Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)

Chapitre 37

Traître.

Emilia

 

Fiacre de Lord Jacobson

East end, Londres

9 Novembre 1888

Loin des processions du Lord Mayor’s day célébrant l’intronisation du nouveau maire de Londres : Sir James Whitehead, notre fiacre poursuit sa descente funèbre dans les tréfonds lugubres de l’ east end .

Inquiète de notre future découverte, mes doigts fébriles agrippent les plis de coton chiné gris sous l’œil impassible de Dorian. Assis en face de moi, ses longues jambes croisées frôlant avec indécence mes chevilles, sa mise élégante et bariolée me met à l’épreuve de ne pas les lui arracher.

Bien que rendue nerveuse par le message matinal de Graham, je souris malgré tout en songeant qu’il y avait bien longtemps que je ne n’avais vu son corps recouvert d’autant de tissus inutiles. Dix-neuf jours de refuge dans notre archipel de luxure et me voilà semblable à une sauvage forcée de revenir à la civilisation.

— Tout ira bien, min sommerfugl . Jack n’est plus, tâche de ne point l’oublier.

Je sursaute au son de sa voix dont la tonalité caverneuse me laisse présager le partage de mes impures pensées.

— Pourquoi nous y rendre dans ce cas ? L’inspecteur Graham n’a guère besoin de nous.

La suite de ma phrase se perd dans les méandres de ma jalousie. — Et surtout pas de toi.

Sa vanité, enchantée d’être la vedette de cette stupide rivalité, esquisse un sourire féroce.

— Que veux-tu, Emilia, ronronne-t-il vicieusement. Je sais me rendre indispensable.

Je le fustige d’une œillade empreinte de crime passionnel, déclenchant en face un rire maléfique.

— Cesse de me contempler ainsi. Ou ton regard assassin pourrait me faire le meurtrier de ta robe.

Je rougis alors qu’il contemple avec avidité ma gorge dénudée. Comme un vampire prêt à enfoncer ses canines dans ma chair frissonnante. — Tu n’as pas répondu à ma question, toussoté-je dans mon gant.

Des heures à crier entre ses bras et pourtant ma gêne demeure aussi intacte que notre toute première fois. Le sort se brisera-t-il un jour ? Non. Je fais confiance à la destinée pour ne cesser de m’envoûter.

Ma question ayant jeté des grains de sel sur son désir, mon sorcier au teint nacré détourne son attention de moi et soulève le rideau pourpre du fiacre.

Derrière la vitre, les rues sales de l’ east end se dévoilent dans toute leur misère poétique.

— Parce qu’il nous est nécessaire de contrôler Scotland Yard, Emilia. Les mettre sur une fausse piste nous permettra ainsi d’enterrer la nôtre. — Je croyais que nous l’avions noyée dans la Tamise.

Ses lèvres s’étirent d’un contentement sanguinaire. — Certes. Mais je parlais de la prochaine.

Je hausse un sourcil étonné et balbutie mon mécontentement. — Je croyais que tu… que tu voulais passer tes derniers jours auprès de moi.

Ses yeux perçants reviennent aussitôt sur leurs moitiés. — C’est précisément ce que je compte faire, Emilia. Néanmoins, il y a un traître parmi nous et ma fierté tient à l’éliminer avant de te quitter. Je refuse de te savoir en danger après ma mort. Mon fantôme ne le supporterait pas.

Mon cœur se serre à m’étouffer derrière la prison de mon corset. Comment peut-il évoquer son trépas de manière aussi insouciante quand mes larmes se mêlent chaque soir à l’eau de ma baignoire ?

Toutefois, lorsque ma colère brûle son flegme glacial, je peux y déceler des débris de regrets. Il voudrait rester auprès de moi, je le sais. Seulement, quelque chose l’en empêche, le contraint à la tragédie au lieu du bonheur dans mes bras. Est-ce cette maladie ? Et quelle est-elle bon sang ! J’ai beau m’éclipser la nuit dans la bibliothèque pour compulser les écrits médicaux, y compris ceux du docteur Frankenstein trouvés un soir de chance, rien ne vient m’offrir la réponse tant attendue. Pourtant, je me refuse à abandonner ! Il est hors de question de laisser mon amour à la faucheuse.

S’il le faut, je ramperai en enfer pour arracher la solution à Lucifer ! Je me ferai chercheuse de remède, je tuerai des légions de cobayes. Je me damnerai sans hésiter pour lui offrir l’immortalité. Mais tout cela ne vaut rien sans une piste de sa part. Une piste qu’il se refuse à me donner, invoquant la fatalité et ce maudit carpe diem qui assassine tous nos espoirs de profiter d’une vie à deux. 

— Un traître ? croassé-je en tentant de masquer mon chagrin. — Les domestiques ont raison, déclare-t-il sobrement. Quelqu’un a bien fait introduire les sbires de Chas Fergusson dans le manoir. 

Mes doigts frôlent le début d’une cicatrice sous le tissu souris. — Et dans ma chambre.

Il acquiesce, la mine sombre.

— Lucius a-t-il trouvé la moindre piste ?

— Non. Je ne voulais pas le faire intervenir.

— Par peur que cela soit lui ?

— Peut-être, concède-t-il. Mais surtout parce qu’il s’agit d’un problème domestique et que par définition, il ne concerne que nous.

Sur ses iris de prédateur se reflète l’écho fascinant d’une prochaine torture. Un supplice auquel mon tantō se réjouit d’avance de participer. — Lorsqu’un chien mord son maître, il revient à ce dernier de l’abattre. N’es-tu point d’accord avec moi, ô toi, maîtresse de Soulridge ?

Je m’empourpre, plus par excitation que flatterie pour un titre dont je me sais déjà détentrice depuis longtemps.

Deux semaines sans verser la moindre goutte de sang et ma soif se fait déjà ressentir. Puissante et hypnotique. Seuls l’enseignement de Dorian et notre appétit charnel me permettent de ne pas finir l’ivrogne de mes caprices sanguinaires.

À défaut d’être ivre de ses caresses. 

— En effet, milord, approuvé-je d’un sourire carnassier. D’autant plus si ce chien se révèle être un loup aux dents longues.

— Peu importe sa nature, sa fourrure et ses crocs termineront tous deux dans notre purgatoire. Mais en attendant…

D’une vivacité surnaturelle, il se penche vers moi. Dans l’habitacle devenu soudainement étroit, notre proximité et son parfum me donnent l’envie de faire demi-tour pour retrouver nos draps.

Ralliée à ma tentation, sa main gantée effleure ma joue avec séduction.

— N’accorde ta confiance qu’à moi. En ces temps troublés, nous ne pouvons compter que l’un sur l’autre.

Sa caresse se fait de plus en plus pressante sur ma peau agacée de plaisir.

— Je suis celui qui ne te trahira jamais, Emilia. Et tu es ma confiance incarnée.

— Ainsi que cela l’a toujours été, soufflé-je contre le cuir noir.

Il sourit affectueusement et dépose un baiser chaste sur mon front. — Ainsi que cela le restera à jamais.

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