Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)
Chapitre 23
Ouroboros.
Emilia
Chambre de Dorian, Manoir Soulridge
Holland Park, Londres
13 Octobre 1888
À peine ai-je touché ma crinière que les cavaliers de l’apocalypse prennent aussitôt leurs quartiers dans chaque lobe de mon cerveau piétiné.
Mon visage tordu d’une grimace, je me redresse péniblement dans le lit, grommelant des injures peu féminines à l’encontre de ces adversaires invisibles.
Peu à peu, la lumière vacillante du candélabre nourrit mes limbes de souvenirs, agrandissant mon univers pour me faire tomber dans le terrier soyeux d’un serpent vicieux.
La chambre de Dorian.
Son lit.
Sa terre natale, ma terre d’exil. Celle dont il me bannira une fois sa clémence guérit dans les affres de mon corps.
De mes doigts gourds, ma colère sombre alors dans les vagues noires, lésant la délicatesse du satin avant d’amadouer ma raison d’une détestable évidence. Si l’agneau a permis de refermer leurs sceaux, il n’en demeure pas moins que le Diable a désarçonné la mort. Il est venu et m’a sauvée. Je respire encore dans cette course à l’oxygène qui est nôtre, je persiste à me demander qui de nous deux aspire l’autre.
Dans cet antre saturé d’un parfum de danger, mes sens en alerte le cherchent pour s’en enivrer. Ma chair, pourtant meurtrie par un autre, quête son onguent. Ses caresses sont une pommade pour mon âme. Ses mots à la fois arsenic et panacée à mon cœur.
Tu es pitoyable, Emilia. Tu as été attaquée, violentée, presque abusée, et, cependant, tu continues de réclamer inlassablement sa présence . Sarah avait tort, n’est-ce pas ?
Oui. Ce n’est pas mon innocence qui étreint sa cruauté. Ce sont nos démons qui se font l’amour.
Empourprée par ce fantasme amer, je lève les yeux vers ce plafond maudit, guettant l’union de nos fantômes, mais le toit de nos âmes, aussi vierge que mon spectre, semble nous avoir déjà exorcisés.
Dévastée, je tourne avec précaution la tête sur la droite lorsque le fauteuil possédé par mon passé m’ensorcelle d’un futur bien trop fascinant pour ne point le contempler.
Ses mains reposant sur les accoudoirs, le beau visage du roi des reptiles dodeline imperceptiblement, tourmenté par des songes assassins dont je ne suis malheureusement point l’exécutrice.
Mon corps en appétit, je repousse les draps et m’assieds avec difficulté au bord du lit, profitant de son sommeil pour contenter ma faim de lui.
Si près de rien, si loin de tout.
La beauté de cette créature endormie apaise ma douleur d’un voile de tristesse décousue de regrets. Si seulement je pouvais le toucher, le goûter une dernière fois. Peut-être alors cette disette charnelle se perdrait-elle dans l’écœurement. Peut-être devrais-je ainsi festoyer de cet homme jusqu’à répulsion.
Ma main indigente se tend vers sa chevelure malmenée par Morphée avant de retomber sur mon genou dénudé, noirci d’hématomes.
Il n’est pas à toi, Emilia.
Non, tu as raison. Il n’appartient qu’à la mort.
Un sanglot étouffé, je baisse les yeux vers l’intérieur de mes cuisses et remonte lentement le bas de ma robe de nuit. D’une longueur de cinq pouces, des bandages rutilants de propreté recouvrent mes stigmates honteux. Mes doigts effleurent avec dégoût le lin immaculé, conjecturant sur la laideur dissimulée. Soudain, un éclair d’embarras tonne dans mon ciel d’orage lorsque je découvre l’identité de mon soigneur. Mes paupières se plissent vers le chirurgien meurtrier, plus habitué à torturer les corps qu’à les vénérer. L’a-t-il seulement fait ?
Non. Je suis persuadée que sa luxure s’est réfugiée derrière sa colère. Envers Jack. Envers moi. N’ai-je point trahi son enseignement en me laissant malmener par l’éventreur ? Au fond, peu importe, dans quelques jours, sa punition se noiera dans l’Atlantique. Et mon avenir avec elle.
Décidée pour l’heure à en échapper, je me lève aussi doucement que me le permet ma bruyante douleur, retenant à chaque mouvement un cri de souffrance.
Mon imbécilité enfin sur pieds, je me dirige à pas tortueux vers la fenêtre, épiant le moindre grognement de la bête, le moindre gémissement de l’homme quand une écriture familière m’interpelle de son bureau ébène. Un œil sur ma moitié, l’autre sur mon opposé, je m’avance et m’empare du papier parcheminé, le cœur momifié par une vengeance digne de la déesse
Sekhmet [35] .
Dépliant la lettre tachée de sang, je l’incline à la lumière des bougies afin de lire en silence cette épitaphe vermeille désormais gravée sur ma chair.
Cher comte,
Je vous rends votre insecte, mais elle risque de ne plus voler. Mon
beau couteau et mon sexe se sont chargés de la clouer au sol, ha ha .
Que dites-vous de ça, comte ? Maintenant, on peut dire que nous
sommes frères de putes. Vous l’avez eu vierge, je l’ai eu souillée, mais nous
avons partagé le même repas infect. Une vraie Cène, pas vrai ?
Vous êtes Jésus, moi Judas. Seulement, moi, je n’ai pas eu besoin de
la trahir pour la baiser.
Dorénavant, quand vous la regarderez vous penserez à moi, comte.
Vous entendrez ses hurlements sous mes coups de reins. Vous sentirez ma
semence sur sa peau. Et alors, vous me verrez, moi. N’est-ce pas, mon
frère ?
En attendant de pouvoir lier nos sangs, je vous laisse nettoyer le
sien. J’ai mis du rouge un peu partout, navré. Ha ha.
À bientôt,
Votre dévoué.
Jack.
PS : je n’ai pas pris de morceaux d’elle, ils me semblaient tout
immangeables. De toute façon, seuls mon sexe et mon beau couteau avaient
faim.
Mon poing furieux écrase sa virilité de mon orgueil féminine.
Tu ne m’as pas eu, Jack. En écrivant cette lettre, tu étais persuadé de pouvoir plonger en moi, mais c’est toi qui as fini naufragé de ton arrogance. Qu’est-ce que cela fait, Jack, d’être blessé par sa victime ? De sentir sa supériorité masculine enfoncée dans sa chair par une femme ?
Ma respiration en apnée, je remonte doucement, insufflant à mes poumons l’air rance de mon courroux. Cet homme voulait me violer dès le départ, comprends-je avec effroi. Il avait tout prévu y compris ma dispute avec Dorian. Y compris la fuite de sa vanité au bordel.
Une fine pluie de larmes échoit sur mes joues à la vision de cette lutte charnelle à laquelle je ne suis point combattante. Il faut que je quitte cet endroit avant qu’il ne se réveille.
Maintenant.
Essuyant mon visage, je renifle sans grâce et pivote vers la sortie lorsque, située en face du lit, une silhouette rectangulaire assombrie d’un obscur linceul attire ma curiosité. Un tableau. Étrange, je ne l’avais encore point remarquée auparavant. Serait-ce donc son fameux portrait ?
Défenseuse du précepte d’Oscar Wilde, je repasse avec prudence devant le fauteuil assiégé par les enfers et me dirige vers cette tentation d’huile et de lin mêlés. Tout à coup, des griffes acérées capturent mon poignet pour s’emparer de mon intérêt. L’impatience fusionnée à la fièvre frémit dans mes veines.
Je tourne la tête, ma confusion aussitôt dévorée par une créature aux crocs lubriques.
— Est-ce ainsi que tu remercies ton sauveur, min sommerfugl ? En quittant son lit sur la pointe des pieds ? Je croyais pourtant avoir enseigné à ton corps les bonnes manières.
À l’aide d’une manœuvre de kung-fu , je parviens sans attendre à me libérer de son étau. Un rictus bestial franchit ses lèvres pleines tandis que je frictionne ma peau persécutée. Curieux, pensé-je en observant ses empreintes laissées sur mon épiderme. Je m’attendais presque à le voir gangréner par la trahison, mais le voilà à s’enflammer d’un désir méprisable.
— Oh, mais vous l’avez fait, milord, susurré-je avec effronterie. Cela est précisément la raison pour laquelle il ne vous a pas égorgé dans votre sommeil.
Ses traits, déformés par une obscure colère, éventrent mon flegme. — Ton corps aurait dû se rebeller contre celui de Jack !
Nous y voilà donc, le sermon du Diable. Furibonde devant tant d’injustice déplacée, je recule d’un pas, croise les bras sur ma poitrine et le défi d’un air hautain.
— Et capituler sous le vôtre, je présume ?
Son attention vacille dangereusement près du gouffre de l’attraction. — Jamais, Emilia, ronronne-t-il. Sache que je te préfère de loin quand tu me résistes. Un corps rebelle est bien plus agréable à conquérir. Cependant…
D’une vitesse prodigieuse, il se lève et fond sur moi si vite que j’en oublie l’envie de lui échapper. Fermement, mais avec délicatesse, ses doigts enserrent mon cou tandis qu’il se penche à mon oreille. — Abdique encore une fois pour un autre et c’est un drapeau tâché de ton sang que je hisserai sur ton cadavre, ai-je été assez clair ?
Je fronce les sourcils face à cette menace illusoire. Nos regards ancrés l’un dans l’autre, mon esprit s’égare dans l’espace bleuté. S’exile dans ces pupilles constellées d’inquiétude. Erre sur les chemins cernés de fatigue.
— Vous avez peur, constaté-je, incrédule. Vous êtes terrifié à l’idée de m’avoir presque perdu.
Je rapproche mon visage du sien jusqu’à partager son souffle erratique.
— La colère est préférable à la sincérité, n’est-ce pas, milord ?
La stupeur trouble, un délectable instant, la clarté de ses yeux translucides. Victorieuse, je déglutis ma funeste certitude au moment où ses doigts raffermissent leur étreinte macabre.
— Je crains surtout le gâchis, Emilia, cingle-t-il sèchement.
Son autre main flatte ma joue d’une caresse arrogante.
— Et la fin d’un si joli corps que j’aurais entraîné chaque jour en aurait été assurément un.
Enivrée par ma déception, la créature dépose un baiser glacé sur mon front enfiévré, souriant sur ma peau alors que grogne ma frustration. — Si j’avais su que ma mort vous causait autant de tracas, je me serais volontiers laissée devenir gâchis entre ses bras.
La bouche du reptile se fige sur ma joue. Puis, défigurée d’une moue sordide, elle s’éloigne afin de mieux cracher son infect venin. — Et tu m’aurais fait carnage, Emilia ! Je t’ai appris à devenir chaos, non à mourir sur ordre ! Au nom de quoi lui as-tu seulement laissé le droit de te toucher ?
Un élan de rage me fait bondir hors de son étreinte. Sa main suspendue dans le vide se referme sur un poing emporté tandis que se déverse ma bile.
— Il m’a attaquée dans mon sommeil, milord ! — Rien que pour cela, tu aurais dû lui accorder le repos éternel ! — J’ai tenté de le faire !
— Non, tu as juste lamentablement échoué !
— Comment osez-vous me gronder ainsi comme une enfant ?
Ses yeux aliénés reflètent les barreaux de notre ancienne cage. — Parce que l’enfant que j’ai élevé se serait débattu jadis ! Parce que la femme aurait tranché chaque doigt qui aurait bafoué sa peau !
Je hausse un sourcil frondeur.
— Les vôtres sont pourtant intacts.
— EMILIA ! rugit-il.
— Je me suis défendue, milord ! Avec les moyens dont je disposais, c’est-à-dire presque rien ! J’ai pourtant réussi à blesser son épaule gauche et je… — Et il t’a mutilée ! hurle-t-il. Cela n’aurait jamais dû arriver ! J’ai tout fait pour que cela n’arrive jamais !
Mes doigts tremblants froissent le « jamais » de Jack. — J’ai lu sa lettre. Il ne m’a pas violée av…
Il ricane sauvagement.
— Oh ça, je le sais, siffle-t-il. Puisque j’ai nettoyé ce qu’il a souillé !
Je tressaille, frappée par la violence de ce verbe. Ma douleur sienne, mon âme sœur frotte sa nuque à en défaire la peau de son squelette. Son regard singulièrement honteux dérive sur mes cuisses.
— J’ai fait ce que j’ai pu, s’apaise-t-il. Ce n’était pas très profond et tu t’en remettras rapidement. Mais il ne t’en restera pas moins des cicatrices. — Au moins nos corps sont-ils désormais assortis, ironisé-je. — Emilia…
Il avance d’un pas, je recule. Son regard de martyre a beau crucifier mon cœur, je suis las. Las de m’entailler sur ses écailles quand je ne souhaite qu’une caresse. Las d’être cette poupée à la porcelaine brisée par ses griffes. Las de l’attendre, de me languir de cette affection qui ne viendra jamais.
Jamais.
Celui de Jack aura au moins eu le mérite d’éclaircir le mien. — Où étiez-vous, milord ? m’emporté-je. Où étiez-vous quand il m’attaquait ?
Un sanglot fait dérailler le train de ma colère au souvenir de mon agression. De mon impuissance.
— Où étiez-vous quand… quand il me violait de ses doigts ?
Un chagrin dévastateur se dispute soudain à sa fureur.
Son teint nacré se fissure d’une émotion indomptable, sa créature saccage la moindre humanité sur son beau visage.
Ses doigts meurtriers disparaissent dans sa poche, en quête de scarification à défaut d’une dissection.
Devant cette souffrance partagée, je voudrais l’enlacer, le déposséder de son bistouri et lécher ses plaies, mais je me rappelle qu’il n’a déjà que trop profité des miennes.
— Tu m’as dit que… qu’il ne t’avait pas violée, gémit-il.
Je lui offre un sourire digne d’un agneau sacrifié. — Vous savez très bien qu’un homme n’a guère besoin de son sexe pour répandre le mal. Le duc de Develton ne vous a-t-il donc rien appris, milord ?
Je m’approche, m’obligeant à faire fi du petit garçon piégé dans l’écho de son passé.
— Je vais vous dire où vous étiez, Dorian, quand je souffrais de ses mains, persiflé-je. Vous étiez au bordel, à poser les vôtres sur une catin ! Alors, par pitié, ne me parlez guère de rébellion quand vous asservissez un autre corps que le mien !
Je mords mes lèvres à les faire saigner. Malgré tout, un sanglot réussit tout de même à en transgresser la frontière. Ma vision embuée de larmes, je détourne le regard, laissant ma voix suppliante prendre le relais de ma lâcheté.
— Dites-moi que j’ai tort, imploré-je. Dites-moi que vous n’y étiez pas. Mentez-moi, je vous en prie. Mentez-moi…
Un silence. Sa froideur. La fin du monde.
— Je ne te mentirai jamais, min sommerfugl .
Je chasse les gouttes et redresse la tête afin de braver la tempête. Celle qui ne cesse de tout emporter dans son sillage de cruauté. — Jack avait raison, suffoqué-je. Vous y êtes vraiment allé. Mon Dieu, vous y êtes allé.
Quelque chose finit par céder en lui. Son barrage d’austérité s’effondre en même temps que je me brise à vouloir l’escalader.
Son sang-froid calciné par mes sanglots, le reptile serpente jusqu’à moi, relève mon menton pour me faire sombrer sous des litres de remords. — Je ne l’ai pas touchée, réplique-t-il d’une voix douce. Se på mig, Emilia. Je ne l’ai pas touchée, je te le jure.
Je me détache de lui, me sauvant ainsi de cette noyade qui n’a que trop duré.
— Peu importe, je ne vous crois pas et je n’en ai cure ! Allez au diable, Dorian ! Vous et votre putain, allez au diable !
Il bondit sur moi, ses griffes glissent sur mes pommettes inondées. — Ma vérité contre ton mensonge, Emilia, souffle-t-il sur mes lèvres.
Je me dégage et le repousse d’un cri déchaîné, tambourinant ma poitrine évidée par son sadisme.
— Je ne peux pas, ça fait trop mal ! Ça fait trop mal ! De tous les humains sur cette Terre, vous êtes le seul à pouvoir me blesser ainsi. La lame de Jack n’est rien à côté de votre langue insultante ! Ses doigts ne sont rien à côté de ce que vous persistez à me faire endurer. Voilà votre maudite vérité, Dorian !
Les ténèbres envahissent son portrait glacé lorsque je rejette d’une tape sa main tendue vers moi.
— Je ne l’ai pas touchée, réitère-t-il dans un râle. — Mais vous y êtes allé !
L’ouragan se fait brise dans la douleur au moment où je répète cette phrase.
— Vous y êtes allé. N’avez-vous donc aucun respect pour moi ? Pour vous ?
La main à nouveau plongée dans sa poche sur son bistouri, son regard tourmenté se perd dans les draps de soie noire. — Je voulais t’exiler de ma peau avant que tu ne me bannisses de la tienne. Unir nos corps était une erreur, min sommerfugl . Cela a rendu nos esprits faibles et négligents.
— Dans ce cas, pourquoi nos âmes n’ont-elles jamais était aussi puissantes ?
Il s’apprête à répondre, mais déjà sa moitié trébuche loin de lui. — Où vas-tu ainsi ? gronde-t-il. Retourne au lit ! Tu n’es pas encore guérie.
Je pivote et hausse les épaules.
— Si je reste, vos mots ne cesseront d’ouvrir mes cicatrices dans ce cercle vicieux qui est nôtre.
Un sourire sauvage accueille ma réponse.
— Mais c’est ce que nous sommes, Emilia. Toi et moi, c’est exactement ce que nous sommes.
Il s’avance d’un pas leste de prédateur et, avant que je n’aie le temps de fuir, effleure ma peau de ses doigts ensanglantés. Fébrile, je retiens tous mes sens de ne point céder à cette pulsion qui me presse de déguster la moindre goutte de son essence viciée.
Conscient d’avoir attisé mon appétit, le sourire de Dorian s’élargit de malice au gré de son discours malsain, néanmoins si vrai. — Une seule et même entité, piégée dans un éternel recommencement. Un ouroboros, un serpent qui ne cesse de se mordre la queue, de s’écorcher et de renaître. Chaque jour que notre destinée fait, nous creusons nos plaies mutuelles. Nous y versons le sel de notre cruauté, veillons à ce qu’elles se referment pour mieux les rouvrir le lendemain. Nous sommes le début et la fin de l’autre, Emilia. Tu es ma mort et ma résurrection. Je suis ta genèse et ta destruction.
Son pouce entaillé cajole lascivement ma lèvre inférieure. Je ferme les yeux, conquise. Quel meilleur maquillage pour une femme si ce n’est le sang de son amant ?
— Ton avenir consume mon présent.
Le sort soudain brisé par ce brutal retour à la réalité, j’ouvre les paupières et le fustige du regard.
— Et le vôtre dévore mon futur. Du sel, milord ? Je préfèrerais le sucre de vos baisers.
Ses yeux s’accrochent à ma bouche asséchée avant de redevenir arides.
— Je te l’ai dit, Emilia. Ce serpent ne connaît que la morsure.
Mes espoirs évaporés, je me désaltère de ma propre souffrance et de la sienne, acide, qui persiste à ronger nos âmes. — Alors, il en mourra, déclaré-je froidement. Seul.
Puis le papillon s’envole, sans même un ultime regard de compassion pour le serpent rampant dans ses mensonges.
Arrivée péniblement à la porte de la chambre, je m’arrime à la poignée et m’adresse une dernière fois à l’homme esseulé derrière moi. — Cette union n’était en rien une erreur, Dorian. Et la dissoudre au bordel n’aurait rien changé. Savez-vous pourquoi ?
Je tourne la clé, ouvre ma cage et réponds au seul bourreau que je n’ai jamais souhaité quitter.
— Parce que je vous avais dans la peau bien avant que vous ne l’écorchiez de vos lèvres.
Des jours à me blesser. Des années à te haïr. Des siècles à t’aimer.
Notre éternel recommencement.
Notre immortelle agonie.
Notre ouroboros.
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