Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)
Chapitre 8
Guerre et paix.
Dorian
Fiacre de Tobias Myers
Quelque part dans Londres
26 septembre 1888
Dans ce silence religieux, la sève rouge éjectée de son artère résonne à la manière d’une douce rivière où ma lame satanique aspire à s’y bénir. Émancipée de leur morbide propriétaire, ma main pécheresse effleure avec avidité le renflement tranchant de ma poche. Mes yeux, appâtés par le flegme de sa carotide, fantasment sur son flux tumultueux ; prophétisant la quantité d’hémoglobine nécessaire à mon bain nocturne.
Un baptême dans les entrailles de cette charogne me permettrait sûrement de recouvrer mon sang-froid reptilien. Cet éther vaniteux que ce maudit Américain s’est permis d’échauder ce soir.
Pour la mortelle dernière fois.
Affamée, la bête le dévore du regard, goûte sur ses lèvres voraces cette chaire de bison appelant à la boucherie. Mes doigts
agrippent mon bistouri, prêt à fondre sur cette viande juteuse d’outre-Atlantique. Guettant le sursaut des roues, éclipse boisée de sa future agonie, ma respiration de prédateur s’ajuste sur les cahots du fiacre lorsqu’une céphalée infernale me fait dégringoler de la chaîne alimentaire pour me faire à nouveau homme.
— Non, min dreng, tu ne peux faire cela. Ta clairvoyance se serait-elle perdue à l’intérieur de cette catin ? Si tu le tues maintenant, comment l’expliqueras-tu au cocher ?
D’un hurlement silencieux, je lui fais ravaler cette insulte envers Emilia puis lui réplique d’un sourire féroce.
— Quelle question offensante à mon génie meurtrier, min farbror ! Par un deuxième coup de lame, bien sûr.
La migraine s’intensifie, preuve éloquente de notre désaccord.
— Dum [19] ! Vous êtes censé raccompagner cette niaise aubergine. Que crois-tu que cette vierge dira si celui qu’elle convoite depuis tant d’années verse le sang d’un homme plutôt que le sien ?
Désappointé, j’observe ma proie soulever le rideau noir pour s’enquérir de notre direction, me rappelant ainsi l’origine de cette cohabitation exécrable.
Peu encline à se trouver seule en ma présence, Emilia a décrété que nous ramènerions Lucretia chez elle, non sans réclamer à Myers de m’accueillir dans son fiacre afin de les laisser converser entre dames. Étrangement, ma faute envers elle s’est pliée à ce petit jeu de destruction, impatiente de pouvoir s’amender d’une caresse une fois son amie abandonnée sur le seuil de son domaine. Mais si ma folie sait parfois se faire lucide dans l’erreur, il n’est pourtant point question de courber l’échine devant celui ayant arraché ce corps divin de mes griffes.
Mes prunelles assassines pourchassent ces lèvres qui ont osé souiller ma possession. Le rouge barbouillé d’Emilia se superpose odieusement à la sienne, ravivant en moi des pulsions insatiables. — Si vous affectionnez tant cette couleur, Myers, laissez-moi donc la répandre sur votre cadavre.
— Min dreng, non !
Je grimace de son coup porté dans ma boîte crânienne. Ma mâchoire se contracte, torturée par ce calvaire atroce.
— Il l’a touchée, min farbror ! Il a infecté sa peau de la sienne ! Ne m’aviez-vous point toujours dit de défendre ce qui m’appartient ? — Elle n’est pas à toi. Elle…
— J’amputerai ses doigts pour l’avoir touchée ! — Cela suffit, min dreng !
— Ses yeux pour l’avoir regardée ! Sa langue pour l’avoir goûtée à ma place !
— MIN DRENG !
Les dents de mon oncle s’enfoncent violemment dans mon crâne pour venir trépaner mon cerveau. Persécuté par ce spectre infâme, je pousse un gémissement de martyre. Ma main fébrile cherche alors à tâtons la poignée de la voiture, désespérée de faire ramper ma carcasse jusqu’au seul être capable de soulager mon supplice.
— Elle ne veut plus de toi, Dorian.
— Peu importe, moi je la veux ! Que cela soit son sourire, ses larmes ou ses bras, je la veux !
— MAINTENANT !
— Vous allez bien, milord ? Vous ne semblez pas au mieux de votre forme.
D’un geste éprouvant, je tourne la tête vers cet imbécile. Mon prestige m’oblige à reprendre contenance, bien décidé à ne point lui montrer ma faiblesse. Qu’elle soit enveloppée d’un linceul ou drapée de soie verte.
Mes doigts glissent dans mes cheveux trempés. Mon dos se redresse d’une allure impériale et ma grimace se fait souveraine. — Navré de décevoir votre affligeante compassion, Myers, mais il ne s’agit que d’une simple migraine.
Il scrute mon visage, peu convaincu par mon subterfuge. — Ma mère en souffrait, elle aussi, confesse-t-il d’une voix affectée. Mes frères et moi avions l’habitude de nous cacher dans la maison lorsqu’elle en avait, tellement la douleur lui faisait dire et faire des choses horribles. Il n’y a qu’un seul évènement qui est parvenu à l’en guérir.
Je ricane devant la futilité de son discours pitoyable. Comment Diable Emilia peut-elle apprécier le néant de sa conversation quand la mienne abonde de savoir ?
— Laissez-moi deviner, Myers, votre départ pour l’infanterie ?
Ses lèvres s’étirent d’un faible sourire.
— Non, sa mort.
Je lève les yeux au ciel, affligé par cette réponse larmoyante. — Vous avez toute mon indifférence, Myers. Et, au contraire de feu votre génitrice, il ne s’agit que d’une migraine sans intérêt. Tout comme votre personne.
Il s’étouffe d’un rire enjoué.
— Dieu soit loué, votre cousine n’est pas de cet avis. Comme toutes les valses de ce soir me l’ont ainsi prouvé.
Une affection dégoûtante se dessine sur ses traits énamourés. — Emilia est une très bonne danseuse, mais je ne vous apprends rien. — En effet, grincé-je entre mes crocs serrés. Puisque c’est moi qui lui ai enseigné la valse.
— Oh, c’est vrai, j’avais oublié que vous l’aviez élevée. Je devrais d’ailleurs vous remercier d’avoir éduqué une aussi ravissante et talentueuse jeune femme. Son mari sera, à n’en point douter, un homme comblé.
Mes doigts retrouvent sitôt les courbes salvatrices de ma lame, à défaut d’étreindre celles d’Emilia.
— Elle n’est pas pour toi ! Un macchabée ne se marie guère, Myers ! — Reprend tes esprits, min dreng. Ne le laisse pas l’emporter cette fois. Ne vois-tu pas qu’il joue avec toi ? Depuis le début, il parvient à cerner toutes tes faiblesses. Ton égoïsme, ta suffisance, ta possessivité… — Emilia.
— Oui. La plus précieuse et dangereuse de toutes. Il sait que s’il te l’enlève, tu ne seras plus rien. Comme ce que tu es redevenu pour elle ce soir. — PAR SA FAUTE !
Le souvenir de toutes ces fois où son corps s’est interposé entre nos âmes vient hanter mon esprit enragé. Ce misérable insecte m’a arraché mon papillon sous la pluie, avant de provoquer sciemment mon orgueil pour me la reprendre. J’étais sur le point de regagner ma moitié, de me faire à nouveau entier en elle lorsque sa tromperie a tout dévasté. — Ton arrogance ne l’a même pas entendue arriver dans ton dos.
En effet, je n’ai même pas senti sa présence de prédatrice. Ma prétention d’enseignant se fourvoierait dans la fierté si je n’étais point aussi anéanti par ma propre stupidité. Jamais encore ma maestria n’avait commis de faute ou d’imprudence. Cette malédiction sublimée par les leçons de mon oncle qui n’auront fait que renforcer mon ascendant naturel sur autrui. Dès ma maudite naissance, mon charisme m’a couronné empereur de la perversité. Mon art, peintre d’une toile faite d’esprits manipulables. Je suis celui qui dirige. Je suis celui qui ordonne la volonté de sa cour. Pourtant, me voilà roi évincé par son fou.
— Un adversaire à ta hauteur, Dorian.
— Oui, min farbror.
Je souris vicieusement à mon adversaire.
— Ainsi, sa chute de mon royaume n’en sera que plus délectable.
— Si ma cousine décide de s’en choisir un, riposté-je sèchement. Ce qui n’est guère d’actualité.
Il frotte sa barbe, songeur.
— Il me semblait l’avoir entendue vous déclarer le contraire.
Ses émeraudes luisent de malice.
— Mais peut-être étiez-vous trop occupé à défendre votre réputation pour faire attention à elle. À ce propos, n’ayez crainte, j’ai pris soin de la rassurer sur le fait que je ne la prendrai jamais pour maîtresse. Voyez-vous, son honneur me tient plus à cœur que ma vanité.
Un torrent de fureur s’abat sur mes cordes vocales, voilées d’une froideur haineuse.
— Vous saviez qu’elle était derrière moi, sifflé-je.
Son innocence feinte, il incline sa tête d’archange aux yeux verts. Celui que le Diable en face de lui rêve d’enterrer dans son jardin. — Servir dans l’infanterie m’a permis de découvrir que le monde est divisé en deux catégories d’hommes, milord : ceux qui attendent leur chance, et ceux qui la provoquent. Les faiseurs de veuves qui se prennent une balle entre les deux yeux, et les faiseurs d’épouses qui rentrent chez eux pour procréer.
La bête salive de se faire faiseuse de cadavres, toutefois, le sermon de mon oncle m’oblige à faire fondre la serrure de sa cage dans l’humiliation que je prodigue à cet idiot. Hélas, je ne peux le tuer. Du moins, pas sans faire naître des soupçons sur ma personne. Qui plus est, son partenariat commercial me sera d’une grande utilité afin d’investir mes projets en Amérique. Non, je ne peux m’autoriser à le tuer. Pas encore. Néanmoins, j’userai de toute ma perfidie reptilienne pour l’empêcher de transformer mon papillon en veuve noire.
Je cale ma superbe au fond du siège de velours usé et le toise avec condescendance :
— Dans quelle détestable catégorie classez-vous donc votre intelligence de soldat raté ? ironisé-je.
Il tourne vers moi ses olives vertes, leurs globes savoureux piqués en songe sur mon bistouri, et me répond d’un ton nébuleux : — Moi, milord, je fais partie de ceux qui prennent leur destin en main. Surtout en matière de ravissantes et talentueuses épouses.
Le mirage de sa gorge tranchée surgit à la manière d’une oasis dans un désert écarlate. Mes doigts agrippent la toile de mon pardessus pour la tourmenter, tandis que ma voix proclame mon édit sanglant : — Emilia ne vous donnera jamais la sienne, Myers. Ma cousine n’est pas femme à se laisser corrompre par de belles paroles et de vulgaires promesses. D'autant plus lorsqu’elles sont aussi fallacieuses. — La tromperie, milord, serait de lui faire miroiter un statut qu’elle n’aura jamais. Mais je ne vous apprends rien, vous qui êtes désormais le reflet de sa déception.
— Au moins, je ne lui concède pas de vils espoirs. — C’est là où s’égare votre brillant stratège. Voyez-vous, le secret avec les femmes est de leur offrir ce qu’elles souhaitent, sans faire transparaître ce que nous voulons vraiment.
Mon mépris devient rictus cruel.
— Votre prétention de primate sous-estime grandement leur intellect féminin. Et celui de ma cousine est le stade suprême de cette évolution que votre misérable cervelle n’atteindra jamais. Je m’en porte garant, Myers, sous-entends-je d’une intonation hostile.
Nullement effrayé, ses traits demeurent ostensiblement narquois. — L’intellect décline face au désir, milord. Tout comme votre remarquable esprit s’en est fait ce soir la preuve irréfutable.
Mes crocs s’entrechoquent, condamnés à ne point pouvoir ronger ses os primitifs.
— Est-ce pour cela que vous m’avez piégé ? Afin de dissoudre celui d’Emilia dans sa haine à mon égard ?
Il hausse une épaule frondeuse.
— Dans un mariage comme dans un contrat, les deux parties se doivent d’être au courant des petites lignes.
Ses yeux dédaigneux détaillent ma mise avant de conclure par une répugnance non dissimulée :
— Cela évite ainsi tout désir de mauvais goût.
Ma cravate Ascot et ma lame se disputent en secret le meurtre de sa gorge abjecte.
— Vous ne signerez jamais ce contrat, Myers ! vociféré-je. — PARCE QUE JE TE SAIGNERAI AVANT !
— Laisse-le moisir dans sa fange fanfaronne, min dreng. Tu auras tout le temps d’égorger ce porc avec tout le panache que cet affrontement mérite. Laisse-le.
Myers soulève une nouvelle fois le rideau et se fend d’un large sourire. Dans ma poche, ma lame soupire de le prolonger sur ses joues. — Au contraire, milord. Je n’ai jamais été aussi proche de la signature.
Faisant fi des avertissements céphaliques de mon oncle, mes doigts insatiables s’emparent alors du bistouri pour le faire glisser près de ma cuisse. Mais au moment où ma frénésie meurtrière s’apprête à lui faire prendre congé, le fiacre s’immobilise dans un abrupt sursaut.
Mon corps fiévreux délaisse d’emblée mon arme pour la poignée de porte, avide de retrouver son âme sœur dont la douce musique résonne à l’extérieur du véhicule. L’air froid de septembre s’engouffre vicieusement dans l’habitacle quand je descends avec empressement les marches de la voiture.
Mes talons enfin sur le plancher du Diable, je lève les yeux et me fige de stupeur en apercevant la lugubre silhouette de mon manoir. Soudain excédé par le jeu de ma moitié, je pousse un grognement bestial au moment où un tourbillon de soie verte s’engouffre avec diligence dans l’entrée.
— EMILIA, HOLD FAST [20] !
La mine penaude d’Anthony apparaît alors pour me répondre d’un hochement de tête ennuyé. Derrière moi, le rire de Tobias transforme le gravier sous mes pieds en braises infernales.
— L’espoir, milord. C’est ce qui fait gagner bon nombre de batailles. Même celles qu’on croyait perdues d’avance.
Mes griffes s’enfoncent dans mes paumes, à défaut de pouvoir lui crever les yeux. Je me tourne vers lui, mon arrogance soyeuse à présent perdue dans les sombres corridors du manoir.
— Ce n’est point parce qu’on remporte une bataille qu’on gagne la guerre, Myers.
Je recule et laisse le cocher refermer la portière sur son sourire victorieux.
— Certes, me répond le spectre de sa voix dans l’embrasure. Mais cette bataille fut décisive.
Son carrosse mis en branle, le roi soulève une dernière fois le rideau et salue celui devenu son fou. Furibond, je me retiens de ne pas lui courir après pour le transformer en torche roulante, persuadé que sa chair serait un combustible des plus appréciables. À la place, je me dirige vers le mien et ouvre la porte sur une Lucretia emprunte de simagrées séductrices. — Pourquoi ne sommes-nous pas chez vous ? aboyé-je.
Elle sursaute, surprise par cette violence habituellement dissimulée en société et se réfugie contre la fenêtre opposée. — Je… Elle m’a dit se sentir souffrante et souhaitait rentrer au plus vite. Elle m’a assuré que Winston me raccom…
Mon rugissement la fait à nouveau tressaillir.
— Winston !
— Oui, milord ?
— Raccompagne-la chez elle, tout de suite !
— Bien, milord.
La saluant fugacement, je referme la porte sur son visage effrayé lorsque ses doigts se faufilent sur la poignée pour me retenir. — Attendez, milord !
Je soupire et masse mes tempes brûlantes, peu enclin à affronter sa pitoyable fascination d’enfant gâtée.
— Quoi donc, très chère ? susurré-je d’un ton irascible.
Elle déglutit et me désigne du menton le manoir. — Il vaut mieux la laisser en paix, milord.
Ses yeux larmoyants de bestiole ridicule ravivent ma luxure pour ce lépidoptère combattant. Assoiffée d’Emilia, ma langue se délivre de mon esprit censeur sans que je ne puisse retenir ses propos hurlés par ce besoin absolu d’elle :
— Je ne la laisserai en paix que lorsque nos corps se feront la guerre !
Elle mordille sa lèvre, mais un gémissement s’échappe de son âme meurtrie. Peu importe la sienne, seule celle à l’intérieur de ce manoir m’importe. Les autres peuvent bien aller brûler dans l’enfer des convenances, du moment que se consume la cérémonie charnelle entre un papillon et son serpent.
— Vous êtes… Est-ce que vous avez…
— Cela ne vous regarde en rien, Lucretia !
— Oh. Oui… Oui, bien sûr.
Elle clôt un instant les paupières. Une larme solitaire dégringole sur sa joue trop fardée. Finalement, elle hoche la tête et me prodigue conseil d’une voix chevrotante :
— Je ne connais pas les détails, mais d’après ses dires enflammés je ne peux que vous encourager à la laisser digérer sa colère. Je connais mon amie, milord. Un jour ou deux devraient suffire à atténuer son courroux. Lui parler maintenant ne ferait qu’empirer la situation. Croyez-moi, si vous faites cela, elle vous reviendra.
Je scrute ses traits ravagés, en quête d’un quelconque subterfuge de rivale, sauf que rien ne vient contredire ses propos amicaux. Inspirant profondément, je me force à grimacer un sourire conciliant et me penche afin de récompenser sa fidélité d’un bref baisemain. — Je vous remercie de cette mise en garde, ma chère. Pardonnez mon comportement odieux, je ne voulais guère vous faire affront. — Ce n’est rien, balbutie-t-elle. Je comprends, milord. Vraiment.
Elle me gratifie d’une moue affligée, puis se recule dans l’habitacle. Je ferme alors la porte sur elle, donne mes dernières instructions à Winston puis me tourne vers l’imposante bâtisse où repose mon âme tortionnaire ; un rictus sournois dessiné sur mes lèvres conquérantes.
La guerre, Myers ? Laissez-moi quelques heures à tuer en songe votre charogne, et je vous montrerai à quel point le destin l’a déjà gagnée pour moi.
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