Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)

Chapitre 14

Comme un enfer sans son paradis.

Emilia

Residence des Standford

Nothing Hill, Londres

29 Septembre 1888

Je sombre.

Peu à peu, mon être s’enfonce dans ce néant aveugle appelé univers. L’obscurité me sacrifie, me recrache pour mieux consacrer ma détresse. Et de ce culte sans fin, je deviens la prêtresse. Le temps se meurt et n’a plus de prise sur moi. L’infini devient ma demeure, abritant mes siècles derrière ses secondes perpétuelles. Dans ce tableau abstrait de mon malheur, je la cherche, muse clandestine invoquée par mon esprit délabré. Cependant, aucun chemin de sang ni route dévastée ne daigne me conduire à elle.

Lucretia, j’ai perdu Lucretia.

Aussitôt cette apocalypse clamée, mon monde se refond pour se faire genèse éplorée et ma révolution infernale recommence. Mon corps tombe et coule dans cette épaisse marée de souffrance. J’ouvre la bouche et tente de crier, mais elle remplit mes poumons, les sature d’effroi, les broie sous ses tonnes de liquide chagriné. Je suffoque et me noie dans ma propre enveloppe. Trop contrariée pour me révoquer. Trop indifférente pour me sauver. Ma pénitence ne fait que commencer, et elle n’est que chaos et regrets. Si Jack ne m’a pas exterminée, ce songe irréel se charge de m’achever.

J’aurais dû la sauver, hurler quand elle ne pouvait le faire. À la place, c’est elle que ma faiblesse a conduite au cimetière. Son cadavre m’habite et me poursuit dans la nuit. Je l’entends claquer des dents, je le sens griffer ma peau. Je ferme ainsi les yeux et me laisse déchiqueter, lambeaux après miettes de lâcheté.

Toc, toc, qui suis-je ? Peu importe quand la solitude fait de moi son éternel repas.

Soudain, une flamme vacille dans ma tourmente dînatoire. Elle m’appelle, me console, me somme de revenir jusqu’à elle. Sa chaleur dégèle ma peau, défige le cours du temps. Le noir autour de moi se retire, s’élève en parant ses sombres nuages de braises écarlates. Mon ciel est feu, mon âme brûlure, tandis qu’apparaît les contours sacrés de mon crépuscule.

Agenouillé loin devant moi, il me tend la main, invoquant notre lien pour me ranimer dans ses bras. Mon visage est neige fondue, mes membres congères, pourtant je frisonne un sourire glacé.

Parce qu’il est là. Parce qu’il est mon tout.

Je cours alors à perdre haleine jusqu’à lui afin de retrouver mon souffle, exhalant son incantation maléfique : 

— Dorian.

Ses yeux azurés colorent mes ténèbres d’espoir. — Emilia, soupire-t-il. Enfin, tu m’es revenu.

Nos regards aimantés se professent silencieusement leurs retrouvailles pendant que nos poumons mourants partagent la même inspiration libératrice.

— Où étais-tu, min sommerfugl ?

— Dans un monde sans toi.

Il penche la tête de côté.

— Était-ce réjouissant ?

— Comme un Paradis sans son enfer, Dorian.

Ses doigts ravis recueillent les perles de mon chagrin pour les porter à ses lèvres affamées.

— Où étiez-vous, milord ?

Une singulière tristesse ondule à la surface de ses iris. — Dans un gouffre sans toi.

— Était-ce plaisant ?

Ses prunelles avides se posent sur ma bouche pincée d’appréhension.

— Comme un enfer sans son Paradis, Emilia.

Un toussotement à ma droite me fait sursauter. Je lève les yeux vers Tobias dont le visage ravagé d’inquiétude ne m’apporte aucun réconfort. Près de lui, l’inspecteur Graham m’observe, comme s’il hésitait à me passer les menottes ou à m’exécuter de sa jalousie.

Est-ce là vraiment l’endroit pour nous quereller quand mon amie n’est plus ?

— Lucretia, gémis-je. Dorian, elle a été…

Son pouce effleurant mes lèvres invoque mon silence. — Je sais, répond-il sobrement. Ses parents également, mais ce n’est guère le moment pour nous en préoccuper. 

— Je ne suis pas d’accord, lui fait remarquer Graham. Dorian, elle est seule témoin du meurtre de lady Standford. Il va me falloir sa déposition le plus vite po…

— Elle te la donnera quand je le jugerai utile ! rugit le comte. Pas avant et certainement pas dans cet état !

Confus, le policier baisse la tête au moment où une domestique amène à Dorian une simple robe en coton immaculé. Prenant conscience du tissu poisseux épousant mes formes, je hoquète une complainte effrayée alors que le sang de mon amie me revêt de sa sordide toilette vermeille.

Après m’avoir rassurée d’une caresse, le serpent siffle un dernier avertissement à l’encontre de son ex-amant et s’empare du change d’une main implacable. Son ton cinglant se charge d’un ordre à faire courber l’échine du diable.

— Sortez à présent. Tous. Dehors.

Furieux, Tobias se balance d’un pied sur l’autre et contre-attaque avec bravoure inutile.

— Il n’est pas question de vous laisser seul avec ma fiancée ! C’est à moi de m’occuper d’elle désormais ! Sûrement pas à vous, milord ! Je vous interdis de la voir dénudée !

De nos doigts enlacés, je deviens paratonnerre de sa foudre orgueilleuse. Apaisé par mon étreinte, le nuage orageux de Dorian se dissipe pour se faire menace voilée. Son regard affectueux me désarme avant de mettre en joue sa proie américaine.

Il ne se relève guère, pourtant sa stature et son charisme écrasent mon fiancé d’un sarcasme imposant.

— Vous comptez l’emmener avec vous en Amérique, mais vous êtes incapable de vous occuper d’elle en ce lieu. Sachez qu’en Angleterre, on ne laisse point une dame baigner dans le sang d’une autre, Myers. Alors je le répète une dernière fois à votre déplorable intelligence : sortez. Maintenant.

Tobias s’apprête à le contrer lorsque l’inspecteur l’arrête d’une main posée sur son épaule.

— Laissez tomber, mon brave, il ne sert à rien de parlementer avec lui dans cet état. Venez avec moi en attendant. J’aurai des questions à vous poser.

Les émeraudes de l’Américain percutent mes saphirs de déception. D’un pas effronté, il s’avance vers moi, dépose un baiser brûlant sur mon front couvert de sueur puis recule sous le grognement excédé de Dorian. Je rassure mon fiancé d’un sourire suintant l’illusion amoureuse avant que sa silhouette virile ne disparaisse à son tour de la pièce.

À présent seuls, mon tuteur m’aide à me relever avec douceur et fermeté. Ses mains habiles d’habilleur me rattrapent, empêchent la poupée de chiffon ensanglanté de se découdre. Avec précaution, il retire l’étoffe écarlate, me berçant de paroles encourageantes ; miel sur mes blessures salées de larmes. Perdue, je me laisse faire, incapable de résister à l’appel de ma moitié dont la voix apaisante ne retient ma raison qu’à un fil de plénitude.

La morsure du froid réveille ma honte lorsque je me rends compte de ma nudité, bien trop vulnérable sous son œil aguerri de prédateur.

Gênée, je cache ma poitrine de mes bras alors qu’il tente de me passer ma nouvelle mise.

— Emilia, gronde-t-il sévèrement. Comment veux-tu que je te vêtisse si tu ne me laisses point te déshabiller du regard.

— Je suis nue, Dorian, c’est inconvenant. Je… je vais le faire.

Je lève faiblement ma main, il esquisse un sourire taquin. — Je t’ai déjà vue en tenue d’Ève, il me semble.

Je grimace à l’évocation de ce souvenir tenace. — Il faisait trop sombre pour me croquer du regard, serpent.

Ses éclats de rire sont mille aiguilles plantées dans ma sphère d’épouvante.

— Je n’ai guère eu besoin de mes yeux pour me délecter de tes formes. Cependant, en ce moment précis, ce n’est point la femme qui me préoccupe, mais mon précieux papillon. Laisse-moi faire, min sommerfugl , je te promets de ne point m’attarder à te contempler.

Convaincue par la foi chaste de son regard sage, je soupire et lève les bras, lui laissant dorénavant le loisir de me passer la robe. Mais au moment où le tissu éblouit ma vision d’un tourbillon cotonneux, sa réplique lubrique rougit mes joues d’un désir incongru. — Pas plus que ma perversité ne le juge nécessaire, bien entendu.

Je grommelle ma réponse outrée lorsque ses traits diaboliques m’accueillent au bout de ce paradis blanc. D’un geste gracieux, il ferme les boutons retenant ma poitrine puis s’écarte pour ôter son par-dessus et le poser sur mes épaules tremblantes. Pendant qu’il relève le col de son manteau devenu mien, ma passion se fond dans son odeur familière, s’imprégnant de son essence à en immoler mes poumons.

Instinctivement, mon corps se blottit contre sa partie manquante, humant le parfum doucereux de notre liaison meurtrière. — Vous sentez le sang, Dorian, chuchoté-je, assoiffée.

Sa main se fige un instant, délaisse sa marche vestimentaire pour courir sur ma peau dénudée.

— Est-ce que cette odeur te déplaît ? me demande-t-il d’une voix rauque.

Mes yeux possessifs glissent sur ses cuticules maculées de sang séché. L’idée qu’il ait pu prendre du plaisir en solitaire me révolte, mais son insatisfaction ressentie à travers notre union rassure mon élan égoïste. A-t-il tué pour tenter de m’oublier ? C’est injuste. Moi je pourrais détruire le monde sans jamais pouvoir l’enterrer.

— Non, déglutis-je péniblement. Sur un autre, elle me serait étrangère, sur vous elle est mon foyer.

Ses iris incandescents affichent notre sombre délivrance. — Tu m’as manqué, Emilia, confesse-t-il tout bas.

Des réminiscences de colère flamboient sur mes cordes vocales. — Il est donc fort aisé que l’inspecteur vous ait fait venir, milord.

Il fronce les sourcils, soucieux, et me répond d’un grondement rocailleux.

— Je ne sais de quoi tu parles, min sommerfugl . Mais si tu juges devoir te faire bourreau, attends au moins d’être au manoir pour me condamner.

Le doute s’insinue en moi, balayé aussitôt par les brumes de ma perte. Je jette un œil éploré sur le salon de mon amie et lui réponds avec amertume.

— Si je rentre avec vous, cela ne sera qu’éphémère. Et vous le savez.

De son index replié, il ramène doucement mon visage vers lui, son désir m’inoculant enfin ce poison dont mes veines échouaient à se sevrer. — Dans ce cas, abandonne la fragilité au futur pour me faire ton invincible présent.

Mon cœur s’égaye un instant de retourner chez lui avant de s’envelopper d’une parure de deuil. Oui, je n’ai plus personne. Personne à part lui, et même de cela je ne puis en être assurée dans cet avenir qui ne cesse de vouloir tout emporter sur son passage. Un jour, lui aussi s’en ira loin de moi. Néanmoins, ce jour-là, je peux encore le compter de nos doigts liés.

Alors je plonge mon regard dans ce sursis accordé, prends sa main et le laisse me conduire jusqu’à la porte d’entrée.

Dans le corridor, Tobias vient à ma rencontre, son élan charitable immédiatement interrompu par la langue bifide de mon protecteur. — Je la ramène à la maison, Myers. Là où est sa place. Et si vous essayez de m’en empêcher, c’est votre dépouille que le fossoyeur viendra quérir.

L’Américain se frotte la nuque et m’offre un sourire contrit. — Non, bien au contraire, milord. Cela me fait mal de l’avouer, mais je pense que vous avez raison de le faire. Je ne peux pas l’emmener sous mon toit hors mariage et personne d’autre ne pourrait l’accueillir.

Il s’incline et me salue d’un baisemain appuyé. — Emilia, je vous rendrai visite dès que possible. Prenez soin de ma fiancée, je vous en prie.

Le démon ricane l’évidence.

— Je n’ai guère besoin que l’on me dicte ce qui est gravé dans mon sang, Myers.

Les traits de ce dernier se figent d’une incommensurable rivalité avant de s’écarter pour nous laisser passer. Mon mutisme incapable de le conforter dans son ordination de futur époux, je me tourne vers mon tuteur dont le regard diabolique exorcise désormais son ami d’enfance. — Ôte-toi de notre chemin, Thomas !

L’inspecteur hoche bravement la tête.

— Il me faut sa déposition, Dorian. Je ne…

Les doigts de mon âme sœur se crispent sur les miens tandis que son visage s’approche à quelques centimètres de notre obstacle.

— Elle te la donnera lorsqu’elle se sentira prête. Les morts resteront morts, mais Emilia est bien vivante et j’entends à ce qu’elle le reste. Suis-je assez clair ?

— Dorian, sois raisonnable, mon ami…

— SUIS-JE ASSEZ CLAIR ?

Le policier recule, inspecte les environs afin de ne point subir témoin de cet affront, et nous laisse enfin accès à la sortie. Le majordome, tout aussi apeuré par le courroux du Diable, ouvre avec précipitation la porte et s’écarte d’un pas leste. 

— Fais-moi signe lorsqu’elle se sentira prête, conclut fébrilement Graham. — Cela sera à elle seule de le faire, feule Dorian.

Puis son ton s’adoucit pour me parler en danois.

— Emilia, er du klartil at gå [26] ?

Je me tourne et jette un dernier regard affligé sur la maison hantée du spectre de Lucretia. Dans quelques jours, je devais dire au revoir à l’ardeur de mon amie, me voilà pourtant à prononcer mes adieux à la froideur de la pierre.

Ravalant ma tristesse, je chasse de justesse un sanglot pour répondre à ma demeure de chair.

— Ja [27] , Dorian. Jeg er [28] .

 

Arrivés au manoir, après un retour ponctué de silence et de soupirs entremêlés au gré de nos frôlements insensés, Dorian m’aide à gravir les marches, me conduisant avec une étonnante patience jusqu’à mes appartements.

Après trois coups frappés à la hâte, la porte de ma chambre s’ouvre devant lui sur une Sarah emportée par la joie de nos retrouvailles inespérées. Son timbre trop aigu, je grimace un début de migraine aussitôt perçue par ma moitié.

D’un regard glacial, mon tuteur engloutit les octaves de la femme de chambre et se tourne vers moi, une lueur de contrariété valsant avec ma frustration.

— Je te laisse aux bons soins de Sarah, min sommerfugl . Winston te fera parvenir le reste de tes affaires demain matin. En attendant, essaye de te reposer.

Soudain paniquée par son départ, je me cramponne à ses doigts, les serrant comme si ma vie dépendait de ce contact.

N’est-ce point le cas, Emilia ? N’est-il pas devenu ton existence ? Oui, il l’est. Combien ne sacrifierai-je d’ailleurs la mienne pour une bouchée de lui.

Ma convoitise engendrant sa jumelle insatiable sur ses iris céruléens, ses lèvres s’étirent d’un sourire complice avant de se poser avec déférence sur ma paume quand je les voudrais à me dévorer sans répit. — Lorsque tu te sentiras prête, je serai là, souffle-t-il. Je t’attendrai, Emilia, que cela soit dans tes songes ou ta réalité. Mais pas cette nuit. Ce soir, c’est de Sarah dont tu as besoin.

La suite se consume dans son regard enflammé. — Pas de nous.

Sans un mensonge proféré de plus, mon ombre disparaît dans les abysses du corridor, me laissant murmurer seule ma navrante vérité à son fantôme :

— C’est de toi dont j’ai besoin, Dorian. Toi.

Quelques heures plus tard, grelotant seule sur le givre de mes draps après les bons soins de Sarah, j’effleure cette empreinte sanglante laissée sur mon oreiller, répandant ainsi sa chaleur meurtrière dans ce sang figé par un éternel hiver.

Oui, Dorian.

Toi. 

 

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