Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)

Chapitre 15

 

Quand vouloir se fait pluriel.

Emilia

Serre, Manoir Soulridge

Holland Park, Londres

1er Octobre 1888

Mes doigts cramponnés au sécateur, je termine nerveusement ma bouture de parisette à quatre feuilles, dont le surnom « raisin de renard » sied à merveille à la flamboyante crinière de mon garde du corps.

Debout, les bras croisés près de mon pied de dompte-venin, Lucius se penche pour en humer ses fleurs blanches, grimaçant aussitôt son dégoût. — Pouah ! Ça pue votre truc, Ma mie.

Un sourire plaisantin étire mes lèvres amères.

— Au moins, nous sommes sûrs à présent que tu n’es point une chèvre [29] . 

Je soupire de déconvenue.

— À défaut d’être le canidé de Dorian.

L’homme de main arque un sourcil grivois.

— Dorian ? Ma mie aurait-elle enfin pardonné à Sa tartelette ?

Je pince mes lèvres, indécise.

— Disons que le four de ma haine s’est refroidi de quelques degrés.

Lucius approuve d’un sifflement ma métaphore culinaire et se dirige vers une autre de mes plantes. En ces temps sombres, j’avais involontairement négligé l’entretien de mes cultures, trop occupée à subir les affres de mon cœur infecté.

Toutefois, la perspective de capturer et dépecer ce Jack l’Éventreur m’a fait retrouver tôt ce matin le chemin vénéneux de la vengeance. — Je ne comprends pas pourquoi vous vous plaisez tant à cultiver ces horribles plantes, intervient-il. Elles peuvent vous tuer à tout moment, sans compter qu’elles ne sont franchement pas très agréables à l’œil.

J’effleure d’un index aventureux la fleur solitaire en forme de baie noire.

— C’est précisément ce qui fait d’elles les prodiges de la nature, Lucius. En apparence, elles sont petites et fragiles. Vulnérables. Mais il leur suffit d’une seule goutte ou d’une émanation évanescente pour terrasser l’ennemi le plus redoutable et le plus imposant qui soit.

Mon expression entendue capture avec délice la panique de son interlocuteur, incliné sur une rose des alpes. Son teint désormais livide, il se redresse et rajuste nonchalamment ses gants de cuir noir, affectant un air indifférent.

— Je comprends, croasse maître renard. Même si j’aurais préféré que le patron m’autorise à vous attendre ailleurs. Tout ce vert me donne de l’urticaire, dit-il en se grattant le cou.

J’éclate de rire.

— Non, Lucius, cela est dû à la primevère que tu n’as pas arrêté de manipuler.

Me rappelant soudain son aversion envers les serpents j’affecte un ton complaisant ; le vice fait papillon. 

— Cependant, si tu ne supportes pas mes plantes, je t’autorise à m’attendre dans la serre de Dorian. Je suis persuadée que tu manques beaucoup à ses reptiles.

Il se fige instantanément, ses traits rusés simulant une terreur outrageusement délectable.

— Non, bégaye-t-il. Ça ira, Ma mie.

Il tapote une feuille d’aconit comme un chien qu’on félicite et me salue d’un clin d’œil complice.

— Finalement, je les aime bien ces petites.

Je réponds à son franc sourire puis retourne à mes protégés, maugréant malgré tout l’injustice de mon tuteur. — Tout de même, Lucius, tu serais bien plus utile à enquêter sur Jack. Je ne comprends pas pourquoi Dorian t’a asséné à ma protection. Ce n’est pas comme si j’avais besoin de toi pour me défendre.

Je coupe d’un geste sec une feuille afin d’affirmer mon propos indigné. Hier matin, Dorian m’a tout simplement fait l’affront de me refuser à l’assister dans ses interrogatoires, arguant mon manque d’appétit et de sommeil.

— Tu ne me seras d’aucune utilité dans cet état, min sommerfugl. — Mais je veux vous accompagner ! J’en ai le droit, Dorian ! 

Il m’a alors caressé tendrement la joue, infligeant à ma peau le même traitement qu’à nos âmes frustrées.

— Oui, Emilia, tout comme tu as le devoir de me revenir.

Un baiser sur mon front, mes cendres à ses pieds. — Repose-toi, min sommerfugl. Laisse-moi être un temps l’instrument de ta vengeance pour revenir m’aiguiser de ta charmante présence.

Sa stature élégante déjà détournée de moi, ma voix paniquée qu’il termine sur l’échafaud l’a retenu un instant sur le seuil du petit salon. — Mon devoir est vôtre, Dorian. Tâchez de ne point l’oublier quand vous chasserez en journée au détriment de votre sécurité.

Sa fossette équivoque m’a alors répondu par-dessus son épaule. — Comment le pourrais-je encore quand il dicte ma mort ?

La chaleur propagée sur mon épiderme m’arrache à mes confuses pensées. Dans son coin ombragé, l’homme de main se frotte la nuque, haussant une épaule ennuyée.

— Sa royale pâtisserie préfère émietter elle-même les suspects. Malheureusement, il va plus vite à les croquer qu’à les faire rôtir. — Que veux-tu dire, Lucius ?

Il hésite, toutefois mon regard appuyé se charge de faire pencher sa balance morale en ma faveur.

— Après votre départ, il m’a demandé une liste de neuf suspects pour « commémorer vos années passées ensemble ». Il s’est rendu dans chacune de leur planque, seulement, il a préféré les massacrer les uns après les autres sans même prendre la peine de les interroger. Vous auriez dû voir cela, mademoiselle, un vrai carnage ! Le pauvre Anthony en fait encore des cauchemars après avoir dû nettoyer chaque scène de boucherie.

Cela explique donc l’odeur d’éther ce soir-là. La seule pensée de le savoir condamné à noyer notre relation dans le sang me procure une malsaine satisfaction aussitôt submergée par ma rancune envers le domestique.

— Neuf ! Tu aurais pu au moins tenter de contenir sa fureur, Lucius ! À cause des sanglants caprices de ton maître, le meurtrier de Lucretia continue de nous filer entre les doigts. 

Les yeux du renard se font railleurs.

— Vous m’avez demandé de protéger Votre tartelette de lui-même, non de protéger les autres de lui.

— Et te voilà maintenant à me protéger de Jack. Quelle ironie, ne trouves-tu pas ?

Il s’esclaffe devant ma mine boudeuse. 

— Allons, ne faites pas la tête, mademoiselle. Après tout, je ne suis là que pour éviter l’éventration de votre croûte et préserver la tendresse de Votre Mie. N’oubliez pas la lettre laissée par ce gamin. Nous sommes tous amenés à devenir sa prochaine victime.

Je tressaille, prête à mordre ma langue de rage afin de sentir au moins un sang couler dans ma bouche assassine.

Le lendemain du meurtre des Standford, un courrier nous est parvenu dans la matinée. D’une adresse inconnue, mais d’un auteur déjà familier à nos lames avides d’effeuiller sa plume sordide.

Tandis que mon sécateur blesse par mégarde une feuille, mon esprit embrumé d’une rage indomptable déroule sur son verticille les mots écrits à la sève écarlate de mon amie.

Cher comte,

J’ai votre attention maintenant ? Je suis sûr que oui. Éventrer cette traînée

de salon était bien plus amusant que les putes de Whitechapel. Elle a

couiné, supplié, mais votre insecte dormait à ses côtés. Hilarant, non ? J’ai

gardé son oreille, je la ferai frire plus tard. Un vrai repas de riche. Ha ha.

Au moins, elle n’entendra plus vos bêtises.

Vous vous demandez sûrement pourquoi je n’ai pas continué mon si beau

travail sur votre papillon ? C’est vrai, j’aurais pu trancher ses ailes, mais le

jeu ne fait que commencer. Tellement de questions, si peu de réponses.

Pourquoi cette pute ? Pourquoi pas la mienne ? Et moi je vous dis :

pourquoi pas, comte ?

La vie c’est une question d’occasion, la mort d’opportunités. Et je n’en

manque pas, oh ça non ! D’ailleurs, mon beau couteau n’attend que mon

travail alors, soyez prêt. Ha ha.

À bientôt,

Votre dévoué.

Jack.

P.S : Le sang de la dame est une encre rouge de qualité. Normal, vu

combien elle m’a coûté. Je vais peut-être en garder dans une bouteille d’

absinthe , ha ha.

P.S.S : Pardon, comte, je n’ai pas parlé des parents, mais ils étaient

tellement silencieux que mon couteau n’a pas apprécié. Même leurs langues

ont mauvais goût.

Les langues de Lady Adelaïde et de son époux ont effectivement été tranchées, comme me l’a ainsi signalé l’inspecteur Graham après avoir recueilli ma déposition hier soir. Dévastée, j’ai tenté par tous les moyens de retranscrire le peu de mes souvenirs enfouis dans les limbes du somnifère. Cependant, hormis la fenêtre entrouverte et la description bredouillée du cadavre de mon amie, rien d’autre n’a pu se révéler utile à l’avancée de l’enquête au grand dam du policier, épuisé de traquer un fantôme.

Que cela soit celui de l’éventreur ou de son ancien amant.

Pour l’instant, Scotland Yard se refuse d’associer le massacre des Standford à la tuerie de Whitechapel , alléguant un procédé divergent puisque Jack l’Éventreur ne s’introduit point dans les maisonnées, n’attaquant également que les prostitués. Seule la lettre constitue une preuve.

Toutefois, Dorian et moi refusons de la confier aux soins désastreux de la police.

Cette traque est devenue personnelle. Au même titre que ce coup fatal que je lui porterai dans sa carotide. 

L’absinthe. C’est cette maudite fée verte qui a dissipé de ses ailes anisées la prudence nocturne de Dorian.

Il m’a observée, pensé-je, courroucée. Ce Jack m’a probablement suivi dans la rue lors de ma nuit de débauche.

Était-il près de moi ? Ai-je frôlé sa folie de ma déraison éméchée ?

Agacée par ma propre stupidité, je m’apprête à sanctionner la parisette à ma place lorsque des mains fermes me pressent conte un torse salvateur.

Toussotant son malaise, Lucius prend congé des plantes alors que la plus toxique d’entre elles s’enroule progressivement autour de ma taille. Son souffle erratique niché dans mon cou empoissonne mon sang d’un désir nocif.

— Ce Jack ne vaut pas le moindre sacrifice de leurs feuilles, min sommerfugl .

Je ferme les yeux et me laisse envoûter par son timbre rauque. — Ni la moindre de vos écailles, milord.

Il mordille avec voracité le lobe de mon oreille, mais les frissons ressentis se calcinent au souvenir de celui de Lucretia, tranché par le couteau de Jack. 

— Dorian, ronronne-t-il. Je ne veux plus jamais t’entendre prononcer mon titre si cela ne fait guère partie de notre jeu érotique.

Je ricane, provocatrice.

— Mes blessures doivent-elles vous rappeler à quel point je suis toujours fiancée ?

— Mes caresses doivent-elles te rappeler combien je n’en ai cure ?

Ma faim de lui mord mon estomac vide.

— Je ne suis guère persuadée que Tobias apprécierait, suffoqué-je. — Tant mieux, susurre-t-il. Ce n’est point lui que je désire combler.

Ses doigts experts remontent doucement jusqu’à la naissance de ma poitrine, s’immisçant dans les replis de mon corsage. Non, aucune plante de cette serre ne parviendrait à surpasser les effets secondaires de ses attouchements.

À son simple contact, ma respiration se paralyse, ma peau se nécrose, ma bouche salive de ses baisers. Le vertige me guette, me presse de tomber dans ses bras pour ingérer sa dose charnelle, fatale à ma raison. Néanmoins, le peu de lucidité précédant la fièvre parvient à convoquer devant moi la silhouette fugace de mon fiancé.

Il n’est guère ton antidote, Emilia.

Je le sais, mais ne vaut-il pas mieux vivre dans le mensonge que de décéder d’un plaisir interdit ?

— Non, Dorian, soufflé-je en m’extrayant de son étreinte. Je ne puis lui faire cela.

Il raffermit un instant sa prise avant de finalement me relâcher d’une plainte étouffée. 

— Si ton « pouvoir » était à la hauteur de ton « vouloir », Emilia, nous serions déjà au lit, tonne-t-il froidement.

Je me tourne vers lui, mon teint rosi répondant à sa beauté nacrée. — Si votre « vouloir » était à hauteur du mien, nous le serions en effet.

Mes ailes se consument dans les flammes de son regard ardent. La volonté fait-elle encore partie de notre tentation quand nos corps y cèdent déjà en songe ?

Fébrile, je détourne la conversation sur un sujet plus épineux que ces ronces de sensualité plantées dans ma chair. — Avez-vous une piste sur Jack ? 

Le comte cille, toute trace de luxure aseptisée au vitriol de ce nom infâme.

— Akk [30] , nej [31] .

Il frotte ses lèvres, amusé.

— Cela dit, peut-être aurais-je dû ne point lui trancher la langue au préalable. Cela aurait sûrement amélioré notre compréhension mutuelle. — Dorian, vous ne pouvez pas faire cela ! m’indigné-je. Il ne s’agit pas cette fois-ci de reproduire le modus operandi , mais de recueillir des informations.

Mon timbre outré le fait éclater d’un rire machiavélique. — Que veux-tu, min sommerfugl , des années de pratique ne peuvent endiguer mes sanglantes habitudes. Je dois seulement me rappeler les raisons de ma torture et tenir mes appétits éloignés de l’objet de ma convoitise.

Ses iris reptiliens détaillent avec insistance mes courbes enténébrées d’une robe noire de deuil.

— Cela viendra, n’aie crainte.

— Si je pouvais au moins me tenir à vos côtés pour m’en assurer, grommelé-je.

Il s’avance d’un pas, s’empare de ma main afin de la porter à sa bouche.

— Tu l’es toujours, Emilia, souffle-t-il sur ma paume. N’en doute jamais.

Je déglutis mon trouble et m’enquiers de sa présence. — Pourquoi êtes-vous ici ?

Le premier rôle de ma vie recule et ouvre ses bras d’un air théâtral. — Ah ! Je me disais qu’une petite excursion à la morgue tempérerait tes velléités d’herboriste assassines. Qu’en penses-tu, min sommerfugl ?

La dépouille de Lucretia s’impose soudainement à ma mémoire meurtrie. En l’absence d’autres proches à Londres, c’est à moi que l’inspecteur Graham a demandé d’identifier la famille. L’odeur du formol et de la décomposition se superpose soudain au parfum boisé de Dorian.

Découper des corps anonymes me procure un plaisir viscéral, les observer de la curiosité scientifique, mais voir celui de mon amie est la pire des tortures.

Sans pouvoir se retenir davantage, ma terreur gémit à travers ma gorge nouée d’appréhension.

À l’affût de mes fluctuations d’humeur, mon âme sœur se charge de me rassurer aussitôt sur ce point macabre.

— Non, Emilia, il ne s’agit pas d’elle. Son cadavre est actuellement en préparation pour ses funérailles. Tout comme ceux de ses parents.

Un soulagement détestable libère ma poitrine en apnée, immédiatement remplacée par une sombre prémonition. — Alors de qui… Jack a encore frappé, c’est cela ?

Dorian acquiesce, ses yeux soucieux ne cessant de décrypter mes émotions.

Bien décidée à lui prouver ma fiabilité de semblable, je balaie sa prévenance prédatrice d’une voix dépourvue de trémolos. — Quel est le nom de sa victime ?

Il penche la tête de côté, son visage redevenu instantanément inhumain.

— C’est bien là tout le nœud commun de notre problème, Emilia. Ce tueur ressemble de plus en plus à notre relation, s’émerveille la bête.

Mon intérêt meurtrier tombe dans le piège de ses crocs, dévoilés par un sourire carnassier.

— Que voulez-vous dire, Dorian ?

Il s’empare de ma main, la pose d’autorité sur son avant-bras et me chuchote à l’oreille les prémices de notre funeste triade. — Que son « vouloir » est devenu pluriel.

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