Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)
Chapitre 34
Pour que chaque jour compte.
Dorian
Aveugle, écorché et à l’agonie, la silhouette jadis robuste de Myers n’est plus qu’un roseau prêt à plier au moindre vent de cruauté. La mienne souffle sur ses chairs meurtries, agaçant leurs bords à vif de ma lame encore insatisfaite jusqu’à ce qu’il s’évanouisse.
— Et maintenant, milord ?
Je fige la prochaine course de mon bistouri au son de sa voix lasse. — Cela dépend entièrement de toi. Es-tu assez rassasiée, min sommerfugl ?
Elle mordille sa lèvre inférieure, considère sa victime avec attention puis hoche la tête. Le soulagement que je décèle dans son timbre enraye aussitôt toutes mes ambitions de bourreau.
— Oui, souffle-t-elle. Oui, je le suis.
Contraint par notre lien, je repose alors mon arme et lui souris avec tendresse.
— Dans ce cas, je le suis également. Winston ? Winston !
Un tremblement de terre s’abat dans les escaliers de pierre. Enfin la tête du géant apparaît au purgatoire.
— Oui, milord ?
Je pointe d’un doigt dédaigneux la future pitance des poissons londoniens.
— Ligote ses mains, leste ses pieds et noie-le dans la Tamise. — À vos ordres, milord.
Les sangles de Myers ôtées depuis longtemps faute de résistance américaine, le cocher plie sa carcasse démesurée pour jeter sur son épaule mon ancien partenaire commercial encore endormi. Un dernier et maudit au revoir craché par mon papillon puis le domestique se met en branle en sifflotant l’un de ses airs niais populaires.
Mais arrivé à hauteur de la première marche, il se retourne et me lance un regard, prémices de stupidité.
— Euh… milord ?
Mon oncle furieux se joint à ma rogne céphalique. — Oui, Winston ?
— C’est quoi la Tamise ?
De l’autre côté de la table, une Emilia en larmes s’étouffe de rires. Levant les yeux au ciel, je raccroche ma sagesse à ceux baignés dans le bocal afin de ne pas lui arracher les siens.
— La Tamise, bougre d’idiot, est le fleuve que tu traverses sans cesse avec le fiacre pour rejoindre le nord de Londres.
Son air de veau stupide s’éclaire d’une étincelle de compréhension. — Oooooh, il s’appelle donc comme ça. Mais, euh, milord ?
Ma main agrippe mes cheveux pour ne pas le scalper. — Oui, Winston ?
— Est-ce que je dois le jeter au nord ou au sud de Londres ?
Un nouvel éclat de rire féminin résonne derrière moi. N’y tenant plus, ma patience éclate contre les murs friables de son intelligence. — PEU IMPORTE, DU MOMENT QU’IL TERMINE SA VIE DANS CE FOUTU FLEUVE !
Ses babines frémissantes et son regard pas plus malin depuis mes remontrances me font conclure d’un soupir enragé : — Peu importe. Jette-le où tu veux.
Soulagé, il sourit de toutes ses dents immenses et s’incline en évitant au dernier moment la chute prématurée de son colis. — Bien, milord. Ce sera fait, milord.
Puis d’un sifflement joyeux, il grimpe gaiement l’escalier nous laissant Emilia et moi dans la plus grande des confusions. — Je comprends mieux maintenant pourquoi je ne parvenais jamais à me rendre près de Big Ben, plaisante-t-elle.
Mes doigts massent mes tempes souffrantes.
— Rappelle-moi, je te prie, de lui faire étudier la carte de Londres. Deux jours au purgatoire devraient la graver sur ses rétines. — Vous oubliez qu’il s’agit de Winston, pouffe-t-elle. — Tu as raison. Quatre.
— Trois.
— En quel honneur ?
— Le mien.
Je pousse un profond soupir, le regard périt dans la mare de sang laissée sur la table. J’aurais peut-être dû obliger Myers à nettoyer ses souillures afin de ménager Anthony. Non, au fond, peu importe, ce minet n’a qu’à s’endurcir ! Au moins peut-il daigner le faire en mémoire de ce cher Sweeney Todd.
Perdu dans mes souvenirs, le sang du passé se mêle au présent le temps d’un entretien amical post-mortem .
Oui, ton gendre est bien trop sensible, mon ami. — Que ne ferais-je pour toi, min sommerfugl ? C’est d’accord, va pour trois.
Un silence troublé accueille ma bonté.
— Je me le demande parfois, Dorian.
Mon prénom ayant enfin retrouvé le chemin de ses lèvres, je relève la tête pour plonger dans une énigme transie d’effroi. Étrange. Craindrait-elle ma réaction ? Cela ne lui ressemble guère. — Tu veux dire : pourquoi suis-je si bon ? éludé-je d’un rictus. — Non, répond-elle sobrement. Ce que vous seriez prêt à faire pour moi.
Un élancement cuisant, mené par mon oncle, tente de ronger mes envies d’en savoir plus.
— Ignore-la, min dreng ! Ne retombe surtout pas dans sa toile ! — Je veux savoir, min farbror.
— Tu y resterais piégé. Un prédateur devenu victime.
Mon désir serpente sur le piège tissé par sa robe de nuit vermeille. Je la veux, comme je n’ai jamais eu envie de personne. Comme je n’aurai jamais envie de personne.
Soudain, le besoin impérial de me trouver en elle répond à mon oncle. Victime ? Je ne peux l’être puisque nous sommes tous deux prédateurs de l’autre.
— Qui vous dit que je ne souhaite pas y demeurer ? — Non ! Je te l’interdis.
— Et moi je vous bannis.
Sa spectrale majesté recule, terrassée par une bête repue capable désormais de prendre les rênes de sa conscience. Toutes ces années à tuer m’auront appris à la nourrir afin de tenir éloigné le plus infâme des parasites. C’est dans le sang d’autrui que le mien s’efface, emportant avec lui ses ordres d’outre-tombe. Mais depuis peu, une conseillère semble avoir pris sa place ; brise fragile combattant une tempête coriace.
Élise.
Je la sens près de moi prendre le relais de mon oncle, adoucir ma colère et exorciser mes démons. Elle est là, plus présente chaque jour, plus puissante chaque seconde. Et alors que hurle le vaincu dans sa tombe cérébrale, c’est armés de notre seule volonté que nous prononçons ensemble ma destinée.
— Que veux-tu dire, Emilia ?
Mon ton encourageant assainit les miasmes de terreur sur ses iris. D’un sourire à croquer, elle inspire profondément et se lance d’une voix plus redoutable encore.
— J’ai appris que l’inspecteur Graham ne vous avez point fait venir chez Lucretia. Vous êtes venu de vous-même, Dorian. Je pense… je crois que vous vouliez me ramener à la maison. Chez nous. Me trompé-je ?
Taquin, j’effectue un pas sur ma gauche. Le premier d’une longue série pour la rejoindre de l’autre côté. À quoi bon encore me mentir quand ma vérité me fixe avec une telle adoration ? Quand je ne respire que pour la retrouver, que cela soit dans ce monde ou dans l’autre ? — Non, tu ne te trompes pas. J’étais décidé à t’arracher à Myers. Quoiqu’il puisse nous en coûter à tous deux.
— Pourquoi ne pas me l’avoir dit ? s’étonne-t-elle. — Pourquoi ne pas l’avoir deviné ?
Elle grogne son indignation et reprend avec détermination. — Quand j’étais malade après… après avoir été chassée de votre chambre, j’ai rêvé de vous. Ce n’était pas un songe, n’est-ce pas ? Vous étiez vraiment là, à me dire toutes ces choses. À prendre soin de moi.
Deux pas et je me pétrifie. Soulagé qu’elle ait aussi compris cela. Inquiet qu’elle me rejette pour cela.
— Dois-je donc te le rappeler, min sommerfugl ? À trop fantasmer sur un monstre, on risque de le faire apparaître.
Son impatience m’implore d’un cri déchirant.
— Répondez-moi !
Je souris. Un autre pas.
— Oui, j’étais là. Crois-tu que je t’aurais autorisé à mourir ? — Votre folie l’a pourtant fait, gémit-elle.
— Ce n’était pas la mienne et tu le sais.
— Votre oncle.
— Toujours lui.
Un rictus moqueur broie mes poumons. Me condamnerait-elle à la place d’un autre ?
— Mais jamais vous, n’est-ce pas ? C’est trop facile, Dorian, de rejeter vos fautes sur un fantôme.
L’espoir aliéné de me faire absoudre me fait murmurer ma confession :
— Pourtant, rien ne m’a paru plus difficile que d’espérer le tien dans mes draps.
Son sourire. Un pardon. Un pas.
— Je voulais venir te supplier d’oublier. De revenir. Mais il m’en a empêché et tu sais combien il peut se montrer convaincant.
Je grimace d’appréhension, avouer mes faiblesses et mes hontes à mon papillon me paraît être la plus libératrice des résolutions. — J’ai passé la nuit sur le sol glacé, terrassé par mes migraines avec ton hurlement pour toute berceuse. Crois-moi, Emilia, si j’avais pu, cette nuit-là, ne serait-ce que me relever, nous n’en serions pas réduits à nous effleurer uniquement du regard.
Elle clôt un instant les paupières, savourant sur sa langue cette révélation.
— Vous étiez jaloux, dit-elle simplement.
— À te tuer.
Loin de sursauter à cette idée, elle ouvre les yeux, un éclair de folie partagé sur ses prunelles céruléennes.
— Je comprends.
Évidemment, ma moitié. Seuls les squelettes se possèdent dans la mort. Et nos corps vivants se blessent à s’y tenter chaque jour. — Vraiment ? feignis-je de m’étonner.
Point dupe, elle penche la tête et hausse un sourcil divinement meurtrier.
— Je vous aurais tué pour avoir été au bordel. — Mais tu ne l’as pas fait.
— Le bénéfice du doute…
— Qui t’a fait quitter à nouveau ma chambre.
Ses yeux se plissent d’une rancune mal digérée. — Vous m’avez laissée toute seule pour aller rejoindre une catin, Dorian !
Un pas. Mon huile affamée sur son feu dévorant. — Que je n’ai pas touché, rappelé-je.
— Peu importe, vous y êtes allée ! rabâche-t-elle d’une voix égosillée. Vous vouliez… vous vouliez coucher avec elle.
— Correction, Emilia : je voulais t’oublier.
Mon index plonge dans le sang de son ex-fiancé pour le brandir triomphalement devant elle.
— Il me semble que tu n’as pas été en reste non plus avec ce Myers. — Il… Je n’ai jamais partagé sa couche ! rougit-elle. Je ne l’ai même jamais désiré !
Sans crier gare, mes poings s’abattent sur la surface laquée, brisant l’harmonie sanglante par mon chaos destructeur. Indomptable.
Tout comme ce que je ressens pour elle.
— Mais il t’a touchée ! hurlé-je. Et tu l’as laissé faire ! Tu l’as laissé t’embrasser et te caresser pendant que moi je me souciais de ta sécurité ! Sais-tu au moins la torture que cela a été de savoir ma femme entre les mains d’un autre que moi ? De savoir que je ne pourrai jamais être lui ? Non, bien sûr, ton égoïsme puéril n’a point été jusque-là ! Tu n’as pas pensé que…
— JE FAISAIS COMME SI C’ÉTAIT TOI !
Sa respiration haletante brise ma stupeur.
— Je faisais comme si c’était toi qui me touchait, se reprend-elle d’un timbre tremblant. Tu ne voulais pas de moi, et moi, je mourais de ne plus t’avoir. Alors oui, j’ai fait semblant. J’ai utilisé Tobias pour t’oublier. Mais cela n’a jamais été plus loin, je ne l’aurais jamais laissé faire. Non, jamais. Jamais.
Une larme solitaire emporte cet aveu sur ses lèvres serrées alors que les miennes exécutent à leur tour le jeu de la sincérité. — Au bordel, j’ai toujours choisi des filles qui ne te ressemblaient pas. Sais-tu pourquoi cela ?
Elle secoue imperceptiblement la tête.
— Parce que j’avais peur de ne plus désirer que toi. Moi aussi j’ai fait semblant. J’y suis allé parce que la jalousie dont tu m’accablais grignotait peu à peu ma retenue. Et pour la première fois en neuf années, j’ai demandé à la tenancière une blonde aux yeux bleus.
Comme une palette de peintre, des nuances d’émotions se mélangent sur ses iris prêts à colorer mon avenir.
Mais cela sera-t-il le rouge passion ou le noir de l’abandon ? — Je ne l’ai pas touchée, Emilia, me défendé-je, soudain effrayé à cette idée. Et elle non plus. Je n’ai pas pu, pas quand tu étais là à m’attendre chez nous. Pas quand ma vie ne voulait plus que de toi.
La distance entre nos deux corps réduite par nos paroles à cœur ouvert, je pourrais presque la toucher du bout de ces doigts avides de l’explorer. Si mon papillon partage la même envie, la sienne demeure encore prisonnière d’une dernière question. Et cette clé, moi seul peux à présent la façonner de mes mots.
— Avez-vous… avez-vous des sentiments pour moi, Dorian ?
Je souris et m’approche d’elle, bien décidé à détruire cette cage rouillée d’incertitudes.
— Je suis novice dans cette leçon que tu désires m’enseigner, Emilia. Et j’en serai peut-être à jamais ton éternel élève. Je ne te dirai probablement jamais les mots que tu désires entendre, car ma folie les condamne.
Ma main frôle la douceur de ses joues, recueillant cette respiration désespérée de se mélanger à la mienne.
— Mais ma raison, elle, ne cessera de les tracer sur ta peau. — Dorian, je t’en prie, murmure-t-elle. J’ai besoin de savoir. Dis-le-moi, je t’en prie.
Mon pouce taquine cette bouche que je rêve d’embrasser un jour. Le baiser de la mort je le sais, ne sera que cendres comparé à celui d’Emilia.
Je dois le lui dire ou me taire à jamais.
Un cadavre peut-il encore espérer être bavard ? — Dis-le-lui, min storebror. Abrège vos souffrances. Cela n’a déjà que trop duré.
— Oui, Élise. Tu as raison.
— Je ne peux pas respirer, chuchoté-je finalement. Quand tu n’es pas là, je n’arrive plus à respirer. J’ai besoin de toi, min sommerfugl . Tu es mon air, ma raison de vivre un jour de plus. Avant toi, je n’avais jamais connu tel sentiment. Ni même ce que ce simple mot signifiait. Oui, j’ai des sentiments pour toi, Emilia. Pourtant, je ne sais comment te le traduire ou en quelle langue te le professer. Tout ce que je sais, c’est que j’ai besoin de toi à mes côtés. Seulement…
Mes doigts quittent à regret sa peau brûlante.
— Je suis malade, Emilia. Bientôt, je vais devoir te quitter et il n’y a rien que tu puisses y faire. Mon sort était scellé bien avant de te rencontrer et il le demeurera même si tu désires rester. Je n’ai rien d’autre à t’offrir. Rien que quelques heures volées à la mort.
Son regard fiévreux fait fondre un à un les obstacles de ce cruel destin.
— Combien ? réclame-t-elle.
— À peine un mois.
Elle acquiesce, ferme les yeux et repose doucement ma main sur sa joue.
— Alors je les vivrai à tes côtés. Je t’aiderai à respirer et me ferai raison de ta folie.
Ses lèvres sur ma paume. Mon cœur enfin chez lui. — Pour que chaque jour compte.
Le désir se consume là où la passion s’embrase.
Et dans cet antre, empli de violence et d’espoir, la nôtre se déclare à travers les flammes.
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