Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)
Chapitre 49
Pensées d’une connaissance.
Jack l ’ eventreur
Purgatoire, Manoir Soulridge
Holland Park, Londres
19 Novembre 1888
Ma bouche pâteuse aspire entre mes dents les relents d’un parfum putride ; mélange abject de fleurs pourries et de féminité.
Son parfum.
Celui de cette catin.
Hors de question de me prosterner devant elle ! Je suis le roi. Je suis ce putain de Dieu et Dieu la fera ramper, crapahuter dans sa merde pour avoir osé le détrôner.
D’un effort divin je relève alors la tête, et malgré cette douleur insupportable qui me vrille les tempes, je lui souris. Un sourire afin de lui décrire la moindre lacération, le moindre organe que je compte prélever à son corps de putain !
Parce qu’elles vous prennent tout et ne vous laissent rien.
Cette gamine m’a tout pris ! Ma place, mon foyer… mon homme. Dorian m’appartenait, il était à moi et à moi seul ! Et pourtant, il a suffi à cette garce d’ouvrir les cuisses pour transformer mon serpent en chaton apprivoisé. Il est mort à cause d’elle ! À cause de cette malédiction qui l’a enchaîné à elle ! Tout ça parce que sa queue n’a pas été assez forte pour lui résister, mais moi… moi je le suis !
Je déchirerai ses entrailles de l’intérieur avant de les lui verser en offrande. Alors il saura. Oui, il saura que son plus fidèle serviteur, son amant le plus sincère n’était autre que moi.
Un fou rire atroce secoue mon corps douloureusement entravé. Mes sens de prédateur ravivés par ce statut de martyr, j’étudie avec le plus grand soin les détails de ma soumission provisoire. Je suis debout, la taille et les chevilles ligotées contre une surface froide alors que mes bras sont enchaînés en croix.
Un Dieu, Jack ? Non, un fils de Dieu. Celui que tu resteras toute ta pitoyable existence !
L’ironie déplaisante de cette mise en scène menace à nouveau d’éclater sur mes cordes vocales lorsque la voix menaçante du Seigneur blasphème ma boîte crânienne.
— Il est trop tard, Jack, tu as échoué. Regarde cette misérable carcasse attachée comme Jésus à sa croix.
— Non, maudit créateur ! Tais-toi, je te l’ordonne ! — Ordonner ? Te crois-tu vraiment en position de m’ordonner ? Tu vas mourir, Jack. Te décomposer, ta chair bouffée par les vers ! Mais il n’y aura point de résurrection pour toi. Non. Tu ne retrouveras jamais Dorian parce que tu n’es pas et n’a jamais été un…
— TAIS-TOI ! TAIS-TOI ! TAIS-TOI !
Je ferme mes paupières d’exorciste, mais lorsque je les ouvre, c’est à nouveau cette traînée qui m’observe d’un regard amusé. — Alors, Jack, susurre-t-elle, ravie. Quel effet cela fait de vous retrouver à la place de vos victimes ? De vous glisser dans la peau d’une femme, vous qui les haïssez tant ?
Ma fureur contenue à grand renfort de fantasmes ensanglantés, je plaque ma nuque contre l’acier glacé.
— Je ne parle pas aux putains ! craché-je.
Elle sourit sans me répondre, insensible à mon insulte. Dans mes veines, la colère emporte de son tourbillon enragé le reste du poison. Comment ose-t-elle ne pas répondre à ma provocation ? Comment cette salope peut-elle encore sourire alors que se tient devant elle le grand et unique Jack l’Éventreur ?
Oh, mais ne t’inquiète pas, mon agneau, bientôt ton berger condamnera tes lèvres de son beau couteau. Je t’arracherai la langue pour avoir goûté mon aimé ! Tes yeux pour l’avoir regardé ! Ton vagin pour l’avoir accueilli en toi ! Et je terminerai en dévorant ton cœur. Cet organe qui s’est risqué un jour à battre pour lui. Oh, oui, détache-moi, mon agneau ! Laisse le berger te guider de son bâton d’acier jusqu’à ton tombeau !
Pressées de l’éventrer, mes mains affamées tirent sur leurs liens sans succès. Crevé après tant d’efforts, je pousse un rictus, admiratif des compétences professorales de mon amant. Au moins aura-t-il appris à cette imbécile à nouer une corde à défaut de mes boyaux.
Indifférente à mes tentatives d’évasion, le maudit papillon me contemple d’une sombre intensité. Entre ses doigts, la lame de son tantō brille d’un éclat hypnotique, tout comme celui enfoui sur ses pupilles assassines.
Elle hésite, je l’encourage.
Vas-y, fais-le. Approche-toi, je ne te mordrai pas. Oh, non. Je ne déchiquèterai que ta carotide. Il paraît que le sang d’agneau est le plus pur qui soit. Laisse-moi le vérifier avant de te salir à coup de reins. Emilia.
L’essence de mes délectables pensées capturée , les flammes de la vengeance dansent sur ses pupilles enfiévrées.
Oui, voilà, c’est bien. Viens maintenant. Viens à moi. Laisse ton courroux aveuglé commettre la faute de me libérer. Car tu en feras une, c’est écrit sur ton sexe faible. C’est gravé dans vos natures de traînées. Nées impures, mortes souillées. Viens proclamer la prophétie de toutes les putains !
Riant à gorge déployée, je compte avec impatience les secondes restantes avant de festoyer ma revanche sur sa carcasse éventrée.
Mais alors que son corps de guenon amorce enfin un pas dans ma direction, une main surgit sur son ventre et la ramène fermement en arrière.
Soulagée, elle pousse un soupir et ferme les yeux, gémissant comme une chatte en chaleur sous la caresse de son maître.
À l’extrémité de mes liens, ma propre chair s’agite, grignotée de frissons d’horreur et d’espoir. De doute. Cette chair amoureuse qui a tant chéri l’empreinte de son passage, mémorisant la perfection de son épiderme.
Cette main, ces ongles, cette peau…
NON !
J’ai supplié.
OUI !
J’ai prié.
Merci, Seigneur. Merci, Satan.
Soyez damné, soyez glorifiés !
Soyez maudit, soyez bénis !
C’est impossible, pourtant, je l’ai imploré !
Possible.
Ça l’est, et pourtant…
Non ! C’est impossible !
Ma raison malmenée s’apprête à repousser ce énième fantasme halluciné lorsque la silhouette familière d’un cobra se détache légèrement du papillon afin de saluer ma loyauté d’un sourire d’outre-tombe.
Un pas, deux pas, et mon esprit dégringole dans le chaos de ses abîmes translucides tandis que sonnent dans sa voix les trompettes du jugement dernier.
Le mien. Le nôtre.
— Bonsoir, Jack.
Dernière partie
Y avez-vous cru ?
Avez-vous vraiment pensé que tout se terminerait ainsi ?
Peut-être auriez-vous, au fil des tomes, oublié tout ce que Dorian m’a
appris.
Moi, non.
Pendant ces trois années d’apprentissage, je vous ai observé derrière ces
pages.
J’ai testé vos réactions, assouvi vos désirs, décuplé vos envies afin de vous
conduire là où je le voulais.
Là où tout devait finir.
Est-ce que cela a fonctionné ? Si oui, alors permettez-moi de vous en
remercier. Car grâce à votre concours, j’ai enfin pu accomplir ma dernière
leçon :
M’émanciper de vous.
Tout doit finir dans le sang. Mais cela ne sera ni le mien. Ni le sien.
À vous désormais de faire en sorte que cela ne soit pas un jour le vôtre.
Parce que nous serons alors sans pitié.
Emilia Jacobson.
Surnommée « Le papillon »
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