Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)
Chapitre 42
Dernier souhait.
Dorian
Chambre de Dorian, Manoir Soulridge
Holland Park, Londres
16 Novembre 1888
Sa respiration enfin apaisée, je dépose un baiser sur son épaule et retire mon bras affairé à l’enlacer.
Après plusieurs étreintes passionnées, Emilia s’est endormie, le visage sillonné de larmes desséchées. Celles que ma langue débauchée n’aura su moissonner, trop occupée à semer la jouissance sur sa peau.
Assis au bord du lit, mes doigts fervents glissent sur l’épiderme satiné jusqu’à cette mèche de cheveux que j’éloigne du front de mon obsession. Son corps habitué à réagir à mes caresses, elle gémit langoureusement et se retourne de l’autre côté. À l’affût de son réveil, j’étouffe un instant avant de m’assurer qu’elle ait replongé dans le sommeil.
Tout à coup, je me mets à trembler, frigorifié tandis que mon âme exilée de sa moitié fait frissonner mon cœur, murmurant à la nuit ses sombres regrets :
— Moi aussi, Emilia. Moi aussi j’aurais fait n’importe quoi pour pouvoir me réveiller chaque matin auprès de toi.
Puis, avec précaution et dernier baiser, je me lève tant bien que mal, chaque geste qui m’éloigne d’elle écorchant un peu plus ma raison. Penché sur le sol, je ramasse mes vêtements éparpillés, les revêts avec diligence et me dirige vers la porte de notre chambre, m’efforçant de ne pas me retourner vers ma tentation assoupie.
Plongés dans les ténèbres silencieuses du corridor, mes sens de prédateur s’affranchissent aussitôt de lumière afin de me guider vers leur mentor.
Le seul en ce manoir à me souhaiter un joyeux anniversaire, en même temps qu’une grisante mort.
— Ah, te voilà enfin, min dreng ! Sont-ce les ailes de ton maudit papillon qui t’ont empêché de voler jusqu’à moi après la lecture de ma lettre ?
Je serre rageusement les poings. Mes griffes se plantent dans ma paume à défaut de pouvoir s’enfoncer dans sa chair spectrale. — En effet, min farbror , susurré-je. C’est Emilia qui m’a empêché de voler vers un prêtre pour vous faire définitivement exorciser.
Son fantôme assis dans le fauteuil s’étrangle de rire. Après avoir essuyé des larmes aussi hypocrites qu’évanescentes, il me désigne d’un doigt noueux la desserte. Devrais-je seulement être surpris d’y voir trôner un verre de whisky ?
— Je croyais qu’elle ne méritait pas que je replonge dans ce vice, lui rappelé-je.
Les yeux de lord Alexander Lewin Jacobson brillent de rapacité. — Certes. Mais ta mort, elle, oui. N’oublie pas, min dreng : là où tu te rends, le vice devient vertu.
Loin de vouloir célébrer nos retrouvailles trépassées, je m’empare néanmoins du verre et bois une maigre gorgée ambrée. Le breuvage enflamme immédiatement ma trachée, mais n’attise en rien mon intérêt, épargnant ainsi à mon esprit la léthargie d’eau-de-vie. Je ne devrais point m’en étonner, puisque désormais mon addiction possède des ailes.
Reposant le cristal au liquide quasi intact, je me tourne vers mon oncle dont la mise obscure rend déjà culte à mes funérailles. — Ne serait-ce pas encore trop tôt pour porter mon deuil?
Son sourire carnassier exalte avant même son timbre de baryton. — Pas lorsqu’il est double à honorer, Dorian. À ce propos, ma surprise te plaît-elle ?
Je ricane et me dirige vers le bureau où m’attend un étui de velours améthyste.
— Vous m’avez surpris, je l’admets. Cependant…
Je retire avec délicatesse le bistouri de ma poche et le pose dans l’écrin avec dévotion. Le vide de son absence creuse l’acier forgé sur mon cœur. Toutefois, seules les larmes d’Emilia sont capables de le rouiller. Ce n’est rien. Rien qu’un objet remplaçable quand mon affection pour elle demeurera à jamais immuable.
— Rien de ce que prétend votre lettre n’arrivera. Je l’en empêcherai, et vous le savez.
— Et comment comptes-tu faire cela, toi qui seras aussi décédé que moi ? Je n’apparais que grâce à ton esprit délabré, Dorian. En dehors, je n’existe pas.
Un dernier remerciement à mon cher ami aiguisé, puis je referme sur lui son cercueil velouté.
— Vous n’êtes pas ce que vous prétendez, min farbror . Vous n’êtes pas le reflet de ma folie. Il m’aura fallu des années pour le découvrir, mais à présent j’en suis persuadé.
— Tiens donc, en voilà une absurdité, s’esclaffe-t-il, ne faisant ainsi que confirmer mes doutes. Et que suis-je donc ?
Je me retourne et affronte nos regards si semblables. — Vous êtes ma malédiction.
Il éclate de rire, se lève et se dirige avec prestance vers la cheminée. Mon mentor dos au brasier, les flammes de l’âtre ondulent à travers cette entité devenue un bref instant translucide.
— Peut-être le suis-je, en effet.
Ses yeux contrariés serpentent sur l’étui.
— Pourquoi délaisser ainsi ton arme, Dorian ? — Afin qu’Emilia puisse en hériter. Afin qu’il puisse demeurer au sein de la famille.
Son attention revenue vers moi, ses traits se déforment d’une cruauté bel et bien surnaturelle.
— Mais l’a-t-il seulement un jour quitté, min dreng ?
Je fronce les sourcils, mon instinct ordonnant la méfiance aux vestiges de ma lucidité.
— Que voulez-vous dire ?
— Allons, ne me prends pas cet air contrarié, mon apprenti. Considère plutôt cette révélation comme mon second cadeau. — Dans ce cas, sifflé-je, exaspéré, offrez-le-moi maintenant avant que je ne le déballe de mes crocs.
Il rit et mime une piètre et grotesque courbette. Étrange, Lucifer serait-il amateur de bouffons en redingote ?
— Laisse-moi te conter l’histoire de cette arme, Dorian. Oui, laisse-moi te la narrer. Tu verras, elle est savoureuse à souhait.
D’un geste impérial, il me fait signe de m’asseoir. À contrecœur, j’accède à sa requête, jetant un œil agacé vers l’horloge dont chaque battement d’aiguilles m’éloigne un peu plus d’Emilia. — Cette histoire, commence-t-il, débute au XVI e siècle dans la province d’Ise au Japon. À cette époque, la violence légendaire de Muramasa s’était incarnée dans une arme si puissante, si destructrice que même les âmes ne pouvaient y survivre. Mortifié par ce qu’il avait créé, le forgeron s’est empressé de vouloir la briser, mais, bien sûr, elle était indestructible. Tout comme sa colère. Alors il l’a cachée de ses disciples et du monde entier dans l’espoir absurde qu’elle ne soit jamais découverte. — Mais elle l’a été, deviné-je.
La pénombre obscurcit la moitié son visage possédé, tel un yin yang détraqué.
— Oh, oui. Oui, elle l’a été.
— Par qui ? Mon arrière-grand-père ?
— Non. Bien qu’il ait été en effet le premier à l’utiliser.
Ses lèvres livides s’étirent de jubilation.
— Le mal peut se montrer généreux avec ses protégés, min dreng . — Le duc de Lambai, deviné-je, abasourdi. C’est lui qui nous l’a confiée, afin que nous puissions recueillir les âmes.
Il hoche la tête et s’appuie au dosseret de son siège. — Transmise à Ludwig Jacobson, qui l’a lui-même transmise à son fils. Avant qu’elle ne soit vendue par ton père pour s’en débarrasser. Un précieux héritage pour certains, un fardeau pour d’autres. — Je croyais que cela était une métaphore, poursuis-je. Qu’il suffisait de prendre des vies pour le satisfaire.
— Non, bien sûr que non. Avant de servir un plat, il faut un minimum le cuisiner, Dorian. Il en va de même pour les âmes. Nous torturons leurs corps, rehaussons la saveur de leur peur puis nous les achevons dans la douleur. Néanmoins, un corps sans âme est comme une coquille vide : elle se fissure et se brise à la moindre manipulation. Et sur ce point, les griffes des démons sont loin d’être aussi précautionneuses que nos armes.
Ébranlée par une telle révélation, ma contenance vacille avant de se reprendre.
— Seulement, min farbror , vous omettez un détail important : l’arme de Muramasa n’est pas entre mes mains. Je n’ai donc jamais pris d’âmes.
Il incline la tête et dans ses yeux déments, je peux presque y voir danser les flammes de l’enfer.
— Bien au contraire, tu as récolté de quoi nourrir une armée entière de démons. Sache que c’est cette lame qui a poignardé ton père. Ironique, n’est-ce pas ? C’est aussi cette lame qui a torturé ton papillon.
Un spasme courroucé parcourt sa puissante mâchoire. — Sa forme a peut-être changé entre les mains cupides de Develton, mais, crois-moi, son pouvoir n’a jamais quitté les nôtres. — Vous ne l’avez pourtant jamais possédée vous-même, malgré le fait que vous ayez hérité de la malédiction au décès de mon père. — Je n’ai jamais pu retrouver le nom de l’acheteur, grommelle-t-il, frustré. Même en fouillant dans les affaires de mon frère. Même en retournant les rues de Londres. Lord Develton a dû la faire remodeler en bistouri afin que notre famille, privée de son pouvoir, attise les foudres de Lambai. Je n’ai appris son retour au purgatoire qu’une fois mort, en t’observant envoyer ses âmes ad patres . C’est là que j’ai compris que l’arme de Muramasa nous était enfin retournée.
Soulagé pour la première fois de mon état mental, je frotte mes tempes libres de toutes entraves professorales. — J’avais donc bel et bien raison, vous n’êtes point le fruit gâté de ma folie. — Non, Dorian. Seulement une âme qui n’a pas été fauchée par l’arme de Muramasa. Selon la tradition, c’est ainsi qu’il nous incombe de procéder lors du rituel. Nous devons mourir par cette lame et uniquement par elle. Nos âmes d’aristocrates ne doivent jamais vagabonder sur terre, uniquement galoper dans les tourments de l’enfer. C’est elle qui doit mettre fin à tes jours, Dorian. Non le poison.
— Le duc de Lambai nous en a-t-il transmis l’obligation ?
— Non. Pour lui, un Jacobson mort en vaut un autre du moment que nous respectons scrupuleusement le pacte. Vois plutôt cela comme une tradition. Ou mieux, un ordre.
— Le vôtre, je suppose ?
Il hausse un sourcil moqueur.
— Le mien, le tien. Qui peut encore le dire après toutes ces années à entremêler nos pensées ?
La colère rugit dans mes veines à mesure que déferlent ces souvenirs de lutte acharnée contre moi-même. De combats perdus dans la douleur et la soumission. Tout comme cette nuit où sa volonté m’a cloué au sol, m’obligeant à écouter hurler ma moitié. L’impuissance, le dégoût de soi, l’envie d’y mettre un terme. Tout cela n’était que jeu pervers de mon ancêtre.
— Pourquoi ne me l’avoir jamais dit ? m’emporté-je en bondissant hors du siège. Toutes ces années à me croire fou ! Pourquoi ? Afin de mieux manipuler ma raison ?
— Afin de mieux la préserver, Dorian ! De tout mon apprentissage, de tous ses efforts que j’ai déployés, toutes ces années, pour toi, il n’y a qu’un seul obstacle que j’avais oublié : elle. Emilia est un cancer, Dorian. Une tumeur accrochée à cette famille afin de gangréner notre seul devoir : servir le duc de Lambai. Alors oui, j’ai moi-même tuméfié ton esprit, tout cela dans le but noble de te rappeler ce pour quoi tu vis. Ce pour quoi tu existes. — Ce pour quoi je dois mourir ? raillé-je. Vous vous fourvoyez, Emilia n’est pas le cancer, elle est le remède. Le mien.
S’il devait être encore vivant, le visage enragé de mon oncle serait aussi rouge que ce sang répandu de son cou par ma lame. — Ne dis pas n’importe quoi ! Elle sera ta perte, Dorian ! Notre perte ! — Alors pourquoi le bistouri s’est-il retrouvé entre ses mains ? Pourquoi est-ce elle qui l’a placé entre les miennes ?
Il se fige, déstabilisé par ma coriace répartie.
— Je… je l’ignore. Cela n’aurait jamais dû se produire. Le hasard, ce n’est rien que le hasard.
— Et ce lien ? Ce trait d’union entre nos âmes, d’où provient-il ? Qui l’a tracé ? QUI ?
Il hésite, mais mon regard exhalant de rage finit par le faire abdiquer.
— La malédiction, soupire-t-il. En contrepartie de nos services, chaque premier-né mâle reçoit à sa naissance une âme sœur. Une pauvre créature aussi damnée que lui, prédestinée à partager sentiments et souffrance. — Sentiments…
Encore peu habitué à l’employer, je fais rouler ce mot sur ma langue jusqu’à voir le beau visage d’Emilia s’enquérir des miens après avoir écorché ceux de Myers. Sentiments, oui, nul doute que nous en partageons. Il me suffit désormais de sentir mon cœur frémir pour me savoir capable d’en éprouver.
Néanmoins, de tous les êtres qui existent sur cette terre, ils n’appartiendront jamais qu’à Emilia. Elle seule peut les recevoir et me les donner. Je sais maintenant pourquoi.
— Lambai doit être amateur de tragédies romantiques, avancé-je avec sarcasme.
Il acquiesce.
— « La femme condamnée à voir sa moitié trépasser sous ses yeux ». J’en conviens, cela a tout du grand spectacle. Surtout lorsque l’on connaît le destin tragique des deux amants. Un vrai Roméo et Juliette danois. — Vous ne m’en avez pourtant jamais parlé. Toutes ces fois jadis où je vous disais souffrir d’un manque insupportable, de sentir mon âme déchirée en deux. Toute cette souffrance, cette solitude, ces nuits passées à espérer être deux. À mes treize-ans, je vous ai même demandé s’il existait quelqu’un en ce monde pour me compléter. Vous souvenez-vous encore de votre réponse ? Vous rappelez-vous votre mensonge ? Il acquiesce. Sur son visage, nulle trace de culpabilité pour l’innocenter. — « Non, min dreng. Il n’y a que toi. », récite-t-il, indifférent. Tout comme il n’y aurait dû avoir que ton père.
— Ma mère…
— À fini égorgée, cingle-t-il. Ton pauvre père était faible dès lors qu’il s’agissait d’elle. Je me souviens le jour où son regard s’est posé pour la première fois sur Isabella : il est devenu un chiot rongeant sa laisse pour aller la rejoindre chaque soir. Il était pathétique, prêt à tout pour la servir, y compris à refuser de tuer et son état s’est empiré lorsque tu es venu au monde. Il a renié la malédiction, renié sa propre nature. Il ne serait jamais mort ainsi si ta mère n’avait pas existé. Toi-même serais plus fort si Emilia n’existait pas. L’amour n’a pas sa place dans notre famille, Dorian. Ce lien qui t’unit à elle est une illusion, un moyen de plus utilisé par Lambai pour te tester. Et même te torturer.
Ses traits s’assombrissent d’une étrange lueur désœuvrée. La solitude, comprends-je soudain. Je la reconnais en lui pour l’avoir moi-même endurée jadis. Avant elle. Avant qu’elle ne mette un terme à ma véritable souffrance.
Mon oncle a tort, ce lien n’est en rien une torture. C’est une délivrance.
— Je ne vous ai jamais vu rencontrer votre propre âme sœur.
Il hausse ses épaules robustes pourtant affaissées de regrets. — Le premier-né, min dreng . Tu l’as dit toi-même, sa succession ne s’est faite qu’à sa mort.
Soudain, comme s’il était lui-même doté d’une double personnalité, la bête en lui rugit sa vile tromperie.
— Et celle de ton papillon entraînera la tienne !
Terrifié par cette sordide prémonition, je me rue sur lui, prêt à l’embarquer dans les flammes, mais son spectre s’évapore sans même me laisser une chance de le frôler.
— Jamais cela n’arrivera ! vociféré-je dans le vide. Le poison empêchera mon âme de la quitter. Je la protègerai ! Je hanterai son esprit ! Je la rendrai folle à son tour s’il le faut ! Mes hurlements seront avertissements, mes murmures semonces. Il ne l’aura pas ! JAMAIS !
Mon oncle réapparaît derrière moi, un sourire pernicieux plaqué sur sa bouche amère.
— À présent, c’est à toi d’omettre un détail : le sang des Jacobson ne coule point dans ses veines. Elle ne t’entendra pas, tu ne seras qu’un courant d’air froid qui disparaîtra dans un feu de cheminée. Jack la tuera, Dorian. C’est inévitable, tout comme ces tragédies romantiques que ta catin affectionne tant.
L’insulte fait hurler le monstre assoiffé de massacre. Si je n’avais point déjà tué mon oncle, il serait déjà mort. Il n’est pas ma famille, il ne l’a jamais été. Ma famille, mon foyer c’est elle. Emilia. Et je ne laisserai jamais rien ni personne la détruire. Dus-je errer pour l’éternité dans les limbes de ce monde.
— Je changerai le scénario de l’éventreur ! Je trouverai un moyen !
Le traître me gratifie d’un odieux clin d’œil.
— Pas si je lui murmure ses répliques.
Je plonge sur lui, il s’évanouit. Ma frustration s’abat sur les murs en vagues déchaînées.
— Pourquoi feriez-vous cela ? m’écrié-je confus. Pourquoi ?
Sa voix me répond à l’intérieur de mon crâne.
— Juste pour le plaisir de me débarrasser d’elle. Crois-moi, c’est un présent que je lui offre. Ma mère était cadavre lorsqu’elle a enterré celui de mon père. Chaque jour, je la voyais disparaître peu à peu, tel un spectre enchaîné de force à son amour disparu. Perdre son mari ou amant n’est rien à côté de son âme sœur. Emilia mourra à petit feu, consumée par tes cendres. Ma bonté ne fera qu’ajouter des braises à ce funeste bûcher. — Je vous l’interdis, vous m’entendez ? Je vous interdis de la toucher !
À cette menace grondée, il ressurgit près de son fauteuil, ses paumes tournées vers le ciel en guise de provocation.
— Jack le fera à ma place. Après tout, elle n’est pas de taille à le défier. Sois lucide, min dreng , ton entraînement ne sera jamais à hauteur du mien. — Elle m’entendra, je trouverai une solution ! J’irai la chercher en Enfer, je l’extorquerai à Lucifer ! Et quand tout sera terminé, je vous y emmènerai avec moi !
— Là ! La voilà enfin !
Il disparaît à nouveau pour renaître à un bras tendu de moi. Inutile, je le sais, je ne parviendrai jamais à le capturer. Pourquoi donc la proie que je désire le plus attraper est-elle aussi volatile qu’un nuage de tempête ? Peu importe ! Ma vengeance est un ouragan qui finira par l’emporter.
Se méprenant sur mon découragement, la jubilation enlaidit sa beauté achetée par le meurtre.
— La voilà, cette étincelle disparue. Neuf années à polir ta colère alors qu’il suffisait de menacer ta moitié pour la faire exploser. Oui, sa mort sera le plus impressionnant des flamboiements.
— JE VOUS L’INTERDIS ! JE LA PROTÈGERAI, QUITTE À CARBONISER VOTRE ÂME !
Sa tête se renverse en arrière alors qu’éclate un rire démentiel. — Et comment comptes-tu m’en empêcher, toi qui ne peux même pas m’effleurer ? Tu n’y arriveras jamais seul, Dorian ! — Non, en effet. Mais il n’est pas seul, min farbror.
Tout à coup, un éclat lumineux jaillit d’un recoin ténébreux, laissant apparaître dans son sillage une petite fille. Une enfant dont les traits lumineux engloutissent l’obscurité sur son passage. — É… Élise ? bredouille-t-il, les yeux écarquillés de stupeur. Que fais-tu ici ? Tu devrais être…
— Auprès de mon frère. Et c’est exactement là où je suis.
Entièrement vêtue de blanc, l’apparition de ma sœur s’interpose entre moi et mon oncle.
— Seule sa volonté de te vaincre pouvait me faire apparaître. Et ce jour-là est enfin venu. Je te remercie, mon oncle, d’avoir conseillé mon cher frère pendant toutes ces années. Mais à présent, il est temps de me laisser prendre le relais. Ta haine ne t’a déjà que trop consumée.
Il recule, mais son orgueil tient bon.
— Crois-tu qu’une fillette me fasse peur ?
— Une fillette ? Non.
Subitement, sa silhouette s’allonge, s’agrandit pour devenir celle qu’elle aurait dû être si Develton n’avait pas fauché sa jeunesse. Une adulte aussi belle que notre mère. Aussi déterminée que notre père. Aussi impitoyable que moi.
— Une femme ? Oui.
D’un geste vif de la main, le pouvoir de ma sœur le réduit au silence. Devenue mutique, sa bouche parodie le poisson asphyxié quand un gouffre noir apparaît subitement sur sa poitrine. Un point minuscule qui très vite prend la forme d’une cavité vorace s’élargissant, absorbant de plus en plus vite la moindre parcelle de ses chairs fantomatiques.
Paniqué par son déclin inévitable, mon oncle tombe, se recroqueville tout en gémissant sa souffrance alors que ses doigts tentent désespérément de refermer la sphère avide. En vain. Son geste grotesque ne fait même qu’accélérer sa destruction. Affamée, l’orbe infernal grignote sans relâche l’intégralité de son corps. Ses pieds, ses jambes, son torse. Tout cela s’évapore dans ce portail le condamnant à un monde inconnu.
Un monde où je me rendrai moi-même dans quelques heures.
Bientôt, son visage horrifié devient le seul rescapé de ce macabre festin. Dans une ultime tentative, ses lèvres tremblantes de peur articulent sa repentance silencieuse. Mais ce soir, ni moi, ni Élise ne nous sentons l’âme d’un confesseur. Alors, face à notre refus, sa bouche se tord, mime des insultes que je devine savoureuses. N’y tenant plus, j’éclate d’un rire hystérique, séduis par ce divin spectacle lorsque l’orbite ténébreuse, moins bon public que moi, emporte son humiliation dans le néant.
Infatigable, l’obscurité qui ronge son être poursuit sa tâche sans défaillir. Elle progresse, engloutit tout, aussi insatiable qu’un rapace dévorant sa proie jusqu’à ce qu’il ne reste plus de lui que son regard terrorisé.
Billes bleues flottant dans les brumes, ses yeux me supplient, maudissent ma sœur avant de finalement disparaître à leur tour. Et c’est ainsi, dans un silence d’outre-tombe, que je prononce la seconde fin de lord Alexander Lewin Jacobson.
Notre oncle à présent disparu, Élise se tourne vers moi et me sourit, satisfaite d’avoir excommunié sa présence de mon esprit. De mon côté, je tremble, désespéré d’accueillir enfin la sienne. — Élise… mon Dieu, Élise c’est toi. C’est vraiment toi.
Pouvant enfin laisser libre cours à ma joie de la retrouver, je tombe à genoux à ses pieds, terrassé par ma prière enfin exaucée. Je voulais la revoir. Je voulais que son ombre vienne me hanter et la voilà dans toute sa splendeur angélique prête à bénir ma pitoyable existence.
Non, je ne mérite pas un tel présent. Pourtant, je le reçois, le squelette à l’agonie, les muscles au supplice, les nerfs à vif. Comme si son beau sourire rouvrait une à une toutes mes cicatrices. — Où étais-tu passée ? Où ?
Elle s’agenouille près de moi, me laissant ainsi mieux détailler mon reflet féminin. Des cheveux ébène ondulés, des yeux bleu lagon, cette fossette rieuse et ce teint plus vivant que je ne le serai jamais. Oui, c’est bien elle. Ma petite sœur. Ma chair que je n’ai su protéger. — Je ne t’ai jamais quitté, min storebror , me rassure-t-elle d’une voix aussi sucrée que le miel. J’étais juste là, à attendre patiemment que tu accomplisses ta dernière leçon.
Je fronce les sourcils, perplexe. Toutefois, tout m’apparaît clairement lorsque nos océans se rejoignent pour se contempler l’un l’autre.
— L’émancipation, chuchoté-je, consterné. Je n’avais finalement jamais terminé son enseignement.
Elle hoche la tête alors que son regard côtoie une infinie tristesse.
— Il y a veillé, Dorian. De bien des façons. Mais ton apprentissage est achevé désormais.
— Est-il… détruit ?
— Non, je ne suis pas assez puissante pour cela. Disons qu’il est simplement retourné dans sa cage. Mais la clé, celle qui maintiendra à jamais sa porte close se trouve juste ici.
Sa main se pose avec douceur sur mon cœur. Et bien que son contact soit aussi impalpable que ma tendresse pour elle, je ressens à travers le tissu de ma chemise palpiter l’étendu de la sienne.
— M’y aideras-tu, Élise ?
— Si tu m’en laisses l’opportunité, oui, storebror . Je resterai pour toujours à tes côtés. Mon paradis sera le tien.
Je grimace, soudain honteux de mes méfaits, moi dont le rôle se devait d’être son exemple.
— Pourtant, c’est l’enfer qui m’attend.
— Pas si tu te décides à faire la paix avec toi-même.
Les images de ma petite sœur de huit ans, violée et torturée devant moi, brûlent mes rétines à m’en rendre aveugle. La paix, Élise ? Pourquoi la ferais-je quand la guerre est le seul moyen de me rappeler mon crime ? — Pour cela, il faudrait que je me pardonne de t’avoir abandonné, murmuré-je d’une voix brisée. J’aurais dû te sauver, Élise. J’aurais dû l’empêcher de te faire du mal quitte à donner ma vie et…
Son doigt se pose sur mes lèvres.
Aérien. Innocent. Salvateur.
— Chuuuuut. Il n’y a rien à pardonner, Dorian. Il n’y a jamais rien eu à pardonner. Tu as été le meilleur des frères que je pouvais rêver d’avoir. Tu as été le petit garçon le plus courageux qui soit dans cette cage. Mais à présent, c’est à l’homme de faire preuve du même courage.
Une douleur insoutenable me fait gémir le nom de la seule à pouvoir me le donner.
— Emilia…
Ses traits se font solennels, aurore d’une promesse imméritée que je suis prêt à entendre professer pour elle. Ma culpabilité attendra qu’Emilia soit en sécurité pour me noyer dans le Styx.
Peu importe le prix de mon âme. Peu importe qui de Dieu ou du Diable l’achètera. Je suis prêt à endurer une éternité de torture pourvu que mon papillon vive ses années.
— Je t’aiderai à la sauver, je te le promets. La mort n’est qu’un labyrinthe, Dorian. Tous les sentiers, aussi dangereux et sans espoir qu’ils puissent paraître, te guideront vers elle. Cependant, tu connais la formule pour pouvoir y pénétrer. Tu la connais pour l’avoir tant de fois récitée à tes victimes. Mais aujourd’hui, c’est à ton tour de prendre leur place.
J’acquiesce, résigné à recevoir ma sentence lorsque son regard devenu impartial pénètre mon âme souillée.
— Alors je te le demande, min storebror : avant que cette malédiction ne t’achève, as-tu un dernier souhait ?
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