Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)

Chapitre 26

Regarde de plus près.

Emilia

Corridor, Manoir Soulridge

Holland Park, Londres

14 Octobre 1888

Impatiente de lire les derniers mots de mon amie, je monte avec précipitation les escaliers, tenant la lettre près de ce cœur dont le sang se fait encre à chacun de mes pas. Sur le palier commun divisé par la suite en deux escaliers distincts, je m’arrête et lance un dernier regard vers la porte d’entrée, comme si cet acte anodin pouvait faire revenir le diable en sa demeure. Toutefois, aucune langue fourchue ne vient susurrer de « bonsoir » sur ma chair transie de solitude.

Après avoir pris congé de mes amies en leur promettant de consulter la lettre dès que possible, j’ai dîné seule, abandonnée dans cette salle à manger bien trop grande pour un insecte. Mes yeux noyés dans la soupe, mon esprit n’a cessé de voguer entre la chaise libre à mes côtés et le vide que son bistouri a creusé dans ma poitrine. Je me suis sentie semblable à une veuve de pêcheur dont l’époux aurait péri en mer lors d’une tempête.

Ridicule, pensé-je. Nous ne sommes guère mariés et les seuls poissons attrapés par Dorian seront des proies humaines qui se tortilleront au bout de sa lame pour finir évidées dans notre purgatoire. « Les tempêtes d’Atlantique ne font jamais de naufragés, uniquement des disparus. »

Non, il reviendra. Il me revient toujours.

Lasse d’être délaissée par ma moitié, je choisis l’aile gauche et me fonds dans le corridor faiblement éclairé afin de me diriger vers mes nouveaux appartements. Arrivée sur le seuil de la chambre bleue, j’ouvre la porte, me faufile à l’intérieur et m’apprête à refermer derrière moi lorsqu’un bruit discret m’oblige à me retourner.

Instantanément, une vague translucide m’engloutit, déshabillant mon squelette pour l’ensevelir dans ses catacombes de désir.

Fiévreuse, je déglutis péniblement, consciente de ne pouvoir m’extraire de cette nécropole sans me faire poussière entre ses bras. — Milord, suffoqué-je.

Sur son beau visage cerné d’épuisement, ses iris incandescents éclipsent les candélabres du corridor. Peu enclin à la discrétion, un grondement rocailleux se dérobe de cette gorge exaspérée à la prononciation de son titre.

— Emilia.

Pendant que nous demeurons tous deux silencieux, happés dans la contemplation de l’autre, mes yeux se figent sur sa chemise intacte néanmoins imbibée de sang.

Ce n’est pas le sien, constaté-je avec soulagement. Nos âmes ne seront donc guère pesées ce soir.

Je soupire, ma poitrine délestée de la plume de Maât, bien que celle de ma propre justice ne cesse de me coûter en regrets. — Chas Fergusson ? Vous l’avez enfin eu ?

La créature incline la tête, une lueur de déception se baignant dans la froideur de ses prunelles azurées.

— En effet, je l’ai eu, répond-il d’une voix rauque. Souhaites-tu entendre mon récit ?

Ma curiosité s’effrite entre ses griffes manipulatrices. Nul doute que sa volonté sensuelle cherche à me narrer ses exploits d’assassin tout en mettant en application ceux de l’amant. Toutefois, je me refuse désormais à devenir un exploit de plus à son sordide tableau de chasse. — Pas ce soir, milord, décliné-je froidement. Vos talents de conteurs macabres devront attendre mon réveil.

— Quel dommage ! me répond-il d’une moue malicieuse. Ils se faisaient une joie de te bercer.

Il s’avance, je recule. Un pas vers moi, une enjambée loin de nous.

Son amertume laisse place à l’agacement lorsque je me replie dans ma chambre, mais la bête ne se réfugie point derrière sa fureur. Serait-elle trop repue par cette soirée de chasse ?

Hypnotisée, je suis du regard le mouvement de sa main ensanglantée perdue dans sa chevelure ébouriffée, fantasmant à lui faire retrouver le chemin de ma peau.

Notre lien l’ayant sacré sujet de mon trouble, ses lèvres carnassières s’étirent pour dévorer leur maîtresse déchue.

Sans cesser de me déguster du regard, il porte lascivement son index à sa bouche et se met à lécher le sang d’un autre dans un bruit de sussions affolant.

— Pas ce soir, min sommerfugl , susurre-t-il, j’ai déjà dîné la viande de Fergusson. Même si je suis persuadé que ton sang serait bien plus réjouissant à goûter.

En réponse, ma rancœur éclate afin d’enterrer cette jalousie cadavérique dans la tombe de notre relation.

— Ni demain, milord. Je compte bien trancher celle de l’éventreur. Même si je suis persuadée que votre sang serait bien plus réjouissant à répandre. — Sur ta chemise de nuit ? Assurément.

Je m’empourpre et grommelle une injure peu féminine accueillie immédiatement par un rictus démoniaque.

Son doigt frôlant toujours ses lèvres pleines, il s’incline ensuite pour me saluer comme le gentleman décent qu’il ne sera jamais. Comme celui dont je ne souhaiterais jamais faire la connaissance. — Bonne nuit, min sommerfugl . Tâche de ne point rêver trop de moi, car…

Alors qu’il se redresse, les flammes des bougies viennent danser cette valse de luxure dans le bal ensorcelant de ses yeux. — À trop fantasmer sur un monstre on risque de le faire apparaître.

Envoûtement de nos silhouettes enlacées, le sort se brise lorsque la forme imposante du bordel surgit pour clore ce théâtre d’ombres érotique.

À nouveau préceptrice de ma rancœur, je salue mon plus mauvais élève d’un bref hochement de tête. 

— Dans ce cas, je tâcherai de rester éveillée. Bonne nuit, milord.

Sans un mot de plus, je referme la porte sur les traits d’éphèbe de ce pécheur abattu par des vagues de colère et de frustration.

Pourtant, même capturé par un appât de cruauté, le papillon, embroché sur l’hameçon de sa rancune, se débat sauvagement avec son besoin de le sauver de la tempête.

Adossée au chambranle, je guette à travers le bois ébène la chaleur de mon âme sœur jusqu’à ce que mon cœur hiberne de son absence. Sa porte enfin claquée rageusement, j’inspire profondément et chemine jusqu’à mon bureau afin de délivrer mon amie de son cercueil végétal.

Le coupe-lettre entre les mains, j’incise avec précaution l’enveloppe non sans grimacer face à cette ironie douteuse qui me fait employer l’arme utilisée contre Jack pour libérer la parole de sa victime.

De mes doigts tremblants, j’extrais ainsi la lettre de son contenant, dépliant avec dévotion la prose de Lucretia. Ravagée par une vive émotion, la calligraphie familière divorce du papier afin de s’unir à ma peine.

Une larme dévale la pente glacée de mes joues lorsque je murmure à demi-mot cette prière d’outre-tombe.

Ma très chère Emilia,

À présent que le sommeil t’emporte loin de moi, il est temps de mettre par

écrit cette preuve dont je te parlais il y a quelques minutes de cela.

Après le mariage de Katherine, j’ai pu récupérer les clichés de nos deux

couples respectifs, et, ainsi que tu le verras, seul l’un d’entre eux peut se

qualifier comme tel.

Pardonne-moi, Emilia. Pardonne-moi de ne pas avoir su lire ce cœur qui

battait à l’unisson au mien. Certes je l’ai aimé pendant toutes ces années,

fascinée par sa prestance et son charme surnaturel, pourtant, toi seule as su

apprécier l’homme lorsque je ne voyais qu’un titre et un écrin.

J’étais aveugle, mon amie, une borgne au royaume du romanesque. Mais

quand le voile de mon attirance s’est perforé d’indifférence, j’ai peu à peu

retrouvé ce sens pour n’être que mieux éblouie par votre lumière. Celle qui

brille dans ces yeux qui se posent sur leur moitié.

Regarde de plus près, Emilia, regarde-la flamboyer dans ce regard posé sur

toi. Tu es son astre, son étoile et aucune autre planète ne saurait se mettre

entre vous. Pas même cette terre ravagée de honte qui te sert d’amie.

Souviens-toi avant que tu ne t’endormes, je t’ai proclamé que l’amour n’a

pas toujours besoin d’être feu pour consumer les âmes. Sais-tu pourquoi je

t’ai dit cela ? Parce que, quelle que soit la nature du vôtre, vos âmes en

sont déjà embrasées. Bien avant que le monde ne soit monde, il était déjà

ton univers.

Il est tien, Emilia. Il l’a toujours été et il le sera à jamais.

Encore une fois, pardonne-moi de ne point l’avoir compris avant. J’ai été

une piètre amie hier, je serai la meilleure demain. De cela, je t’en fais la

promesse solennelle.

Ainsi, je te donnerai cette lettre quelques jours avant ton départ afin que tu

puisses seule décider de ton avenir. Toutefois, je t’en prie, Emilia, non, je

t’en conjure : reste, au nom de cet homme qui nous unit. Les étoiles sont

peut-être des cailloux morts suspendus dans le ciel, mais la sienne renaît

chaque minute, chaque seconde passée à tes côtés. Et crois-moi, ma tendre amie, rien que pour avoir le privilège d’assister à ce spectacle je te serai à

jamais éternellement reconnaissante de m’avoir rendu la vue.

Ton bonheur est mien, ma joie est tienne.

Rends-nous heureuses, Emilia.

Je t’aime et ne cesserai jamais de le faire.

Ton amie et deuxième âme sœur

Lucretia.

P.S. : En gage de reconnaissance, je te demanderai seulement de me faire demoiselle d’honneur à votre mariage. Que veux-tu, il faut bien que ma propre étoile brille à tes côtés.

Mon visage devenu rivière, j’essuie mes joues et sors de l’enveloppe les deux clichés pris par le daguerréotypeur.

Sur le premier, on peut apercevoir Dorian et Lucretia posant côte à côte dans une distance un peu trop respectable pour signifier autre chose qu’une simple formalité sociale.

En opposition avec l’allégresse enfantine de mon amie, le regard de mon tuteur assassine l’opérateur, songeant probablement à lui amputer ses doigts pour avoir osé profaner son image.

Je souris, charmée malgré moi par sa bouderie meurtrière et pose la photo sur mon bureau.

Puis, d’une main fébrile, je m’empare du deuxième cliché, ma respiration aussitôt capturée par ce souvenir figé dans un passé plein de serments outragés.

Pendant que mes yeux de modèle demeurent concentrés sur le photographe, ceux de Dorian fusionnent à ma silhouette, dilapidant le temps de pose à ma contemplation.

Habituée à une telle attention séductrice de sa part, je m’apprête à passer outre lorsqu’un singulier éclat éveille soudain mon intuition.

Dans un dégradé de noir et blanc, les prunelles translucides de mon professeur brillent d’une expression nouvelle, d’une démonstration à laquelle je n’ai jamais pu assister. Pas même à la dérobée au détour d’un dîner ou d’une dissection.

De la tendresse, de la sérénité. Et deux étoiles animées d’une émouvante affection qui révolutionne mon univers et me proclame le sien. — Non, c’est impossible, chuchoté-je. Il ne peut m’aimer. C’est impossible. Impossible.

Seulement, la manière dont il louange ma personne sur le cliché ne laisse poindre aucun doute sur ses véritables sentiments. Sentiment… connaît-il seulement la définition de ce terme ? Dois-je l’apprendre à la bête, objecter face à son oncle ou me taire à tout jamais ?

Bouleversée par une telle improbable révélation, mes doigts caressent amoureusement notre vérité. Celle qu’il a tenté d’enfouir dans son cœur décharné par les craintes et la folie. Celle que je dois à présent lui faire avouer de cet organe trépassé qui frémit à présent pour moi.

Effondrée sur ma chaise de bureau, je laisse mes larmes de joie inonder son doux sourire, promesse d’un avenir partagé, d’une constellation enfin réunie sous le même ciel.

Son astre, mon étoile. 

« Regarde de plus près, Emilia, regarde-la flamboyer dans ce regard posé sur toi. »

Un rire nerveux échappé de cette bouche avide de lui, je presse la photo contre moi, prête à raviver les braises pour embraser nos âmes.

Lucretia avait raison, il est temps de brûler cet amour de papier pour le vivre à ses côtés.

Et il me tarde plus que jamais de transformer nos incertitudes en autodafé.

 

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Troisième partie

« Il y a des moments où je n’étais pas maître de moi, et où je

courrais comme un fou à travers le monde, droit devant moi, me guidant

sur le soleil, et ne sachant où j’ai erré. Ce n’est pas ma faute si on m’a

empoisonné le sang. »

Joseph Vacher

Surnommé « l’Éventreur français »

 

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