Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)

Chapitre 44

Pas ici.

Emilia

 

Salle de bal, Manoir Soulridge

Holland Park, Londres

16 Novembre 1888

Blottie contre son corps glacé, je murmure à ma moitié de ne pas s’inquiéter.

— Tout va rentrer dans l’ordre, je te le promets. Tu vas te réveiller, il suffit juste de te reposer. Et après tu me reviendras comme tu l’as toujours fait et je serai là. Oui, je ne bougerai pas, Dorian.

Les paupières closes par mes doigts il demeure silencieux, mais je sais qu’il m’entend. Alors je continue mes monologues, guidant son âme jusqu’à ma voix emplie de sanglots.

Ma joue posée sur la sienne, mes larmes se mêlent à son éther, rivière sanglante de notre amour rescapé. Mon cœur noyé je peine à respirer, pourtant, chaque brève et rare inspiration écorche mon espoir de le retrouver.

Je voudrais mourir, avaler ce maudit poison et m’assoupir à mon tour entre ses bras. Néanmoins, je dois d’abord affronter Jack. Un dernier combat, un ultime sacrifice pour protéger les domestiques et je pourrais enfin goûter ma récompense.

Non, je n’aurais pas à le faire ! Il va se réveiller ! Est-ce un cœur que je sens pulser sous ma paume ? Non. Ce n’est que le mien, ingrat, affairé à me faire encore vivre. Horloge délabrée que je voudrais détruire de mon poing, tout comme sa montre brisée en mille morceaux à nos côtés.

Peu importe, il se réveillera, je le sais !

— Emilia ? Emilia, je t’en prie, viens avec moi. 

Des doigts fins et charmeurs écartent mes cheveux. Le visage baigné lui aussi de larmes, Johanna mordille ses lèvres tremblantes. — Je t’en supplie, ma chérie, laisse-moi prendre soin de toi.

Je secoue la tête et me réfugie sur les écailles de mon serpent. — Non, laisse-moi.

— Tu ne peux pas rester avec lui, Emilia. Ils… ils vont venir prendre son corps pour l’emmener à la morgue. Tu dois le laisser partir. — Non. Il va se réveiller, j’en suis sûre. Et lorsqu’il le fera, je ne veux pas qu’il se retrouve seul. Tu comprends ?

Elle acquiesce, livide, pourtant ses mains autour de ma taille tentent de m’arracher à lui. Furieuse, je gesticule et hurle comme une forcenée : — LAISSE-MOI ! Je veux rester avec lui ! Laisse-moi et va-t’en ! Va-t’en retrouver ton homme, Johanna, et laisse-moi être auprès du mien ! — Hors de question, Emilia ! Tu vas mourir si tu restes ainsi près de lui ! — Eh bien tant mieux, c’est ce que je veux !

— Je t’interdis de dire cela ! J’ai besoin de toi, Emilia. Nous avons besoin de toi. Et lui…

— Lui a besoin de moi ! VA-T'EN !

Usant de mon kung-fu , je parviens à m’échapper de sa prise et la projette brutalement sur le carrelage. Atterrissant violemment sur les fesses, elle grimace de douleur, mais ses yeux ne sont que deux meurtrières de pitié.

— Emilia, me supplie-t-elle.

— VA-T'EN ! JE NE VEUX PLUS TE VOIR ! PLUS JAMAIS !

Sursautant à mon cri enragé, elle gémit sa défaite et se relève pour quitter la pièce à pas précipités par mes hurlements d’aliénée.

Seule de nouveau avec lui, je repose ma tête sur sa poitrine silencieuse et ferme mes yeux asséchés.

— Oui, elle a tort. Tu vas te réveiller.

 

Trudy m’apporte dans la nuit une couverture et un scone. Elle la dépose sur mes épaules, caresse tendrement mes cheveux et me chuchote qu’elle comprend.

Mais une fois la cuisinière partie, je repousse la nourriture et enveloppe le corps de Dorian de la courtepointe satinée.

Non, Trudy, tu ne comprends rien. Parce que sinon tu saurais qu’il a besoin d’être réchauffé pour me revenir.

 

Winston, Luther et même Elbert. Ils tentent tous les uns après les autres de me faire entendre raison, mais cela ne sert à rien. Je n’ai pas perdu l’esprit, il est juste là, allongé près de moi.

Ce n’est qu’une question de temps avant qu’il ne se réveille.

Alors, c’est ce que je fais.

J’attends.

Un froissement de tissu. Je me réveille en sursaut dans les ténèbres, mon cœur battant à se rompre, prêt à défaillir de bonheur entre ses bras. Mais il n’y a que le frou-frou de ma robe pour m’étreindre.

Déçue, je hurle dans le silence jusqu’à m’évanouir dans un sommeil envahi de ses rires. Le seul son au monde que je souhaite encore écouter avant que mon cadavre ne devienne sourd à l’espérer.

 

J’ai froid, j’éternue, le corps parcouru de frissons fiévreux. Pourtant, mon regard amoureux ne cesse de vérifier qu’il soit bien emmailloté dans son drap.

Rassurée, je grelotte et me serre contre lui. Mais sa froideur a depuis longtemps cessé de me réchauffer.

Peu importe, encore un peu de repos et il se réveillera. Alors nos corps s’embraseront à nous aimer et jamais plus je n’aurais froid.

Nevermore .

 

— Emilia ? Ma mie, réveillez-vous.

Les yeux englués de larmes, je les ouvre pour tomber nez à nez avec un renard inquiet. Prenant son rôle de domestique un peu trop à cœur, le rouquin s’enquiert de mon état, une main gantée posée sur mon front. — Tss, tss, désapprouve-t-il. Assez lambiné sur le carrelage, Ma mie. Il est temps de vous reposer, votre croûte est aussi brûlante qu’un pain sorti du four. 

Terrifiée à l’idée de quitter Dorian, je puise dans mes dernières forces et me redresse d’un bon.

— Je ne peux. Je ne peux pas, Lucius. Dorian est… il va se réveiller, j’en suis sûre ! Il faut… je dois rester près de lui. Il ne peut pas rester tout seul, il fait des cauchemars s’il dort seul. Je t’en prie, Lucius, laisse-moi ! Il va se réveiller. Il…

Tout à coup, des mains fraîches et vivantes encadrent mon visage ravagé par la fièvre. Je ne les ai jamais connues dévêtues de cuir. Je sais maintenant pourquoi. Elles sont recouvertes d’innombrables tatouages, vestiges de son passé sulfureux de paria.

— Oui, Emilia, tu as raison, il va se réveiller.

Mal à l’aise face à une telle familiarité alors que mon amour gît entre nous, je le repousse, mais il s’accroche à mes joues ; ses yeux luisants d’une émotion singulière.

Il me ment, oui, le renard me ment. Mais son mensonge s’accroche à mon cœur comme du miel sur mes plaies. Comme celui que les lèvres de Dorian auraient dû verser à son réveil.

Alors, dans un ultime sursaut de lucidité, je décide de me prêter à son jeu :

— Il va se réveiller ? 

— Oui.

— Mais pas ici.

— Non.

— Pas dans ce monde, hoqueté-je soudain d’un sanglot. Il ne me reviendra jamais, n’est-ce pas ? Dis-moi que j’ai tort, Lucius. Dis-le-moi.

Faisant le tour du corps inanimé de son maître, il me prend d’autorité dans ses bras et me berce tout en me murmurant à l’oreille : — Pas ici, Emilia. Pas ici.

Épuisée par la fièvre et les larmes, je succombe et le laisse me porter hors de la salle de bal, tendant une dernière fois mes doigts vers ma moitié. — Réveille-toi, Dorian. Je t’en supplie, mon amour, réveille-toi.

Et dans ce silence profané par les pas d’un renard m’emmenant loin du reptile, résonne alors l’écho de sa réponse d’outre-tombe. — Pas ici, Emilia.

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