Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)
Chapitre 39
Obscure confrontation.
Dorian
Entrepot, Jacobson Tea Company
Lillie road, Londres
11 Novembre 1888
Froide est la nuit qui enveloppe de son manteau d’hiver les strass glacés de la verrière.
Mon esprit lyrique ranimé par la poésie de nos âmes enlacées, je lève les yeux vers ce ciel orageux dont les nuages menaçants me pressent de la rejoindre.
Emilia.
Cet astre éblouissant abrité derrière une perpétuelle obscurité a un nom désormais : Emilia.
À mesure que je progresse dans mes locaux, je ne cesse en vain de répéter le nom de cette étoile, comme si sa seule lumière pouvait me guider jusqu’à sa voie lactée.
— Ce n’est qu’une étoile filante dans ta vie, reviens sur terre, min dreng. Ta place est en enfer, non dans les airs.
— Et la vôtre réside dans le néant, min farbror.
Il se tait, ses griffes rudoyant à peine mes tempes. Depuis que mon lit est devenu cocon de soie, ce reptile fantôme s’incline devant mon papillon. Mes nuits, habituellement peuplées de revenants, deviennent songes apaisés contre son corps vivant.
Jamais auparavant je n’avais dormi avec quelqu’un, si ce n’est le duc de Develton. Cela arrivait parfois lorsque son sexe et ses mains avaient épuisé ses sévices.
Je ne dormais pas, jamais.
Un squelette d’enfant coincé sous sa carcasse dénudée, les yeux grands ouverts, comptant les cycles de sa respiration dans l’espoir fou de pouvoir un jour y mettre un terme. Mais avec elle, blotti contre ses courbes, les yeux fermés et le cœur ouvert ce sont les miens que je rêverai de pouvoir prolonger.
Faisant vœu à l’impossible, je délaisse la voute céleste et me dirige d’un pas prudent vers les ténèbres. Plongé dans la pénombre des lampes à gaz, l’entrepôt vidé de mes salariés devient terrain de jeu pour prédateurs affamés.
Suite au massacre affligeant de Marie Jane Kelly, j’ai décidé de retourner dans mon entreprise afin de me faire l’appât le plus attrayant qui soit. Chaque soir, je retarde ainsi mon retour au manoir, me baladant dans les couloirs mal éclairés des bureaux et la vaste étendue lugubre du hangar à thé. Tout cela dans le but de provoquer sa chute au purgatoire.
Malheureusement, le maître ne semble point aussi aventureux que son apprenti américain. Je ne compte plus les rendez-vous manqués de nos lames et les repas solitaires aux chandelles.
Un sourire s’épanouit sur mon visage quand apparaît au détour d’un embranchement la vision de sa dernière victime. Du travail certes grossier, toutefois on ne peut lui ôter sa méticulosité. Selon l’autopsie, tous les organes manquants de la prostituée se trouvaient soit sous son corps, soit entre ses jambes.
Tous, excepté un.
Un tel sens du détail et de la mise en scène… nul doute, notre ami est bel et bien anglais !
Mon rictus enthousiaste se perd entre les lourds cartons entassés à plus de trois mètres de hauteur. Les fêtes de Noël approchant à grands pas, j’ai ordonné que soient préparées au plus vite les marchandises qui viendront ainsi régaler mes détestables et fortunés concitoyens. Tout est là désormais, attendant patiemment les prochains chargements pour gonfler la fortune déjà considérable des Jacobson.
Et a fortiori , celle d’Emilia.
Je lui ai tout légué par testament, y compris mes précieuses chemises et mon arme fétiche. Elle m’en voudra et ne cessera de me maudire, je le sais comme si j’avais été créateur de sa haine. Mais les vers de sa rancune peuvent bien grignoter mon cadavre tant que sa vie demeure à l’abri du besoin.
— En attendant qu’un autre protecteur prenne ta place dans son lit.
Je refoule ces odieuses pensées, murmurées par un oncle excommunié, et me meus jusqu’au centre de l’entrepôt. Le silence, déchiré un instant par le ciel enragé, accueille ma prestance. Statique, je contemple avec assiduité ces recoins si familiers à la recherche du moindre intrus ganté.
Mon inspection terminée, je m’apprête à rebrousser chemin lorsqu’un bruit suspect m’oblige à me retourner.
Par un réflexe vieux de plusieurs années, mes doigts s’approchent de ma poche où repose mon bistouri endormi. Non, je ne dois pas encore l’utiliser. Je dois d’abord jauger mon adversaire, l’amener à se croire victorieux. Alors seulement, ensuite, je pourrais éventrer sa défaite.
Un son étouffé parvient subtilement à mon oreille reptilienne. Je tourne la tête du côté gauche, prêt à inaugurer enfin la partie quand mon adversaire décide de retarder son entrée.
Dans un éclat de verre brisé, la lampe la plus proche tombe au sol. Puis, semblable à un tour de magie amateur, toutes celles autour de moi lui succèdent dans une cacophonie irritante.
Bientôt plongé dans une demi-obscurité je soupire, déçu d’un tel procédé déjà maintes fois revisité.
— Navrant, clamé-je aux ténèbres. Est-ce là tout ce que vous savez faire, mon cher Jack ? Ne me dites pas que c’est ainsi que vous avez réussi à égorger ces catins. Il est vrai que je suis connu pour être un spectateur difficile, mais tout de même, ce spectacle est d’une banalité !
Mes épaules parcourues de tressautements moqueurs, je me force à
calmer ma respiration afin de renouer avec les préceptes de sifu [36] Shen Fei-Hung. Ceux qu’ils m’avaient enseignés après m’avoir enfermé des jours entiers dans le noir pour venir m’attaquer au grès de sa malice.
Ses coups de bambou assénés sans relâche matraquent ma mémoire d’une leçon arrachée à mes terreurs d’enfant. Pourtant, c’est ce précepte plus que tout autre qui aura fini par terrasser l’ombre de Develton dans ma chambre.
« Quand l’obscurité te condamnera, tes autres sens te libéreront. La nuit n’est que le jour déguisé, il en va donc à toi de la démasquer. C’est ainsi qu’en affrontant son vrai visage, tu arracheras enfin toutes ces peurs qui aveuglent le tien. »
Progressivement, les souvenirs d’entraînement affluent dans mes veines, ralentissant la cadence de mon cœur pour abreuver d’ardeur mes autres organes. Ma vue occultée ouvre la fenêtre de mon esprit, affûtant mes quatre autres instincts.
Soudain, foudroyant ce silence illusoire, un coup de tonnerre résonne au-dessus de nos têtes alors que devant moi s’illumine une imposante menace venue tout droit des Indes.
D’un bond gracieux, je m’écarte de l’écrasante cargaison de thé, laissant celle-ci poursuivre sa route meurtrière et se pulvériser quelque part dans le noir. Ingénieux. Il a dû abaisser la rampe utilisée pour faire descendre les colis les plus chargés.
Te serais-tu préparé à mon arrivée, Jack ?
Indifférent de ce tour de passe-passe, j’époussette ma redingote malmenée par la poussière et applaudis mon prestidigateur fantôme. — Pas mal, Jack. Cela dit, je suis persuadé que vous pouvez mieux faire. Ah, au fait : vous serez ravi d’apprendre que vous me devez une cargaison de Darjeeling.
Mes doigts frissonnants d’excitation caressent les formes séduisantes de mon bistouri.
— Cela dit, si vous n’en avez pas les moyens, la maison Jacobson se fera une joie de récolter votre dette en nature.
Je ris et recule d’un pas avant qu’un autre carton n’aplatisse mon corps parfait. Parfait, oui, il l’est depuis que ses stigmates sont sanctifiés chaque jour par ma déesse aux cheveux d’or.
— Attention, Jack, raillé-je. La faillite vous guette, mon cher. Encore deux cargaisons et vous devrez mettre votre « si beau couteau » au clou pour me rembourser. Et je sais combien…
Un autre colis interrompt mon laïus. Avec grâce, j’effectue un pas de valse qui me conduit hors de sa trajectoire.
— Vous tenez à votre lame, conclus-je tout en me reconcentrant sur ma cible. Moi-même, je serais dévasté de devoir revendre la mienne. Lui avez-vous donné un nom ?
Le Pai Mu Tan [37] de Chine me répond d’un impact avorté. — Quel dommage ! Remarquez, je n’en ai point donné non plus.
Je grimace en comptant les victimes collatérales de notre partie de cache-cache.
— Je sais que vous tenez à me tuer, Jack. Mais de grâce, pourriez-vous, s’il vous plaît, épargner ce thé ? Il ne vous a rien fait à ce que je sache.
Un grincement sonore m’invite de ce fait à rejoindre le côté gauche. À quelques centimètres de moi, un éclair céleste fait étinceler un crochet. Son balancement fait grincer le métal rouillé et ma mâchoire arrogante. Bon, certes, je le conçois, cela est de plus en plus intéressant. — Merci, Jack. Je savais que je pouvais compter sur vous, mon brave. Godt , où en étais-je ? Ah, oui, les noms…
Les mains derrière le dos, j’effectue patiemment des allers-retours entre les rangements d’acier tout en évitant soigneusement les pièges infructueux de mon interlocuteur peu bavard.
— Au final, votre lame est aussi anonyme que la mienne, mais tout aussi célèbre dans notre milieu restreint. Cela nous fait beaucoup de points communs. Y compris notre amour pour la chair humaine. Qu’avez-vous fait du cœur de Kelly au fait ?
Un deuxième crochet oscille devant moi. Je m’arrête et le repousse d’un doigt frustré.
— Entre nous, vous auriez pu l’embrocher dessus, cela aurait été du plus bel effet. Néanmoins, j’ai compris, vous ne souhaitez pas partager votre recette. Quel dommage ! Bref, je disais donc que nous avons beaucoup de similitudes. À part…
Un bruissement, un autre harpon métallique. Non, finalement ce petit jeu devient lassant !
— Ce surnom ridicule dont vous vous êtes affublé. Navré, mon cher, mais je n’y vois guère d’originalité. Savez-vous comment les journaux m’ont appelé fût un temps ?
Un crochet devant moi ainsi qu’un carton à ma gauche me supplient de donner ma réplique. Combinant réflexes et kung-fu , je me détourne du premier alors que le saut du papillon m’envole loin du deuxième.
Mes cheveux guère victorieux de cette acrobatie, je les rabats en arrière et poursuis mon monologue. Après tout, seules ma voix et celle d’Emilia réussissent à combler mon attention volatile. — Vous l’avez demandé si gentiment que je vais vous répondre : « le tueur d’assassins ». N’est-ce pas un surnom savoureux ? Emilia se moque de moi, mais je suis sûr qu’au fond elle l’approuve. Et vous ?
Un pas et une épaule en arrière évitent une lame propulsée qui s’enfonce dans la tendresse d’un carton.
— Il va falloir être plus précis, mon cher. Un couteau veut-il dire oui ?
Sa réponse frôle le tissu ocre de ma redingote. Mon visage affecte une moue boudeuse.
— Je suppose que cela signifie non. Seriez-vous de mèche avec mon papillon ?
Un silence prononcé s’envole dans l’air saturé de parfums exotiques. Brusquement, un bruissement de textile enragé me déporte sur la droite. Un énième coup de tonnerre fait reluire l’acier près de ma joue avant de se fondre à nouveau dans les ténèbres.
Notre confrontation prête à débuter, je ne ressens néanmoins aucune émotion altérer mon flux sanguin. Rien si ce n’est mon désir pressant de rejoindre Emilia.
— Ah, vous voilà enfin ! m’exclamé-je faussement enjoué. Je le savais ! Vous devez être un Anglais pour faire ainsi montre de politesse. Au contraire de votre apprenti pour qui tout cela a fini en queue de poisson.
D’un mouvement fluide, je me retourne et dévie sa lame sauvageonne venue à la rencontre de mon visage. Ses traits entièrement masqués par la pénombre, mon opposant me laisse uniquement entrevoir la musicalité de sa respiration erratique. Il fournit trop d’efforts. Cela doit lui changer des prostitués et des jeunes midinets à peine sortis de l’enfance.
Pendant qu’il tente de me frapper de son poing libre, j’ébranle son poignet du plat de ma main et propulse mon genou dans son estomac. Un râle d’étonnement le fait vaciller en arrière. Mais alors que je m’approche pour le capturer, il parvient encore une fois à s’évaporer dans l’obscurité.
Par tous les démons, que cela commence à devenir agaçant ! — Je vois que vous avez compris l’allusion à sa fin, clamé-je à la nuit. Mais n’ayez crainte, mon cher, votre élève s’est montré digne jusque dans sa mort. Excepté lorsqu’il a déféqué sur notre table d’opération, bien entendu. Mais ne lui en voulez pas, je vous en prie, les intestins et la nature humaine sont seuls à blâmer.
J’éclate d’un rire moqueur, très vite rejoint par le sérieux de l’éventreur. Dans une tentative désespérée, sa silhouette m’assaille, poussant un rugissement censé célébrer sa victoire. Pourtant, dans ce pitoyable miaulement de chaton, je n’entends siffler que la mienne.
Parades et feintes enchaînées, je bloque ses attaques avec facilité et coquetterie. Mon unique but étant d’épuiser sa vitesse jusqu’à ce le conduire tout droit sur la seringue de venin dissimulée dans mon autre poche.
Son couteau tranchant inlassablement le vide, je profite de ce répit pour étudier avec sévérité son style meurtrier.
Certes, ses réactions sont habiles et expérimentées. Cependant, il lui manque un élément afin de pouvoir m’affronter comme il se doit : la subtilité. Tout chez lui se contente de force brute, comme si sa colère guidait la moindre de ses décisions. Emilia a raison, cette dernière exécution n’était guère une montée en violence. Elle n’était que la continuité d’un mal qui le ronge depuis bien trop longtemps. Et que nous nous ferons tous deux une joie de purger.
Illustrant mes déductions, sa rage décide de coordonner un dernier affront grossier. D’un soupir exaspéré, je l’envoie danser au loin le bal des vaincus et conquiers sa jambe lancée pour me mettre à terre. Son genou bloqué par ma prise, je balaie sa cheville et l’envoie mordre ma poussière de thé. Premier à déclarer forfait, son chapeau quitte son possesseur et tombe à ses côtés. Mais alors que je m’achemine vers lui d’une démarche triomphale, une déflagration m’oblige alors à reculer et protéger mes yeux.
Lorsque je les rouvre quelques secondes plus tard, une épaisse fumée s’accouple aux limbes de l’entrepôt tandis qu’une forte odeur de poudre me fait tousser dans ma manche.
Mes réflexes nocturnes peu à peu recouvrés, je lève les yeux vers un énorme container où un fantôme solitaire court s’arrimer à une corde pour brandir de nouveau sa lame.
Dans un ultime geste de provocation, le lâche s’incline et me salue d’un mouvement de cape avant de trancher l’attache du contrepoids.
Tracté par cette gravité forcée, ce gibier à peine entamé s’échappe par la verrière entrouverte sans se retourner vers son hôte.
Demeuré seul dans le silence de l’entrepôt, mes lèvres assoiffées de son éther se retroussent sur des crocs pressés de chanter leur future mélopée :
Cours, cours, mon cher effarouché.
Peu importe ta fuite.
J’en ai vu assez.
Laisse-moi donc prendre la suite.
Que ma mort serve ton décès,
Et offre à mon Emilia ta viande cuite.
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