Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)

Chapitre 19

Ronge ma peine, détruis mon cœur.

Emilia

Petit salon, Manoir Soulridge

Holland Park, Londres

11 Octobre 1888

— Du raisin d’Amérique, vraiment, Dorian ?

Le comte hausse un sourcil diabolique, buvant avec élégance une gorgée de son thé post-dînatoire préparée par mes soins à sa demande malgré la chaleur anormale de cette journée automnale. — La saveur de tes breuvages empoisonnés me manquait, min sommerfugl . Qui plus est, je le trouve délicieusement approprié à notre échange, n’es-tu point d’accord avec cela ?

Je déglutis, peu amène d’évoquer mon futur départ du manoir. Depuis que nous nous sommes à nouveau retrouvés, les nuits sont devenues le refuge de notre sincérité au détriment des jours qui ne comptent plus nos mensonges hypocrites. À la lueur de la lune, je joue au piano et converse avec lui jusqu’aux premières larmes du soleil, cachant ensuite les miennes entre mes draps glacés de solitude.

Dans cette parenthèse désenchantée, chaque moment volé auprès de Dorian est une goutte subtilisée à l’océan. Cette immense étendue que je fantasme en songe de traverser sans jamais apercevoir l’arrivée. Paniquée, je me débats ainsi dans mon lit et plonge dans ses vagues cotonneuses, désireuse de nager vers mon avenir, mais tout ce que je parviens à faire est d’ouvrir les yeux pour faire naufrage dans ses bras.

Tu ne vois pas l’arrivée parce qu’elle est là devant toi, Emilia. Il est ton début et ta fin. Ton commencement et ta perte. Chaque pas que tu feras te ramènera inlassablement à lui puisque la Terre est ronde et votre relation infinie.

Alors, dans ce cas, peut-être me faudra-t-il attendre la clémence des enfers pour rôtir ce lien dans ses flammes. Cependant, une voix traîtresse me murmure que cela ne ferait qu’attiser le feu de notre désir mutuel.

Sentant le mien rougir honteusement mes joues, je me racle la gorge et souffle sur ma tasse fumante.

— Si vous comptez vomir votre verve tyrannique, en effet, ce choix est tout indiqué.

— Allons, tu sais bien que je préfère la faire mûrir au cours d’une séance de torture.

— À laquelle vous ne m’avez guère convié aujourd’hui, grogné-je.

Ses doigts protecteurs quittent son poison pour venir infecter ma peau.

— La nuit te protège, Emilia, rétorque-t-il d’une voix suave.

Nos mains se cherchent sur la petite table entre nous avant de s’épouser d’un soupir funeste.

— Et le jour vous condamne, Dorian.

Il dépose un baiser sur ma paume et penche son beau visage de côté. Sous ses longs cils délicats, ses yeux brillent d’une lueur de convoitise égarée par sa raison.

— Serais-tu inquiète de voir mon corps d’Apollon se balancer au bout d’une corde ?

Je hausse les épaules, affectant l’indifférence quand mon ventre se tord d’une vile angoisse.

— Je serais surtout fâchée de voir l’esprit de Thanatos s’éteindre d’apoplexie. Quel gâchis, cela serait ! soupiré-je de manière théâtrale.

Il éclate d’un rire enfantin, mais son regard fiévreux n’est que jeux d’adultes.

— Ravie de constater que mon cerveau prévaut à mon enveloppe à tes yeux de femme.

— Uniquement parce qu’il est plus appliqué.

— Tu as raison…

Espiègle, il se penche vers moi et me chuchote d’un timbre suintant la luxure :

— Mon corps est un travailleur bien plus acharné au lit.

Je m’empourpre violemment pendant que sa moquerie torture ma peau de frissons délicieux.

— S’il pouvait l’être au purgatoire, cela nous rendrait bien des services, me renfrogné-je.

Ses traits séducteurs se figent sitôt. Il recule dans son siège, croise ses longues jambes pour pianoter sur son genou d’une main ornée d’une imposante chevalière sans pour autant lâcher la mienne. — Je sais où se trouve Chas Fergusson, déclare-t-il sobrement.

Je tressaille, la brûlure de ma colère l’emportant sur celle de mon désir.

— Et bien, pourquoi n’est-ce point son sang que nous buvons ce soir ? m’indigné-je.

La bête dévoile ses crocs, prête à dépouiller ma chair de ses vêtements.

— Parce qu’il n’y a que le mien qui mérite de barbouiller tes jolies lèvres.

D’instinct, mes yeux se perdent sur son épaule gauche où la morsure de notre étreinte doit probablement avoir rejoint les cicatrices de son passé. Un souvenir, c’est tout ce que je suis désormais.

Comme si elle avait entendu mes lamentations, mon âme sœur caresse ce vestige enveloppé dans la soie violette de sa veste brocardée d’or. Nos pupilles étrécies d’excitation se rencontrent un instant, rejouant cette représentation charnelle avant de rejoindre les coulisses de la bienséance. — Qui plus est, si nous y allions aujourd’hui, il risquerait fort de s’enfuir. Et je n’éprouve guère l’envie de me lancer dans la traque futile d’un homme déjà mort, conclut-il d’une voix rocailleuse.

Je pouffe de rire, choisissant la taquinerie à la franchise. — Cela ne vous ressemble guère. Seriez-vous devenu trop vieux, min

slange [32] ?

Ses iris reptiliens exultent à ce surnom incongru prononcé dans sa langue natale.

— Non, min sommerfugl , plus épicurien. Comme je te l’ai déjà fait remarquer lors de ton enseignement, plus la proie se trouve stressée moins la viande est de qualité. Et mon bistouri ainsi que mon palais comptent bien en savourer sa tendresse.

Je soupire, victime d’une nostalgie précoce.

— Je crains de ne point pouvoir partager votre repas cette fois. Il me reste dix jours, Dorian, et je… Je ne serai plus ici pour vous servir de commis.

Une lueur singulière traverse ses prunelles avant de plisser le recoin de ses yeux d’une effroyable gaieté.

— Je pourrais t’envoyer une pièce de ton choix. Souhaiterais-tu également un rein ?

Une moue contrariée déforme ma bouche à la mention du souvenir emporté par Jack dont Graham n’a toujours point eu de sanglantes nouvelles.

— Le foie est bien plus exquis, le provoqué-je d’une œillade amusée. 

Neuf années auprès de lui me feraient réciter sans douter la moindre de ses préférences alimentaires, qu’elles soient d’origine animale ou humaine. Et le foie est assurément sa partie favorite.

Cela devrait m’écœurer de le savoir féru de chair humaine, pourtant il m’arrive de plus en plus de partager ce vice culinaire. Au grand dam de Trudy, mais au contentement émerveillé de ma moitié. — Que dirais-tu d’un œil, min sommerfugl ? Je sais combien tu les apprécies.

Mon regard noir le fait étouffer de rire dans sa tasse. — Godt, va pour le foie alors. Et tu sais combien cela me demandera un sacrifice, boude-t-il d’un air irrésistible.

— Le mot abnégation a été créé pour vous, milord, ricané-je. — Uniquement si tu es le sujet de la phrase.

Son index dessine langoureusement les cercles de notre enfer sur ma paume.

— À ce propos, ne t’avais-je point averti de ne pas utiliser mon titre en dehors de la chambre ?

Sortie de ma lascive torpeur, je me redresse et récupère ma main désormais privée de son double. Faisant fi de l’éclair fugace de déception déchirant ses iris, je relève le menton et fanfaronne ma provocation. — La seule chambre que je compte visiter sera celle de Tobias, milord.

La rage assombrit ses traits d’éphèbes, déposant sur ses cordes vocales un voile de givre haineux.

— Tobias ? susurre-t-il menaçant. Qu’est-il donc arrivé à ce cher Toby ? Son détestable surnom se serait-il noyé dans son orgueil pitoyable d’Américain ?

— La plante ferait-elle déjà effet sur votre organisme ?

— Oh, non. Crois-moi, si je devais dépecer sa carcasse je ne la vomirais pas.

Ses lèvres pleines s’étirent d’une grimace malsaine. — Je prendrai soin de la digérer afin de faire terminer son existence là où elle le mérite.

Je pousse un hoquet de répulsion pour sa plus grande félicité et me reprends d’une voix indignée.

— Vous avez raison, je vous laisse votre mauvaise foi. Je prendrai le cœur de Fergusson.

— Le seul que tu auras est le mien, Emilia.

Un sursaut d’espoir fait battre celui dans ma poitrine. — Que voulez-vous dire ? soufflé-je.

Il ouvre la bouche, étonné de cette soudaine défaillance, et la dissimule immédiatement derrière un grimage d’amertume. — Qu’il sera l’unique organe noble à être déposé entre tes mains ensanglantées. Vu que tu ne souhaites plus en disséquer d’autres à l’avenir.

Un mauvais pressentiment griffe mon ventre. Il sait, m’alarmé-je. Moi qui croyais pouvoir le lui cacher jusqu’à mon départ, je me suis fourvoyée.

Et alors, Emilia ? Pourquoi cela devrait-il tant nous déranger ? Parce que je ne tiens pas à le décevoir.

En est-il de même pour lui ?

Non, me décevoir est l’un de ses plus abjects talents.

Alors, fais-en le tien.

— Qui vous l’a dit ? demandé-je d’une voix blanche. — La doyenne.

Je pose avec rudesse ma tasse sur la table. 

— Elle n’avait pas le droit de vous en faire part. — C’est son rôle d’enseignante, Emilia.

— Vous n’avez pas le droit de me le reprocher.

Sa porcelaine rejoint la mienne dans un tintement annonciateur d’une nouvelle querelle.

— C’est mon devoir de tuteur. Je le demeure encore que cela te plaise ou non. Et cela jusqu’à la fin de ma vie.

Un silence s’installe entre nous, lacéré par la fureur de sa créature.

— Est-ce ce déchet qui t’a demandé d’annuler ton transfert pour la faculté américaine ?

— Dorian…

— Est-ce lui ?

Je retiens mon souffle un instant avant de lui répondre. — Oui. Il voudrait que je me consacre à la tenue de sa demeure et à notre… future famille.

Je détourne la tête, incapable de soutenir son regard de bête blessée qui me déchire les entrailles. Néanmoins, un animal mutilé reste dangereux, et celui de Dorian est le plus mortel d’entre tous. Car il est aussi mien. — Il est hors de question que tu deviennes l’une de ces vulgaires femmes au foyer, est-ce clair, Emilia ? crache-t-il avec agressivité. — « Vulgaires » ? C’est mon choix, Dorian, et vous n’avez point à vous en mêler. Je suis sous l’autorité de mon fiancé maintenant, et je… — TU N’ES SOUS L’AUTORITÉ DE PERSONNE !

Je suffoque, pourtant je ne sursaute pas, habituée depuis longtemps aux coups de sang d’un être auquel je rêvais de mélanger le mien. — Regarde-moi, Emilia. Regarde-moi ou ce sont tes yeux que je vais déguster !

Je mordille mes lèvres et me tourne de mauvaise grâce vers lui, le souffle immédiatement coupé par l’intensité de son expression possessive.

Dieu que j’aime cet homme, Diable que je le hais. — J’ai élevé une fleur sauvage, pas une plante que l’on met en pot pour la faire mourir dans un coin ! s’emporte-t-il. Tu continueras tes études qu’il le veuille ou non ! Et je t’interdis de soumettre ton esprit ou ton corps à cet homme, tu m’as compris ?

Je me tais, hypnotisée par sa hargne dévorante. — Est-ce que tu m’as compris ?

Son poing s’abat violemment sur la table, faisant tomber une cuillère au sol.

— Svar mig [33] , Emilia ! Nu [34] !

Ma bile se répand dans ma gorge au son de cet ordre vociféré dans ma langue préférée. De quel droit cet homme se permet-il encore de m’imposer sa volonté quand la mienne se brise dans son regard ou se dissout d’une caresse !

Dorian n’est qu’un enfant que mon affection n’a que trop gâté, aveuglée par son aura maléfique et ses paroles acidulées. Ses caprices me privent d’avenir, sa vanité du nôtre.

Qu’attend-il de moi, bon sang ? Que je reste ici à le regarder expirer ? Que j’enlace son squelette jusqu’à faire fusionner nos os ? Non, je ne le pourrai jamais, d’où ce châtiment entaillant sa voix et mes veines. Je refuse d’assister à son suicide, alors il persiste à empêcher le mien. Mourir ne nécessite pas toujours de verser son sang pour gagner sa place en enfer. Dorian le sait pertinemment puisqu’il est l’auteur de notre jeu macabre.

Seulement, cette fois-ci, je suis bien décidée à être celle qui édicte les nouvelles règles. Quitte à signer ma propre perte. — Vous m’avez pourtant bien soumise à votre folie, feulé-je. — Et tu es sur le point de t’en émanciper.

L’intitulé de ma dernière leçon évapore les dernières traces de désir, ne laissant plus qu’une pellicule glacée de rancune emportée. — En traversant un fichu océan ! explosé-je en bondissant de mon siège. Vous ne m’avez en rien libéré, Dorian ! Vous m’avez expulsé de votre vie en détruisant la mienne au passage !

Ma main fébrile tambourine ma poitrine aux pulsations incontrôlables.

— Tobias n’est peut-être pas le meilleur des choix, mais c’est le mien ! LE MIEN ! Le seul que votre démence m’a laissé choisir pour vous oublier. Et vous savez quoi, milord ? Si vous êtes aussi aigri, c’est uniquement parce que vous en êtes jaloux !

Il croise ses mains et incline son exaspérante moquerie libertine de côté. 

— Jaloux ? riposte-t-il d’un rictus ravageur. Ne m’aurais-tu point confondu avec l’un de tes héros romanesques ?

— Oh, non, puisque je fais face au plus grand lâche de mon histoire ! raillé-je méchamment.

Je me penche vers lui et le pointe du doigt, bien décidée à remporter cette guerre des cœurs où seul le mien jonchera le champ de bataille de notre destruction. Déchaîné, mon courroux se déverse sur lui, engloutissant mes remords futurs dans une marée poisseuse de cruauté infâme. — Vous êtes jaloux, Dorian ! Vous l’êtes, parce que lorsque je crierai mon plaisir dans ses bras ou quand je porterai ses enfants en mon sein, vous, vous serez toujours à traîner dans les bordels pour souiller votre corps auprès des putains ! Parce que c’est tout ce que vous saurez faire de votre pitoyable existence une fois que je ne serai plus là !

Sa mâchoire se contracte, prête à me déchiqueter, déterminée à me faire partager sa souffrance au lit ou au purgatoire. Mes yeux médusés se fondent dans sa spirale de tourments, emportant avec elle ma supplique silencieuse.

— Fais-moi mal, Dorian, puisque c’est tout ce que nous sommes capables de nous faire l’un à l’autre. Je t’oublierai dans la douleur, je t’effacerai dans ma détresse. Ronge ma peine, détruis mon cœur. Détruis-moi avant que je ne le fasse à t’espérer.

Un éclair d’effarement s’égare dans son ciel ténébreux, remplacé par la foudre de ses mots vénéneux.

— Tu as tort sur un point, Emilia, je n’attendrai pas ton départ pour le faire, siffle-t-il froidement.

Il se lève, lisse avec préciosité les pans de son pantalon et me tourne le dos sans plus de cérémonie grotesque.

Soudain, la terreur m’asphyxie, mes jambes vacillent. Je me retiens de justesse à la table, ma peau transie de froid comme si la faucheuse m’accueillait alors qu’elle me quitte. Pourquoi suis-je cadavre quand ton corps s’éloigne ?

Mes jambes pétrifiées, ma voix dévastée crie alors désespérément le retour de sa moitié.

— Dorian ? Où allez-vous ? Dorian ! DORIAN !

Arrivé sur le seuil, le Diable se fige et répond par-dessus son épaule à cette insulte clamée jadis par une aliénée.

— Comme tu l’as si bien énoncé, min sommerfugl , je m’en vais souiller ma pitoyable existence dans une putain afin d’oublier la tienne.

Un sanglot écorche ma trachée au moment où il disparaît dans le corridor, sommant à Winston d’affréter le fiacre séance tenante. — Non, non, reviens. Je t’en prie, reviens ! Je ne voulais pas dire cela ! REVIENS !

Mais le Diable demeure désormais sourd aux prières silencieuses.

Décomposée, je m’effondre dans mon siège et tente de me rappeler comment respirer, mais chaque vision de son corps enlacé à une autre m’étouffe d’une nouvelle pelletée de terre. Celle qui viendra recouvrir mon cercueil s’il ne revient pas instamment dans mes bras. — Je le voulais, suffoqué-je, noyée dans mes larmes. Je voulais te détester pour avoir une chance d’aimer Tobias. Alors pourquoi ça fait si mal ? Mon Dieu, pourquoi j’ai si mal ?

À l’article d’une mort que je supplie de venir m’embrasser, je ramène mes jambes contre moi, tentant de calmer mes pleurs à l’aide d’une berceuse d’autrefois. Pourtant, son créateur est tout ce que la femme agonise désormais d’appeler dans les ténèbres.

Lorsque la nuit te semblera longue,

N’oublie pas que tu es mon monde.

Reviens faire tourner le mien, Dorian.

 

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