Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)

Chapitre 20

 

Apocalypse

Emilia

Chambre d ’ Emilia, Manoir Soulridge

Holland Park, Londres

11 Octobre 1888

Debout près du lit, j’observe Sarah replier soigneusement la courtepointe d’un œil morne alors que la température de la pièce achève de fusionner le coton à ma peau trempée de sueur. — Quelle chaleur inhabituelle ! s’exclame Sarah en ouvrant les draps. Et dire que nous sommes en plein mois d’octobre ! Vous verrez, mademoiselle, dans quelques jours nous aurons droit à un bel orage. — Sûrement, éludé-je distraitement.

Les yeux préoccupés de ma femme de chambre se posent sur moi avec insistance, m’obligeant ainsi à détourner les miens vers la fenêtre. Lâche et méprisable. Je sais combien Sarah tient à moi, mais, en cet instant, je ne me sens guère d’humeur à relâcher la bête noire terrée dans mon cœur. Pas tant que sa jumelle ne sera rentrée à la maison.

À la lueur du candélabre, le corps nu de Dorian apparaît soudain sur le reflet de la vitre, mêlant ses formes androgynes à celles de la lune libertine.

Il ne me quittera pas, tenté-je de me convaincre. Il me reviendra comme il le fait toujours.

Pourrai-je seulement encore vouloir toucher sa peau si celle-ci est gangrénée par une autre ? Oui, constaté-je, horrifiée, je le ferai. Encore et encore. Je mordrai sa chair nécrosée, je recracherai la pourriture pour l’innocenter. Mes baisers le purifieront, mes caresses le baptiseront à nouveau mien. Je serai ruine, mais il sera triomphe dans mes bras. Je ne lui pardonnerai rien, je lui prendrai tout.

« Notre apocalypse ».

Non, Dorian, elle n’est que mienne. Mon amour est ma destruction, le tien est néant.

— Voulez-vous que je la laisse entrouverte, mademoiselle ? Ainsi vous aurez moins chaud cette nuit.

— Oui. Merci, Sarah.

La domestique me contourne soigneusement, soulève le loquet de la fenêtre afin de laisser l’air s’engouffrer dans la chambre. J’inspire profondément une bouffée salvatrice, guettant malgré moi le son des chevaux. Mais aucun sabot ne vient marteler mon désespoir. — Vous semblez en proie aux affres de la mélancolie, mademoiselle, hésite-t-elle. Voudriez-vous une autre tasse de thé ? Cela vous aiderait assurément à vous détendre.

Bien que je ne n’aie pu le goûter, celui à la saveur d’Amérique rappelle son amertume à ma gorge douloureuse d’avoir trop supplié. — Il fait bien trop chaud pour cela, Sarah, soupiré-je. — Oh, non, je pensais à un thé glacé, mademoiselle. Il se trouve que j’en garde toujours une réserve en cas de fortes chaleurs. Du moins, si ce vaurien de renard ne m’a pas tout chapardé entre temps.

Je souris à l’évocation de Lucius et acquiesce, plus par politesse que par véritable sécheresse.

Après m’avoir laissée seule quelques minutes à me démener dans le chaos de mes pensées, mon amie revient munie d’une carafe en cristal et d’une tasse. Pendant qu’elle verse le breuvage orangé, je me glisse dans mes draps, bien décidée à ne point laisser Dorian torturer Morphée.

D’un bâillement peu féminin, je tends une main, déleste la porcelaine de celles tremblantes de mon amie et bois une gorgée de son thé aux agrumes.

— Délicieux, approuvé-je. Cela me rappelle le goût de mon enfance, le poison en moins bien entendu.

Ma sinistre taquinerie fait tressaillir Sarah avant de lui arracher un faible sourire. Malgré mon pardon, ma femme de chambre ne cesse de se confondre chaque jour en excuses, maudissant son allégeance au démon. Nous le servons tous, ai-je envie de lui crier. Toi par tes mains tremblantes, moi par mon corps frémissant de désir. Qui suis-je pour la blâmer quand le collier autour de mon cou symbolise l’esclavage de mon amour maudit ?

« L’amour n’est que liberté, Emilia  ».

C’est faux, Dorian. C’est faux parce que je ne songe qu’à t’enchaîner à moi.

Les larmes enfin pressées de leur zeste acide, mes yeux citron papillonnent de fatigue à mesure que je m’étends sur les draps. Dans un brouillard d’orange et d’arômes boisés, je sombre peu à peu dans le sommeil, troquant les fers de mon affection pour le joug de ma haine.

Un salut affectueux de Sarah, une porte qui se referme doucement et le papillon redevient agneau solitaire dans cette cage privée de sa clé de chair.

Privée de lui.

 

— Emilia, réveille-toi, je suis là.

Un froid soyeux sur ma joue, la chaleur dans mon ventre. Mon corps broyé sous le poids de sa cupidité, nos formes qui s’aiment à se détester.

Et ces ténèbres qui ne cessent d’avaler nos étreintes. — Je suis là, chuchote-t-il à mon oreille. Je suis revenu pour toi.

Si c’est un rêve, alors ni ma raison ni mon enveloppe ne semblent vouloir se réveiller d’une telle chimère. Les paupières scellées par une torpeur hypnotique, je gémis faiblement dans ce brouillard tandis que sa main traîtresse se faufile jusqu’à mon intimité, brûlant ma rancœur de ses faveurs enflammées.

— Dorian, soufflé-je en me cambrant de plaisir. Encore. 

Un grognement dans mon cou qui ne dévaste pas mes sens. Une respiration qui ne me coupe pas le souffle. Étrange. Sa voix ne quémande pas ma soumission.

Elle l’exige.

Tout à coup, ses doigts se font plus pressants, remontent ma robe de nuit pour s’introduire sans douceur en moi. C’est bon, non, cela devrait l’être. Alors pourquoi ai-je si mal ?

Un sanglot de douleur s’échappe soudain de ma bouche, immédiatement châtié par ses lèvres furieuses. Peu à peu, la panique s’empare de moi alors que cette salive étrangère se mêle à la mienne, aussi corrosive que le plus doux des venins.

Non, Dorian ne m’embrasserait pas ainsi. Je n’ai jamais goûté son baiser, mais ma langue en connaît déjà sa saveur. Et il ne s’agit pas de la sienne.

Ce n’est pas lui, Emilia. Ouvre les yeux ! OUVRE-LES !

La terreur m’arrache à cette paralysie du sommeil, me plongeant aussitôt dans les méandres de deux gouffres sans fond. Un masque, il porte un masque ! La peur anéantie par ma rage, mes muscles endoloris repoussent le spectre étranger du peu de leur force restante.

Je gesticule, m’agite pour lui échapper quand sa main puissante plaque mon poignet droit au-dessus de ma tête, étouffant de l’autre mon cri naissant.

— Tu vas être très gentille avec moi, Emilia, murmure-t-il. Tu verras, on va bien s’amuser ensemble.

Par réflexe, ma main libre se faufile désespérément sous mon oreiller en quête de mon tantō, mais ne rencontre à la place que vide et désolation. Un rire sadique résonne, écho de ma détresse ruisselante sur son gant de cuir ancré fermement dans mes pommettes. — Je sais ce que tu cherches, ma jolie. Cela dit, toi et moi savons très bien que tu ne le trouveras pas ici.

Je glapis mon insulte asphyxiée pour détourner son attention, laissant mon poing gauche, affaibli par le sommeil, s’abattre pitoyablement sur sa joue. Pendant un bref et inespéré instant, la douleur change malgré tout de camp. Surpris, mon agresseur délaisse sa prise, frotte sa mâchoire endolorie avant de me frapper d’un revers de main assommant. `

Ma tête vrille sur le côté, le fer inonde ma bouche douloureuse pourtant mon esprit, lui, s’accroche aux remparts attaqués de ma réalité. — Je vois, ma belle, tu préfères les préliminaires. Ça tombe bien, tu verras je suis plutôt doué. Bientôt tu en redemanderas.

Un éclat métallique attire le papillon aux ailes déchirées. J’essaye d’en discerner les contours, de voler jusqu’à l’acier pour le soudoyer, mais les pourparlers se troublent sur mes pupilles harassées.

Au loin, la voix de Dorian arrime ma lucidité aux abords de ma conscience endommagée.

— Ne t’évanouis pas, Emilia ! Bats-toi ! Bats-toi, je t’en supplie ! Je viens te chercher, j’arrive !

Oui, c’est un rêve. Tout comme ces viles promesses. Pardonne-moi, mon amour, mais je préfère ce cauchemar tranchant au poignard de tes mensonges.

Mes yeux se ferment, ma combativité glisse dans la blancheur immaculée des vaincus. La souffrance s’estompe, les craintes s’évanouissent. Ma poitrine se libère d’un poids qui bascule entre mes jambes de coton.

Un frôlement, une caresse. Ma cuisse pleure des larmes chaudes que je devine vermeilles. J’ouvre les paupières, tente de voir ses couleurs, mais les étoiles ne sont pas d’accord entre elles. Elles me veulent résidente de leur galaxie, alors je bascule tête en arrière et redevient trou noir.

Des picotements, un froid ardent. Si l’espace est glacé, pourquoi le soleil se rapproche-t-il ainsi de moi ? 

— Emilia, réveille-toi !

Non, non, je ne veux pas. Va-t'en, astre démoniaque, laisse-moi me détruire. Je veux être comète pour m’écraser sur ta planète, alors peut-être que tout recommencera avec toi.

Un trait, une fissure. Et soudain une brûlure météore. La douleur est une étoile filante. Elle m’enflamme, me ravage, me saccage. J’ai mal, j’ouvre les yeux. Il est là. Son genou gauche posé sur le lit, son pied droit posé sur le matelas. Son couteau termine de lacérer l’intérieur de mes cuisses.

Des cicatrices.

À quel point devons-nous être semblables pour que tu puisses m’aimer ?

— Non, ce n’est pas moi, Emilia. Je ne te ferai jamais cela. — Regarde mon cœur et dis-moi ce que tu vois. — Une guerrière, voilà ce que je vois. Bats-toi ! — Non.

— BATS-TOI !

Mon graveur de chair rit de mon regard voilé. Il prend du plaisir, sa domination le fait entrer en érection. La victime ne le voit pas, la prédatrice le sent. La souffrance est un aphrodisiaque, la répandre une bénédiction. — Je savais que tu aimerais ça, tout comme ton amie. Elle aussi y a pris beaucoup de plaisir.

Lucretia ! C’est lui qui a tué Lucretia !

— BATS-TOI !

Lucretia.

Son sourire. Ses rires. Son avenir assassiné.

Soudain, j’ai soif de vivre, je suis affamée de tuer. La colère s’empare de moi, terrasse les limbes de mon coma. Les sons se précisent, mes sens s’aiguisent. Je deviens à nouveau l’apprenti d’un cobra.

Et le plus vénéneux des trépas.

Avisant une ouverture entre ses jambes, je propulse avec force mon genou droit dans sa virilité répugnante. Un cri, un bruit sourd et mon tortionnaire s’écroule à côté de moi, tenant entre ses doigts les cendres de son statut de mâle alpha.

Sans demander mon reste, je roule sur le bord du matelas et saisis le coupe-papier d’une main guerrière. Tout à coup, je perçois dans mon dos une silhouette imposante fondre sur moi. Mue par mes heures d’entraînement au combat, je n’attends pas qu’il réduise la distance entre nous pour terrasser son ventre d’un coup de pied arrière. Un râle d’agonie s’échappe de sa gorge insultante alors qu’il plie sa haute stature en deux. Son corps vacille en avant. Triomphale, je profite de sa faiblesse, plante sauvagement le coupe-papier dans son épaule gauche et me précipite vers la porte.

Mes mains ressuscitées agrippent la poignée, mais mon assurance décède sur ce cercueil verrouillé.

Non, ce n’est pas possible ! La porte n’est jamais fermée ! Ouvre-toi, bon sang ! Ouvre-toi !

Je cogne, je frappe et le bois devient l’adversaire le plus redoutable de ma forêt d’angoisse. Effrayée, mon âme supplie alors sa moitié de la déboiser.

— DORIAN ! DORIAN, VIENS M’AIDER ! DORIAN !

Mon hurlement sangloté provoque un rire hystérique derrière moi. Peu importe, il va venir ! Il le doit ! J’ai confiance en lui, il va…

Brusquement, un bras ferme emprisonne ma taille tandis que mon cri se meurt à nouveau sous ses doigts gantés.

— Chuuuuuut, Emilia. Ça ne sert à rien de l’appeler, chuchote-t-il férocement. Il ne t’entendra pas, sais-tu pourquoi, petit papillon ?

J’écrase son pied, je mords le cuir, mais sa prise ne fait que se raffermir à chaque seconde assassinée de mon espoir avorté.

Son souffle se niche au creux de mon oreille, déversant son poison de vérité.

— Parce qu’il est au bordel à forniquer une putain.

Sa jouissance exulte dans mes larmes pendant qu’il me tire violemment en arrière pour me ramener vers le lit. Je griffe, je frappe du coude. Mes pieds nus glissent sur le parquet, rêvant d’une mer d’échardes à laquelle s’accrocher, toutefois, le sol est aussi lisse que mon cœur flétri.

Il ne viendra pas, me répété-je. Il ne viendra pas parce que je ne suis rien. À quoi cela sert-il encore de me battre si le combat de nos âmes est perdu d’avance ? Si nos corps luttent dans une autre chair ? — Je te l’interdis, Emilia ! BATS-TOI !

Il a raison, ça ne sert à rien.

Cet inconnu peut bien envahir ce cocon de cellules mortes ou le massacrer. Si le papillon n’est plus en guerre contre le serpent, alors je peux partir en paix me réfugier en enfer.

— BATS-TOI, EMILIA !

— Va au diable et laisse-le venir me chercher.

Mes muscles se détendent, je cesse de me débattre. Mon attaquant jubile, murmure son sanglant conte érotique dans mon cou.

Peu importe, fais de moi ce que tu veux. Il ne viendra pas. — BATS-TOI.

— Non.

Son sexe impatient durci contre mes fesses et dans un râle de bête en rut, il me jette sur le sol glacé et me musèle.

Allongée sur le dos, son corps putride se plaque contre le mien, ses doigts libres de mes lèvres soulèvent le bas ensanglanté de ma robe alors qu’il continue de me professer ses horreurs énamourées. — J’ai changé d’avis, Emilia. Après tout, les putains ne se prennent pas dans un lit. Ton tuteur sera sûrement d’accord avec moi.

Il détache avec précipitation les boutons de son pantalon. Il me tue, je suicide ma résistance.

Mon esprit s’égare, ma raison me quitte. Je sens son membre glisser contre ma cuisse moite de sang. Le premier versé par amour, le dernier par haine. Le destin est un commerce équitable.

Je pleure, il ricane. Peu importe ce corps, puisqu’il n’en veut pas. — EMILIA ! EMILIA, REPONDS-MOI !

Mon hurlement étouffé répond aussitôt à ma moitié emprisonnée de l’autre côté. Ma joie tambourine dans ma poitrine, mes bras s’agitent de retrouver les siens.

Vivre n’est rien, le respirer est tout.

Il est là ! Mon Dieu, il est là !

— BATS-TOI !

— Oui. Pour toi, je le ferai. Uniquement pour toi.

Dorian se rue contre la porte, je redouble mes tentatives. Je frappe les côtes de l’inconnu comme une possédée. Je me cambre, je le soumets. Sa main délivre ma bouche, je crie après celle de mon aimé. Ses doigts compriment ma trachée, je respire son air.

Oui, l’amour n’est que liberté, alors continue de tirer ma chaîne vers toi.

Les coups furieux de la bête projettent des brisures, les gonds de la porte cèdent peu à peu. Elle hurle et m’ordonne de me battre, je m’exécute.

La paume de ma main frappe brutalement le dessous de sa mâchoire. Il gémit, chancèle. Ses doigts autour de mon cou demeurent un étau impossible à ouvrir, excepté pour les deux anciens prisonniers d’une cage.

Acculé par l’arrivée imminente de Dorian, il se penche soudain vers moi, agrippe la base de mon crâne pour relever ma tête vers lui. Je grimace de douleur, arrache mes cheveux à vouloir échapper à ce visage sans forme humaine.

Son masque irrite ma joue, sa voix me caresse d’un funeste présage. — Dommage pour nos réjouissances. Mais ne t’inquiète pas, ma jolie, nous nous reverrons.

Ma tête qui claque au sol, le sang dans mes yeux.

La douleur s’échappe en même temps que lui par la fenêtre de ma conscience.

Un fracas de tous les diables, la silhouette d’un démon.

La prédatrice ne voit plus rien, mais la femme le sent. Il est là, près de moi. Sa peau recouvre la mienne, ses ténèbres guident ma lumière.

Un sentiment de bien-être me berce, me consolide alors que je ne suis plus que ruines.

Mes yeux se ferment, l’obscurité m’appelle. À moins que cela ne soit la sienne, perdue dans mon purgatoire.

« Notre apocalypse ».

Oui, Dorian elle est nôtre. Mon amour est ma destruction, le tien est néant.

Mais laisse-moi juste pour une fois le partager dans tes bras.

 

OceanofPDF.com