Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)

Chapitre 51

Donne-moi ton nom !

Dorian

 

Purgatoire, Manoir Soulridge

Holland Park, Londres

19 Novembre 1888

— Bonsoir, Jack.

La bouche de mon ami d’enfance remue sans émettre le moindre son. À regret, je quitte la chaleur réconfortante d’Emilia pour me repaître de la terreur de l’éventreur.

Mon sang encore aromatisé de poison je marche d’un pas lent vers lui, un sourire de reptile affamé retroussant mes lèvres. — Eh bien, Jack, aurais-tu perdu ta langue ? Nous ne te l’avons pourtant pas encore arrachée.

— Comment… bredouille-t-il tout bas. Comment est-ce possible ? Tu étais mort. Tu devrais l’être ! Tu es mort ! MORT !

J’ouvre grand les bras, tournoie sur moi-même et m’incline à la manière d’un acteur sur scène venu saluer une dernière fois un public conquis.

— Mais je le suis, mon cher. Mort et enterré, ainsi que tu en as été toi-même le témoin privilégié. Dorian Jacobson n’est plus de ce monde. À sa place, tu as devant toi un tout nouveau gentleman aussi superbe et raffiné que l’ancien modèle. 

Une voix amusée me questionne dans mon dos : — Et quel est donc votre nom désormais, ô bel inconnu ?

Je me retourne, m’avance vers elle d’une démarche de prédateur et me présente d’un baisemain de débauché :

— Dorian Gray, pour vous servir, ravissante demoiselle.

Elle pouffe dans son poing puis gémit lorsque ma langue goûte sa peau parfumée. Des bulles de malice flottent à la surface de ses yeux incandescents. Comme il me tarde de les faire éclater d’extase !

Trois jours et trois nuits sans boire ni manger pourtant mon cadavre ne rêve que de la dévorer. Néanmoins, c’est un repas qu’il me faudra attendre encore un peu avant de pouvoir enfin le consommer. — Ce cher Oscar Wilde apprécierait sans nul doute l’hommage, glousse-t-elle, captivée.

Je lui réponds d’un clin d’œil complice et pivote vers notre invité. — Soit, soupiré-je exagérément. Après tout, nous avons un peu de temps avant le lever du soleil. Je peux bien t’offrir ce cadeau d’adieu. Bien qu’en principe, un magicien ne révèle jamais ses tours de magie.

Je marque une pause, censée ménager mon effet menaçant sur la proie. Revenir d’entre les morts n’aura fait qu’exacerber ce sadisme inné. Ce vice que je partage dorénavant avec ma moitié dont le sourire derrière moi fait écho à notre voracité.

Sans pitié, ni remords. Uniquement ces pulsions qui nous hurlent « encore ».

Satisfait de la curiosité malsaine de l’éventreur, je réduis d’un pas la distance entre nous et module mon timbre pour le rendre plus professoral : — Connaîtrais-tu par hasard le terme de « zombie », Thomas ? Non, probablement pas. Pardonne-moi, mon ami, j’avais oublié combien ton intellect était limité.

Il proteste, je désigne ses entraves d’un doigt moqueur. Il se tait, à court d’arguments. 

— Ce terme nous provient du vaudou, une croyance ancestrale venue tout droit d’Haïti. Vois-tu, la zombification est un rituel qui consiste à empoisonner son ennemi à l’aide d’une substance mystérieuse. Cela dans le but ultime et pervers de l’asservir, de le rendre esclave pour l’éternité. « Zombie » désigne ainsi un esprit errant, un revenant réduit à l’état d’un pantin privé de toute volonté. Ni totalement décédé, ni tout à fait vivant. Une punition pire que la mort pour ce peuple. Une absolution meilleure que la mort pour moi.

— Et tu as réussi à trouver ce fameux poison, je suppose, grogne Thomas. — Ah, tu vois ! m’exclamé-je, enthousiaste. Il aura finalement fallu t’enchaîner pour enfin te rendre intelligent.

— Je l’ai toujours été, Dorian. C’est toi qui n’as jamais voulu le voir.

Songeur, je frotte mon menton imberbe et lui réponds avec la plus grande sincérité.

— Sûrement, mon ami, mais cela ne change rien au fait que je dégusterai ce « brillant » cerveau accompagné d’un bon verre de whisky.

Un raclement de gorge féminine me fait aussitôt rectifier ce dernier point.

— De vin. 

— Je préfère, approuve-t-elle.

Je souris, séduis par sa prévenance affectueuse et me concentre à nouveau sur la victime. 

— Où en étais-je déjà ?

— Au poison, m’informe-t-il.

— Ah oui, merci, Thomas ! J’ai en effet demandé à l’un de mes associés de me rapporter de l’essence de fugu du Japon. Le fugu, ou poisson-globe, est un poisson extrêmement virulent dont la chair contient une toxine encore plus puissante que le cyanure. Toutefois, mélangée à du venin de serpent, elle donne ce que l’on appelle de la « poudre à zombie ». Ingurgitée avec prudence, cette poudre donne un tableau clinique proche d’un état de mort apparente : paralysie, perte de conscience, hypothermie et enfin ralentissement des battements cardiaques. N’est-ce pas merveilleux ? — Mais tu as craché du sang !

— Oh, ça ? De simples capsules d’éther animalier croquées par mes belles dents. Du sang d’agneau, bien sûr. Que veux-tu, j’ai le sens de la mise en scène.

— Un peu trop à mon goût, murmure mon âme sœur.

Je me tourne vers elle afin de m’enquérir de son trouble, mais elle me rassure d’un sourire prudent, comme si sa peur de me perdre la faisait encore douter de ma résurrection.

Il me suffit d’observer ses doigts tremblants pour connaître son empressement de me toucher, de sentir mon ardeur palpiter en elle. Alors seulement je le sais, elle me croira enfin.

— Encore un peu de patience, mon Emilia. Et mes baisers se chargeront de te prouver que je suis bel et bien vivant entre tes bras. 

Elle rougit et baisse la tête. Rassuré, je poursuis mon brillant exposé sépulcral.

— Une fois mort-vivant donc, ne me restait plus qu’à attendre sagement mon réveil sur cette table glacée. Lucius, mon croque-mort attitré, a pris grand soin de mon corps le temps pour ce dernier d’être ranimé. C’est finalement grâce à une décoction de datura préparée par Emilia que mes fonctions physiologiques m’ont peu à peu ramené dans notre monde, m’épargnant ainsi de mourir de faim et de soif. Cela dit, tu seras ravi d’apprendre que cela ne fut guère une partie de plaisir. J’étais conscient de tout, mais je ne pouvais ni bouger, ni protester aux blagues douteuses de ce satané renard. Pire que la mort ? En effet, ça l’était.

Insensible à mon calvaire héroïque, Thomas enchaîne ses maudites questions.

— Comment as-tu su pour le dosage ?

— Ah ! Mais c’est là toute la beauté de ce jeu de hasard, mon ami. Je n’en savais rien… ou plutôt, je n’en étais pas sûr. Bien que l’un de mes ancêtres ait réussi au cours d’une expédition à retranscrire la formule de ce mélange, il n’avait jamais osé la tester sur lui. Je suis le pionnier des Jacobson, le premier à avoir expérimenté la mort et à en être revenu. — Finalement, ce modèle est encore plus vantard que le précédent, plaisante Emilia.

Mon humour libertin répond par-dessus mon épaule : — Attends au moins mes exploits au lit avant de te prononcer sur ce point, min sommerfugl .

Elle tire la langue, mais ses prunelles veloutées me renvoient déjà des images de soie.

— Pourquoi ? rugit Thomas. Pourquoi avoir tenté dans ce cas ? En faisant ce pari, tu as mis en jeu la vie de tous tes domestiques. Tout cela, juste pour une stupide expérience ?

Mon attention revient vers ce visage blême embrasé par la jalousie. — Non, Thomas, pour elle. Je n’ai que faire de leur vie, seule la sienne m’importe. Au pire, si cela avait échoué, j’aurais été accompagné aux enfers par une armée de serviteurs. De quoi flatter mon égo et faire enrager Lucifer. Crois-tu que cela m’a empêché de dormir dans cette mort artificielle ? Non. Je n’avais rien à perdre, mon ami, mais j’avais Emilia à gagner. Vois-tu…

Je désigne du menton la sublime créature endeuillée près de moi.

— J’avais tort. Elle n’est pas ma faiblesse, elle est ma force. Seuls nous sommes puissants, à deux nous sommes invulnérables. Et il m’aura fallu toutes ces années pour enfin le comprendre.

Le sourire tendre de mon ancienne élève me presse de la rejoindre, de l’étreindre à en perdre la raison. Mais si j’ai quitté les enfers, je n’en ai point encore fini avec le purgatoire.

Ainsi que me le rappelle le courroux grotesque de Jack. — Lambai ne sera jamais d’accord avec ça ! Il va te traquer, toi et ta putain ! Vous ne serez jamais en sécurité ! Jamais !

Je cille au juron craché, effleurant les contours du bistouri dans ma poche.

— Pas encore, min storebror.

— Oui, Élise. La mort m’aura au moins appris la patience. — Le duc et moi sommes parvenus à… un accord, à la morgue. En récompense de mes bons et loyaux services, il me laissera vivre, et cela malgré son irritation, tu t’en doutes. Toutefois, la malédiction n’est rien en levée pour les générations futures.

À ces mots, je jette un regard désolé vers mon tout. Si elle décide de rester à mes côtés, mon égoïsme acharné la privera à jamais du rôle de mère.

Comprenant la fatalité de ces paroles, elle acquiesce et me rassure d’un sourire confiant afin de me signifier que cela n’a guère d’importance. — Toi et moi, Dorian. Et cela est amplement suffisant. — Les funérailles. Les lettres. Tout cela était prémédité, peste Jack. 

Je hausse mes épaules contrariées de me détourner à nouveau d’elle. — Évidemment. Concernant cette partie du conte, je laisse notre divine narratrice ici présente prendre le relais.

— La veille de la mort de Dorian, nous avions convenu qu’il nous fallait vous isoler de vos sbires, explique-t-elle froidement. Car après tout, si Tobias vous avait attaqué ce n’était que pour faire valoir vos droits à la protection. Et nous berner un peu plus. Alors, nous vous avons donné ce que vous désiriez le plus : le passé de Dorian.

Elle s’approche de deux pas vers lui, sa silhouette vaporeuse semblable à une déesse de la vengeance. Ma déesse. — Vous aviez peur, n’est-ce pas, Thomas ? Vous sentiez que nous nous rapprochions de vous. Alors vous lui avez demandé de vous mutiler, de simuler une agression afin de pouvoir vous entourer d’une garde rapprochée.

— Je savais que cela vous empêcherait de me confronter, confirme-t-il d’un rire sardonique. Du moins pour un temps. Ce foutu Tobias n’aura même pas été capable de faire ce que je lui avais demandé !

Il crache aux pieds d’une Emilia qui recule d’une mine écœurée. Ma paume de main fourmille sous la caresse tentante de l’acier. Mais d’un effleurement rassurant, mon papillon m’invite à me contenir encore un peu. — C’est-à-dire ? Que lui avais-tu ordonné, Thomas ?

Sa langue aussi bifide que la mienne se glisse sur ses lèvres perfides. — D’éloigner la putain de toi, bien sûr ! Son rôle consistait à vous diviser, à semer le chaos entre vous afin que je puisse placer mes pions sans risquer d’être éjecté de l’échiquier. Vous voir vous déchirer aura été le moment le plus jouissif de toute mon existence !

La pointe de ma lame s’enfonce dans la chair tendre de mon pouce, m’évitant ainsi de trancher la sienne.

— Seulement, il a fini par mordre la main de son maître, objecté-je, la mâchoire serrée.

Graham gonfle ses joues mal rasées, comme un enfant capricieux pris en faute.

— Disons que je n’avais pas prévu ses… penchants meurtriers. Il devait uniquement emmener ta traînée sur ce maudit bateau et la noyer dans l’Atlantique. Au lieu de ça, monsieur a voulu devenir Jack en me volant mes proies ! Mais il n’y en a qu’un sur cette Terre, et il est juste devant toi ! Je devrais d’ailleurs te remercier de l’avoir éliminé. Tu m’as épargné un effort inutile.

— Est-ce vous qui lui avez ordonné de me violer ? croasse Emilia. De me mutiler ?

Il penche la tête. Son regard aliéné serpente sur les cuisses de ma protégée. Ses yeux, je commencerai par ses yeux. — Le viol, oui. La mutilation, non. Là encore, ce maudit Américain n’en aura fait qu’à sa tête. Je suppose qu’il voulait jouer un peu, comme un soldat avec les Indiens.

— Mais c’est finalement moi qui l’ai scalpé ! hurle-t-elle.

D’un sursaut de férocité, elle se rue sur lui me laissant juste le temps de retenir son bras d’une poigne ferme.

— Pas encore, min sommerfugl . Il nous doit encore quelques explications.

Au contact de ma peau, son souffle s’apaise lorsque ce satané Jack répand de l’huile sur son humeur enflammée.

— Dites-moi, ma chère. Comment était votre thé ce soir-là ? Aussi glacé que votre terreur, j’espère.

Puis il éclate d’un fou rire aussi bruyant que l’uppercut qui s’abat sur son visage surpris. Mes nerfs quelque peu assouvis par ce coup de sang, je masse mes jointures écorchées sous l’œil frustré d’Emilia. — « Pas encore », hein ? bougonne-t-elle.

Je lèche mes plaies d’un regard charmeur et m’adresse au supplicié, affairé à recracher au sol sa bouillie de dents et de sang mêlés. — N’aie crainte, Thomas, Sarah te rejoindra bientôt. Du moins, une fois que les autres domestiques nous l’auront amenée. Si tu croyais nous surprendre en révélant le nom de ta complice, c’est que tu nous as fortement sous-estimés. Il n’y avait qu’elle qui disposait de la clé de chambre d’Emilia. Sans compter la confiance de sa maîtresse qui lui permettait ainsi d’agir dans l’ombre. Et d’ouvrir les portes à nos assaillants. — Une erreur que je ne commettrai plus, chuchote-t-elle, contrite.

Je me tourne vers elle, un désir viscéral de partager ses remords ancrés dans ma voix sévère.

— Nous ne commettrons plus cette erreur, Emilia. Ne souffre pas au singulier quand elle est désormais plurielle.

— Quand elle est désormais mienne.

Inspirant profondément elle acquiesce, ses épaules allégées d’un poids qu’elle n’est plus seule à porter. 

— Bien, bien. Votre petit numéro d’amants maudits est bien joli, mais ça ne répond pas à ma question. Quand as-tu su que c’était moi ? interrompt soudain l’éventreur, enragé. Comment ? Qu’est-ce qui m’a trahi ?

Je pousse un horrible rictus et donne un léger coup de pied à sa cheville droite. Il grimace et me fusille d’un regard aussi sombre que nos âmes.

— Depuis cette chute dans notre enfance, tu as toujours eu une légère claudication par temps orageux. Ce soir-là dans l’entrepôt, tu as commis ta première erreur, mon ami.

Il renverse la tête en arrière puis éclate d’un rire hystérique, sa propre stupidité l’étouffant à moitié.

— C’est vrai, se reprend-il d’une voix plus sourde. J’avais oublié ce « détail ».

— Détail qui te vaut d’être enchaîné. Et moi d’être libre.

Ses yeux rieurs roulent dans leurs orbites ténébreuses, billes obscures prêtes à faire ricocher cette folie que je perçois en lui.

Oui, montre-moi ton véritable visage, Thomas. Montre-moi qui tu es vraiment.

Ses lèvres vermeilles se retroussent, dévoilant les traits d’une bête semblable à la mienne. Un monstre façonné par la perversité de notre mentor.

— Tu ne le seras jamais, mon ami . Il y a veillé pour nous deux, n’est-ce pas ?

Mon visage demeure inexpressif, se régalant de la surprise peinte sur son masque fendillé. Sans quitter ce regard délicieusement stupéfait, je sors de ma poche la lettre de mon oncle et me mets à la lire à voix haute.

Dorian,

Cette lettre te parviendra à temps, je l’espère, avant que tu ne deviennes à

ton tour poussières. Lors de mon enseignement, je t’ai formé dans ma droite

lignée : impitoyable, invincible et sans pitié. Cependant, min dreng, il y a

une chose que j’ai oublié de te transmettre : la modestie.

Alors, afin de rectifier mes défaillances de professeur, je t’ai laissé un

présent d’anniversaire. Mon ultime chef-d’œuvre, ma dernière création.

Il te bousculera, anéantira toutes tes certitudes, j’y ai veillé. Un adversaire

digne de toi qui te connaîtra dans les moindres détails, dans tes moindres

faiblesses. Ton reflet, ton double. Celui que je n’ai eu le temps de polir,

celui que tu briseras pour moi.

Puisse-t-il ainsi prendre le relais de tes défauts afin que tu puisses mourir

dans la perfection.

Et nous rejoindre enfin.

Ton oncle

— Mon oncle t’a entraîné en même temps que moi afin de m’offrir un adversaire de taille, résumé-je en rangeant la lettre. Il croyait m’offrir un challenge, il m’aura finalement laissé une pitoyable provocation. Quand est-ce que tout cela a commencé, Thomas ? Est-ce à la mort de mes parents ?

Il humecte sa bouche, goûte son propre sang avant de répandre le mien sur sa langue acérée.

— Oh, mais bien avant cela, Dorian. Te souviens-tu de notre première rencontre dans ce fossé ? C’est lui qui m’a fait tomber dedans, arguant que cela était le seul moyen de t’amener auprès de moi. Il nous souhaitait amis, nous ambitionnait ennemi. Mais par-dessus tout, il aspirait au pouvoir, celui que lui avait refusé sa naissance tardive. Ton père, de par son rôle d’aîné, lui avait tout volé : la gloire, la puissance et même son âme sœur. Pourtant, malgré tous ces présents, cet idiot refusait de contenter Abalim. Son inaction et ses jérémiades, menaçaient ainsi de faire retirer tous les privilèges acquis par le pacte. Alors, ton oncle a attendu. Attendu jusqu’à ce qu’un homme adepte de rituel satanique se prête à son jeu de pouvoir et lui obéisse d’une confiance aveugle.

— Le duc de Develton, souffle Emilia.

Je déglutis, décontenancé un instant par les propos de Jack et leurs intenables implications lorsque ceux de ma sœur me reviennent soudain à l’esprit.

« Il y a veillé, Dorian. De bien des façons. »

En aurait-il été capable ? Oui, assurément. Par jalousie, par ambition. Par tout ce qu’il restait à sa lâcheté. Combien ne donnerais-je pour poignarder une seconde fois son cœur pourri de la veine cave jusqu’à l’aorte ! Cet homme m’a tout pris. Ma famille, mon innocence, mon corps. Ma raison.

Je tourne la tête en quête du regard de ma moitié, la seule à pouvoir me rendre sain dans ce monde aliéné. Peu à peu, ses lèvres esquissées en un sourire allié purge mon sang des miasmes de démence, réconfortant ma lucidité affligée.

— A-t-il fait assassiner ma famille ? demandé-je finalement d’un ton plus posé.

Le déchet humain renifle sans grâce, esquissant par la suite une singulière grimace de bête blessée mêlée de défi. — Tu étais sa famille, Dorian, et tu devras te contenter de cela. Estime-toi heureux, mon ami, c’est plus que je n’ai jamais eu. 

Ce doute infâme qui me tenaille depuis sa lettre cisaille ma trachée d’une requête infernale :

— Qui es-tu, Thomas ? Qui es-tu vraiment ?

Un sourcil trempé de crainte se hausse d’étonnement. — Tu me connais déjà, Dorian. Pourquoi donc cette étrange question ? — Ton nom ! rugis-je, ma patience à nouveau ébranlée. Donne-moi ton nom !

Il s’esclaffe et bascule sa tête de gauche à droite à la manière d’un fou séquestré dans un asile.

Soudain, il la redresse, son timbre modulé d’une démoniaque inflexion.

— Allons, ce n’est pas ainsi que tu m’exorciseras, raille-t-il. — TON NOM !

— Bien, bien. Cela est demandé si gentiment, comment pourrais-je m’y refuser ? Mon prénom est bien Jack…

La lumière des lampes à gaz danse sur ses pupilles dilatées par la folie alors qu’il prononce d’un calme luciférien notre sentence. — Jack Jacobson. Comme mon père a porté ce nom avant moi. Avant que ta lame ne le renvoie à nos ancêtres. Ravi de faire enfin ta connaissance… mon cher cousin.

Mon esprit abîmé s’égare dans les sphères incestueuses lorsqu’un hoquet de surprise à ma gauche me ramène dans cette détestable réalité.

Consciente de mon malaise momentané, ma partenaire prend le relais de ma faiblesse.

Ma force, oui elle l’est. Plus que jamais dans cette épreuve. — Son oncle était votre père ?

— C’est en effet ce que j’ai dit, petite imbécile !

Loin d’être décontenancée par son ton mordant, ma guerrière poursuit son interrogatoire sans faillir.

— Qui était votre mère dans ce cas ?

— Oh comme toi, Emilia. Une pute qui gagnait sa vie en écartant les cuisses. Elle pensait que sa vie changerait grâce à lui. Alors, elle lui a fait un gosse et l’a menacé de tout révéler s’il ne versait pas d’argent. Seulement, l’alcool et l’opium auront fini par tout grignoter. Comme les vers sur ce putain de cadavre que j’ai laissé derrière moi ! — Vous… vous l’avez tuée ?

Il hausse tant bien que mal une épaule entravée. — Évidemment. C’était même ma première épreuve en tant qu’apprenti. Enfin, ça et le gamin qui avait été témoin de la scène. J’ai emporté avec moi son cœur et son nom de famille dans mes bagages pour Londres. Et c’est là que tout a vraiment commencé, Dorian. Quand je t’ai rencontré pour la première fois. J’étais soulagé, si soulagé. Enfin, je n’étais plus seul ! J’avais enfin trouvé ma moitié ! Le seul à qui j’aurais pu me confier corps et âme. Mais père avait d’autres plans en tête, puis ça a été au tour de cette traînée de nous séparer !

Arraché à mon mutisme par son insulte, je bondis sur lui et enserre ses joues de mes griffes vengeresses.

— Je t’avais prévenu de ne plus la nommer ainsi !

À mon plus grand désarroi d’assassin, ce crétin se met à ronronner de plaisir sous ma torture.

— Et moi que tu m’appartenais. Si tu n’es pas à moi, Dorian, alors tu n’es à personne ! Je la détruirai ! Tout comme tous ceux qui oseront s’approcher de toi ! Nous sommes faits l’un pour l’autre. Nous sommes les élus, mon amour ! Ceux que le duc de Lambai a choisis pour répandre sa parole divine. Elle ne l’entend pas, Dorian, elle en est incapable, mais moi oui. Tout comme toi. Il me murmure, me chuchote à l’oreille ma destinée. La nôtre. 

Ma poigne faiblit à cette confidence. Toutes ces années à douter qu’il me soit semblable. À assister à ses rires sans raison, à ses regards qui se perdaient par-dessus mon épaule avant de conclure par un rictus qui n’avait pas lieu d’être.

Il lui parlait. Pendant tout ce temps, il le conseillait dans le seul but de me détruire. Dans le seul but de nous anéantir. — « Le sang des Jacobson ne coule point dans ses veines . », répété-je au souvenir des paroles obscures de mon oncle.

Une lueur d’espoir ravive sa futile résistance. Tout à coup, un sentiment putride gratte les recoins de ma cage thoracique. De la pitié. Pour la toute première fois, voilà que j’en ressens. Une compassion infecte pour ce petit garçon endoctriné par un semblant de père. Un homme qui l’a utilisé, modelé, broyé selon ses vils besoins, tout cela afin de satisfaire sa misérable vengeance.

Il l’a rendu fou. Je le vois dans son regard ahuri, je l’entends dans sa voix insensée. Il n’y a plus rien désormais à sauver de lui. Ni son esprit, ni son corps. Ni cette âme putréfiée, pourrie par celui qui l’a engendré.

Il n’existe désormais qu’un seul remède capable d’absoudre les fautes du père. Et il réside dans la chair de son fils. — Oui ! exulte-t-il, inconscient de son funeste destin. Seuls ceux pourvus de ce sang peuvent entendre la voix sacrée. Elle n’est rien ! Juste une chienne que tu as ramenée du caniveau ! Tu te dois de l’abattre avant qu’elle ne souille notre famille !

— Tu cherchais à prendre sa place, comprends-je. Tu voulais devenir mon apprenti.

— Cette place me revenait de droit ! aboie-t-il tel un chien enragé. Moi ! Pas elle, MOI ! Il n’y a que moi qui avais le droit de me tenir ainsi à tes côtés ! De te toucher. De te baiser. De te tuer. Même cela elle me l’a arraché !

— Voulais-tu tant que cela faire partie des Jacobson ?

Une larme de regret coule soudain sur sa joue pour venir mouiller mes doigts peu à peu divorcés de sa peau.

— Plus que ma vie, Dorian. Toute ma misérable existence, j’ai été dans l’ombre. Le bâtard, le dégénéré, celui dont on ne devait prononcer le nom de peur de l’invoquer. Alors le soir, quand tu quittais mon lit après m’avoir forniqué, je me mettais à rêver. À rêver que tu me conduises enfin dans ta lumière.

Inflexible à ses jérémiades, je me penche et lui murmure l’évidence à l’oreille.

— Nous sommes des créatures de la nuit, Thomas. Cela m’aurait été impossible.

Sa révolte s’effondre dans ses yeux embués de souffrance.

Je voulais le torturer avec elle, faire durer sa souffrance jusqu’au lever du soleil. Mais à quoi cela servirait-il pour quelqu’un qui a passé sa vie dans l’obscurité ? Jack a raison, il fait partie de moi. Tout comme Élise. Tout comme mes parents. Tout comme cet oncle qui, j’espère, rôtit à présent en enfer.

En respect pour ce sang partagé, pour ce nom damné qui est nôtre, mon rôle de survivant est de mettre fin moi-même à son existence. Afin d’abattre définitivement la branche gangrénée des Jacobson. 

Près de moi, la dernière à porter cette marque recule d’un pas, les doigts entrelacés sur son ventre en guise d’approbation silencieuse. Elle aurait pu réclamer son dû, son prix du sang. Au lieu de cela, elle reste à mes côtés et m’accompagne dans ma croisade pécheresse. Par le diable, qu’ai-je fait de bon dans cette vie pour la mériter ? Rien, si ce n’est de l’adorer. 

Pressé d’en finir une bonne fois pour toutes avec cette famille, je lève mon bistouri et frôle sa barbe humide de regrets. — Je dois le faire à présent.

— Je sais.

— As-tu peur ?

— Serais-tu comblé si je l’étais ?

— Le plus heureux des hommes.

— Alors, je le suis.

Nos regards se croisent un instant sur le reflet de la lame. Mon sadisme me pousse à lui décrire l’inévitable, présagé il y a trois nuits de cela par son défunt père. 

— Si je te tue avec cet acier, ton âme ne renaîtra pas. Et je ne t’entendrai plus jamais.

— Me détestes-tu autant ?

— À la folie.

— Moi, je t’aime.

— Je sais. Et c’est pourquoi je choisis de te libérer. En mémoire de notre amitié. En mémoire de ce qui aurait pu être.

Il ferme ses yeux énamourés et approuve d’un bref hochement de tête.

— Pose-moi la question, Dorian. Pose-la-moi, qu’on en finisse.

Mon arme glisse sur la peau nue de son ventre, près de ces intestins bientôt répandus au sol tandis que mon autre main enlace sa nuque trempée de sueur.

— Avant que je ne t’achève, as-tu un dernier souhait Thomas ?

Il clôt un instant les paupières. Lorsqu’il les ouvre, je retrouve à nouveau ce petit garçon rencontré jadis dans un fossé. Cet ami dont j’ai fait si souvent défaut. Cet amant que ma cruauté a tant de fois malmené. Néanmoins, de toutes ses sombres facettes, c’est avant tout le souvenir de cet enfant chétif que je souhaite emporter dans la tombe.

Lors de ce jour où je quitterai ce monde pour le retrouver.

Mais pas aujourd’hui.

Non, pas aujourd’hui.