Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)
Chapitre 35
Rends-nous vivants.
Dorian
Le tocsin du désir sonne sans retenue le début d’une guerre. Celle qui se joue entre deux armées impatientes de se prendre avec des griffes d’acier. Pris dans ce combat acharné, la tendresse capitule devant le besoin primaire d’envahir ses terres.
Libérée de ses chaînes, la bête s’évade de sa cage de chasteté et déchire sauvagement la robe de sa proie. Le tissu devenu flocons vermeils à nos pieds, je soulève sans ménagement mon papillon pour la poser sur un nuage métallique et ensanglanté.
Assise, nue, sur la table de torture, sa poitrine affolante à la blancheur immaculée me donne envie de disséquer la moindre parcelle de mes lèvres.
— D’égal à égal, milord, crépite le brasier dans ses yeux.
D’un rire mutin, elle arrache à son tour ma chemise avant de s’attaquer de ses doigts habiles à mon pantalon. Rapidement, notre nudité mutuelle nous proclame à nouveau égaux, mais je choisis de tomber à genoux devant ma reine.
Autoritaire pour le bien de notre royaume charnel, j’écarte ses cuisses et me fais serviteur de son plaisir. Affamée d’avoir trop jeuné, ma langue trace avec adoration le chemin de ses cicatrices, léchant sensuellement les reliefs de sa combativité.
Ma sublime souveraine se cambre, avide de mes offrandes humides lorsqu’un sursaut de lucidité déplacée la fait tressaillir hors de ma portée. — Non, Dorian ! C’est… Je suis affreuse, imparfaite. S’il te plaît, ne les regarde pas. Je t’en prie.
Alarmé par la naissance de sanglots, je me redresse sur mes genoux et l’oblige à me regarder.
Dévasté, son visage de madone meurtrière me supplie en silence de ne point idolâtrer ses stigmates.
Trop tard, mon Emilia, tu t’es donnée à moi jusqu’à ma fin. Et rien que pour cela, je compte bien les vénérer jusqu’à mon dernier souffle. — Une personne m’a dit un jour que la perfection n’était qu’un mot mort. Que c’était notre manière de le prononcer ensemble qui le rendait vivant.
Une lueur d’assurance pointe sur ses iris luisants de honte. Une étincelle que je m’empresse de capturer de cette langue retournée à sa prière.
— Tu es magnifique, Emilia, soufflé-je sur l’une des entailles. Prononce cette perfection avec moi. Rends-nous vivants.
Peu à peu, mes mots la libèrent, transformant son embarras larmoyé en chant de sirène envoûtée.
Ma déesse gémit, pousse des feulements terrassant toute pruderie alors que ses doigts dans mes cheveux me tirent à elle sous l’emprise du plaisir.
Encouragée par son consentement, ma bouche insatiable goûte, se délecte de ce mets divin dont j’ai été depuis trop longtemps privé. Captivé, je la savoure par crises boulimiques, prenant un soin sadique à croquer toutes ses résistances jusqu’à l’entendre professer le nom de son messie démoniaque.
Puis, d’un dernier baiser sur une brèche scellée par l’orgasme, me voilà remonté sur mon trône à ses côtés pour régenter nos ébats.
Pantelante, les lèvres de mon consort s’étirent d’un sourire dont je rêve un jour d’encrer ma peau.
— Je savais bien que je parviendrais à te faire hurler mon nom, exulté-je.
Dans ses yeux pétillants de luxure, des flammes de tentation dansent une valse dont je suis pour l’instant le seul meneur.
En attendant qu’elle devienne à son tour mon professeur. — Vous contenterez-vous d’une seule fois, milord ? ronronne-t-elle d’une voix suave.
À cette incitation voilée, nos âmes compétitrices se jaugent, chuchotent en silence les règles de ce nouveau jeu vicieux.
Pressé de gagner mon prix, je frotte ma virilité à l’orée de sa féminité, non sans braver l’interdit de l’intimidation. — Avec toi, min sommerfugl ? Jamais, proclamé-je à son oreille. Je serai toujours l’éternel assoiffé de ta jouissance.
N’offrant pas l’occasion à mes mots crus de cuir sa pudeur, j’aspire entre mes dents la peau tendre de son cou.
La tête penchée en arrière, elle se laisse dévorer non sans grignoter mon corps de ses mains fanatiques.
Comme si elle connaissait par cœur la carte de mes maux, ses doigts ensanglantés ébauchent mes brûlures, esquissent mes balafres, dessinent mes plaies. Contrairement à notre première fois, mes humiliations d’enfant se privent d’obscurité. Mais contrairement à ma première fois, je me veux dans sa lumière.
Je n’ai plus peur. La terreur de me dévoiler sous son regard s’évanouit dans son sourire. Dans ce présent affectueux qu’elle ne cesse de répandre sur mes tourments du passé.
J’ai confiance en elle. Ma moitié, mon âme, mon tout. Oui, j’ai confiance en toi.
Mes muscles se détendent sous son incursion, l’encourageant même à poursuivre son examen voluptueux.
Elle s’écarte légèrement, me privant sans vergogne de sa chaleur si exquise. Une expression solennelle sur ses traits de femme comblée, elle trempe son index dans le sang de Myers et reproduit le cercle tuméfié sur mon cœur, souvenir du marquage au fer rouge de Develton.
Sous ce pinceau digital, ma poitrine se soulève avec difficulté broyée dans l’étau du passé. Pourtant, il me suffit de plonger dans ses yeux dévoués pour retrouver instantanément mon souffle.
L’anneau de sang enfin tracé, le sourire de mon oxygène m’octroie une gorgée d’espoir que je m’empresse de faire fondre sur ma langue.
Son index dans ma bouche, je me repais de métal alors que le fer tranche sur ma peau notre destinée.
Un orbe infini.
Un cycle perpétuel.
Notre ouroboros.
— « Une seule et même entité, piégée dans un éternel recommencement », souffle-t-elle entre deux gémissements.
Je suce d’une lenteur délibérée le bout de son doigt et prononce d’une voix grave mes vœux pour un avenir aussi bref qu’immortel. — Ma mort et ma résurrection.
Elle dépose un baiser à l’intérieur du cercle.
— Ta genèse et ta destruction.
Unis par la mort, nos corps assoiffés de vie s’entrechoquent, se percutent dans une lutte obstinée où désir et luxure deviennent esclaves de pulsions incontrôlables.
Incapable de retenir mon envie de la posséder, je m’introduis en elle d’une brutale poussée, lui narrant dans un murmure essoufflé tous ces fantasmes où je compte faire d’elle l’actrice principale. — Enfin, chuchoté-je à son oreille. Enfin, tu es à moi. Rien qu’à moi.
Elle rit et dans un élan de débauche, mordille férocement le lobe de la mienne.
— Je l’ai toujours été, Dorian. Et je le serai à jamais.
Enorgueilli par sa volonté de m’appartenir entièrement, je me retire pour mieux m’enfoncer dans ses entrailles. Elle s’agite, me supplie de recommencer ce dont je m’exécute d’un rythme endiablé.
Sauvage. Indomptable. Enragé.
Sous mes coups de reins de plus en plus violents, ma partenaire couine son plaisir dépourvu cette fois-ci de souffrance virginale.
Ses jambes s’agrippent autour de mes hanches, m’encouragent à redoubler cette cadence redoutable. Dans mon dos, ses ongles griffent le cobra, s’enfoncent dans mes chairs pour les faire siennes.
Pour nous faire un.
Après neuf années à vouloir me tuer, sa haine veut enfin me faire vivre.
Plus de faux-semblants, plus de mensonges. Uniquement nos véritables natures prêtent à s’affronter, à se séduire. Ce soir, nos masques ébréchés sont tombés pour se briser en mille morceaux de complicité. Ne reste qu’écailles et ailes, entremêlées à tout jamais.
Dorian et Emilia.
Le comte et sa comtesse.
Deux prédateurs qui se repaissent de sévices et viscères.
Deux amants qui se nourrissent du cœur de l’autre.
À présent, je ne chercherai plus à me battre contre moi-même. Je m’anéantirai dans son corps pour renaître en elle. Et je recommencerai. Encore et encore. Jusqu’à en devenir poussière.
Pianissimo , son foyer brûlant se resserre autour de moi, amenant mon esprit à côtoyer les cimes de ma folie. Autour de nous, les murs résonnent de mes clameurs suggestives, vibrant d’un plaisir qui ne demande qu’à faire trembler ma raison.
Bousculée par notre étreinte animale, la table de chirurgie grelotte d’une pluie vermeille, éclaboussant nos silhouettes enlacées.
Mu par une macabre jalousie, j’allonge Emilia dans le sang de Myers pour recouvrir ses seins des restes de mon ancien rival. Nullement écœurée, elle cambre ses reins, enduisant elle-même ses courbes d’éther écarlate.
Son regard provocateur me pousse au bord du précipice.
— Toujours jaloux, milord ? ose-t-elle me demander d’une voix suave.
Sans cesser mes vives pénétrations, je me penche alors sur elle et lèche avec gourmandise sa poitrine cerise.
— À te dévorer, min sommerfugl .
Mon fruit défendu glousse et gémit son extase, m’implorant de la prendre sans retenue dans le sang de son ex-fiancé. Dans celui de notre ennemi.
Je laisse échapper un rictus, savourant cette douce ironie avant d’ordonner à mon ardeur funeste de l’effacer de sa vie.
Soudain, après plusieurs minutes de coït furieux, elle se redresse d’un signal annonciateur de délivrance et m’entoure de ses bras enfiévrés.
Comme jadis, ses dents retrouvent leur empreinte sur mon épaule gauche, transpercent ma peau alors que déferlent sur mon sexe les vagues de son orgasme ravageur.
Notre lien solidaire de cette tempête, je ne tarde pas à la rejoindre, hurlant à perdre haleine ma jouissance.
Assassiné à mon tour par cette petite mort, je ressuscite peu à peu de ses baisers guérisseurs lorsque les derniers spasmes de bonheur disparaissent dans l’horreur de ma faute.
Paniqué, je tente de m’arracher à elle, mais ses jambes se font boa constricteur autour des hanches de son reptile. — Ne me fais pas cela, Dorian. Je t’en prie, ne nous fait pas cela.
Je lève la tête et m’enfonce dans les sables mouvants de sa peur. Celle que j’ai fait naître un soir d’erreur. La mienne, dévastatrice, s’ébranle au son de sa voix vacillante. Ma peur de la perdre à nouveau. Ma peur de ne plus pouvoir la rattraper entre mes bras.
Toujours, enfoui dans ses profondeurs, là où ma place demeure, je caresse sa joue d’une main qui se veut rassurante. — Je ne vais pas m’en aller, Emilia. En fait, si, j’ai l’intention d’aller rejoindre mon lit pour la nuit et je compte bien t’y emmener.
Mon sourire espiègle fait naître le sien.
— En revanche, je te préviens : toute tentative d’évasion sera sévèrement punie.
Je relève son menton vers moi afin de plonger dans l’océan apaisé de ses yeux.
— Me seras-tu obéissante ?
— Cela dépend, hésite-t-elle.
— Et de quoi, je te prie ?
Ses iris pétillent d’une malice qu’il me tarde de déguster dans nos draps.
— Du châtiment.
J’éclate d’un rire charmé et me fais guide de nos futures réjouissances.
— Après trois semaines de torture charnelle, nous verrons bien comment se porte ta rébellion.
Elle rit et replace une de ses mèches derrière ses oreilles avant de retrouver un sérieux dangereux.
— En parlant de cela, pourquoi cherchais-tu à m’échapper ?
Je frotte ma nuque, embarrassé, et lui confie mon trouble d’un timbre coupable.
— Je me suis répandu en toi, Emilia. Je ne l’ai jamais fait. Et je ne tiens pas à pourrir tes entrailles de ma semence.
Choquée par la violence de mes mots, elle tressaille, mais se reprend très vite d’un haussement de sourcil conciliant.
Diable, comment ai-je pu seulement vivre une seule seconde sans cette femme ?
— Colocasia esculenta , annonce-t-elle d’un air savant.
Pour toute réponse, je croque un bout de sa peau vaniteuse. — Pourrais-tu traduire pour le pauvre inculte en herboristerie que je suis ?
Elle glousse et répète plus lentement ce nom occulte. — Colocasia , Dorian. C’est une plante abortive et la réponse à ce petit problème qui semble contrarier Sa Seigneurie.
— Cela devrait aussi t’inquiéter, grondé-je, courroucé. Je t’avorterai moi-même plutôt que tu mettes au monde cette abomination !
Sans se départir de son sourire angélique, son indulgence affronte sans ciller ma cruauté faite pour blesser.
— C’est précisément à cela que sert cette plante, mon amour. Et je tiens à l’utiliser pour deux raisons. La première…
Elle embrasse d’un baiser appuyé les commissures de ma bouche et glisse jusqu’à mon oreille.
— Parce que tu n’es guère doué en gynécologie.
Je chatouille quelques secondes sa plaidoirie, somme toute véridique, puis la laisse reprendre son souffle dans un geste de bonté.
Aguiché par son insolence, mon sexe durcit à nouveau en elle, prêt à reprendre les armes.
— Et la deuxième ? m’enquiers-je d’une voix rauque. Elle humecte ses lèvres d’un œil gourmand et souffle ses braises sur ma peau incandescente.
— Parce que je tiens à bénir encore mes entrailles.
Endoctriné par sa foi adoratrice, je renouvelle d’une poussée la communion de nos corps.
Et dans cette jouissance invoquée par la bête, retentit enfin le Amen de nos âmes.
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