Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)

Chapitre 4

Un jour. Un siècle. Une éternité.

Emilia

 

Grand salon, Manoir Soulridge

Holland Park, Londres

26 septembre 1888

Relevant le bas de ma traîne garnie de volants froncés, je descends prudemment les marches et me dirige vers le grand salon, attirée par une envolée de noms d’oiseaux et d’insultes porcines.

Intriguée, je me fige sur le seuil pour assister à cette assemblée incongrue de domestiques, affairée à se hurler dessus en des termes peu élogieux.

— C’est de ta faute ! clame Millie en pointant de doigt Lucius. C’est à cause de toi si mon Mathieu s’est fait attaquer ! C’était toi !

Elle s’avance vers lui et agite devant son visage impassible une lettre chiffonnée.

— Je savais que t’étais pas net, mon gars, médit Elbert derrière elle. — Laisse-moi te rappeler que personne ne l’est ici, ricane le renard. Toi encore moins.

— Sale fils de…

Trudy interpose entre eux sa taille courtaude. 

— Arrêtez cela ! Ce n’est pas lui, j’en suis persuadée ! — Tout ça parce que tu veux le mettre dans ton lit ! raille son aide-cuisinier.

La colère brûlante de sa collègue cuit ses joues rebondies. — Comment oses-tu, sacripant ! C’est grâce à moi si tu as ta place dans ce domaine !

— Pff, pour ce que ça m’a coûté, j’aurais mieux fait de rester dans la rue. Au moins, j’aurais pas eu à supporter tes humeurs de bonne femme aigrie !

Sur la pointe des pieds, elle se hisse à sa hauteur, leurs crocs à présent si proches qu’ils pourraient presque s’entrechoquer. — Et moi j’aurais dû te laisser crever dans ta fange, espèce de porc ! — Morue !

— Blaireau !

— Grosse vache !

Amusée par leurs invectives colorées, je m’oblige à contenir un vil fou rire et me compose un visage de maîtresse de maison. Après tout, la beauté vaniteuse de Dorian n’est guère prête à me rejoindre et le mariage de Katherine ne se déroulera pas avant quelques heures. J’ai donc tout le temps de m’octroyer une distraction pour calmer mes nerfs avant notre confrontation.

Lissant le taffetas soyeux de ma robe vert bouteille, je redresse ainsi mes épaules en arrière et toussote dans ma main gantée afin d’exiger leur attention. Aussitôt, le bétail injurieux se musèle pour ne laisser qu’un cheptel de brebis silencieuses, à l’affût de la sanction du gardien de troupeaux.

Somme toute scandalisée par leur comportement fort déplacé, je croise les bras sur ma poitrine et affiche un air sévère. Je connais la plupart d’entre eux depuis mes dix ans, et je les apprécie tous autant qu’ils sont. Néanmoins, il est impératif qu’ils apprennent à ne plus outrepasser leur rang.

Alors j’élève ma voix, toute trace de complicité enfantine effacée dans l’éclat de ma gouvernance.

— Puis-je savoir ce qu’il se passe ici ? Qui donc vous a autorisé à quitter vos tâches pour vous outrager mutuellement ? Je me croirais enfermée dans une basse-cour ! D’ailleurs, à ce propos, où est donc passé le coq ? Anthony ?

Le majordome sursaute derrière Luther et se faufile entre ses comparses pour venir courageusement m’affronter. — Te feras-tu également le porte-parole de cette incorrection ? — Je… Je suis désolé, mademoiselle, nous ne voulions pas faire montre d’insolence.

Je soupire et lance un bref coup d’œil contrarié à son épouse qui me répond d’un mouvement de tête consentant. Johanna sait combien son amitié m’est précieuse, mais elle connaît également le rôle que je me dois de tenir en cette maisonnée. Y compris celui que je m’apprête à interpréter d’une main d’acier dans un gant de soie. — Pourtant, c’est précisément ce que vous venez tous de faire, les invectivé-je. Imaginez si des investisseurs étaient en ce moment même assis dans le bureau de milord, qu’auraient-ils pensé d’un tel comportement ? De quelle réputation honteuse auraient-ils affligé la famille Jacobson en quittant cette maison ?

Je laisse traîner un regard intraitable sur ma plèbe dont les têtes se dérobent les unes après les autres. 

— Sachez que si le déshonneur retombe sur ce manoir, nous en serons tous ses victimes. Nous deviendrions impuissants et vulnérables. Car aucune lame dans cette pièce ne serait en mesure de trancher la langue de la société londonienne. Pas même celle de votre maître. S’il était au courant d’un pareil affront bien entendu, sous-entends-je vicieusement.

Le nuage démoniaque assombrit aussitôt le ciel agité d’Anthony. — Je suis désolé, mademoiselle, réitère le domestique. N’en dites rien à milord, je vous en prie.

Je le toise avec froideur, m’invectivant à prendre exemple sur Dorian afin de ne pas laisser mon cœur compatissant prendre le relais. — Sois rassuré, je ne dirais rien à ton maître. Bien que tu mérites le purgatoire pour un tel affront, cinglé-je. Tu es son majordome, Anthony, c’est avant tout sur tes épaules que repose la notoriété du manoir Soulridge.

Je désigne du menton l’insigne reptilien sur sa veste. — Si elles te semblent trop tremblantes pour ce rôle, alors épingle ce badge sur la poitrine de celui qui saura s’en montrer digne.

Sa mâchoire se contracte, ses paupières se plissent de contrariété, pourtant, il s’incline avec gratitude. Jamais encore je n’aurais pensé mes leçons diaboliques devenir utiles au sein même du manoir. Le monde serait-il donc peuplé uniquement de proies et de prédateurs ? D’Anthony et de Dorian ? Si tel est le cas, alors je préfère brûler en enfer avec le second que de me retrouver à la place du premier.

Tout, plutôt que de redevenir l’agneau face au berger. — Vous avez raison, mademoiselle, gémit-il, cela ne se reproduira plus. Je vous remercie de me laisser une seconde chance.

J’opine du chef sa repentance et me tourne vers ses comparses.

— Godt . À présent, puis-je donc connaître l’origine de cette querelle de foire ? Millie ?

La bonne mordille nerveusement ses joues et s’avance pour me tendre son papier froissé.

— L’inspecteur Graham l’a apporté ce matin pour milord. C’est un message de Jack, mademoiselle. Il m’a dit avoir été d’abord reçu par la Central news puis confié à Scotland Yard. Il l’a recopié afin que milord puisse lui donner son avis.

Je m’empare de la lettre ivoire, non sans lui infliger ma remontrance.

— Et tu l’as ouverte ? Tu me déçois, Millie. Je sais combien l’agression de ton fils t’a bouleversé, tout comme nous tous. De cela, sois-en assurée. Pour autant, ce n’est guère une raison d’enfreindre les règles de bienséance. — Je… Navrée, mademoiselle. Je pensais… je voulais savoir s’il parlait de mon Mathieu. Vous comprenez, je… Il a failli mourir, mademoiselle !

Brusquement, ses sanglots se répandent et mon austérité fond dans ses larmes de mère blessée. Je m’approche d’elle pour la prendre dans mes bras, lui chuchotant des paroles aussi réconfortantes que ma propre meurtrissure me le permet. Peu à peu, elle s’apaise, me remercie d’un triste sourire et s’éloigne pour retrouver la présence plus rassurante de Luther.

La charité des domestiques dirigée désormais vers elle, je profite de cette distraction et déplie la lettre, l’excitation de la chasse au bord de mes lèvres carnassières.

Dans une écriture moins gracieuse, la plume de Graham retranscrit la prose enfantine de Jack à l’encre noire. Cependant, mon art meurtrier ne cesse de la tremper dans ce rouge que je compte lui faire bientôt verser.

Cher Patron,

J’entends toujours dire que la police m’a attrapé, mais ils ne m’auront pas

de sitôt. J’ai bien ri quand ils ont fait leurs intéressants en déclarant être

sur la bonne piste. Cette histoire de Tablier de Cuir n’est qu’une vaste

blague. J’en ai après les putes et je n’arrêterai pas de les éventrer jusqu’à

ce qu’on me boucle. Du beau travail, mon dernier boulot. Je n’ai même pas

laissé à la fille le temps de couiner. Comment pourraient-ils m’attraper

maintenant ?

J’adore mon travail et je veux recommencer. Vous entendrez bientôt parler

de moi et de mes amusants petits jeux. J’ai gardé un peu du liquide rouge

dans une bouteille de bière lors de mon dernier boulot afin de pouvoir

écrire avec, mais c’est devenu épais comme de la colle et je ne peux pas

l’utiliser. L’encre rouge fera l’affaire, je pense. Ha ha. Au prochain travail,

je trancherai les oreilles de la dame et les enverrai aux officiers de police,

histoire de m’amuser un peu. Gardez cette lettre sous le coude jusqu’à ce

que je travaille un peu plus, après sortez-la. Mon couteau est si beau et si

bien aiguisé que j’ai envie de l’utiliser tout de suite si l’occasion se

présente.

Bonne chance.

Cordialement,

Jack l’Éventreur

Ne m’en voulez pas d’utiliser un surnom.

PS : Je n’ai pas réussi à poster ça avant de m’être débarrassé de toute

l’encre rouge sur les mains. Vraiment pas de chance. Ils disent que je suis

un docteur maintenant. Ha ha.

Je la relis cette fois-ci à voix haute puis relève la tête vers mon public conquis par son oraison funèbre.

— Jack l’Éventreur ? Quel manque d’imagination, m’esclaffé-je. Eh bien, maintenant, au moins, nous sommes plus que certains de l’identité de notre proie. Il s’agit donc bien du même homme, ce qui rendra sa capture beaucoup plus facile.

— Comment comptez-vous vous y prendre; mademoiselle ? demande la voix fluette de Sarah.

Je replie soigneusement la lettre et m’applique à baptiser le bleu de mes yeux dans une foi écarlate. Celle que je compte bénir du sang frelaté de ce Jack. 

— Milord et moi-même, nous continuerons d’assister l’inspecteur sur son enquête dans le but de récolter des indices nous permettant de le traquer. Quant à Lucius…

Je pivote vers la ruse éclatante du renard.

— Il poursuivra la sienne de son côté en recueillant des av…

— Vous oubliez quelque chose, mademoiselle, m’interrompt l’insubordination d’Elbert. Il n’y a qu’une seule personne ici qui utilise le mot « patron ».

Il réduit la distance entre lui et Lucius, son index frappant avec rage la poitrine de l’homme de main.

— Et comme par hasard, c’est à cette personne que le maître a confié l’enquête ! Vous vous êtes trompés en le choisissant ! Il vous a eu, milord et vous, mademoiselle ! Ce renard nous a trahis ! — Oui, gémit Millie. Tu appelles tout le temps milord ainsi. C’est toi qui l’as écrite !

Le canidé aboi son dépit et d’une prise presque aussi rapide que son maître, empoigne le doigt de l’aide-cuisinier pour le faire ployer. Un gémissement de douleur plus tard, Elbert se retrouve propulsé contre l’imposante stature de Winston. Le rouquin époussette de sa veste l’empreinte imaginaire de son détracteur avant d’esquisser un sourire espiègle.

— Sache, mon cher inculte à dents cariées, que le terme « patron » peut aussi vouloir dire « ami » en vieil anglais. Et même si le patron tolère ma familiarité, je doute qu’il soit ravi que je le désigne ainsi. — En effet, approuvé-je. D’autant plus que cette lettre n’était guère destinée au comte à l’origine. En outre, Elbert…

Je m’approche d’un pas menaçant vers lui, prenant soin d’aiguiser mes cordes vocales.

— Je te prierai de ne plus jamais remettre en cause mes décisions ou celles de milord. Vois-tu, nous accordons plus aisément notre confiance aux cadavres qu’aux vivants. Alors, ne nous donne pas une raison de la transmettre au tien. Me suis-je bien fait comprendre ? — Oui, mademoiselle, grommelle-t-il d’une moue contrite. — Navré de remettre de l’huile sur le feu, intercède Trudy. — Le comble pour une cuisinière, pouffe Johanna. — Mais il y a tout de même bien un rat dans notre basse-cour, achève-t-elle. Quand ces hommes nous ont attaqués, ils connaissaient mes faiblesses. C’est d’ailleurs sur mon ancienne blessure qu’ils ont frappé en premier. — Moi, ils se sont rués sur ma cachette où je range mon arme à feu, enchaîne son aide-cuisinier.

— Ils connaissaient toutes les entrées et les sorties, observe Millie. Comme si quelqu’un leur avait dessiné un plan.

— Dans ce cas, ça ne peut pas être moi, glousse Lucius. Mon art n’a pas évolué depuis l’ère des bonshommes bâtons.

Étrangement, Anthony sort de son mutisme pour emprunter un ton irascible.

— Tu faisais pourtant partie de la pègre, il me semble. Tu aurais très bien pu laisser entrer tes petits amis au manoir. D’ailleurs, où étais-tu quand ils ont attaqué ?

— Et toi ? le provoque Lucius. Où étais-tu quand ta femme a pris une balle à ta place ?

Le majordome s’apprête à se ruer sur l’homme de main lorsque le doux géant s’interpose entre eux.

— Pousse-toi, Winston, c’est entre lui et moi ! rugit Anthony. — Non, répond sobrement le cocher. La violence ne résout rien, elle vous ôte tout.

— Tu as été ordonné prêtre en cachette ou quoi ? ricane Elbert.

Johanne lève ses yeux au ciel.

— Tout cela est ridicule ! Nous avons tous été agressés ce jour-là, et mon mari l’a été tout autant à travers moi, Lucius.

Ce dernier baisse la tête, honteux.

— Je sais, je te demande pardon, Johanna. Toi aussi, marin d’eau douce.

Les épaules de l’ancien matelot se relâchent.

— Excuses acceptées, sac à puces.

Les deux hommes éclatent d’un rire complice lorsque Elbert s’octroie la parole.

— Je suis sûr que certains sont passés au travers. — Elbert ! grondé-je. Cela suffit !

— Les jardins ont-ils été attaqués également ? demande Sarah.

Je me tourne vers elle, désagréablement surprise de son intervention scélérate. Elle rougit et détourne son regard de mon courroux. — Les… bon sang, mais bien sûr ! bondit l’aide-cuisinier. Luther ! Comme par hasard, ils ne t’ont pas rendu visite !

Le jardinier recule d’un pas, son front plissé d’un étonnement collégial.

— Vous n’avez pas honte d’accuser un homme qui ne peut même pas parler pour se défendre ? s’insurge Trudy.

— Oh, mais bien sûr qu’il le peut, plaisante Lucius. Luther, quel est ton plaidoyer, mon brave ?

Un bras d’honneur magistral répond à son jury abasourdi. — Vous voyez, rit-il. Il le peut.

La mauvaise foi d’Elbert reprend la chasse au renard. — Moi je maintiens quand même que c’est toi ! — Puisque je te dis que non !

— Qui d’autre alors ?

— Je n’en sais rien, s’impatiente Lucius. Mais arrête de me pointer du doigt ou je te jure que je te l’ampute !

— Vas-y…

L’aide-cuisinier sort un petit couteau de sa poche et lui fait signe d’approcher.

— Je t’attends !

L’homme de main retrousse ses manches. Trudy leur hurle d’arrêter. Millie pleure dans les bras de Luther. Anthony occulte le regard de sa femme tandis que Sarah et Winston s’écartent de l’arène.

Soudain, ma gorge brûle d’une fureur incendiaire, avide de mettre un terme définitif à cette guerre intestine. J’ouvre la bouche et déchaîne mes enfers sur les deux gladiateurs prêts à faire affronter leur stupidité. — CELA SUFFIT !

Mon cri démolit immédiatement les murs de cet amphithéâtre pour le faire redevenir salon. Un silence pesant s’installe dans la pièce, brisé de temps à autre par des gémissements et des soupirs abattus. Je module alors ma voix afin de la rendre plus tranchante que la lame d’Elbert. — Ne voyez-vous donc pas que c’est exactement ce dont rêve Jack ? Nous diviser de l’intérieur, nous affaiblir dans le doute et le soupçon ? Nous avons tous souffert ce jour-là, que nous fussions présents ou non. Savez-vous pourquoi ?

Je fixe un domestique après l’autre, m’assurant d’avoir toute leur attention.

— Parce que nous faisons partie du même corps. Ce manoir est le cœur et ses âmes en sont ses membres. Amputez-le d’un des siens et ce sera le reste de ses organes qui en souffrira. Versez son sang et c’est sa vie que vous détruirez. Retournez la lame contre lui, et c’est vous que vous tuerez. Ne laissez pas votre méfiance l’éventrer au nom de ce maudit Jack. Restez uni et solidaire, votre colère nourrissant la même chair, votre rage armant le même bras et je vous promets qu’ensemble nous l’abattrons sur son cadavre.

— Elle a raison, poursuit Johanna. Nous devons protéger ce corps par tous les moyens.

Elle m’offre un clin d’œil empli d’estime.

— Parce qu’il vaut la peine de se battre pour son existence.

Les yeux rieurs de Lucius brillent du même éclat que mon amie. — Je suis d’accord, mademoiselle. Beau discours au passage.

Trudy pose une main fière sur sa poitrine.

— La petite fille est devenue femme.

— Trudy, maugréé-je.

— Elle a raison, concède enfin Elbert. Et puis s’accuser entre nous est absurde.

— Moi vous m’avez pas accusé, boude le géant. Je vois pas pourquoi, moi aussi j’aurais pu le faire. Je connais des gens, figurez-vous.

Nous échangeons tous un regard entendu avant de faire vibrer ce confessionnal d’un chœur de rire. Tout à coup, les domestiques se taisent tandis que Lucius s’éclaircit la gorge en désignant un point au-dessus de mon épaule.

— Votre tartelette est arrivée, Ma mie.

Ô combien je le sais, Lucius. Par quel miracle infernal expliquer sinon ces frissons possessifs qui grappillent chaque parcelle de ma peau damnée ?

— Ma mie ? tonne une voix suave dans mon dos. Cesse de l’appeler ainsi si tu ne veux pas que j’estropie notre corps de ton membre, Lucius. Après tout, un orteil de plus ou de moins ne devrait point poser de problèmes.

L’homme de main grimace.

— Cela dépend, patron, figurez-vous que certains peuvent…

La nuance de terreur sur ses iris me laisse imaginer celle derrière moi. Le renard bégaye des excuses et recule sur ses pattes tremblantes. Nullement impressionnée par son charisme de tyran, je m’adresse une dernière fois aux domestiques d’un ton martial.

— Retournez à vos tâches à présent. Et que je ne vous entende plus vous injurier de la sorte, ai-je été clair ?

Leur malaise mutique se tourne de concert vers mon ombre maléfique. Je soupire, intérieurement enragée par sa présence souveraine. Bien entendu, il suffit au Diable de monter sur son trône pour détruire celui de Lilith.

— Ne me regardez pas moi ! vocifère-t-il. Votre maîtresse vous a posé une question, il me semble. Répondez-lui ou je réduis vos misérables carcasses à l’état de squelette !

Je souris alors que son soutien dépose avec dévotion une couronne d’os sur ma tête régente.

— Oui, mademoiselle, répond notre cour à l’unisson.

Avec diligence, le troupeau de fidèles se disperse par la suite en silence dans son établi respectif. Alors que la pièce se vide des domestiques, le souffle vorace de la bête se réfugie dans mon cou. — Je te l’ai dit, Emilia, murmure-t-il. Ce trône est nôtre.

Comblée, je m’abandonne un instant contre son torse ferme, les paupières closes afin de savourer au mieux ces retrouvailles inespérées. Épris du même émoi, ses doigts de musicien apprécient la cacophonie de ma respiration, pianotant sur les touches jade de mon corset. — Tout comme ce corps est mien.

Ses griffes effleurent mon épaule nue pour revendiquer leur territoire. Je gémis, mon épiderme conquit quand mon esprit préfère la mutinerie. Pourtant, il se laisserait volontiers envahir par elles si leur propriétaire ne l’avait pas dévasté.

Frustrée, je me détache légèrement de sa chaleur enivrante pour recouvrir ma lucidité. 

— N’avez-vous point entendu mon brillant discours, milord ?

Son rire agace mon ventre de ses vibrations sensuelles. — Des vers putrides de Jack à la poésie de ta voix, min sommerfugl . — Et qu’en pensez-vous, milord ?

— De mon papillon ?

— Des vers.

Il soupire.

— Je déplore son mauvais goût. Tant en termes de nom de scène que de choix organiques. Les oreilles ne sont guère ma partie préférée, je lui laisse donc volontiers celles des femmes.

Il raffermit sa prise et mordille sans tendresse le lobe de la mienne. — Excepté les tiennes, s’entend.

Une morsure, une caresse et nous voilà drogués. Est-ce notre inclination à l’addiction qui nous enchaîne ainsi, esclave de l’autre ? Je la sens irradier dans mes veines abstinentes, pulser dans ses artères arides. Je la perçois dans chacune des vapeurs de désir de mon opium, dans chaque bulle de convoitise de mon alcool. Mon amour est quelquefois servage, mais son ardeur n’est que servitude. Qui est donc le prisonnier de l’autre, milord ?

L’intitulé de ma leçon se rappelant à moi dans les brumes de mon appétit, je me dégage de son étreinte d’un coup de hanche et me tourne vers lui. Instantanément, nos yeux se dévorent, déchirent ce rien solitaire pour assembler ensemble leur tout.

Un jour.

— Un siècle, milord.

— Une éternité, Emilia.

— Ne voulais-tu donc point tuer la nôtre ?

Il plisse ses prunelles incandescentes pour me répondre, mais déjà ma voix se fait sentinelle de nos deux êtres insatiables. — Bonjour, milord.

Un tic nerveux parcourt sa mâchoire contrariée par l’absence de son prénom.

— Bonjour, Emilia.

Contrairement à nos habitudes, je m’incline afin de saluer son titre lorsque son grognement réprobateur me restaure son égal. — Pas de cela, Emilia, siffle le serpent, je te l’interdis. Les prédateurs ne se prosternent pas entre eux.

— Non, vous avez raison, ricané-je. Ils s’agenouillent et étendent l’autre sur leur couche.

Son timbre rauque contredit sa domination. 

— Je ne m’agenouille pour personne.

— Et je ne m’étendrai plus pour aucun prédateur.

Ses lèvres pleines s’étirent d’un sourire fourbe. — Il est donc fortuné que je sois ton semblable, Emilia. — Il est donc fortuné que Tobias n’en soit pas un, milord.

Une plainte gutturale roule dans sa gorge excédée. Je feins l’ignorance et poursuis d’une remarque acide.

— Pour revenir à cette affaire de corps, milord. Je vous saurais gré de respecter cette équité dont vous vantez tant les mérites.

Il hausse un sourcil circonspect.

— Précise ta douce pensée à mon égard, min sommerfugl . 

Je le toise d’un air monarchique.

— Ne vous avisez plus jamais de toucher à Sarah ou c’est votre membre que j’amputerai de ce manoir.

Il éclate d’un rire pernicieux.

— Oh, allons, Emilia…

Ses iris reptiliens serpentent sur la dentelle de guipure bordant le bas de mon décolleté impudique pour le louanger sans vergogne. — Nous savons tous deux que ce membre-là est bien plus qu’un simple orteil à tes yeux de femme.

Je m’empourpre, mais ne me laisse pas pour autant vaincre par son sous-entendu obscène.

— Son ablation n’en sera que plus satisfaisante. Milord.

Tandis que nous échangeons un sourire de connivence, mes yeux se perdent sur sa mise éminemment assortie à la mienne. Des arabesques fleuries émeraude ornent sa redingote noire, ajoutant une touche d’excentricité à son pantalon d’une teinte plus sobre, mais d’une coupe étroite à faire damner un saint. Afin de parfaire sa divagation vestimentaire, un jabot de soie verte se superpose à la blancheur de sa chemise, piqué en son centre d’une épingle dorée à forme de serpent. Je salue ce choix d’un regard charmé alors que mon ancien tantō découpe déjà mon cœur en tranche de regrets.

— Comment avez-vous deviné que je porterai cette couleur ?

Il incline la tête et frotte ses lèvres manipulatrices. — Je ne l’ai point deviné, Emilia. La fée verte est simplement venue voler jusqu’à ma chambre pour me le chuchoter. Pourquoi ce regard assassin, min sommerfugl ? Serais-tu jalouse de ses ailes ?

Mon intonation s’accorde à ce vice partagé.

— Nullement, puisqu’elles ont volé dans le mauvais lit. — Que veux-tu dire ?

Mon sourire radieux taillade sa chair enfiévrée.

— Comme vous ne souhaitez plus m’avoir dans le vôtre, j’ai pris la liberté de changer de cavalier pour m’accompagner au mariage. Cette robe a ainsi été choisie pour s’accoupler aux yeux verts glissés dans mon nouveau lit, non au bleu perfide de l’ancien. D’ailleurs, à l’heure où nous nous entretuons, Lucretia et Tobias nous attendent déjà sur place. Pourquoi ce regard assassin, milord ? minaudé-je. Détesteriez-vous à ce point les ailes de mon amie ?

Il frotte rageusement ses tempes, sa folie prête à me dévaster entre les crocs de la bête.

— Ce sont les tiennes que je vais mettre en pièce si tu ne te refuses pas à lui ! rugit-il.

Je relève le menton et lui rétorque avec amertume : — J’ai bien peur qu’il soit déjà trop tard pour cela, milord. Mais si ce sont mes ailes qui vous manquent autant, je vous laisse chercher dans vos draps. Je suis sûre qu’il doit encore y avoir des morceaux déchiquetés par vos soins.

D’un grondement à faire s’effondrer le Paradis, Dorian se rue sur moi, une lueur sauvage flamboyant dans ses prunelles furieuses. Incapable de m’enfuir, je demeure pétrifiée, mue par ce besoin malsain de me faire posséder contre le mur par cette créature redoutable. Mais au dernier moment, tandis que ses doigts s’apprêtent à enserrer mon cou, l’homme reprend le contrôle et frôle ma joue d’une main aux serres rétractées. — Quelle délicieuse créature ma cruauté a-t-elle bien pu engendrer ? susurre-t-il près de ma bouche. 

Je plonge mes yeux dans les siens, ébranlée par l’écho de cette passion destructrice où, étendues dans la soie noire, deux âmes sœurs se prennent avec des griffes de métal. Cependant, même dans cette illusion dévorante, seule l’humaine continue de se vider de son sang pour satisfaire son démon.

Retenant mon envie de le déclarer éternel partenaire de cette danse charnelle, je déglutis et tourne mes pensées vers la chasteté américaine. — Uniquement votre reflet, milord, soufflé-je. Uniquement cela et c’est bien plus que je ne pourrai jamais supporter.

Je recule d’un pas.

— Je vous attends dans le fiacre, le temps que votre folie reprenne contenance. Ne faisons point languir nos partenaires respectifs, milord. Votre rejet ne mérite guère de faire d’autres victimes.

Déviant mon regard de sa froideur blessante, je m’éloigne et lui tourne le dos d’un air hautain. Toutefois, une fois que je suis arrivée dans le sombre corridor, son murmure d’agonie rampe jusqu’à moi pour disséquer ma souffrance jumelle.

— Alors je dois être Narcisse pour aimer autant le contempler. Emilia. 

 

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