Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)
Chapitre 21
Sacrifice
Dorian
Maison close Red flower.
Whitechapel, Londres
11 Octobre 1888
Quelques heures plus tôt.
« Vous êtes jaloux, Dorian ! »
Jaloux ? Mon rictus possédé fait tressaillir la tenancière du bordel. — Un problème, milord ?
Mon expression autoritaire tranche ces cordes vocales dégoulinantes de bienveillance commerciale. Mes lèvres s’étirent sur des crocs prêts à mordre la moindre chair avariée afin d’oublier celle que mon départ du manoir a abîmée dans son festin de vanité.
— Ta déchéance se serait-elle convertie en sainteté, Béatrice ? Je ne vois pourtant guère d’auréole orner ta mise de dépravée.
Les épaules de mon sujet tressaillent, son menton tremblant clame sa soumission, mais je demeure comme un tyran
privé de ses terres. Un despote exilé de sa patrie. Mon foyer aux cheveux blonds m’a expulsé de ses murs tentateurs sans me laisser la moindre chance de goûter une dernière fois aux braises de son désir. Emilia a fait de moi son vagabond, un roi destitué errant dans un bordel pour oublier que sa couronne repose en miettes entre les mains de son consort. « Parce que c’est tout ce que vous saurez faire de votre pitoyable existence une fois que je ne serai plus là ! »
Tu te trompes, Emilia, mourir deviendra ma seule préoccupation. Te regretter, ma damnation.
Quand toi tu forniqueras dans des draps de soie, moi je pourrirai sur un matelas de terre. Les vers grignoteront ma carcasse pendant qu’il saccagera ton corps de baisers. La faucheuse me bercera lorsque tes illusions te charmeront. Qui de nous deux aura alors l’existence la plus pitoyable ? Ta servitude enchaînée en Amérique ou mon cadavre captif à jamais de toi ?
Mes ongles mordent mes paumes en décomposition tandis que la catin bredouille ses pitoyables excuses.
— Que souhaitez-vous ce soir, milord ?
Je ne souhaitais que sa liberté, sa délivrance des convenances. Et la voilà en train de piétiner tout ce que j’ai construit pour elle ! Tout ce que j’ai détruit pour elle !
Diable, que possède donc cette ordure que je n’ai pas ? Que pourrait-il lui offrir de plus que moi ?
Je serais prêt à arracher mon cœur pour faire battre sa poitrine. Je tailladerais mes lèvres pour qu’éclose son sourire. J’écorcherais ma peau pour réchauffer la sienne. Cependant, c’est lui qu’elle choisit. Pas moi. Lui. Je la croyais mon âme sœur sauf qu'au lieu de creuser la mienne, c’est ma tombe qu’elle préfère inlassablement terrasser.
Je suis ton ombre, Emilia. Je l’ai toujours été et je le resterai. Mais je ne deviendrai jamais ton spectre. Je préfère de loin hanter tes draps qu’infester ta mémoire. Peu importe combien tes paroles cherchent à m’exorciser, je continuerai de te posséder. Car tu es à moi. À moi seul. Aucune prière au monde ne serait assez puissante pour me révoquer de ta vie. Aucune, sauf la mienne. Celle que je professe ce soir. — Je t’avais prévenu, min dreng. Tu aurais dû inscrire son nom d’enfant sur une épitaphe au lieu de lui offrir le nôtre. Vois comme la femme te remercie. Sens comme elle t’affaiblit.
Je grimace, victime d’une céphalée de tous les diables. Hadès ne pourrait-il point envoyer son cerbère pour tenir en laisse cet oncle enragé ? — Une chambre, maugréé-je, une main massant ma tempe douloureuse. Une heure. Une catin.
— Une galaxie. Une éternité. Une légion, min dreng. — Cela ne suffira pas, min farbror. Et vous le savez. — Qu’importe, une fois ton sexe dans le con de cette putain, votre lien se brisera.
— Moi avec. Est-ce là ce que vous souhaitez ? — Est-ce là ce que tu n’as jamais voulu ?
— Non. Pas même dans mes songes les plus tourmentés.
C’est pourquoi j’allais te répondre, Emilia. Graver sur ta peau mon acte de propriété.
« Ta révolte m’appartient, ma soumission est tienne. Je veux que tu renverses mon pouvoir, que tu m’opprimes de ton joug charnel. Apprends-moi à capituler, à m’abandonner en toi. À succomber pour toi. Alors je serai vainqueur d’avoir été vaincu entre tes bras. »
Je voulais te dire tout cela, mais tes yeux éplorés m’ont supplié de te détruire. Alors je nous ai anéantis, encore une fois. Je ne dépose pas les armes, Emilia, je ne fais que les affûter pour mieux nous y empaler.
Apeurée par mon silence, la tenancière racle discrètement sa gorge, réitérant à voix bégayée sa question. Notre sentence. — Comme d’habitude, milord. Une brune ? À moins que vous ne préfériez une rousse ?
Le sourire de mon oncle se superpose un fugace instant aux lèvres barbouillées de misère. Sa main fantomatique pressée sur mon épaule je me redresse, chasse une mèche rebelle de mon visage démoniaque et brise à voix haute un interdit de neuf années.
— Ni l’une ni l’autre, Béatrice. Cette fois-ci, je prendrai une blonde aux yeux bleus.
Ses yeux s’écarquillent d’un sincère étonnement avant de m’inviter à rejoindre la chambre numéro deux. Je ricane, dévasté par le fléau de cette maudite destinée.
Deux.
Le chiffre de notre naissance.
Le chiffre de notre mort.
Laisse mon corps parlementer une dernière fois.
Laisse mon esprit brûler dans notre folie.
Et revêts ta couronne pour régner sur mes cendres.
Allongée devant moi, la jeune prostituée fond sa frêle anatomie dans la crasse cotonneuse. Ses longs cheveux blonds, plus proches de la paille que de l’or, s’étalent au-dessus de son visage émacié ; comme un soleil caché par un nuage de pauvreté. D’un sourire se voulant séducteur, elle me fait signe d’approcher. Je hoche fermement la tête, peu enclin à céder à l’appel de cette sirène échouée dans un bordel.
Ses grands yeux bleus, mangés par la malnutrition, tentent de me noyer de désir, mais leurs eaux croupies par le péché me donnent des envies de baptême dans un océan translucide. Un océan dont les vagues de jalousie ne cessent de me rejeter loin de ses abîmes.
— Plonge en elle, min dreng. Ton corps est immondice, le sien est souillure. Vous voilà ainsi fait l’un pour l’autre.
Encouragés par la verve diabolique de mon oncle, mes doigts fébriles défont un à un les boutons de mon pantalon. Mue par une improbable inflexion, ma main traîtresse remonte des enfers pour effleurer le paradis sur mon épaule gauche.
Il n’y aura pas de morsures. Ses lèvres ne boiront pas mon sang, ma langue ne dévorera pas sa chair.
Ce n’était qu’un rêve, un mirage dans mon désert de solitude. Ma réalité n’est qu’un cauchemar aride et je vais mourir assoiffée d’elle. Emilia était mon oasis, là où cette femme n’est qu’une dune de plus à m’ensevelir.
Mon sable à forme humaine retire sa robe miteuse, dévoilant une peau bronzée striée de cicatrices. Mes paupières closes je frissonne, emporté par le doux souvenir d’une peau immaculée. — Je croyais pouvoir prétendre à sa pureté, min farbror.
Il éclate de rire et me griffe férocement la boîte crânienne. — La saleté appelle à la noirceur, les stigmates au stupre. Tu ne mérites rien d’autre, Dorian. Le duc de Develton le savait. Et ton papillon aussi.
Ma réponse siffle en danois sur ma langue mordue par la souffrance.
— Non, vous mentez, murmuré-je. Elle m’a accueilli en elle. Son corps s’est fait sanctuaire de mon crime, son affection l’autel de son sacrifice.
La silhouette spectrale de mon oncle s’assied sur le rebord du lit près d’une spectatrice préoccupée. Une moue malfaisante épanouie sur ses lèvres fines, il désigne d’un doigt moqueur la fleur de macadam flétrie par la déchéance.
— Alors pourquoi t’apprêtes-tu à cueillir cette rose fanée au lieu de ton précieux datura ?
Malgré ma discorde, je demeure interdit, ma décision confortée par son expression condescendante alors qu’il continue son plaidoyer infernal. — Un sacrifice dis-tu ? Allons, Dorian, cela est bon pour les agneaux. Non pour les cobras royaux.
Sa bouche se retrousse sur un sourire carnassier. — Laisse-la bêler à s’en étrangler. Laisse-la saigner pour un autre. Après tout ce que tu as fait pour elle, cette garce te honnit, min dreng .
Sans détourner son regard impie, ses doigts noueux effleurent lascivement l’épaule décharnée de la prostituée — Montre-lui ce que fierté et mépris signifient dans cette famille. Fornique cette putain. Détruis l’autre. Et baigne-toi dans leurs larmes. Là est ton véritable baptême, Dorian.
Garçon piégé dans un corps d’homme par ma démence, j’acquiesce à son autorité et termine de déshabiller ma virilité. Silencieuse, la fille humecte ses lèvres de luxure avant de froncer les sourcils devant mon sexe. — Il y a un problème, milord ? Voulez-vous… Voulez-vous que je vous aide ?
Sans attendre ma réponse, elle glousse et se dandine à quatre pattes jusqu’à moi. Stupéfait, je baisse les yeux sur mon membre aussi inerte que ma lubricité. Mon regard glisse alors sur ses formes, s’attardant sur le moindre bout de chair censé provoquer cette habituelle tension, mais aucun trouble ne vient raidir ma tentation.
Étrange.
Jamais encore il ne m’était arrivé de rester de marbre face à l’argile d’un corps, quel qu’en soit le moule. Soudain, une légère brise frôle ma nuque afin de me chuchoter l’évidence.
— Parce que ce n’est pas elle dont tu as besoin, min storebror . Regarde-la. Observe-la bien. Elle n’est pas Emilia.
Je recule d’un pas, évitant de peu les doigts de la professionnelle et contemple l’inconnue qui me fait face. Par Satan comment ai-je pu seulement espérer qu’elle le soit ?
— Tu peux choisir toutes les blondes aux yeux bleus du monde, poursuit-elle d’une voix affectueuse. Une seule est ton univers, min storebror .
La courtisane pince ses lèvres de dépit face à mon refus puis s’allonge finalement sur le dos, ses cuisses écartées, prêtes à m’accueillir en elle.
Placé à sa droite, mon oncle s’impatiente. Ses traits d’outre-tombe se troublent un instant pour ne plus laisser qu’un masque d’opéra dantesque.
— Fais-le, min dreng , rugit-il. MAINTENANT !
Dans mon dos, le sourire d’Élise réchauffe ma révolte glacée par son fiel. Indifférent à mes démons, le succube blond entreprend de se donner lui-même du plaisir. Néanmoins, le mien semble être interné à Soulridge, dans une cage dont seule Emilia détient la clé.
Mon regard insensible observe ses doigts aller et venir sur sa toison terne, sa bouche parodier cet orgasme que je ne compte point lui offrir. Pendant un bref et suprême fantasme, le beau visage frustré d’Emilia me sourit, me suppliant de mettre un terme à notre torture.
Délivré enfin de ma torpeur, je secoue la tête, désireux de ne plus jamais me laisser emporter par ces frivoles chimères.
Au cours de ces dernières années, combien de corps ai-je forniqué en ne rêvant que du sien ? Combien d’iris ou de chevelure ai-je coloriés d’un sombre désir défendu ? Pourtant, même en choisissant son piteux sosie, je continue de ne vouloir qu’elle. De n’espérer qu’elle. À présent, je ne souhaite être le bourreau et la victime que d’une seule femme.
En venant en ce lieu, je croyais que l’échafaud du sexe me permettrait d’expier ma faute, d’effacer mon crime et, malgré tout, me voilà prêt à vouloir le renouveler d’une caresse. Si la désirer fait de moi un coupable, alors je serai son éternel accusé. Emilia peut bien me détester ou me maudire, je ne cesserai jamais de me damner pour son regard.
Ses larmes me condamnent, ses rires me libèrent et son existence offre à mon âme la perpétuité. Il me reste si peu de jours à vivre, pourtant, je sais que je nous tuerais si je pénétrais cette femme.
Et je préfère de loin assassiner Emilia de baisers.
Ma décision devenue irrévocable, je relève le bas de mon pantalon et referme les boutons de deux mains impatientes de se poser sur leur obsession. Intriguée, la jeune femme se redresse haussant un sourcil perplexe.
— Est-ce que… Ai-je fait quelque chose de mal, milord ?
Je soupire pendant que mes doigts lacèrent mon crâne martelé par une voix furieuse puis sors deux livres de ma poche. La catin écarquille les yeux d’émerveillement. C’est plus que le tarif annoncé, moins que celui de ma fierté.
— Cela ira, annoncé-je sèchement en jetant les billets sur le lit. Tu peux disposer, je n’ai plus besoin de toi.
Jamais, serait un terme plus exact. Ravie par cette passe improbable, elle se rhabille avec précipitation, enfourne les deux livres dans son décolleté et me remercie d’une pitoyable courbette avant de disparaître de la chambre.
Désormais seul avec mon oncle, je m’apprête à subir sa colère profane quand une vive douleur me plie soudain en deux. Le souffle coupé, je m’appuie sur le matelas une main posée sur cette cage thoracique prête à répandre ce cœur fraîchement ressuscité à mes pieds.
Qu’est-ce que…
— DORIAN ! hurle Élise. Tu dois aller l’aider ! MAINTENANT !
Emilia ! Il lui est arrivé quelque chose. Je dois… Un gémissement s’échappe de ma gorge nouée d’angoisse alors que ma peau s’embrase d’une atroce souffrance.
Haletant, je relève la tête et croise le sourire perfide de mon oncle. Tout à coup, ma hargne l’emporte sur la douleur lorsque je comprends la signification de ses ordres meurtriers. Profitant de mon épuisement, la créature se délivre, vociférant une sourde menace au traître. — « Laisse-la bêler à s’en étrangler. Laisse-la saigner pour un autre. » Qu’avez-vous fait, min farbor ? Je vous préviens, si vous lui avez du mal, je ferai exploser ma cervelle en même temps que la vôtre.
Il ricane et penche sa tête de côté d’un air innocent. — Moi, min dreng ? Oh, mais moi je n’ai rien fait. Après tout, c’est toi qui l'as laissée toute seule là-bas. Sans défense. Pauvre, pauvre petit agneau.
La panique submerge mes poumons d’une poisseuse prémonition, bien plus destructrice que lors de l’attaque des Standford. Bien plus violente que notre première rencontre. Mes jambes figées au sol, je déglutis, rappelant la bête afin de laisser l’homme supplier. — Je vous en prie, pas ça… Tout, mais pas ça !
Une insupportable satisfaction macule ses iris alors qu’il émet un rictus aliéné.
— Ne voulais-tu point son sacrifice, mon éternel apprenti ?
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