? Il a laissé une nouvelle lettre ? — En effet, divulgue Lucius. Enfin une lettre, il faudrait déjà que ce gamin sache écrire. Et blablabla, mon jeu est le meilleur. Et blablabla, oh, regardez comme il est beau mon couteau. Sans oublier ses « ha ha, je l’ai bien entaillé, pas vrai » ? Ces « ha ha », bon sang, ces « ha ha ». — Tu n’aurais pas écrit mieux, siffle Trudy.
— Non, convient-il. Moi j’aurais écrit « ho ho », c’est bien plus marrant.
Tué ? Je pose une main compatissante sur mon cœur affolé. Il m’arrive parfois de croiser Mathieu dans le couloir. C’est un garçon gentil, doux et d’une serviabilité sans faille. Son sourire à fossette se superpose à ma rage envers ce Jack. Cela aussi je lui ferai payer quand ses viscères se répandront dans notre purgatoire !
— Il va… est-ce qu’il est mort ? bredouillé-je.
— Il va bien, me rassure un Lucius, plus sévère. Il a été salement amoché, mais il s’en sortira. Le patron y a veillé personnellement. En revanche, vous comprenez maintenant pourquoi il était dans un sale état hier soir. Vous avez été imprudente, mademoiselle…
— Je sais, soupiré-je.
— Non, vous ne savez pas, insiste-t-il sèchement. Vous n’avez pas vu dans quel état il était en vous attendant. Vous n’avez pas vu ce qu’il s’est fait !
Il soupire et passe une main dans ses cheveux roux. — Écoutez, je ne sais pas ce qu’il s’est passé entre vous deux, et franchement cela ne regarde en rien le domestique que je suis, mais une chose est sûre, mademoiselle : votre mort l’aurait tué. Or, il se trouve que je l’apprécie, le patron. Et surtout, je ne tiens pas à me retrouver sans emploi alors…
— Votre mort nous aurait détruits, l’interrompt Trudy.
Sa main se pose affectueusement sur la mienne. — Nous tenons tous à vous, mademoiselle. Surtout après ce que vous avez fait pour défendre le manoir et ses occupants. Alors, s’il vous plaît, je vous en conjure : ne nous refaites plus jamais une frayeur pareille. D’accord ?
Je lui offre un sourire empreint de tendresse et de regrets. — C’est promis, Trudy.
Me sentir appréciée en ces murs allège quelque peu ce châtiment d'y être enfermée contre mon gré. Même si le seul en mesure de me libérer préfère visiblement m’éviter.
— Où est passé milord ? m’enquières-je innocemment.
Lucius pioche un morceau de pain et en retire la mie afin de lui déclamer sa réplique shakespearienne.
— Votre tartelette a préféré ramener sa fraise à son travail où une importante quantité de contrats le presse comme un citron vert. Mais ne craignez rien, Ma mie, sa royale pâtisserie vous reviendra cuite et sauve, quoiqu’un peu ramollie par la fatigue. Nul doute que votre crème saura le brûler d’affection pour le réconforter.
Sous les cris éplorés de Trudy, la cuisine devient alors un champ de bataille entre un renard aux munitions farineuses et un papillon aux balles liquides.
Tandis que je répands l’eau de mon pichet pour éteindre ce feu follet de domestique, un fervent espoir, colporté par les dires de Lucius et de Trudy, ravive progressivement les braises de mon adoration satanique. Un espoir auquel je veux croire, quitte à payer de mon avenir le prix de mon fanatisme.
« Je veux découvrir comment te haïr. Apprends-moi, Emilia. »
Je ne peux faire cela, Dorian.
En revanche, je peux peut-être t’apprendre à m’aimer.
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