Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)

Chapitre 2

Tartelette.

Emilia

 

Hall d ’ entree, Manoir Soulridge

Holland Park, Londres

24 Septembre 1888

Avec prudence, j’entrouvre la porte d’entrée du manoir et la pousse aussi délicatement que me le permet ma discrétion enivrée. Mes pieds gélatine trébuchent sur le seuil, provoquant aussitôt le grincement sonore de ses gonds.

— Chuuuuut ! pouffé-je. Vous risquez de réveiller le Diable. — Il est trop tard pour cela, Emilia.

Mon corps marmelade sursaute vivement au son de cette voix sépulcrale. Je lève mes yeux berlingots vers l’entremet aux bras croisés qui m’attend au bas de l’escalier. Son teint est sucre glace, ses lèvres confiture de fraise, mais ses yeux sont aussi noirs que le charbon. Peu importe ce singulier mélange, je veux tout de même le goûter. Peut-être sa saveur sera-

t-elle meilleure que ce red velvet [6] barbouillant encore mes lèvres.

J’éclate de rire et pose mes doigts sur ma bouche imprégnée d’envie. Pourquoi ma langue salive-t-elle à ce point devant cette

sucrerie amère ? Face à ce drommekage [7] , je fonds de gourmandise. Une part, j’en veux juste une part ! Et un verre de gin, cela va sans dire. Ou deux. Trois, quatre, cinq… Non, juste une part.

Soudain, mon univers miellé vacille à la lumière des candélabres. Bon sang, ne pourrait-il pas cesser de tourner pour me laisser le déguster ? Et puis, comment suis-je censée savoir quel morceau de lui dévorer si je vois double ? Tant pis, je mangerai les deux et peu importe si je le vomis

sur son tapis Napoléon III. Ah, non, c’est vrai, il l’a fait cuire dans le four [8] . Le président est mort, vive le roi des enfers !

— Pourquoi ris-tu ainsi, min sommerfugl [9] ?

Je renverse la tête en arrière, prise d’un délicieux fou rire. Je crois

que j’ai faim. Ou je pense, je ne sais plus. Cogito ergo sum [10] , alors je n’existe pas. Cela ne fait rien, tant que je peux me régaler de cette sublime pâtisserie danoise.

Hilare, je m’étrangle, prête à mourir d’apoplexie lorsque mon oxygène s’approche de moi.

— Accueillie par Lucifer en personne, gloussé-je. Quel honneur ! Remarquez, l’absence de portier aurait dû signaler votre horrible présence. Votre cerbère serait-il déjà parti dans son panier ? — Il est deux heures du matin, Emilia, répond sèchement ma confiserie. Tu devrais déjà y être toi aussi.

Je hausse un sourcil stupéfait.

— Dans sa niche ?

— DANS LA MIENNE !

Je recule et me réfugie dos au mur, étourdie par cette erreur fâcheuse de commande. Fichtre ! Par tous les verres d’alcool engloutis, pourquoi diable mon dessert aboie-t-il ? Ou plutôt non, il siffle comme un… serpent. Comme ce maudit cobra royal que je pensais avoir noyé dans l’eau-de-vie.

Je gonfle mes joues de dépit et soupire bruyamment. — Vous oubliez que vous m’en avez chassé, ma tartelette. Vous ne souhaitez plus que je vous croque, alors je me suis laissée mordre par un autre.

Espiègle, je rejette en arrière mes cheveux détachés afin de lui montrer la myrtille semée sur ma gorge. « Suçon » m’a contredit Tobias. Moi, je préfère « persécution ». Cela rime beaucoup mieux avec ce visage tordu de douleur qui semble approuver mon choix.

Les épaules de mon flanc coco tressautent de colère en cheminant vers moi. Ses iris se font chair à saucisse américaine en contemplant mes lèvres et mon cou. Je préfère le sucré, mais le salé n’est pas si mal. Surtout s’il me choisit comme son plat de résistance.

Tout à coup, des doigts fermes viennent décoller ma nuque du mur et me rapprochent de lui. Je m’oblige à mordre mes joues pour ne pas fondre sur sa bouche aussi tentante qu’un caramel après une visite chez le dentiste.

— Que t’a-t-il fait ? jappe-t-il.

Je hausse les épaules.

— Rien que je ne le lui ai demandé.

Son étreinte devenue possessive m’arrache un cri de douleur. Pourtant, malgré son agressivité, j’ai toujours une furieuse envie de sucer ses lèvres. Il faudrait que je pense à soigner mon addiction aux bonbons acidulés.

— RÉPONDS-MOI !

— Non, ma meringue, m’esclaffé-je. Votre ordre ne le mérite pas.

Notre proximité m’empêche de voir ses yeux. Mais je sens son pouce caresser le maquillage rouge, saccagé par Tobias. — Je sais, Emilia. Dans ce cas, je te supplie : réponds-moi.

Il pose avec douceur son front contre le mien. Son haleine sent le whisky et le chocolat. Il a bu lui aussi, sauf qu'il ne nous a pas engloutis. Je soupire de convoitise en humant son parfum d’interdits. Pourquoi donc les délices de ce serpent me sont-ils tous défendus ? Je ne suis pas Ève, je suis Emilia. Je devrais pouvoir mordre dans sa pomme et m’empoisonner comme bon me semble. Si seulement il me l’offrait…

Mon reptile à la framboise enfouit son nez dans mon cou, me respirant à en faire rôtir ses poumons. Sa langue lèche le bleuet de Tobias, le grignote pour y laisser son fruit rouge passion et ma peau devient crème brûlée. La détresse de cette morsure poignarde tout à coup mon cœur imbibé d’absinthe pour le rendre à nouveau ivre de ses baisers.

Non , souffle les brumes de mon ébriété, ne replonge pas ! Sa cruauté te veut lucide afin de pouvoir te blesser sans anesthésie.

Tu as raison, ma fée verte, je préfère encore m’endormir dans ton paradis alcoolisé que de me réveiller dans notre enfer sobre.

Mes mains libèrent alors mon cou des siennes, se caramélisant au passage sur sa peau enflammée de déception.

— Bien que cela ne vous regarde en rien, mon scone, je vais vous répondre par politesse. Et aussi pour vous faire mal, je dois l’avouer. Hum, que m’a-t-il fait déjà ?

Je tapote ma lèvre inférieure de mon index et croise le regard enragé du serpent.

— Emilia ! s’énerve-t-il.

J’applaudis ma riposte acérée.

— Ah ! cela me revient ! Il m’a embrassée…

Mon doigt montre les victimes de Tobias à mesure que je les appelle sur l’échafaud de sa rogne.

— Sur ma joue. Dans le cou. Sur ma poitrine. Sur ma bouche. Encore et enc…

— CELA SUFFIT !

Son poing frappe la tapisserie près de mon visage moqueur. — Oh, au contraire, mon chou à la crème, minaudé-je. Cela ne fait que commencer. Et vous savez quoi ?

J’esquisse un sourire pervers à son encontre.

— Mon corps a adoré.

Mon âme sœur épluche la mienne en quête d’artifice. Je m’oblige alors à me redresser pour l’affronter, mais ma fierté titube sur ces deux cuillères à absinthe qui me servent désormais de jambes.

Mes yeux émeraude se perdent dans les reflets ambrés de sa

tourmente. De quoi que soient faits nos alcools, ils sont semblables [11] . Leur présence dans nos vies ne sert qu’à tromper notre dépendance, mais aucun spiritueux au monde ne pourrait étancher notre soif de l’autre.

Je voulais l’oublier. Je voulais décocher cette flèche dans ma poitrine, quitte à embrocher mon cœur sur la bouche de Tobias. Cependant, sa simple présence suffit à rendre mon esprit captif de ce fichu Cupidon.

« Mon unique amour a jailli de mon unique haine [12] . » Et les voilà tous deux prêts à se répandre à nouveau sur leur victime. Peu à peu, les vagues grisées se retirent pour ne laisser qu’une plage assombrie par mes représailles.

Crois mon mensonge, maudit reptile. Avale-le et étouffe-toi dans tes regrets. Qu’ils soient aussi immangeables que les miens. — Je ne te crois pas, Emilia, répond-il froidement en passant sa main égratignée dans ses cheveux trempés. Tu adores trop mes baisers pour aimer les siens.

Je crache mon mépris sur sa suffisance.

— « Quand vous adorez une fleur, vous l’arrachez. Quand vous l’aimez, vous l’arrosez tous les jours. » Cela aussi vient de Bouddha, milord. Vous devriez le faire tatouer à côté de votre satané serpent !

Il ricane férocement. 

— Milord ? Ainsi donc, je ne suis plus ta tartelette ? — Je viens de l’écraser.

Le dragon penche la tête de côté, la luxure imprégnée sur ses iris incandescents.

— Souhaites-tu que je te console de sa perte ? Je me souviens qu’enfant, tu pleurais quand ta nourriture tombait par terre.

— Aujourd’hui, je ris de la faire agoniser, cinglé-je.

D’un grondement apocalyptique, il glisse sa main plaquée au mur près de mon épaule et se penche vers moi :

— Que veux-tu, min sommerfugl ?

Je proclame mon vœu au mauvais génie d’une voix éraillée par ma peine.

— Je veux votre haine, milord. Je la veux jusqu’à ce qu’elle nous détruise. Je veux la sentir broyer mes os, gangréner votre chair et moisir nos âmes. Je veux que notre lien pourrisse six pieds sous terre avec nos cadavres !

Brusquement, ce que je cherchais ardemment se fige dans ses yeux océan avant de m’échapper dans un murmure. — Déteste-moi, blesse-moi, fais-moi endurer ta douleur, mais ne nous enterre pas ensemble. Jamais. Toi seule mérites de vivre.

La cuirasse de mon cœur se fissure, mon ironie la répare aussitôt. — Et vous, que voulez-vous, milord ?

Un éclair de folie embrase ses ténèbres.

— Je veux découvrir comment te haïr. Apprends-moi, Emilia, enseigne-moi afin que je puisse être le seul à rejoindre notre tombe.

Ma respiration se meurt, ma raison décède et mes doigts succombent à l’envie de tenir un verre. Que donnerais-je pour que la fée verte me bénisse encore de son insensibilité.

— J’en suis incapable, soufflé-je.

— Pourquoi cela ?

Je déglutis mes larmes et rends gorge à ma rancune. — Parce que pour vous apprendre à me haïr, il faudrait que vous sachiez m’aimer. Mais votre cœur ne crie pour personne, milord.

Ses doigts quittent le papier peint pour venir tapisser mes joues de désir.

— Non, tu as raison, Emilia, chuchote-t-il à mon oreille. Il hurle seulement pour toi.

Je ferme les yeux, prise dans un tourbillon de sensations plus grisantes que tout l’alcool du monde. Sa main habile descend sur ma poitrine, plonge dans mon décolleté pour venir enlacer mon sein gauche. — Emilia, implore-t-il en embrassant mon cou. Laisse-moi te le faire entendre. Laisse-moi…

Je gémis ma servitude quand le baiser du bourreau ravive soudain ma torture. Avec toute la force de ma faiblesse, je le repousse alors brutalement, hurlant dans le but d'exorciser ce démon de mon corps : — Ne me touchez pas ! Je vous l’interdis !

La stupeur macule ses traits avant de redevenir masque de froideur. — Tu semblais pourtant apprécier que je le fasse. — C’était avant que le diable ne me fasse échoir de mon nuage alcoolisé. Je vous l’ai dit, milord, mon corps préfère Toby.

À ce surnom craché, la bête rugit et bondit sur moi, ses yeux aliénés plantés dans les miens alors que ses griffes enserrent ma taille. — Ne me touchez pas ! crié-je en frappant avec rage sa poitrine. — Je te toucherai comme bon me semblera ! Sais-tu pourquoi, Emilia ? Parce que tu m’appartiens ! Que cela soit ton âme souillée par tes beuveries pitoyables ou ton corps sali par un autre, tu es à moi ! À moi ! — Si cela avait vraiment été le cas, milord, sifflé-je, vous ne l’auriez pas laissé m’emmener avec lui. Vous ne l’auriez jamais laissé me toucher. Je ne suis pas à vous ! Je ne vous appartiens pas ! Pas si vous n’êtes pas à moi ! 

Sa bouche révèle ses crocs tandis qu’il me soulève contre le mur. Mes bras tentent de le repousser, mais les mains du serpent se font constrictives autour de ma taille.

— NON ! NE ME TOUCHEZ PAS ! REPOSEZ-MOI !

D’un mouvement leste, il me fait basculer en avant sur ses épaules. Mes poings déchaînent leurs courroux sur son dos alors que ma tête à l’envers le supplie de me reposer.

— Je refuse que ma peau soit à nouveau brûlée par vos caresses, milord.

— Perfekt [13] , répond-il en se dirigeant vers l’escalier. Dans ce cas, laisse-moi la refroidir pour toi.

La montée des premières marches me fait glisser légèrement. Cette brève échappée ravive mon espoir, mais d’une odieuse secousse, il replace mon corps devenu vulgaire sac de pommes de terre.

Sa main lubrique se pose sur mon fessier, ranimant ma hargne. — Lâchez-moi, milord ! Lâchez-moi !

— Uniquement si tu m’appelles par mon nom.

Je gifle ses fesses, il éclate de rire.

— Oh oui, encore je te prie.

— Allez au Diable, démon !

— Quel dommage, Emilia, la première lettre était pourtant la bonne. Toutefois, ma bonté te permet un autre essai.

— Je vous déteste ! Je vous hais !

— Ce couplet commence vraiment à me lasser, min sommerfugl , soupire-t-il. N’en as-tu pas un autre ?

— Je vous… Je vous exècre !

— Hum, non, tu as raison. Cela est beaucoup moins mélodieux à mes oreilles de musicien.

Les cahots volontaires de mon transport éveillent tout à coup ma nausée. Je plaque une main contre ma bouche, rabrouée sur-le-champ par Dorian.

— Je te préviens, Emilia, gronde-t-il. Tu n’as pas intérêt à vomir sur ma chemise. 

— Alors, cessez de tressauter ainsi !

— Non, me défit-il. Si je ne peux rosir ton visage de plaisir, alors je le rendrai verdâtre de dégoût. N’est-ce donc point ce que tu ressens à mon égard ?

— DÉMON !

Accompagnés par ses rires fourbes, nous pénétrons enfin dans mes appartements. Je lève la tête et croise le regard désolé de ma femme de chambre qui s’écarte avec diligence de la porte de mon cabinet de toilette. — Le bain est-il prêt, Sarah ? demande Satan. — Oui, milord.

— À la bonne température ?

— Suivant vos instructions, milord : « aussi gelée que sa rage embrasée ». — Quel poète je fais ! Ne trouves-tu donc pas, Emilia ?

Je hurle ma réponse ordurière.

— Je savais que tu apprécierais. Godt , à présent, min lille havfrue [14] , il est temps de mouiller tes ardeurs alcoolisées.

Soudain, je bascule dans l’eau de la baignoire. Je tente de me relever, mais les mains de Dorian me maintiennent fermement sur la porcelaine. Furibonde, je pousse un hurlement immédiatement gelé par le cimetière d’icebergs miniatures. Mes dents claquent violemment entre elles tandis que j’enlace mes jambes pour me réchauffer. — Des… des glaçons, milord ? grelotté-je. Vous êtes vraiment le Diable. — Comment se porte ta peau ? s’enquiert ce dernier d’un ton amusé. Refuse-t-elle toujours de se réchauffer dans mes bras ?

Je le fustige d’un regard mauvais.

— Mieux vaut cette banquise que votre lave, milord. 

Ses prunelles concupiscentes parcourent mes formes mouillées. Il incline la tête, s’attarde sur ma poitrine avant de lécher ses lèvres avides. — C’est fort regrettable, elle qui mourrait de se répandre en toi.

J’ouvre la bouche pour l’insulter, sauf que le froid paralyse ma langue acérée. Enchanté par ma baignade silencieuse, Dorian s’agenouille à mes côtés. Ses doigts graciles replacent une mèche de mes cheveux trempés puis effleurent ma joue. Son autre bras accoudé à la baignoire, je discerne des tâches écarlates éparpillées sur sa manche gauche. Son sang, deviné-je instinctivement. Il a fait couler son propre sang.

Étouffée par l’angoisse, je m’apprête à lui crier que je suis la seule à pouvoir le mutiler lorsque le droit se met à léser ma peau de caresses, noyant mon sermon possessif dans une messe charnelle. Sa chaleur se répand délicieusement dans tout mon être, enfièvre mon corps alangui de son étreinte.

Je ferme les paupières, savourant ma crémation alors que sa voix se fait incendiaire.

— Puisque tu n’es point capable d’agir en adulte, min sommerfugl , je vais le faire pour nous deux. Ainsi donc, tu resteras enfermée dans ta chambre jusqu’au mariage de ton amie. Et comme ma beauté a le don de te faire perdre l’appétit, tu prendras tous tes repas dans la cuisine avec Trudy. Mais je te préviens, Emilia…

Il dévie brusquement mon menton vers ses yeux flamboyants de colère et de désir mêlés.

— Si je détecte une seule goutte d’alcool dans tes veines, je les purgerai moi-même de ma lame. Ai-je été assez clair ?

Ma bravade se fait mutique.

— AI-JE ÉTÉ ASSEZ CLAIR ?

— Oui, marmonné-je.

— Oui qui ? ronronne-t-il.

J’arque un sourcil séditieux.

— Oui. Milord.

Son sourire disparaît dans un grognement frustré. Un dernier arrêt obscène sur mes lèvres puis il se lève et me tourne le dos, aboyant ses ordres à mon amie apeurée.

— Occupe-toi d’elle, Sarah ! Et ne laisse pas le moindre symbole américain demeurer sur sa peau ou je l’écorche.

Tandis que la porte de ma chambre claque avec fracas sur sa silhouette emportée, je vomis dans l’eau mon indigestion danoise. Les glaçons fondent progressivement dans mes larmes amères. Je me sens vide, épuisée, détruite. Pourtant, je serais prête à me rendre une nouvelle fois malade d’amour si cela pouvait me faire reprendre une bouchée de Dorian.

Je plonge ma tête entre mes mains, mon corps secoué d’une tristesse inconsolable. Peu à peu, la fée verte me quitte et dans cette baignoire glacée par un chagrin éternel, la sirène maudite pleure son amour perdu jusqu’à l’aube.

 

OceanofPDF.com