Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)
Chapitre 18
Rien ne sert de retenir les morts.
Dorian
Jardin d ’ hiver, Manoir Soulridge
Holland Park, Londres
3 Octobre 1888
Les notes du clair de lune de Beethoven s’évaporent dans les rayons opalescents de l’astre mélancolique. À la faveur des ombres, la reine noctambule pleure des larmes laiteuses sur le piano ébène, guidant mes doigts experts sur ces touches à l’ivoire aussi délicat que la peau de mon auditrice.
Figé sur le seuil du jardin d’hiver, le regard de mon papillon caresse mon échine dorsale, cherchant une faille sous mes écailles pour s’immiscer jusqu’à mon âme. Je souris, charmé par cette futile tentative de déterrer un lien aux racines déjà entremêlées pas notre naissance.
Viens, mon petit papillon, vole jusque dans ces bras engendrés pour te guérir.
Sur mes mains, le sang séché témoigne de cette communion nocturne, professée dans ce purgatoire devenu paradis de nos démons.
Après avoir assisté à l’enterrement de son amie et partagé la table de lady Bramer, j’ai proposé à Emilia de traquer le sien dans l’ east end grâce à la liste inépuisable de proies. Un flirt insupportable, un dos tourné, une aiguille dans les veines et nous ramenions ensemble à la maison l’un des sous-fifres de Chas Fergusson, plus connu sous le nom ridicule de « l’Ours londonien ».
Caïd pitoyable à la tête de son gang d’opium, c’est sous sa direction que ses hommes se sont attaqués au manoir. Et sur l’ordre d’un commanditaire qui n’est nul autre que ce fameux Jack.
Actuellement affairé à répandre sa vessie sur le sol d’un taudis censé protéger sa couardise de moi, il demeure pour le moment introuvable bien qu’il devrait savoir que nulle vengeance n’est éternelle. La nôtre, aussi éphémère qu’une incision de chair, prendra bientôt fin quand nos lames baigneront dans les intestins de l’éventreur. Mais en attendant ce jour béni, j’use du corps de ces pions afin de rassasier l’appétit insatiable de mon apprenti.
Au fur et à mesure de ses dissections, ma fierté d’enseignant s’est affirmée dans ses doigts fermes de chirurgienne. Celle de l’homme, dans le regard apaisé de son élue. Néanmoins, même après avoir démembré son présent, le chagrin de ma moitié n’a cessé de nous affliger ses maux orphelins jusqu’à se retirer sans un mot dans ses appartements.
Dans cette relation qui est nôtre, la moindre anomalie sentimentale nous infecte. La rage verse le sang de l’autre. Le spleen saigne nos cœurs. Le deuil déchire nos âmes.
Avant elle, tuer me permettait de recoller les lambeaux de mon esprit. Chaque peau gravée de mon bistouri réécrivait le parchemin de mon épiderme. Chaque gémissement de douleur étouffait ma souffrance. Je croyais flamboyer, comme cette étoile perdue à des années-lumière alors que je ne faisais que m’éteindre en solitaire. Jusqu’au jour où mon véritable soleil est apparu, brûlant mes frustrations obscures de sa lumière.
Mon exil a pris goût à sa présence, s’est entiché de ses sourires et œillades faussement outrées, sincèrement captivé. Son parfum sucré a sublimé le fer sur mes lèvres, sa chair savoureuse la putréfaction. Je suis devenu un enfant gâté incapable de jouer sans elle, hurlant ses caprices de luxure, chouinant pour une seule de ses caresses. À son retour des Standford, je m’attendais à retrouver mon bon sens dans ses valises, mais il semblerait que sa tristesse l’ait expédié en enfer.
Seul le contact de nos corps comble nos manques. Seule l’union de nos esprits calfeutre nos brèches. C’est pourquoi elle vient à moi ce soir. Parce que je suis là, à l’attendre dans le noir afin d’illuminer à mon tour ses ténèbres.
Mon besoin d’elle ne pouvant guère plus attendre, je m’arrête de jouer et pivote sur mon siège. Comme autrefois, je tends une main dans sa direction, mes griffes rétractées pour ne point lacérer davantage sa porcelaine fissurée de larmes. Ma rédemption vacille, un sanglot s’échappe de sa gorge alors que ses yeux fondent dans les miens.
Jadis, je la voulais effrayée, apeurée de moi. Pourtant, la terreur que je perçois dans ses vagues agitées est une tout autre tempête.
La frayeur de me perdre.
La peur de ne plus jamais se blottir dans mes bras.
La crainte de ne plus subir la cruauté de ma verve ou celle de mes baisers.
Séduite, ma bouche se fait carnassière, attirant ses ailes de ma langue perfide.
— Viens près de moi, min sommerfugl . N’aie crainte, je ne compte point te mordre.
Pas ce soir. Même si mes crocs affamés rêvent de déchiqueter la soie de ton corps pour la savourer sur un plateau de plaisirs.
Sans hésitation, elle se précipite vers moi, entrelaçant nos doigts à l’agonie. Mes bras la soulèvent alors sur mes genoux et la réfugie contre moi, précieux papillon entouré d’écailles protectrices. Son beau visage enfin baigné de larmes salvatrices, je déguste le sel de sa peau, raffermit notre étreinte jusqu’à nous rendre infinis.
Ses gémissements prenant de l’ampleur, j’abdique un baiser sur son front puis entonne la berceuse créée par ma soumission, devenue hymne de sa conquête sur mon royaume.
Dors, mon joli papillon,
Écoute cette chanson.
Pose-toi sur la cime des songes,
Jusqu’à ce que le sommeil te ronge.
Dors, mon joli papillon,
Fredonne cette chanson.
Sèche tes larmes, viens dans mes bras,
Ainsi à jamais protégée par le cobra.
— Je m’en souviens, m’interrompt-elle faiblement, tu l’avais écrite pour moi. Tu me la chantais chaque soir de cauchemar quand je venais me morfondre dans tes bras.
Un autre baiser, un autre souffle volé.
— Laisse-la partir, min sommerfugl , il est temps. Rien ne sert de retenir les morts, ils ne sont que chaînes et remords.
Ses doigts m’agrippent fermement derrière la nuque. — Je ne te laisserai jamais me quitter, Dorian. Ta cruauté peut bien me mettre aux fers, je ne chercherai jamais à me délivrer de toi.
Je demeure un instant silencieux. Dans cette cage celée par son affliction, la bête rugit intérieurement sa volonté de détruire son billet pour l’Amérique.
— Le métal rouille si facilement dans l’océan, Emilia, déclamé-je sobrement.
Pétri d’une détestable amertume, je resserre encore mon étau infernal. Des centimètres assassinés entre nous, un soupir d’aise clamé dans mon cou.
— Pas le nôtre, murmure-t-elle. Pas celui que tu as plongé dans mon cœur. Lui est immortel.
Sa bouche se pose chastement sur ma joue tandis que je poursuis fébrilement la mélopée de nos âmes. Apaisée par mon chant, ma semblable plonge peu à peu dans un monde de songes, me rendant jaloux des bras de ce vil Morphée.
Lentement, je me lève et la porte ainsi jusqu’à sa chambre, mon regard incapable de se détacher une seule seconde de sa silhouette endormie. Arrivés à ses appartements, je la dépose avec réticence sur son lit puis rabats sur ma tentation ses draps malmenés par de nouvelles terreurs nocturnes. Son poing se serre aussitôt au-dessus de sa tête, m’arrachant un sourire nostalgique.
Je l’abandonne sur cette poitrine devenue désirable au fil des années et me penche sur elle pour lui chuchoter d’une voix empreinte de regrets : — Bonne nuit, min sommerfugl . Que tes songes puissent ainsi t’éloigner chaque soir un peu plus de nous.
Un dernier baiser sur son front et je m’éloigne avant de céder à mes pulsions de la rejoindre. À travers la porte refermée, sa respiration de femme anéantit tous mes projets d’homme condamné.
Il y a neuf années de cela, je l’attendais, avide de la rencontrer. Impatient de l’affronter. Effrayé de lui résister. Mais, à présent, toutes mes envies se noient dans le bleu de ces yeux qui me supplient de rester à ses côtés. De lui offrir ma vie, à défaut de cette mort que je lui promettais.
Ébranlé, je m’appuie contre le gardien boisé de mon inestimable trésor. Mes mains endiablées chassent de mes tempes les protestations virulentes de mon sang.
— Non, min farbror . Cette fois, je ne vous laisserai point me commander.
Inspirant profondément dans l’espoir de congédier la douleur, je guette les ombres du corridor qui me conduiront à mon cercueil de soie noir. Sans elle, même le sommeil sonne à la manière de douces funérailles.
Un bras ramené le long de mon corps, je caresse les veinures acajou comme s’il s’agissait des vaisseaux d’un insecte palpitant de désir pour moi. Corrompu par l’interdit, je ferme les paupières alors que le doute s’insinue sournoisement dans mon esprit.
Aussi mortel à ma raison que le moindre de ses sourires.
Devrais-je à nouveau écraser ses ailes dans ma paume cruelle pour briser ce sort dont je deviens martyr ? Ou les protéger dans un cocon de sentiments encore étrangers à ma folie ?
— Cela, déclaré-je à la nuit traîtresse, moi seul puis en décider.
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