Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)
2ème Epilogue
Deuxième épilogue
Je t’ai embrassé avant de te tuer…
Il ne me restait plus qu’à me tuer pour mourir sur un baiser.
Othello, William Shakespeare
OceanofPDF.com
Chapitre 1
Un amour en cathéter.
Dorian
Manoir Soulridge,
Holland Park, Londres
14fevrier 1919
— Je suis vraiment navré, milord. Il semble que l’infection se soit propagée aux poumons. Nous pouvons peut-être…
— Combien de temps ?
— Il faut prier et garder espoir.
Ma rage reptilienne fait tressaillir le représentant d’Asclépios, plongeant en songe les morceaux brisés de son bâton dans sa trachée. — Dans ce cas, susurré-je dangereusement, priez que mon désespoir ne vous emporte pas dans sa tombe.
— Milord, balbutie le docteur devenu fossoyeur. — Combien ?
Il soupire, jette un dernier coup d’œil sur mon épouse, alitée dans notre lit conjugal et hausse ses épaules impuissantes.
— Quelques jours. Une semaine tout au plus.
Un vent glacé souffle sur les braises de mon assurance à peine ravivée par son faible sourire. Elle m’observe, me dévore du regard, moi, le poison de son existence. Pourtant, c’est un virus qui viendra mettre un terme à la sienne.
La grippe espagnole, c’est ainsi qu’ils l’ont nommé. Ce fléau qui ravage les foyers d’Europe, et s’est invité au manoir Soulridge il y a quelques mois de cela. Élise en est sortie indemne, malheureusement, mère et fille ne pourront cette fois se targuer de cette ressemblance. Je tourne la tête vers ma moitié dont le corps, émacié par la fièvre, se noie dans la mer morte de nos draps satinés. Trempée de sueur, sa peau livide ne rosit pas sous mon œillade énamourée. Un teint de Blanche-Neige, immaculé et pur que je rêverais de voir tâcher de mon sang danois. Si seulement cela pouvait purger le sien de ce maudit espagnol ! J’observe avec horreur sa poitrine qui se soulève à peine, qui lutte pour respirer une seule bouffée de notre oxygène. Jadis, je lui avais signifié être le sien. Pourtant, mes propres réserves s’épuisent quand je la vois agoniser. Tu vas la perdre, me murmure le sifflement de ses poumons. Ton pire cauchemar est sur le point de se réaliser.
Elle partira avant toi.
— Non. Non, c’est hors de question.
— Vous disiez, milord ?
Je toise le vieil incapable et le congédie d’une main régente. — Allez chercher mes enfants. Et allez-vous-en. — Mais, milord… nous pouvons peut-être au moins essayer de soulager sa douleur. Qu’elle puisse partir en paix.
Cela en est trop ! Mon cri aliéné résonne dans notre chambre, faisant trembler les flacons de parfum siégeant sur la coiffeuse d’Emilia. — Je ne veux pas la paix, docteur ! Je veux la guerre ! Encore et toujours jusqu’à ce que nos os pourrissent ensemble dans le même caveau ! Les tranchées, les gaz, les Allemands, tout ce que j’ai vécu ne sont rien à côté des batailles que nos corps et nos esprits se sont livrées. Je veux cette femme, vous m’entendez ? Je la veux vivante dans mes bras, prête à se battre contre moi. Avec moi. Pour moi. Alors, si vous ne pouvez pas me la rendre, si vous n’êtes pas capable de déclarer cette deuxième guerre mondiale, allez au Diable !
— Milord…
— AU DIABLE ! ALLEZ AU DIABLE !
Les chaises, les lampes, les médicaments, tout s’écrase contre les murs dans un concerto éclatant de détresse. Ma fureur aveugle envoie valser les objets du quotidien, à défaut de pouvoir danser une dernière fois avec sa partenaire d’une vie.
Trente et une années de mariage.
Trente et une années à nous déchirer, à nous aimer, à recommencer. Un ouroboros que je croyais éternel jusqu’à ce que la grippe décide de briser cet anneau sacré.
Plus jamais le serpent ne se mordra la queue.
Plus jamais Emilia ne mordra mon épaule.
Plus jamais je ne serai.
Nevermore.
Apeuré par ma colère dévastatrice, le docteur se précipite vers la sortie, ne laissant bientôt plus que ma femme et moi dans cette pièce, autrefois témoin de tant de merveilleux souvenirs. De nos plus violents ébats à la naissance de notre fille. Quel autre endroit serait aussi digne de commémorer nos morts ? Oui, quel autre ?
— Je… sais… à… quoi… tu penses, souffle péniblement mon âme sœur. Et… c’est… non.
Écrasant sur mon passage les preuves de mon coup de sang, je m’approche du lit et m’assois près de celle qui, après toutes ces années, continue d’ébouillanter le mien.
Lentement, afin de ne pas ajouter de douleur à ses muscles atrophiés, je m’empare de sa main et y dépose un frêle baiser. — Je refuse de demeurer seul sans toi, min eskelde . Je ne peux pas. — Tu… le dois. Pour… nos… enfants.
— Qui ont leurs propres enfants. Ils n’ont plus besoin de moi, Emilia. Mais moi… moi je ne peux me passer de toi.
Ses lèvres desséchées s’étirent d’un tendre sourire, illuminant son beau visage aux traits immuables. Emmêlées dans ses cheveux dorés, seules quelques mèches blanches témoignent des années écoulées. Ces mèches dont chacune des apparitions a été accueillie par mes baisers. Non, je ne peux me passer de cette femme puisqu’elle est mienne. Depuis notre rencontre, j’ai son amour en cathéter. Si on me l’arrache, combien de secondes resterait-il à mon organisme avant de dépérir ? Non, je ne veux pas regarder ses gouttes s’échapper de mes veines. Je ne veux pas devoir les compter. Espérer qu’il m’en reste. Le redouter. Une, deux, trois, trente-et-une.
Je t’en prie, Emilia, je t’en supplie. Ne me force pas à les gaspiller à te pleurer.
Notre lien renforcé par toutes ces années, il ne lui suffit que d’une morne étincelle au fond de mes yeux pour comprendre mes pitoyables pensées. Alors, au prix de son supplice, elle se redresse légèrement et pose sa main gelée sur ma joue glacée.
— Tu… vivras. Tu… as… fait… ce choix. Autrefois.
Ma langue bifide picore sa paume tremblante.
— Non, min eskelde , mon choix c’était toi. Si j’ai voulu continuer de respirer, c’était uniquement pour passer mes jours à tes côtés. Tu as été ma raison de vivre, tu seras ma raison de mourir. Et cela est non négociable. — Mais…
Je pose un doigt sur sa bouche, redevenant le temps d’une œillade courroucée l’enseignant que je fus jadis avant d’endosser mes deux plus beaux rôles : celui de mari et père.
— Je sais comment lever la malédiction.
Elle se tait un instant, me laissant contempler à loisir l’étincelle d’espérance sur ses pupilles à nouveau animées de vie.
— Dis-moi, suffoque-t-elle. Parlez… et… je vous… écouterai, milord. Je souris à l’emploi de ce titre uniquement usité dans notre intimité la plus brûlante. Puis, ses doigts toujours entremêlés aux miens, j’inspire et invoque celui qui deviendra le passeur de nos deux âmes réunies.
OceanofPDF.com
Chapitre 2
Dernier souhait.
Dorian
— Zig et zig et zag, me voilà invoqué par la destinée. Ou serait-ce moi qui l’aurais créé ? Pardonnez-moi, mes pensées s’enfument comme ces soldats dans les tranchées. À ce propos, milord, permettez-moi de ne point être d’accord. Cette guerre a été la plus belle à mon actif, mais attendez de découvrir mon prochain champion. Certes, sa moustache est de mauvais goût, et ses ambitions quelque peu vulgaires, il n’empêche qu’il sera de loin
le pire fléau que j’aurai engendré. Pardonnez-moi, Klara [42] , ce mérite vous
revient. Klara, Eva [43] , maudites à l’aimer. Comme j’aime cela ! — Votre Grâce, l’interrompé-je. Si nous vous avons… Le duc lève son doigt en l’air, m’intimant au silence. Il n’y a bien que le démon de la folie et le succube à ma droite pour me rendre muet. Maugréant des propos peu avenants, je rumine mon aversion envers cette créature de Lucifer tandis que les doigts d’Emilia me somment de me maîtriser.
— Pour… Benjamin, chuchote-t-elle.
Oui. Pour notre fils.
— Uniquement si j’y consens, intervient le prince des enfers. Vous semblez oublier qui a façonné la malédiction, mes chers animaux. Un serpent et un papillon accouplés et les voilà à remettre en cause mon résumé. Non, non et non. Savez-vous combien de siècles cela m’a pris pour l’écrire ? Oui ? Alors convertissez-les en gouttes et mourez de les compter, milord. — Comment… se… porte… Katherine, Votre… Grâce ? Les globes oculaires du démon se révulsent de bonheur. Un spectacle atroce qu’il se plaît à nous jouer, prolongeant son interprétation pathétique de mari transi.
Après cinq années passées en Amérique, notre retour en Angleterre s’est soldé par la découverte du suicide de son épouse. Un aller simple pour le royaume où réside son aliéné d’époux. Une coïncidence dont mon expérience de meurtrier ne se laisse point compter. L’a-t-il poussée à s’ouvrir les veines ? Ou bien a-t-elle pressé la lame tenue par la main de sa moitié ? Tout est possible quand les dés sont truqués depuis la naissance. — Bien mieux que vous, Ma mie, glousse le duc. L’air des enfers carbonise ses poumons. Il n’a rien d’espagnol, mais au moins il ne la fait pas siffler comme ces satanés trains. D’ailleurs, oubliez mon titre, voulez-vous ? Cela vous fera toujours deux respirations économisées. Non, ne me remerciez pas. Adorez-moi.
— J’accepte de mourir, déclaré-je subitement. Ainsi, vous rattrapez votre erreur du passé et en échange…
— J’épargnerai votre futur, termine-t-il d’un rire caustique. Ou plutôt celui de Benjamin.
— Et… de… sa… descendance, ajoute Emilia. Le visage du duc de Lambai se tord d’une grimace écœurée. — Vraiment, ma chère, nul besoin de parler. Pensez et je vous entendrai. Ce sifflement est aussi atroce qu’un régiment à l’agonie. Je retiens de justesse mes envies assassines, m’obligeant à canaliser ma fureur sur cet imposteur.
— Tout comme votre mensonge est aussi ignoble qu’un tir d’artillerie. Votre Grâce.
Ses commissures dévoilent des crocs acérés. Toutefois je sais ne pas avoir à le craindre, pas même ce regard vorace posé sur moi. Car ce n’est point ma chair qu’il convoite, mais mon âme.
— Vous connaissiez déjà nos doléances, reprends-je d’un ton plus mesuré. N’êtes-vous donc pas celui qui bouge les pièces sur l’échiquier ? — Libre et sereine. Fous et reines. Serez-vous étoile morte ou ampoule vive ? Lune insolente ou planète oisive ?
Ma mâchoire se serre, déchiquète en pensée sa peau de serviteur damné. — Est-ce un oui, Votre Grâce ?
— Oui ou non. Non ou oui. Develton vous a laissé ce choix dans cette cage, milord. Me le laisserez-vous à votre tour ?
— Non.
Son sourire s’élargit.
— Ah, voilà ! Était-ce si compliqué ? Cela aurait pourtant sauvé votre sœur du viol.
— Cela vous sauve auprès de votre roi.
Sa main gantée balaie le vide d’un geste nonchalant. — Oh, Sa Saigneurie nous a tous deux pardonné depuis bien longtemps. En revanche, vous comprendrez qu’il ne tient guère à vous voir débarquer en enfer avec vos gros sabots révolutionnaires. Son trône en tremble murmure-t-on là-haut.
— Tant… mieux, toussote Emilia.
— Deux mots pour trois inspirations. La fin est proche, je me hâte d’y parvenir. Voyez-vous, j’ai toujours aimé les conclusions larmoyées. Tout cela pour vous dire que j’ai enfin trouvé celle qui nous conviendra. — Nous ? grogné-je.
Il hausse ses épaules, parodiant une moue innocente. — Bien sûr, ne suis-je donc pas le spectateur le plus fidèle qui soit ? Pensez à me satisfaire, de tout votre vénérable bestiaire. — À vous l’honneur, ricané-je.
— Oh, mais je compte bien le prendre.
Il racle sa gorge dans un odieux bruit guttural avant de prophétiser d’un timbre d’outre-tombe :
— Avalez le poison pour protéger le garçon. Mourez enlacé, pleurez de vous adorer. Inspirez, expirez et renaissez.
Un bref regard complice échangé avec mon épouse, et j’explicite d’un timbre à peine assuré ce que nous n’aurions jamais osé espérer. — Une réincarnation ?
— Une deuxième chance, corrige le démon. Après tout, tout le monde en a le droit. Et cela m’a plutôt bien réussi avec mon ange. Je hausse un sourcil étonné :
— Vous voulez dire que Katherine s’est…
— Cela ne vous regarde pas, petit polisson. D’ailleurs, laissez-moi finir tout cela en chanson.
Il prend une brève inspiration, narguant Emilia affairée à tousser, et claironne d’une voix de baryton :
Même corps, même visage,
Perdurés à travers les âges.
Souvenirs effacés,
Ancien amour oublié.
Tout est noir ?
Allons, gardez espoir
Écoutez mes paroles, retenez ceci,
Avant que cela ne tombe dans l’oubli.
Car réunis enfin sous le même ciel,
Au moment le plus providentiel,
Un crayon vous réunira
Mais qui fera le premier pas ?
Peu importe, car il roulera
Jusqu’à mon mea culpa
Pour vous chuchoter mon nouveau scénario
À travers ces quelques mots :
Quand vos peaux se toucheront
Quand vos yeux se croiseront
Alors vos âmes se retrouveront.
N’est-ce pas la meilleure de toutes les chansons ?
La méfiance me fait rugir ma question :
— Comment puis-je être sûr que je la retrouverai un jour ? — Vous ne le pouvez pas, pouffe-t-il en tapant dans ses mains. C’est là toute la saveur de ce nouveau tour.
— Tu… me retrouves… toujours, mon… amour. Ma tête se tourne vers mon âme sœur, épuisée de lutter à respirer. Oui, je la retrouve toujours. Ce n’est rien de plus qu’une épreuve. Une belle et fascinante épreuve qui me permettra de revivre à ses côtés. Certes, je perdrai la mémoire, néanmoins, je conserverai ce corps. Il me suffira donc de suivre les lignes de ma main pour suivre ce nouveau chemin. Ce sentier d’épiderme qui me conduira jusqu’à la sienne. Tracé par Lambai, gravé par notre affection.
Oui, je la retrouverai.
— Et… notre… fils ? s’enquiert mon épouse, inquiète. — Délesté de la malédiction sur toutes les générations. Vraiment, suis-je encore gagnant dans cette affaire ? Peut-être devrais-je la corser. — Faites-le et nous vous dirons non, grincé-je entre mes dents.
Un éclat de rire diabolique accueille mon mensonge. — Le ferais-je que vous diriez oui. Alors, mes chers serpent et papillon, devons-nous trinquer au poison ?
Nul besoin de consulter notre lien pour connaître la réponse de ma moitié. Sauver notre fils d’une mort certaine.
Épargner à notre petit-fils le parricide.
Nous retrouver.
Nous retrouver.
Nous retrouver.
Oui, que ce démon aille au Diable ! Notre choix est déjà fait. Et c’est ensemble, d’une même et unique voix, que nous prononçons ce qui sera notre dernier souhait en tant que Dorian et Emilia.
OceanofPDF.com
Chapitre 3
N’oublie jamais.
Dorian
Tour à tour, enfants et petits-enfants se relaient au chevet de leur mère et grand-mère.
Appuyé contre le mur près de la porte, je scrute la respiration de ma femme à travers les veinures du bois, hâtant en silence ma descendance. Les fioles de poison enfouies dans ma poche, je caresse de mes doigts fébriles leurs contours, pressé de goûter ma mort sur la langue de ma moitié.
Tout comme je m’y attendais, mon papillon n’a point protesté face à la proposition du duc de Lambai. Comment le pourrait-elle quand son cœur de mère et d’épouse achève sa course ? Un ultime sacrifice, un dernier acte d’amour.
Ce mot dont sa bouche a passé sa vie à m’apprendre, sa mort l’aura finalement déposé sur mes lèvres.
— Tu ne cherches pas à négocier, min sommerfugl ? ai-je feint d’être étonné. Autrefois, tu aurais tout fait pour me faire changer d’avis. — À... quoi… bon ? a-t-elle souri, amusée. Je préfère te savoir avec moi qu’ici à faire n’importe quoi.
Mon innocence enveloppée de mauvaise foi.
— Je ne vois guère ce dont tu veux parler.
— Vraiment ? Rappelle-toi lorsque j’avais quitté Soulridge. Tu avais massacré neuf victimes pour neuf années passées à mes côtés. Je n’ose imaginer ce que donneraient trente-et-une années de mariage. Ma langue goûtant la saveur de tous ces foies. — Un festin de roi ?
— Dépourvu de reine, a-t-elle soupiré.
J’ai alors serré sa main de toutes mes forces, à la briser de m’avoir trop caressé. De m’avoir anéanti d’un seul regard. De m’avoir reconstruit d’un seul baiser.
— Tu as raison, je n’y tiens pas. Je préfère attendre que nos âmes se réunissent autour d’un tout nouveau repas. Imagine le nombre d’années que cela sera.
Le fantôme de son éclat de rire s’évanouit dans le corridor, exorcisé par la voix de notre aîné.
— Daniel et Élise sont partis, père. J’étais… je suis le dernier. Je hoche piteusement la tête. Mon esprit troublé s’égare dans les escaliers où les mots de réconfort de mon fils adopté répondent aux pleurs de ma fille. Nul doute que Daniel saura apaiser sa peine. Il a beau avoir été un jour le fils de Lénore, il est le mien désormais. Et son sang est aussi froid et placide que celui d’un Jacobson. Du moins, cela était vrai jusqu’à cet instant. Jusqu’à ce que j’oublie de leur dire adieu.
— N’ayez crainte, père, je leur dirai, bredouille Benjamin d’une voix tremblante. Je leur dirai combien vous nous avez aimés, combien vous ne pouviez vivre sans elle. Ils comprendront tout comme moi. Je tressaille, surpris qu’il ait pu deviner ce que j’ai si bien tenté de cacher. D’un petit rire nerveux, il hausse les épaules, le regard perdu sur ses chaussures de luxueuse facture.
Le bon goût de père en fils. L’honnêteté de fils à père. — Je l’ai deviné à vos yeux. Ce n’est pas à elle que vous disiez adieu, c’est à nous.
— M’en veux-tu ? lui demandé-je, une pointe d’amertume fichée dans mes côtes.
Ses iris aussi translucides que les miennes se perdent sur la porte entrouverte, sur son épouse au bout du couloir, avant de venir perforer mon cœur de père.
— Non. Nous ne sommes que des hommes épris de leurs femmes. Et notre affection ne possède aucune limite. En cela, vous avez été mon meilleur professeur.
— J’espère avoir tout de même excellé dans d’autres domaines, plaisanté-je.
D’un mouvement théâtral, il recule d’un pas et se désigne tout entier. — Vous m’avez créé, père. N’est-ce donc pas là votre plus belle réussite ? — Ta vanité à hauteur de la mienne ? Assurément. Nous éclatons tous deux de rire, nous enlisant dans notre habituelle complicité avant que la réalité ne finisse par nous rattraper. Son regard redevenu soudain sérieux, il s’approche de moi, hésite et me prend finalement dans ses bras.
Raidi par cette accolade peu familière, je me laisse toutefois prendre au jeu du père, lui rendant son étreinte dans un émoi qui ne me ressemble guère. — Merci, me chuchote-t-il à l’oreille. Merci d’avoir été mon père. — Merci d’avoir été mon fils, réponds-je le cœur au bord des lèvres. Prends-soin de ta sœur pour moi, veux-tu ?
— Et vous de notre mère.
— Nous n’avons guère besoin…
— Qu’on nous dicte ce qui est gravé dans notre sang, achève-t-il en mettant fin à notre accolade.
Je ris et ébouriffe ses cheveux aussi rebelles que les miens, comme à chaque fois que nos pensées s’accordent sur la même partition filiale. — Je dois y aller à présent.
Il acquiesce, s’apprête à me dire une dernière chose, mais sa bouche décide de se taire à tout jamais.
Avant que le duc de Lambai ne retourne en enfer, nous lui avons fait jurer d’informer à notre fils la levée de la malédiction. Mais que vaut la parole d’un démon ?
Conforté par mes soupçons, je lui ai écrit une lettre qu’Anthony devra lui remettre. J’ai toujours excellé en matière d’épistolaire, et j’espère, du tréfonds de mes entrailles nécrosées, avoir réussi en tant que père. Mon héritier se tourne une dernière fois vers moi et me salue à la manière militaire. Son geste anodin me rappelant ainsi toutes ces permissions de guerre où il me suppliait de lui revenir entier. Benjamin devait être appelé lui aussi jusqu’à ce que je prenne sa place et enterre ceux qui auraient pu le lui obliger.
Aucune limite, n’est-ce pas, mon fils ?
Je réponds à son salut en claquant des talons, puis après avoir avalé ma salive coincée par tant de dégoulinante émotivité, ouvre la porte pour me réfugier auprès de mon adorée.
Aucune limite.
Ni dans cette vie.
Ni dans la prochaine.
Cela aussi, je te l’aurais appris.
— Finalement, tu auras réussi à me tuer, gloussé-je en m’allongeant près d’elle. Le jour de la Saint-Valentin qui plus est. — Et par… le même… poison qui… aurait dû le… faire il y a des… années.
La ciguë, cette plante vénéneuse choisie à l’origine pour le rituel sera finalement l’auteur de ma véritable mort.
À ceci près que ses symptômes convulsifs et vomitifs seront éventés afin de nous permettre de partir en toute dignité.
Ce démon est décidément un tragédien accompli. Avec précaution, je sors de mes doigts experts les deux fioles et les poses entre nos deux corps enlacés.
— L’ironie n’aura fait que dicter ma vie, raillé-je en débouchant les deux flacons.
— J’ai… peur, Dorian, m’annonce-t-elle, les larmes aux yeux. Je la serre un peu plus contre moi et embrasse son front brûlant de fièvre. — De mourir ?
— De… ne… jamais… te revoir.
— J’ai confiance.
— En… Lambai ? s’étonne-t-elle.
Je relève son menton vers moi et embrasse son nez mutin. — En nous.
Je plonge mon regard dans le sien, guidant ma certitude avec notre lien afin qu’il puisse lui parvenir en bon état.
— Je te retrouverai, Emilia. Je te le promets. Rien en ce monde ou dans l’autre ne pourra m’en empêcher.
Rassurée, elle s’empare du poison et trinque avec le mien, son rire espiègle bravant le sérieux de ses poumons.
— Peut-être… qu’alors tu… tu m’aimeras… au lieu de… m’adorer, sourit-elle tristement.
— Cela est déjà fait.
— Tu… ne… me l’as jamais… dit.
— Je l’ai pensé.
— Dis-le… moi.
— Nej .
Elle penche la tête et m’offre une moue malicieuse en adorable tentatrice. — Vois… cela… comme ma… dernière… volonté. — La mienne serait de te faire l’amour.
Elle grimace sa déception.
— Mes… poumons… ne sont guère… de cet avis. — Mon orgueil également.
— Trente et une… années de… mariage pour…trois… mots. Ce n’est pas… grand-chose, milord, se renfrogne-t-elle. J’éclate de rire, étouffant sa révolte dans mes bras énamourés. Je triche puisque son état ne lui permet guère de se défendre. Mais est-ce seulement de la tromperie lorsque nous sommes tous deux gagnants de nos cajoleries ?
Bon joueur, je décide malgré tout de lui concilier une maigre récompense. Celle qui, je l’espère, l’encouragera à renaître à mes côtés. — Réincarne-toi, laisse-moi te séduire à nouveau et peut-être concéderais-je à te le murmurer.
Elle tire la langue, bientôt rattrapée par une quinte de toux. — Peut-être… que la… nouvelle… moi… demeurera… insensible à… tes… charmes, suffoque-t-elle.
— Impossible, fanfaronné-je en caressant son dos pour éloigner encore un peu la maladie. Tout comme le soleil ne peut exister sans la lune, tu ne peux vivre sans moi.
— L’inverse est… tout aussi… vrai, milord, croasse-t-elle de sa voix hachurée.
— Dans ce cas…
Je lève ma fiole vers la sienne et trinque à nos futures retrouvailles.
— Que je demeure nuit éternelle en attendant de retrouver un jour ta lumière.
Elle rit et entrechoque à son tour son verre contre le mien. — Que je… demeure… lumière… éternelle en… attendant ton… obscurité. — Pour toujours.
— Et à… jamais.
Un ultime sourire échangé et nous avalons chacun notre funeste gorgée. Devinant mes intentions avant même qu’elles n’aient été formulées, mon âme sœur se penche vers moi pour m’embrasser. Sa langue dévore une dernière fois la mienne tandis qu’elle déverse le poison dans ma trachée.
À mon tour, je lui offre sa mort sur un plateau de désir, le seul qui ne sera jamais terni par notre exil.
Peu à peu, je sens une douce chaleur embraser mes veines, mes reins. Loin de vouloir lui échapper, j’approfondis notre union, buvant son amour vénéneux jusqu’à la dernière goutte.
C’est bon, si bon.
Comme un premier et dernier baiser.
Comme le seul tant désiré.
Puis, alors que ses lèvres divorcent des miennes, elle blottit son nez dans mon cou, accouplant nos courbes nées pour s’épouser. Lentement, progressivement, la ciguë se propage dans mon organisme. Doux présent accueilli avec ravissement.
À l’annonce de sa maladie, j’ai rêvé, supplié de partir avec elle, maudissant mon invulnérabilité de me l’avoir refusé. Et si le Paradis ne m’a guère répondu, je remercie aujourd’hui l’enfer d’avoir accédé à ma prière. Je brûle, je tremble, je crois même que je meurs de l’aimer. Cette plante qui me ramènera auprès d’elle, auprès de la seule femme au monde qu’il me tarde à nouveau de posséder.
Je l’ai détruite, blessée, convoitée, dégustée.
Adoré.
Comme il me tarde de tout recommencer !
De frôler à nouveau ses ailes de papillons de mes écailles perfides. De lui chanter ma berceuse, de lui faire hurler mon nom. Ferais-je mieux ou pire ? La ferais-je davantage pleurer ou jouir ? Une seule certitude anime encore mon vieux corps mourant. Quel que soit l’endroit où ce bébé ressuscitera, quelle que soit l’époque où il se réincarnera, sa première bouffée d’oxygène son premier cri sera pour elle. Nos respirations à présent de plus en plus erratiques, j’étreins ma moitié, enlaçant nos squelettes ainsi que je voudrais les savoir enchaînés dans notre tombe.
Mon souffle de plus en plus silencieux, j’écoute la mélodie de son cœur, devenu son plus fervent spectateur.
Ses battements chantent pour moi, je les entends déjà sonner le glas de notre séparation, pleurer nos retrouvailles.
Elle a peur, je la rassure.
Je te retrouverai, articule le conteur muet.
Endors-toi, mon papillon.
Et n’oublie jamais notre chanson.
Elle sourit, presse ses lèvres contre les miennes et dans un dernier soupir expiré sur ma bouche amoureuse réitère nos vœux d’Eglise : — Dans la folie, comme dans la mort.
Mon âme sœur éteinte dans mes bras, je laisse alors la mienne quitter mon corps pour la rejoindre, exhalant dans un dernier souffle ma promesse éternelle :
— Je te retrouverai pour t’aimer plus encore.
Le noir.
Du noir.
Noir.
Encore du noir.
…
…
Et soudain, une lumière.
OceanofPDF.com
Chapitre 4
La valse des nuages.
Benjamin
Ma sœur blottie contre moi, nous contemplons ensemble l’unique pierre tombale se disputant deux de nos êtres les plus chers. L’épitaphe gravée sur le marbre froid réchauffe mon cœur attristé par sa perte.
Dans la folie, comme dans la mort.
Cette phrase que je n’ai jamais comprise enfant jusqu’à ce jour funeste d’adulte.
— Pourquoi nous a-t-il fait cela ? sanglote Élise. Il nous a abandonnés. Il aurait pu… il pouvait encore vivre avec nous.
Je caresse d’une main apaisante ses cheveux blonds hérités de notre mère et dépose un baiser sur sa tempe.
— Il le pouvait, il ne le voulait pas.
— Alors, il ne nous aimait pas, siffle-t-elle, amère. Appelé par mon rôle de grand frère, je soulève son menton d’un index moralisateur, plantant mon regard dans ses iris si semblables aux miennes. — Ne redis jamais cela, Élise.
Elle mordille ses lèvres, penaude.
— Pardon. C’est juste que…
— Je sais. Moi aussi je voudrais qu’il soit là.
Avalant un sanglot, elle pose sa tête contre ma poitrine, ses épaules secouées de désolation.
— Il nous aimait, poursuis-je d’une voix emplie d’émotion, n’en doute jamais. Mais elle, il l’adorait. Je comprends cela. Et je sais que toi aussi. À ces mots, elle tourne la tête vers son époux occupé à surveiller nos enfants respectifs. Une expression amoureuse étire ses traits d’une candeur au charme vénéneux.
— Oui, souffle-t-elle d’un timbre rauque. Oui, je le comprends. J’embrasse sa joue et la libère. Ses doigts s’entremêlent aux miens tandis qu’elle dépose un datura sur leur tombe.
— Penses-tu qu’ils se retrouveront ? me demande-t-elle soudain. Qu’ils seront à nouveau réunis comme il est dit dans sa lettre ? Ma main droite glisse au fond de ma poche, là où résident les dernières paroles de mon père. Mon mentor, mon modèle. L’homme que j’aspire à devenir à défaut de l’être.
L’encre noire macule mes doigts lorsque je les agite sous mes yeux, un sourire confiant aux lèvres.
Un souvenir, une trace. Un héritage que je ne cesserai jamais de transmettre. Qu’il soit meurtrier ou affectueux.
Qu’il soit damné ou béni.
— Je ne le pense pas, Élise. Je le crois.
Je lève alors mon regard vers le ciel gris, guettant la moindre éclaircie qui viendra déchirer l’obscurité.
— « Les âmes tourmentées finissent toujours par se retrouver » , clamé-je à la destinée. Puissent les vôtres s’adorer à nouveau. Au-dessus de nos têtes endeuillées, dans une valse enténébrée, un nuage noirci s’écarte alors pour laisser passer ce qu’il nomma sa lumière. Et je sus, instantanément, que quelque part dans cet univers, dans une autre de notre ère, le serpent avait enfin fini par retrouver son papillon.
OceanofPDF.com
Troisième épilogue
Ce que la chenille appelle la mort, le papillon l’appelle renaissance.
Violette Lebon
OceanofPDF.com