Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)
Chapitre 30
Unité de mesure.
Emilia
Chambre d ’ Emilia, Manoir Soulridge
Holland Park, Londres
21 Octobre 1888
Assise à ma coiffeuse, je souris devant mon reflet, la clé de notre cage flamboyant entre mes doigts, comme une braise d’espoir sous les cendres de notre destinée.
Après avoir embrassé ce récif charnel, ces lèvres tentatrices se sont éloignées de nos tourments libertins afin de prononcer les contours vermeils d’une vengeance placide.
Néanmoins, malgré moult protestations, Dorian a refusé catégoriquement que je prenne part à la chasse, alléguant à tort ma lenteur cicatricielle. Ainsi donc, me voilà condamnée à attendre son retour sans même connaître l’heure et la date de livraison de sa « surprise ». Pourvu seulement que le livreur ne se laisse point détourner de sa route vers le manoir par des pulsions incontrôlables. Je tiens à ouvrir ce colis moi-même.
À cette pensée, ma main frustrée frôle ma robe de nuit dont la finesse du tissu me laisse apprécier les reliefs de ma honte. Mes plaies à présent entièrement refermées demeurent libres sous mes vêtements, au contraire de cette humiliation qui ne cesse de m’emprisonner.
Un sanglot franchit ma bouche au moment où je tente en vain de caresser ces scarifications entre mes cuisses. Répugnant. Il ne voudra plus de moi, pas après cela.
Son corps est pourtant une carte de mauvais souvenirs, Emilia. Crois-tu qu’il se refuserait ainsi à lire la tienne ?
Oui. La pureté et l’élégance, voilà ce après quoi court la folie de Dorian.
Ses stigmates étaient-ils à la recherche d’une peau immaculée pour baptiser la sienne ? Si tel est le cas, alors comment pourrait-il encore avoir envie de me toucher, moi qui suis désormais défigurée ?
Ce n’est pas ce qu’il t’a fait sous-entendre hier, Emilia. Rappelle-toi .
Je ferme les yeux, mes doigts posés sur mes lèvres tandis que ses mots se ruent sur mon cœur torturé.
— Laisse-moi me faire pardonner, min sommerfugl. Laisse-moi t’offrir sa vie sur un plateau écarlate.
Une conversation d’outre-temps m’était alors revenue en mémoire. — Ce plateau n’était-il point destiné à recevoir la vôtre, Dorian ?
Son sourire, éclat de mille promesses sensuelles. — Comme tu le sais, je ne suis guère amateur d’argenterie. Ma superbe préfère de loin la pureté de l’or.
— Quel dommage que mon tantō soit en acier, avais-je ricané.
Sa main avait alors capturé mon menton, me couronnant souveraine de son âme.
— Je parlais de celui qui brille dans tes yeux à chaque fois que tu me regardes.
Une vague de chaleur déferle sur mes joues lorsqu’un coup soudain retentit contre ma porte.
— Mademoiselle ? bredouille une Sarah nerveuse sur le seuil. Milord m’a demandé de vous faire quérir au purgatoire. Il dit avoir besoin de vous pour, je cite : « redorer sa superbe ».
Séduite par cet aplomb Jacobsonien, je pouffe de rire sous les prunelles penaudes de ma femme de chambre et me lève d’un bon enthousiaste.
— Godt . Alors ne faisons pas attendre Sa macabre Seigneurie, Sarah. — Mademoiselle…
— Quoi donc ?
— Eh bien, votre toilette.
Je suis son regard jusqu’au tissu si vaporeux que dansent à travers lui les flammes du candélabre. D’un rire mutin, je revêts une robe de chambre et noue avec diligence la ceinture à ma taille tout en soupirant d’un soulagement affecté.
Parfait ! Ainsi ne verra-t-il point mes cicatrices.
Tu ne pourras guère toujours empêcher la bête d’explorer son territoire, Emilia.
Je secoue la tête, rougissante, et fais signe à Sarah de m’emmener auprès de son maître.
Tout le long du chemin, un sourire impatient éclot sur mes lèvres comme une fleur prête à se faire faucher par ce jardinier des enfers.
Empêcher… qui te dit que j’en éprouverai seulement l’envie ?
Le halo de la lampe à gaz éclaire d’une divine ironie le crépuscule de Tobias Myers. Allongé nu sur le dos, sanglé du front aux chevilles, sa silhouette prodigieuse devient celle d’une victime ordinaire prête à recevoir nos derniers et sanglants sacrements.
Tapie dans les ténèbres, une ombre se détache de l’obscurité pour venir lentement se prosterner ; Diable déchu face à une Lilith ressuscitée.
Incliné face à moi, le comte tient à bout de bras mon tantō comme une offrande en guise d’expiation.
— Prends-le, min sommerfugl , supplie sa voix rauque. Et fais de ce présent de chair mon pardon.
— Nous sommes au purgatoire, milord, capitulé-je d’un ton frêle. Quoi de mieux que cet endroit pour la rédemption ?
Galvanisés par ma réponse, ses iris reptiliens se relèvent et me fixent d’une ardeur digne des enfers. Déstabilisée un court instant par son regard hypnotique, je m’empare de mon arme, mes doigts frôlant avec insolence les siens.
Soulagé du poids de ses péchés, mon tuteur se redresse, son âme flambant neuve de cruauté.
— Quel sera l’ordre des réjouissances, ô toi, ma confesseuse aux cheveux d’or ?
J’étouffe un rire tout en savourant avec délectation mes retrouvailles japonaises. Comme mon tantō m’avait manqué ! Sans lui, je me sentais vulnérable, esseulée. Un bras amputé de sa lame ancestrale. Est-ce donc ce que ressent Dorian avec son bistouri ? Sweeney Todd avec ses rasoirs ?
Un sourire féroce aux lèvres je m’approche de mon cadeau immobile, contemplant avec dégoût les courbes fades de mon ex-fiancé. — Décevant vraiment, gloussé-je en désignant du menton sa timide virilité. Est-ce donc là la grandeur de l’Amérique ?
Un loup affamé s’approche dans mon dos, probablement afféré à lécher ses babines moqueuses.
— L’unité de mesure n’est pas la même outre-Atlantique, min sommerfugl . Rien ne vaut celle du vieux continent.
Sa vanité embrase mon épiderme assoiffé.
— Rien ne vaut la mienne.
Je m’apprête à me retourner afin de museler ses prétentions, somme toute véridiques, lorsqu’un timbre rocailleux se fait l’avocat de l’oncle Sam. — Lucretia ne s’en est pourtant pas plainte. Pas plus que ces catins de Whitechapel . Et je suis persuadé que j’aurais réussi à vous combler, Emilia. Si seulement vous m’en aviez laissé le temps.
Je sursaute, la terreur s’insinuant à nouveau en moi au son de ce récit infernal. Alors que je vacille, prête à m’effondrer, deux bras puissants me plaquent contre un torse protecteur devenu bien trop joueur à mon goût. — Pourquoi ? bredouillé-je au bord des larmes. D’habitude, ils ne parlent pas. Ils ne parlent jamais. Je ne veux pas entendre sa voix, Dorian. Non, je ne veux pas, c’est au-dessus de mes forces.
La bête chuchote à mon oreille, étrangement conciliante. — Certes, Emilia. Mais crois-moi, tu voudras entendre ses cris. Et nous pourrons toujours le faire taire si tel est ton souhait. Toutefois, je t’en prie, laisse une chance à ta vengeance. Laisse-la faire entendre son désir pour le faire tien.
Mes tremblements peu à peu apaisés par son timbre mélodieux, je contemple d’un œil expert ce corps à disséquer, morcelé de bandes de cuir. — Toutes ces sangles… il n’est pas paralysé, c’est cela ?
La tête enfouie dans mon cou, sa langue bifide trace sa réponse sur ma peau brûlante.
— En effet, je le voulais prêt à hurler pour toi.
Me rappelant ses paroles de tartelette, j’esquisse une moue mi-figue, mi-raison.
— N’avez-vous pas peur qu’il fasse concurrence à votre cœur, milord ?
Sa langue se fige, aspirant soudain mon épiderme entre ses dents. Nullement embarrassée par la présence de Tobias, je ferme les yeux et gémis ce plaisir inespéré.
— Des cordes vocales se tranchent facilement, min sommerfugl . — De même qu’une aorte, milord, m’étranglé-je. — Je me croyais pardonné.
— Vous voilà à l’essai. À vous de faire vos preuves désormais.
Un rire provocant chatouille la courbure de ma nuque. — Les réjouissances après, Emilia. Le travail d’abord.
Je tourne la tête par-dessus mon épaule, immédiatement confrontée à ce vent de luxure azuré, bien trop près pour ne pas me laisser emporter. — Ne serait-ce pas plutôt l’inverse, milord ?
Sa moue capricieuse creuse ses fossettes de déception. — Ne suis-je donc qu’un devoir à accomplir pour toi ? — Disons plutôt une tâche à exécuter.
Ses doigts volatiles descendent sur mes hanches, dénouent ma ceinture et s’établissent avec possessivité sur mon ventre. Ma respiration s’affole à ce contact trop longtemps fantasmé. — Je laisserais volontiers me glisser un nœud autour du cou par un bourreau habillé de la sorte, susurre-t-il.
J’ouvre la bouche, muette de désir quand la voix de Tobias brise le sort de nos âmes enfin réunies.
— De mes doigts aussi, vous ne vous êtes pas plainte, Emilia, se vante-t-il en bougeant ces derniers.
Un rictus malfaisant accompagne la valse de mes cinq violeurs situés au bout de ses poignets sanglés.
Derrière moi, la créature rugit, prête à me voler prématurément mon repas. D’un calme méphistophélique, je me déporte et me place entre elle et ma collation de minuit, mon intonation redevenue maîtresse de mes nerfs. — Mon cadeau. Ma manière de le déballer, milord.
Les crocs de la bête luisent dans la pénombre, satisfaits de me voir reconquérir mon trône à ses côtés.
— Et de quelle manière choisiras-tu donc de l’ouvrir ? s’enquiert mon amour aliéné.
Je souris et humecte mes lèvres, mon regard plongé dans un bain froid de terreur américaine. Au diable l’Atlantique ! Cet océan d’angoisse émeraude est la plus jouissive de toutes les traversées.
Ménageant mon petit effet, je redresse la tête et chemine vers notre plateau à instruments sous l’œil ravi de Dorian. Ma main flotte au-dessus des diverses festivités avant que je n’arrête enfin mon choix sur un coupe-cigare revisité en potence digitale.
Comblée, je reviens sur mes pas et actionne vicieusement le mécanisme près du visage de Tobias.
Aiguisée avec soins, la lame tranche le vide tout autant que la rébellion d’un ancien soldat.
Encouragée par sa capitulation, je descends l’instrument sur son bras jusqu’à venir en agacer ses extrémités. Mes intentions sanguinaires devinées par notre lien, mon tuteur se place de l’autre côté, un objet similaire entre ses mains d’amant engagé alors que je chuchote à l’oreille de notre mets apeuré :
— Voyons voir si vos doigts d’Américain ont la même mesure que les nôtres, Myers.
Tout à coup, son cri paniqué déchire notre ciel de pierre alors que hurle en moi mon désir de cimetière.
Dorian a raison.
Nos réjouissances après, le travail d’abord.
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