Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)

Chapitre 46

Tout.

Emilia

 

Chambre de Dorian, Manoir Soulridge

Holland Park, Londres

18 Novembre 1888

D’un pas hâtif, je m’engouffre dans notre chambre et claque la porte pour m’y adosser, le cœur encore affolé de ma course trépidante dans l’escalier.

Après mon retour de la morgue, Anthony m’a fait savoir qu’un visiteur m’attendait dans le petit salon. Mes bonnes manières restées auprès de Dorian, je suis entrée en trombe dans la pièce, m’apprêtant à rejeter sèchement le réconfort entêté de Lénore ou de Katherine lorsqu’un homme chauve et corpulent s’est levé pour m’accueillir.

Un notaire. Dorian m’avait fait parvenir un notaire.

D’une prévenance insupportable, monsieur Bartley a passé l’heure suivante à m’énumérer l’ensemble des biens qui me revenaient par droit démoniaque. Son entreprise de thé, le manoir, les domestiques et même sa satanée collection d’animaux empaillés.

Tout.

Pourtant, il ne lui était guère venu à l’idée que tout ce que je désirais, tout ce que je rêvais de posséder : c’était lui.

La colère prenant peu à peu le dessus sur la tristesse, je me suis contentée de signer le testament, ma plume emportée trouant presque le papier à défaut de pouvoir ravager sa peau de rancune.

N’importe quelle femme serait touchée par cette attention d’outre-tombe, mais je ne suis pas n’importe quelle femme. Je suis la sienne. Et rien que par égard pour cela, il aurait dû me laisser le choix.

Je ne veux pas de toutes ces choses. Le seul bien qu’il me plaise de recevoir en héritage est cette fiole de poison dans ma serre. Je ne veux rien d’autre. Rien s’il ne peut m’offrir l’éternité à ses côtés. Et même cela, je sais qu’il reviendra à moi de l’acquérir par mes propres moyens.

Notre échange terminé, je me suis levée afin de le raccompagner vers la sortie lorsqu’il m’a tendu une lettre pourpre horriblement familière marquée non pas du numéro quatre, mais de mon prénom, accompagnée d’un écrin de la même teinte. Après avoir bredouillé des remerciements incompréhensibles, j’ai laissé Anthony prendre ma place d’hôtesse pour me ruer dans l’escalier, l’enveloppe et la boîte pressés contre ma poitrine effrayée.

Terrifiée à l’idée que sa mort n’en devienne que plus réelle. Terrorisée de lires ses mots en devant les nommer « derniers ».

Alors, le corps tremblant blotti contre le bois ébène, je serre mes biens les plus précieux entre mes doigts hésitants.

Tu dois les ouvrir, Emilia. Tu dois savoir. C’est tout ce qu’il te reste de lui désormais. Chéris-les, ouvre-les par respect pour celui que tu persistes à appeler ton aimé.

Ma respiration entrecoupée de sanglots, je me dirige vers notre lit, ôte mes bottines et m’allonge sur ces draps glacés par son absence.

En face de moi, le portrait de Dorian rit de mon chagrin de sa fossette moqueuse. Plus prompt à passer à mes nerfs sur une toile que sur un cadavre, je le fustige d’un regard empli de rancœur endeuillée. — Je te déteste ! Sois maudit, vil serpent ! Comment as-tu pu me laisser seule ? Croyais-tu que me léguer tous tes biens amoindrirait ma peine ? Un couteau planté dans mon cœur, Dorian ! Voilà ce qui l’anéantirait.

Une dernière œillade offensée sur sa personne et mes doigts rageurs ouvrent l’écrin posé sur mes cuisses. À la vue de son occupant d’acier, trônant sur son coussin satiné, le souffle de mon professeur agace soudain ma nuque d’une cruelle ironie.

— Un couteau, min sommerfugl ? Allons, je peux faire bien mieux que cela.

D’une main déférente, je soulève l’arme à hauteur de mes yeux, scrutant les recoins obscurs de la chambre, comme si son spectre n’attendait que ma défaillance pour me l’arracher.

— Ton bistouri, soufflé-je au portrait. Mais… pourquoi ?

Impénétrable, son sourire figé me répond par humour macabre. Ébranlée par un tel lègue, je caresse l’acier tranchant à la recherche de la moindre chaleur laissée par son ancien propriétaire. Mais le métal est désormais à l’image de son corps.

Écho d’un passé de haine, mes doigts amoureux retrouvent les chiffres gravés sur le manche du bistouri. Sauf que cette fois-ci, il n’y aura guère de serpent pour protéger ses écailles de ma curiosité.

Plissant les paupières afin de mieux voir, je parviens enfin après quelques secondes à déchiffrer les symboles sibyllins :

2.09.1879

Le 2 septembre, la date de mon anniversaire. Pourquoi donc l’avoir fait graver sur son arme ? Avait-il peur de l’oublier ? Non.

La méticulosité maladive de Dorian n’oubliait rien, pas même mes insultes chuchotées dans son dos. Mes multiples punitions et remontrances dans mon enfance pourraient en témoigner. 1879… je n’ai pas pu naître à cette date. Qu’a-t-elle donc de si important qui ait nécessité d’être immortalisée dans le sang ?

Intriguée par cette ultime énigme, je force mes poumons douloureux à s’octroyer une grande inspiration et me décide enfin à délivrer de son silence la quatrième et dernière enveloppe pourpre. Celle qui mettra enfin des mots sur notre rencontre, mon animosité et, peut-être, oui, peut-être sur son affection.

Mais au fur et à mesure de ma lecture, à mesure que l’encre se dilue de mes larmes, je prends conscience bien trop tard que les mots dont je cherchais à le faire émissaire n’ont jamais eu besoin d’être prononcés ou écrits pour nous unir.

Nous n’avions besoin que d’être ensemble. Et il m’aura fallu me trouver seule, pleurant et hurlant ma peine sur cet oreiller parfumé de son odeur pour m’en rendre enfin compte.

Tout.

Tu m’as tout laissé, Dorian.

Pourtant mon tout, c’était toi.

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