Vila Emilia : Tome 4 : émancipation 2ème partie (French Edition)
3ème Epilogue
Nouvelle genèse.
Vanessa
Faculte de medecine de Bichat,
Rue Henri Huchard, paris
14 fevrier 2022
En retard, évidemment ! Je fulmine contre mon amour immodéré pour Morphée tout en me précipitant dans les couloirs de l’université. Bon, voyons, amphithéâtre numéro trois, numéro cinq… Bon sang où est donc passé le numéro deux ?
Soudain, un corps féminin percute le mien. Mon sac vole en éclat, éparpillant au sol, cahier et crayons colorés.
Je bredouille des excuses pitoyables et m’agenouille pour entasser le tout dans mon tote bag au motif de bubble tea, ma boisson préférée. — Pardon, je ne t’avais pas vu, radoté-je.
La jeune fille blonde au sourire éclatant de bienveillance se penche pour m’aider à tout ramasser.
— Ce n’est pas grave… Vanessa, c’est bien ça ? — Comment le sais-tu ? demandé-je, suspicieuse. Elle éclate de rire et me désigne ma carte d’étudiante.
— La secrétaire de Bichat me l’a murmuré à l’oreille. Moi, c’est Marie [44] , je suis en dernière année et je suppose que tu es… — En première.
— Et donc, perdue.
— Abandonnée, serait un terme plus exact. Mon ami d’enfance devait m’attendre, mais il a dû avoir d’autres priorités. — Comme draguer les nouvelles ? déplore l’inconnue. Bon, eh bien, laisse-moi être ton guide dans ce cas.
Sans attendre ma réponse, elle s’empare de mon planning et fronce les sourcils.
— Hum, salle numéro deux. Cours d’anatomie avec… oh, veinarde ! Le professeur Evans, rien que ça ! Tu sais combien il est canon ? Ah ben non, comment pourrais-tu le savoir ? Rha, je l’aurais bien dragué si je n’étais pas déjà fiancée.
Elle pouffe de rire et me rend ma feuille, froissée par son enthousiasme. — Suis-moi, Vanessa. Je vais te conduire jusqu’à lui. Mes affaires enfin toutes à l’abri, je me relève et bondis sur mes pieds, mon accompagnatrice déjà parvenue au bout du couloir. — Attends-moi ! lui crié-je, paniquée.
Elle ralentit pour me laisser parvenir à sa hauteur. — Très joli ton tatouage au fait.
Machinalement, mes yeux dérivent sur le papillon encré dans mon avant-bras.
— Le Vanessa est un spécimen de lépidoptère, lui expliqué-je brièvement. Ma mère était fan des papillons, alors forcément… — Elle t’a donné un prénom de petite sirène, logique. — La méchante en l’occurrence, grommelé-je entre mes dents. — Sirène quand même, et ça, c’est la classe ! conclue-t-elle d’un clin d’œil. Je ris tandis qu’elle me conduit devant des portes entrouvertes sur un brouhaha insupportable.
— Amphithéâtre numéro deux, nous y sommes, m’annonce-t-elle gaiement. Si tu as encore besoin…
Une sonnerie de téléphone interrompt sa bonne action. — Je dois te laisser, s’excuse-t-elle. C’est ma Chloé qui appelle. Ravie de t’avoir rencontré Vanessa. Qui sait, peut-être qu’un jour on se recroisera. — Ça sera avec grand plaisir. Oh, et… merci ! Mais déjà, ma bienfaitrice disparaît dans les méandres de l’université. Soulagé d’être arrivée à temps, je franchis le seuil pour me retrouver face à une salle bondée d’étudiantes agitées.
Apercevant tout en haut une crinière de feu, je monte les marches et m’installe à côté de mon traître d’ami.
— Tu aurais pu m’attendre, tout de même, persiflé-je en déposant mon sac à mes pieds.
— Je t’ai gardé une place, se justifie-t-il par une moue habile. Celle que tu préfères, près des escaliers. Sans aucun obstacle de chair pour t’étouffer. Je lève les yeux au ciel, ma colère adoucie par cette touchante attention. Depuis mon enfance, j’ai toujours eu horreur de me sentir à l’étroit. Une simple pièce fermée à clé et je me sens comme un tigre en cage. Je me suis toujours demandé d’où provenait cette claustrophobie aiguë qui me provoque parfois des crises d’angoisse. Toutefois, j’ai beau chercher son origine, je n’y vois qu’une peur injustifiée dont j’espère me débarrasser. — Bien tenté, Zoran. Mais ce n’est pas ça qui me fera te pardonner. — Je sais bien, Ma mie, parodie-t-il d’un ton de ménestrel. Il n’y a que mon beau visage pour absoudre mes fautes.
En retour, j’ébouriffe ses cheveux roux, mon geste provoquant son feulement outré.
Si mon prénom a été choisi selon les goûts de ma mère, le sien provient tout simplement de sa chevelure incendiaire. Zoran signifie « renard » en Ibérique et, même s’il me supplie sans cesse de l’appeler Zorro, je trouve qu’il le porte plutôt bien. Tout comme son humour lourdingue que je lui ai toujours connut.
Celui qui a toujours le don de me redonner le sourire. Notre rencontre remonte à nos six ans. Je venais de sauter une classe et je ne connaissais personne. Ma timidité, doublée d’une effronterie bien cachée, ne m’aidait pas vraiment à me faire de nouveaux amis. Puis, il est arrivé sur son noble destrier. Ou plutôt devrais-je dire sur son vélo blanc à petites roulettes (sujet encore sensible) et nous nous sommes tout de suite entendus.
Il apaise mes craintes, je provoque les siennes. Ma mère et la sienne convoitent en secret notre mariage depuis de longues années. Mais bien que sa beauté et son côté bad boy tatoué ne me laissent pas indifférente, je ne peux pas m’empêcher de le repousser gentiment lorsqu’il me fait ses avances à peine voilées. Et cela malgré la présence d’Alex, mon petit ami depuis deux années.
Je grimace en me remémorant son sms de ce matin, remplis de smiley en forme de cœur. Je l’apprécie, vraiment. Toutefois ce que j’éprouve n’est pas de l’amour, plutôt de l’affection forcée.
C’est comme si… comme si quelqu’un d’autre était fait pour moi. C’est ridicule, je sais. Je ne crois pas aux âmes sœurs, même si mes parents clament en être. Pourtant, je sens qu’il n’est pas celui que j’attends ni celui que j’escompte en songes quand je mate les rediffusions de Sailor Moon. La réincarnation, quelle idée romantique ! Et diablement inappropriée pour une étudiante en médecine…
— Je suis sûr que tu es la plus jeune ici présent, observe mon voisin. Ce qui fait de toi le bizut par excellence. Mais ne craignez rien, Ma mie, je saurai vous défendre des ballons préservatifs et tout ce qui aura osé souiller votre noble minois.
— T’es lourd, râlé-je.
— Ça, c’est à cause de tous ces Schokobons que tu laisses traîner sur mon bureau.
Eh oui, Zoran est aussi mon colocataire et le plus bordélique qui soit. Le plus bruyant aussi lorsqu’il ramène ces filles à la maison. Bénis soient Marylin Manson et ses vocalises à faire trembler mes tympans ! Cela m’évite d’entendre ses… performances sexuelles comme il aime à les appeler. Bien qu’au vu de la durée expéditive de ses ébats, je parlerai plutôt de maladresse.
Brr, par pitié, chassez ces images impies de ma tête ! — Je viens d’avoir dix-sept ans, éludé-je, écœurée par ce replay improvisé. Ce n’est pas si éloigné de votre âge à tous.
— Ça l’est suffisamment pour eux, ma petite surdouée. — Je ne le suis pas.
— Tu lis John Milton pour t’endormir. Crois-moi, tu l’es. C’est vrai que souvent, je me sens sortie tout droit d’une autre époque où Jane Austen et les sœurs Brontë dominaient la littérature. Les bals, les robes, la galanterie… autant d’éléments qui me font fantasmer une autre société, une autre ère qui m’aurait vu prendre le thé avec Oscar Wilde et converser poésie avec Tennyson. Mais cela est impossible. Tout comme ce langage qui s’emmêle parfois dans ma tête, mélange de familiarités du 21 ème siècle et de langage châtié.
Peut-être est-ce seulement dû à toutes ces lectures d’un autre temps…. Cette double personnalité est parfois lourde à porter, surtout quand il s’agit de parler à des jeunes de ma génération. Je me sens tellement en décalage parfois !
Sauf avec lui. Quand Zoran joue au pitre du Moyen-âge, je sais qu’il fait cela pour me remonter le moral. Il est le seul ici-bas qui prend le temps de me comprendre.
Nos mères ont peut-être raison après tout…
— Ah, le voilà ! Le professeur Evans, chirurgien et Britannique. Franchement, je ne comprends pas pourquoi toutes ces filles se pavanent d’avance devant lui. Il est… quelconque, boude mon ami d’enfance. — La concurrence te fait peur ? ironisé-je.
Il hausse un sourcil roux censé me séduire.
— Avec toi ? Jamais.
Je ris et sors la trousse de mon sac lorsque notre enseignant commence à se présenter d’un timbre qui provoque des frissons sur ma peau dénudée. Mes doigts trémulants s’emparent d’un stylo surmonté d’un papillon doré. J’ouvre mon cahier pour prendre des notes, mais mes pattes de mouche s’envolent toutes vers cet inconnu à la voix de velours. Un poids sur le cœur, le feu dans mon ventre. Je déglutis sans oser lever le visage vers lui. De toute façon, je suis bien trop loin pour détailler ses traits. Alors pourquoi diable suis-je dans cet état ?
La tête me tourne, ma vision se dédouble. J’entends ses paroles, il me semble même les écrire. Pourtant, c’est un brouillard à la fois glacé et chaleureux qui enveloppe mon corps tout entier. Comme une couverture tissée pour me réconforter.
Des bruits de pas m’informent qu’il monte l’escalier. Des filles hystériques soupirent à son passage, battent des cils pour attirer son attention, mais la sienne continue dans ma direction.
Ne pas croiser son regard, ne pas le respirer.
D’où me vient donc cet avertissement surgi au fond de mes entrailles ? Je ne le connais pas, c’est absurde !
— Je serai donc votre professeur pour les trois années à venir, poursuit-il de son léger accent anglais. Et croyez-moi, mes chers apprentis, quand je vous dis que vous vous souviendrez toute votre vie de mon enseignement. Sa silhouette n’est plus qu’à quelques pas de moi lorsque mon poignet tremblant laisse échapper mon crayon. Maudissant ma maladresse, je me penche pour le ramasser lorsqu’une main glacée rencontre la mienne. Mon épiderme se calcine.
Plaisir. Horreur. Désir.
Je m’électrocute à son contact. Je m’enflamme à sa brûlure.
Nos doigts s’entremêlent autour du papillon doré et pour la première fois, je pose les yeux sur lui.
Des pupilles translucides, des cheveux corbeaux, un teint nacré et ce sourire. Mon Dieu, ce sourire. Combien d’anges a-t-il fait déchoir de son enfer ? Des centaines ? Des milliers ?
Non, me chuchote une voix d’autrefois. Seulement toi. Rappelle-toi ses caresses. Souviens-toi de vos étreintes. Fredonne votre chanson. Tu la connais, Vanessa.
Non.
Non ce n’est pas mon prénom.
Non, tu as raison. Cela ne l’est pas.
Des images défilent soudain par milliers dans mon esprit disloqué. Des rires, des pleurs, des scènes à me faire rougir de plaisir et de colère mêlés. Et à travers ce film joué uniquement pour moi, ce sourire qui ne me quitte pas.
Ce n’est pas mon prénom… ça ne l’a même jamais été. Tout comme ces mondes n’existent que pour te retrouver. Ses yeux plantés dans les miens et son amour enfoncé dans mon cœur, je contemple mon âme sœur.
Je n’y croyais pas, pourtant il est là.
Mon prénom est…
Sa main aux longs doigts fins se détache de la mienne et s’empare de mon crayon qu’il me tend comme une offrande face à une déesse. Comme un fou face à sa reine.
Sa bouche aux lèvres désirables s’entrouvre et tout à coup, mon cerveau chauffé à blanc se liquéfie au son de cette langue étrangère. De ces mots prononcés que je ne devrais pas comprendre et qui pourtant sont devenus en instant mon univers.
— Je t’ai enfin retrouvée, min sommerfugl . Toc, toc. Qui es-tu ?
Je suis Emilia et tu es Dorian.
Je suis à toi et tu m’appartiens.
Dans la folie comme dans la mort.
— Tu en as mis du temps, soufflé-je à travers notre lien ressuscité. Et le serpent me sourit.
À la fin de notre histoire, le destin perfide sépara le serpent et le papillon. Il donna à l’un les ténèbres et à l’autre la lumière afin que leurs âmes jumelles puissent un jour se retrouver et s’aimer à nouveau. Le destin cruel appela ces ténèbres « patience » et la lumière « résilience ». Et lorsqu’à sa dix-septième année, ils furent réunis, leur genèse se transforma à nouveau en apocalypse.
Ainsi lui sacrifia-t-il une nouvelle fois ses ténèbres. Ainsi lui a-t-elle à son tour offert sa lumière.
Ainsi commença un nouveau récit.
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