Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)

Chapitre 52

— Oui, j’en ai un, bégaye-t-il, ses cordes vocales noyées de larmes. Enterre-moi dans la tombe de mon père, Dorian. Fais-moi devenir un Jacobson. Que mon cadavre repose enfin en paix avec les siens. Je t’en prie, je t’en supplie. Ne me laisse plus errer seul dans l’obscurité. Plus jamais.

Je souris et rapproche nos deux corps comme nous l’avons tant de fois fait dans son lit. Il soupire d’aise, sa peur de la mort apaisée par cette ultime étreinte. 

— Plus jamais, Jack.

Soudain, un filet de sang régurgité de ses lèvres se blottit dans mon cou tandis que ma lame l’éventre et remonte jusqu’à son cœur contaminé pour le pourfendre.

Ma voix, chuchotée contre cette peau déjà mordue par la faucheuse, couvre ses râles d’agonie de mon dernier présent. Ce cadeau que je ferai graver avec amitié sur son épitaphe.

— Adieu, mon frère. 

 

Chapitre 52

Tout doit changer. 

Emilia

Le cadavre frais de l’éventreur descendu de sa croix, nous remontons tous deux les marches du purgatoire dans un silence religieux.

Une pointe de regret agace un bref instant mon esprit vengeur, détruite aussitôt par la confusion douloureuse de Dorian. Au moment où nous apercevons enfin les ombres du jardin, je glisse un œil discret sur mon aimé au visage renfermé qui se laisse aisément déchiffrer par notre lien.

Il souffre. Je le sens au fond de mes entrailles ravagées par le même mal. Sa famille assassinée par son propre sang. Ce cousin élevé pour le tuer. Cet oncle qui l’a manipulé. Sans compter cet inceste dont mon corps passera son existence à lui faire oublier. Dorian a beau être l’homme le plus aguerri et le plus puissant qui soit, il n’en demeure pas moins un homme. Et cet homme a besoin plus que jamais de moi.

Alors, arrivés à hauteur de la dernière marche nous conduisant vers notre nouvelle vie, j’entrelace nos doigts afin de lui signifier que je serai là. Quoi qu’il puisse advenir, je demeurerai à ses côtés.

Dans cette vie, comme dans l’autre.

Il sourit, porte ma main à ses lèvres et y dépose un baiser. Son affection m’emmitoufle à l’instant dans un manteau de désir cousu sur-mesure pour nos deux corps pressés de se réchauffer dans la chaleur de l’autre.

— Ce n’est pas assez, lui signifié-je en me blottissant contre son épaule. — Cela ne le sera jamais, répond-il en effleurant étrangement ma bague papillon.

Dehors, la nuit glaciale s’infiltre sous mes jupons de deuil, comme une caresse tardive de la faucheuse.

Je frissonne, plus terrifiée que transie de froid. Sans même avoir le temps de claquer des dents, la veste de Dorian se retrouve logée comme par magie sur mes épaules effrayées.

— Tu vas attraper froid, Emilia.

Sa phrase, réminiscence d’une nuit d’adieu, ravive aussitôt toutes mes craintes enfouies six pieds sous terre dans un cercueil vide.

Les larmes aux yeux, je plonge dans ses bras, l’oreille collée à sa poitrine, à la manière d’une horlogère en quête de la moindre défaillance. — Emilia…

— Chut, lui intimé-je d’un sanglot étouffé. Laisse-moi l’écouter, je t’en prie. J’ai besoin de savoir s’il bat encore.

Ses doigts glacés m’étreignent tendrement contre lui. — Bien sûr qu’il bat, me répond-il d’un petit rire. Il bat pour toi.

Rassurée, je relève les yeux vers son regard brillant d’un dévouement sans limites, à faire fondre les aiguilles de mon propre cœur. — J’ai eu si peur, murmuré-je d’une voix éraillée. Je sentais à peine ton pouls et Jack… Jack a bien failli t’approcher pour le vérifier. Et je… bon sang, j’ai cru te perdre à jamais, Dorian !

Le coin de sa bouche se creuse sur cette fossette tentatrice. — Mais tu ne m’as jamais perdu, mon Emilia, et tu ne me perdras jamais. J’étais juste momentanément coincé dans cet enfer en attendant de retrouver le paradis de tes bras.

Je pousse un rictus nerveux.

— L’enfer de Lucius, je suppose. Ses blagues étaient-elles si mauvaises que cela ?

Il grimace.

— Tu n’as pas idée. Son humour graveleux m’a donné envie de m’initier à la chasse au renard. Malgré tout, non. Je ne parlais pas de celui-là.

Redevenu sérieux, il soulève d’un doigt replié mon menton me plongeant ainsi dans ses pupilles agitées de vagues fiévreuses. — Le vrai enfer, Emilia, c’était de ne pas pouvoir te toucher alors que tu me tenais la main. De ne pas pouvoir te parler alors que j’avais tant de choses à te confesser.

Son pouce frôle mes lèvres entrouvertes, prêtes à l’accueillir. — De ne pas pouvoir embrasser cette bouche après l’avoir enfin goûtée. Si tu savais combien j’ai rêvé d’elle. Je passais mes journées comateuses à me remémorer sans cesse sa saveur. Encore et encore, jusqu’à en devenir fou. Et tes mots n’ont en rien soulagé ma famine.

Je rougis au souvenir de ma phrase chuchotée au creux de son oreille.

— « Si tu veux à nouveau goûter mes lèvres, il faudra te réveiller », répété-je en danois.

Un éclair lubrique illumine ses pupilles en proie à une faim charnelle.

— Je t’ai peut-être un peu trop bien enseigné la manière de torturer un homme, gronde-t-il d’un timbre rauque.

J’éclate de rire alors qu’il se penche d’une vitesse affolante vers moi. Sa bouche si proche de la mienne, pourtant si loin pour nous délivrer de ce mal nommé frustration.

Subitement, mon esprit embrumé proteste, effrayé qu’il ait pu être le témoin involontaire de ma déclaration d’amour. Ma fierté ne supporterait pas d’avoir commis une telle erreur. Lorsque ce moment arrivera, je tiens à le lui dire à voix haute. Je veux pouvoir entendre valser son cœur sur le même tempo quand le mien sera à ses pieds. Et je prierai n’importe quelle entité afin qu’il ne puisse jamais trébucher dessus. — Mais, au fait, m’enquiers-je, suspicieuse, si tu as entendu cette phrase ainsi que les blagues de Lucius cela veut sans doute dire que tu as aussi entendu…

Ses paupières se plissent d’une malice irritante. — Rien d’autre, min sommerfugl . Mon corps affaibli était somnolent la plupart du temps.

Je l’observe avec attention dans le but de déceler la moindre note de mensonge, mais sa partition est aussi parfaite que son visage au teint nacré. — Vraiment ? insisté-je en haussant un sourcil circonspect.

Il lève sa main droite et récite d’un timbre solennel. — Croix de bras, croix de fer, si je mens je retourne en enfer.

Je glousse, conquise par ce spectacle, avant que cet intermède humoristique ne me plonge à nouveau dans les ténèbres de ses iris. — À présent que je suis réveillé, ronronne-t-il d’un ton sensuel. Puis-je réclamer mon dû ?

— Oui, suffoqué-je contre ses lèvres. Elles sont à toi. Tout est à toi.

Son sourire reptilien se pose avec douceur sur ma bouche de papillon. Mais à peine ai-je le temps de goûter nos retrouvailles qu’un cri agacé nous sépare.

— Comme c’est charmant ! La victime éprise de son bourreau. Je suis sûre que les journaux se régaleront demain matin, milord !

Je sursaute au son de cette voix familière, devenue pourtant si étrangère. Sans me laisser la chance de protester, la main de Dorian m’écarte brusquement pour me placer derrière lui.

Devant nous, habillée d’une simple chemise déchirée par son évasion, Sarah tient un petit pistolet au bout de ses mains tremblantes. D’un geste sec, elle me fait signe de m’éloigner de lui, mais cela n’a d’effet que de le rendre encore plus protecteur.

— Hors de question, Sarah ! tonne-t-il. Elle n’a rien à voir avec tout cela. — Oh, s’esclaffe-t-elle. Moi je crois que si, milord.

Armant le chien, elle m’aboie son ordre :

— Écarte-toi de lui ou je lui fais exploser la cervelle, Emilia !

L’obstination dans son regard dément m’oblige à lui obéir. D’un mouvement leste, je me détache sans concession de la prise de mon âme sœur sous ses rugissements menaçants.

— Hors de question de te perdre à nouveau ! protesté-je une fois sortie de son ombre.

La détresse sur ses traits livides m’étouffe, mais je dois rester forte. Je ne suis plus son élève, je suis son égal.

Et j’affronterai Sarah en tant que tel à ses côtés. — Que t’a-t-il promis ? riposté-je à notre assaillante. Que t’as donc promis Jack qui valait à ce point de me trahir ?

Ses mains crispées sur l’arme elle cille, nerveuse. Profitant de son trouble momentané, je m’approche d’un pas, mon enseignement prêt à manipuler son infidélité. 

— Toutes ces années, Sarah, m’adoucis-je. Toutes ces années à me rassurer, à me bercer. Tu as toujours été là pour moi.

Du coin de l’œil, j’aperçois la silhouette prédatrice de Dorian tenter de la prendre en tenaille.

— Continue, m’encourage-t-il silencieusement. Distrais-la.

Je déglutis et poursuis mon monologue, y ajoutant une pincée de pathos diabolique. Les yeux de ma femme de chambre crachent à présent des larmes dont je me repais avec une joie des plus sadiques. — Quand je suis arrivée au manoir, j’étais désœuvrée, orpheline. Tu te souviens ce que tu m’as dit ce jour-là ? « Ne t’inquiète pas, Emilia, tu n’es plus seule désormais ». Et je t’ai cru, Sarah, je t’ai fait confiance. Je t’ai même fait des confidences, comme on en fait à une amie. Comme on en fait à une sœur.

Ce dernier mot chasse le spectre de sa torpeur et je comprends soudain mon erreur bien avant qu’elle ne la hurle : — Et c’est justement pour ça que je refuse qu’il te prenne, Emilia !

Figé à quelques pas de moi, Dorian ploie son corps de chasseur, prêt à fondre sur sa proie. Mais l’attention armée de Sarah revient brusquement sur lui, empêchant ainsi toutes velléités assassines.

Prudemment, je m’applique à prendre son relais lorsqu’elle me crie sa sommation.

— Bouge un seul orteil vers moi, Emilia, et je lui explose la tête !

Je hoche la mienne, mon cerveau à présent paralysé d’une terreur diffuse. Celle de le voir à nouveau mourir devant moi. Non, pitié tout, mais pas ça ! Je ne veux pas le perdre à nouveau. Pitié. — Mon petit frère, sanglote-t-elle. Vous m’avez pris mon petit frère. — De quoi parles-tu, Sarah ? lui demande-t-il sèchement. Tu sais bien qu’il était déjà mort quand le médecin est arri..

— NON ! Vous mentez !

Elle se rapproche de lui, le canon de son arme plus trémulant que jamais.

— Vous mentez ! Comme vous l’avez fait ce jour-là lorsque vous m’avez promis qu’il serait en sécurité ! Je vous ai donné ma vie, milord ! Et vous, vous lui avez arraché la sienne !

— Est-ce donc ce que Jack t’a promis ? Ma vie ? — Oh, il m’a promis tellement de choses. La mort du monstre que vous êtes ! Que vous avez toujours été ! Jamais je ne vous laisserai planter vos crocs dans Emilia !

— Mais tu as laissé à Tobias le soin de le faire, soufflé-je d’un ton de reproche. Connaissais-tu au moins ses intentions, Sarah ? Il voulait me violer !

Son regard coupable papillonne entre moi et Dorian. — Je… je l’ignorais, gémit-elle. Il était uniquement censé te faire peur. — Et cela aussi, Jack te l’avait promis ?

Le doute s’installe sur ses pupilles affolées. Sarah n’est pas une meurtrière, je le sais. Mais n’importe quel être humain n’ayant plus rien à perdre peut en devenir un. Alors, je place notre amitié sur l’autel de son sacrifice.

— Sarah, je te pardonne, tu m’entends ? Si tu baisses cette arme, je te promets que tout sera pardonné. Dorian n’est en rien le monstre qu’il prétend être. Il n’a jamais touché aux enfants, et encore moins à ton frère. Jack a seulement voulu te manipuler pour mieux nous détruire. Pense aux autres domestiques. Pense à Esther qui aurait pu être orpheline, comme nous deux. Tout cela à cause de lui. Je t’en prie, déplace ta rage aveugle sur cet homme et rends-toi la vue une bonne fois pour toutes. Moi, je suis là, Sarah. Ici, juste ici.

Je tends ma main vers elle, paume vers le ciel dans l’espoir de recueillir son revolver en guise de pardon.

— Donne-le-moi et viens dans mes bras, mon amie. Tout doit se terminer, Sarah.

Elle hésite, le canon baissé vers le sol, le menton tremblant de remords. Mais à l’instant où je crois avoir enfin gagné cette partie, un sursaut de fureur aliénée la relance.

— Tu as raison, déclare-t-elle en relevant l’arme vers Dorian. Tout doit se terminer.

— Tu perds ton temps, bluffe mon amour. La malédiction me protègera.

Je gémis une peur viscérale, consciente que le duc de Lambai ne lui a probablement pas rendu son invulnérabilité. Ne fais pas ça, le supplié-je silencieusement. Ne la provoque pas.

Mais le démon demeure sourd à mes prières.

Les lèvres du serpent s’étirent sur un sourire bestial, provocateur et je comprends qu’il fait cela dans le seul but de détourner la balle de son papillon.

— Tu ne pourras jamais me tuer, Sarah.

— C’est vrai, milord, vous avez raison, admet-elle d’une voix blanche. J’ignore comment vous tuer.

Tout à coup, son bras change de direction pour se diriger vers moi. — Mais je sais comment vous détruire.

— NON !

Le hurlement désespéré de Dorian s’évapore dans la poudre meurtrière. Les paupières closes pour éloigner la faucheuse, je sens soudain la pression d’un corps venir faire barrage entre moi et la mort.

Des mains puissantes s’enroulent autour ma taille, m’étreignant douloureusement dans un ultime geste protecteur.

Non. Non. Non.

Tout, mais pas ça, je vous en supplie !

Mue par un ignoble pressentiment, j’ouvre les yeux et m’effondre contre ce torse familier.

— Dorian ! DORIAN !

En plein milieu de sa poitrine, une rose de sang s’épanouit sur sa chemise immaculée, ancrant ses épines mourantes dans la chair de mon âme sœur. Retenant à grande peine sa silhouette affaiblie je glisse avec lui au sol, notre chute accompagnée par mes pleurs de veuve.

Sa tête sans vie enfouie dans mon cou, je le berce de paroles rassurantes entrecoupées d’appels à l’aide suffoqués.

Mais personne ne me répond.

Derrière lui, une Sarah horrifiée lâche l’arme avant de s’écrouler à son tour au sol dans un braillement de douleur. Agenouillée, elle grimace sa souffrance tandis que ses mains tentent farouchement de rejoindre ses talons. C’est lorsque ses doigts ensanglantés reviennent dans mon champ de vision que je comprends l’origine de son abdication forcée.

Les tendons d’Achille.

Quelqu’un lui a tranché les tendons d’Achille.

Derrière elle, une crinière de feu se détache de l’obscurité pour venir consciencieusement nettoyer sa lame luisante d’éther. — Ma guerre de Troie personnelle, Sarah, ricane Lucius. Sois reconnaissante que je ne t’aie pas abattu comme le cheval de bois que tu es. Ou plutôt jument. Bon, on s’en fout, tu as compris la référence, je pense. — Lucius ! le hélé-je, affolée. Lucius, c’est Dorian il… il a besoin d’un médecin. Il est en train de se vider de son sang ! Je t’en prie, va chercher un médecin ! Tout de suite !

Stoïque malgré mes hurlements, le renard penche la tête et fixe son maître d’un œil amusé. Puis, s’assurant que sa victime n’ira pas plus loin que son ombre, il s’achemine vers nous, contemple mes joues humides avec désapprobation et soupire :

— Patron, je sais combien vous appréciez de la voir pleurer votre cadavre, mais je ne puis vous laisser faire cette fois. Ma mie va finir rassis à force de verser des larmes sur Sa tartelette mollassonne.

Je m’apprête à lui faire ravaler son satané humour quand une voix aux accords mélodieux vibre dans mon cou.

— Combien de fois t’ai-je dit de ne plus l’appeler ainsi, maudit renard ? — Quoi ? m’exclamé-je, interdite. Mais que…

Des plumes ébènes chatouillent mon nez à mesure que se redresse son visage radieux, surplombé d’une paire d’yeux rieurs. — Pardonne-moi, min sommerfugl . J’ai seulement omis de te dire que le duc m’a également permis de conserver mes capacités régénératives. Ainsi que mon charme irrésistible.

— Espèce de… de…

— Allons, avoue que c’était plutôt amusant.

Sa bonhomie dérive sur sa chemise pour se muer en soupir déchirant.

— Excepté pour celle-ci, je le crains. Paix à son âme de coton. — Amusant ? vociféré-je. Tu te fiches de moi, espèce de démon !

Aussi outrée que soulagée, je laisse mes poings éclater de joie sur son torse rafistolé par Satan.

M’octroyant carte blanche pour me défouler, Dorian éclate de rire avant de finir par me serrer dans ses bras bel et bien vivants. — Je te l’ai dit, me chuchote-t-il à l’oreille. Tu ne me perdras plus. — Moi qui croyais votre geste héroïque purement désintéressé, me voilà fortement déçue, milord, plaisanté-je d’une mine boudeuse.

Ses doigts serpentent au creux de mes reins pour raffermir leur étau. Plus possessifs et geôliers que jamais.

— À quoi cela me servirait-il de respirer encore si tu n’es plus à mes côtés pour partager mon souffle ? Malédiction ou pas, Emilia, j’aurais versé mon sang pour toi. Je n’ai pas songé un seul instant que je vivrais encore lorsque je me suis précipité entre toi et la balle. C’est mon rôle de te protéger. Et que tu sois d’accord ou non, il en sera toujours ainsi.

Comblée par ces mots et ce qu’ils sous-entendent, je me laisse choir dans son parfum boisé lorsqu’un vil raclement de gorge achève notre étreinte.

— Je ne voudrais pas vous déranger dans vos mamours à vomir, mais que fait-on d’elle, patron ?

Je suis du regard la lame désormais purifiée de Lucius jusqu’à la silhouette rampante de Sarah. Autour d’elle, la domesticité s’est réunie ; silencieuse et attentive. Dans l’attente fébrile d’une sentence. — Amène-la au purgatoire, Lucius. Et enterre mon… Jack dans la même tombe que celle de mon oncle.

Si cette demande funéraire le surprend, le renard, en bon homme de main, n’en laisse rien paraître sur ses traits anguleux de paria mafieux.

La main droite sur le cœur il acquiesce et se tourne vers elle, prêt à exécuter les ordres lorsqu’une voix hésitante interrompt son geste. — Si je puis me permettre, intervient Anthony en se plaçant à la tête du cortège de juges. La faute de Sarah a entaché notre réputation à tous, à celle de cette demeure. Et comme l’a si justement fait remarquer autrefois notre maîtresse, ce manoir est le cœur et ses âmes en sont ses membres. Si l’un de ces derniers tente de gangréner le cœur, alors il convient de l’amputer avant que l’infection ne se propage.

— Que suggérez-vous dans ce cas ? demande Dorian en m’aidant à me relever à ses côtés.

Elbert s’avance d’un pas.

— Laissez-la-nous, milord. Prêtez-nous le purgatoire afin que nous puissions absoudre ses péchés et nous laver des nôtres. — Notre négligence vous a valu des souffrances, enchaîne Trudy. — Et les nôtres, souffle Millie en serrant contre elle son fils. — Laissez-nous nous venger, milord, plaide Johanna. Nous en avons tous besoin. Voyez cela comme une faveur.

Je hausse un sourcil étonné dans sa direction, la rassurant silencieusement quant à mon état. Elle me sourit, rassurée, et sort un petit couteau de sa robe. Ma tendre amie, l’ange blond devenue amazone, s’approche de Sarah et se penche sur elle ; ses traits déformés par une soif rancunière.

— À cause de toi, j’ai bien failli tout perdre. Il est temps de me rembourser, Sarah.

Les pupilles écarquillés de terreur, cette dernière tente de s’éloigner, mais ses tendons tranchés ne la portent pas plus loin que ces traînées de sang qu’elle laisse derrière elle.

Dorian se tourne vers moi, sa bouche esquissant un sourire complice.

— C’est à toi de décider, min sommerfugl . Veux-tu la leur laisser ou l’achever toi-même ?

Je plante mon regard froid dans les yeux suppliants de ma femme de chambre et déclare d’une voix impartiale :

— Faites-vous plaisir, mesdames et messieurs. Mais surtout, quoiqu’il puisse arriver, prenez tout votre temps.

Comme une seule entité, les domestiques fondent sur leur proie, la soulevant au-dessus de leurs têtes en direction du purgatoire. Hurlant sa mort prochaine, le corps désarticulé de Sarah disparaît bientôt dans les profondeurs de la salle de torture.

Dans cette pièce où elle avait jadis signé sa fidélité de son sang. 

Les serviteurs évanouis dans l’escalier, Lucius referme la porte derrière eux non sans me gratifier d’un clin d’œil malicieux avant de s’éclipser à son tour.

— À bientôt, Ma mie.

Mon sourire, accompagné des grondements jaloux de Dorian, se dirige par la suite vers le fiacre où nous attend sagement le doux géant affairé à remplir le coffre.

— Une autre chemise, Winston.

— Bien, milord. 

— Pourquoi diable est-il en train de charger mes bagages ? m’étonné-je.

Le comte porte ma main à ses lèvres capricieuses. — Parce que nous partons, Emilia. À présent qu’il n’existe plus de Jacobson, tout doit changer.

— Mais il y a encore moi, lui rappelé-je. Je suis encore une Jacobson. Du moins, officiellement.

D’un spasme de mâchoire bien trop dangereux pour mes nerfs, il m’aide à monter dans la voiture et s’assoit à son tour sur la banquette en face de moi.

Dans le silence pesant de l’habitacle, mis en branle par le cocher, son timbre meurtri obscurcit mon ciel d’un sombre présage. — Ainsi que je te l’ai annoncé, min sommerfugl . Tout doit changer.

 

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