Correspondance - Tome I

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 2/31

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Correspondance - Tome I

À Ernest Chevalier ......................................................... 79

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 31 parties.

Tu pioches, c’est un peu humiliant. Le travail est ce qui rabaisse l’homme. Les sots prétendent que c’est sa gloire,

– 113 – mais pour moi, c’est bien le signe de la malédiction divine, – la marque d’une décadence.

Mon cousin Armand Allais que tu connais vient d’hériter. Si l’on ne découvre pas de testament vendredi prochain, mon homme empoche environ 700 mille francs et plus. Ô Fortune, voilà de tes coups, et tu laisses un grand artiste comme moi végéter dans une médiocrité imbécile. Horace parle quelque part d’une médiocrité dorée ; ce serait pour nous un luxe de roi, une médiocrité dorée qui nous demanderait des millions ! – Ô Amérique, que ne m’envoies-tu des oncles du fond de tes forêts, qu’ils soient tatoués, oui ou non, de chair rouge ou avec des plumes, Osages ou Iroquois, n’importe, pourvu qu’ils soient riches, qu’ils soient oncles, et qu’ils meurent ! Comme j’échangerais mes cartes de Droit contre des cartes de restaurant ! comme j’allumerais des cigares de dix sous avec un code ! etc. etc. etc. etc.

Je ne travaille point encore à la noble science dont tu gravis l’échelle avec des jarrets si solides, et dans laquelle tu auras la palme du couillon, le titre de docteur, – la science du juste et de l’injuste me flatte peu. La justice des hommes m’a toujours paru plus bouffonne, que leur méchanceté n’est hideuse. L’idée d’un juge me paraît la conception la plus cocasse qu’il soit possible d’avoir.

Adieu, mon vieux.

 

Ton numéro est-il 35 ou 55 ? Forme tes chiffres lisiblement, cela te nuirait si tu voulais plus tard entrer dans une administration, comme disent les maîtres d’écriture, tel que commis aux barrières, à l’enregistrement, etc.

 

– 114 –

À ERNEST CHEVALIER

[Rouen,] vendredi 31 décembre 1841

3 h[eures] d’après-midi.

On n’y voit déjà plus et à coup sûr je ne finirai [pas] ma lettre sans chandelle, ou plutôt sans bougie dite de l’étoile, car elles n’éclairent pas comme les étoiles. –

Jadis nous étions en congé à cette époque-ci ; d’hier au soir, nous étions déjà sortis. Aujourd’hui nous eussions resté là au coin de ce même feu. Comme nous fumions, comme nous gueulions ! Comme nous parlions du collège, des pions et de l’avenir de Paris, de ce que nous ferions à vingt ans ! Et le lendemain, le jour du jour de l’an, éveillés avant 5 heures au son des clairons qui salueront encore demain matin mon voisin Foucher, tu te levais le premier, tu faisais mon feu, etc., etc., etc. Te rappelles-tu que jamais nous ne nous endormions avant minuit, que nous voulions voir arriver la nouvelle année en fumant et que, chacun dans notre lit, nous entendions réciproquement le bruit de nos crachats et celui des brûle-gueule brûlant dans l’ombre. Et comme nous déclamions sur le jour de l’an qui nous faisait tant de plaisir, et que nous aimions tant !

Mais demain, je serai seul, tout seul, et comme je ne veux pas commencer l’année par voir des joujoux, faire des vœux et des visites, je me lèverai comme de coutume à 4 heures, je ferai de l’Homère et je fumerai à ma fenêtre en regardant la lune qui reluit sur le toit des maisons d’en face, et je ne sortirai pas de toute la journée !!! et je ne ferai pas une seule visite ! Tant pis pour ceux qui se fâcheront ! Je ne vais nulle part, ne vois personne et ne suis vu de personne ; le commissaire de police ignorait mon existence, je voudrais qu’elle le fût encore beaucoup plus, comme dit le sage

– 115 – ancien : « Cache ta vie et abstiens-toi. » – Aussi trouve-t-on que j’ai tort, je devrais aller dans le monde, je suis un drôle d’original, un ours, un jeune homme comme il n’y en a pas beaucoup, j’ai sûrement des mœurs infâmes, je ne sors pas des cafés, des estaminets, etc., telle est l’opinion du bourgeois sur mon compte. À propos du bourgeois c’est demain qu’il y en aura dans les rues, que de rosettes, de cravates blanches ! Comme il y aura des chemises plissées, et d’habits du dimanche et de chapeaux neufs ! – Le port étincellera de Rouennais – et de Rouennaises. Avec leurs petits qu’on bourrera de marrons glacés, et dont on collera les entrailles avec du sucre de pomme.

Hélas ! mon pauvre vieux, tu t’attendais peut-être à une belle lettre monstre coûtant 30 sous de port ? – Je n’en ai pas la vigueur, le sujet ne fournit pas, ou plutôt c’était un sujet unique que celui de l’année dernière. Demain d’ailleurs je ne dîne pas en ville, vu que tous ces dîners me déplaisent fort. Je foutrai même le camp de Rouen, vendredi prochain, pour ne point faire les Rois et manger de la brioche froide, tant je suis désireux de ces vénérables fêtes dont les poètes du Musée des familles déplorent la perte. Non je [ne] veux point faire les Rois, ni les défaire non plus, pourvu qu’ils me laissent tranquille c’est tout ce que je demande d’eux.

Voici quelques pointes de mon invention que tu peux répandre dans Paris dès demain. Je te les envoie, te sachant amateur des arts et partisan de la civilisation. – Comment l’auteur des Guêpes ressemble-t-il à un poisson ? – parce que c’est un carlet (Karr-laid).

Quelle est la partie de la philosophie la plus sèche, la plus maigre ? – c’est l’éthique.

Le style le plus brûlant, c’est celui de Brazier.

– 116 –

Ô Ernest ! ô Richard, ô mon roi ! ô mon ami, en voici deux autres qui vont te terrasser, ôte ta casquette, à genoux, à genoux.

Quel était le peuple de l’antiquité le plus farceur, le plus en train de boire, bambocher, etc. ? – Ce sont les Parthes, parce qu’ils étaient toujours en Partie. Euh ? mon vieux ! qué que t’en dis ? La comprends-tu en partie, celle-là, en parties nobles, en parties génitales, j’ai mal aux parties, M[onsieu]r ce sont les parties qui me démangent. J’ai les parties en feu. Oui, M[ada]me je reçus alors un coup violent dans les parties.

2° Quel est le personnage de Molière qui ressemble à une figure de rhétorique…… ????????? – C’est Alceste, parce qu’il est mis en trope. Euh ? mon vieux ! qué que t’en dis ? tu comprends, n’est-ce pas ? et moi je prends du con.

Ton oncle Motte est venu hier à Rouen et a déjeuné à la maison, mais je ne l’ai point vu, étant à déjeuner chez le sieur Jacquart où je me suis repassé une bosse conditionnée pour me consoler des tracasseries qu’on fait endurer à la presse et des humiliations que l’Angleterre fait subir à la France.

L’avocat est aussi venu à Rouen il y a une huitaine pour baptiser un petit Richard. Il a tenu l’enfant sur les fonts baptismaux.

Le soir il y a eu un dîner. Tout cela n’empêche pas le sieur Richard, droguiste dans la rue de la Savonnerie, d’être toujours sourd, et d’avoir la mine d’un fier imbécile ! Ô plût aux dieux que le tonnerre écrasât Rouen et tous les imbéciles qui y habitent, moi y compris !

 

– 117 –

Je descendrai toujours rue Lepelletier n° 5. La moralité du quartier a pour moi des attraits. J’arriverai probablement à Paris le 8 au matin. J’irai incontinent te voir et nous déjeunerons, dînerons, souperons ensemble, mais d’ici là tu aurais de mes nouvelles. Adieu, bonne année, […], bonnes pipes, bons chameaux.

Ô chameau

Que tu es beau

Sur ta bosse

Que je me frotte… etc.

Romance de Loysa Puget.

Adieu.

 

À ERNEST CHEVALIER

[1841-1842.]

Vilain môme, il paraît…

 

À SA MÈRE

[Paris, 8 janvier 1842,]

8 heures du matin.

« Tout est bien, tout va bien, tout est pour le mieux possible », comme dit Candide. Je suis maintenant devant un bon feu qui me rôtit les jambes, je viens de humer deux tasses de thé corrigées d’eau-de-vie, je vais tout à l’heure aller chez M. Cloquet et nous allons nous livrer à des accolades furieuses.

 

– 118 –

La nuit a été très froide, à en juger par nos carreaux brouillés et par les jurons du conducteur. Pour moi, j’ai vécu dans la canicule, je suais et de temps à autre j’étais obligé d’ouvrir le vasistas (et non vasislas) pour pouvoir respirer. J’ai bien dormi et ne suis nullement fatigué.

Adieu, je vous embrasse tous.

 

Nota. – Je n’ai point été écrasé par un omnibus, ma figure n’est pas allongée ni mon œil sorti.

Hôtel de l’Europe, rue Lepelletier.

 

À ERNEST CHEVALIER

[Rouen, 22 janvier 1842.]

Sacré nom de Dieu ! Nous commencions à causer gentillement, dimanche, l’après-midi, en fumant dans ta chambre qui a des rideaux rouges […] lorsque 4 heures sont venues et que je me suis en allé. C’est tout de même embêtant de ne pas nous être vus plus longtemps, et de ne pas avoir même pris un petit verre ensemble, n’eût-ce été qu’un verre de cassis (et on eût pardonné dans ce cas-ci). Mais je m’en console en pensant que l’année prochaine nous habiterons le même pays et le même quartier, voire même au mois de juin ou de juillet prochains que je passerai à Paris pour mon examen. Je dirai adieu à Rouen, au port et aux restaurations du Palais de Justice. En fait de restaurations, je n’aime que les restaurateurs ; et quant au port, pourvu qu’il soit frais, c’est tout ce qu’il me faut ; avec des choux même, c’est assez bon quand on a faim. Je dirai adieu à Rouen avec

– 119 – autant de satisfaction que Thomas en avait en quittant le collège. Thomas était une chanson de mon ami Catillon, hymne célébrant la joie de l’homme qui sort du collège. Il y avait ces deux beaux vers :

Vous autres citoyens du collège

Vous allez nu-pieds, nu-pattes dans la neige, etc.

À propos d’examen, je n’ai point encore ouvert mes livres de Droit. Ça viendra vers le mois d’avril ou de mai ; alors je travaillerai quinze heures, serai refusé et traiterai ensuite mes examinateurs de canailles, de ganaches, de pairs de France. Ou bien je serai reçu et je dirai que j’ai considérablement pioché ; les bourgeois me regarderont comme un homme fort et destiné à illustrer le barreau de Rouen, et à devoir défendre les murs mitoyens, les gens qui secouent des tapis par les fenêtres, assassinent le roi ou hachent leurs parents en morceaux et les mettent dans des pouches, toutes choses que se permettent les Français.

Le Français, né malin, créa la guillotine. Mais je ne suis pas encore avocat, je n’ai point la soutane, ni la bavette. Nous méditons mieux que ça pour quand nous aurons l’âge : c’est de foutre le camp et d’aller vivre tout bonnement avec quatre mille livres de rentes en Sicile ou à Naples, où je vivrai comme à Paris avec vingt. Bon voyage, Monsieur Du Mollet !

Adieu, mon vieux, réponds-moi […]. Je suis ennuyé, ennuyeux, ennuyant, embêté, embêtant […]. Fume bien…

G[USTAVE] F[LAUBERT].

Homme supérieur.

 

– 120 –

À GOURGAUD-DUGAZON

Rouen, 22 janvier 1842.

Mon cher Maître,

Je commence par vous déclarer que j’ai envie d’avoir une réponse. Je compte vous voir au mois d’avril et, comme vos lettres se font attendre des trimestres et des semestres, il se peut que je n’aie pas de nouvelles de vous avant ce temps. Voyons, surprenez-moi, soyez exact : c’est une vertu scolaire dont vous devez vous piquer puisque vous avez les autres. J’ai été à Paris au commencement de ce mois, j’y suis resté deux jours, ai été accablé d’affaires, de commissions, et n’ai point eu le loisir d’aller vous embrasser. Au printemps j’irai vous trouver un dimanche matin et il faudra, bon gré mal gré, que vous me fassiez cadeau de votre journée entière. Les heures passent vite quand nous sommes ensemble ; j’ai tant de choses à vous dire et vous m’écoutez si bien !

Plus que jamais maintenant j’ai besoin de votre causerie, de votre compétence et de votre amitié. Ma position morale est critique, vous l’avez comprise quand nous nous sommes vus la dernière fois. À vous je ne cache rien, et je vous parle non pas comme si vous étiez mon ancien maître, mais comme si vous n’aviez que vingt ans et que vous fussiez là, en face de moi, au coin de ma cheminée.

Je fais donc mon Droit, c’est-à-dire que j’ai acheté des livres de Droit et pris des inscriptions. Je m’y mettrai dans quelque temps et compte passer mon examen au mois de juillet. Je continue à m’occuper de grec et de latin, et je m’en occuperai peut-être toujours. J’aime le parfum de ces belles langues-là ; Tacite est pour moi comme des bas-reliefs de

 

– 121 – bronze, et Homère est beau comme la Méditerranée : ce sont les mêmes flots purs et bleus, c’est le même soleil et le même horizon. Mais ce qui revient chez moi à chaque minute, ce qui m’ôte la plume des mains si je prends des notes, ce qui me dérobe le livre si je lis, c’est mon vieil amour, c’est la même idée fixe : écrire ! Voilà pourquoi je ne fais pas grand-chose, quoique je me lève fort matin et sorte moins que jamais.

Je suis arrivé à un moment décisif : il faut reculer ou avancer, tout est là pour moi. C’est une question de vie et de mort. Quand j’aurai pris mon parti, rien ne m’arrêtera, dussé-je être sifflé et conspué par tout le monde. Vous connaissez assez mon entêtement et mon stoïcisme pour en être convaincu. Je me ferai recevoir avocat, mais j’ai peine à croire que je plaide jamais pour un mur mitoyen ou pour quelque malheureux père de famille frustré par un riche ambitieux. Quand on me parle du barreau en me disant : ce gaillard plaidera bien, parce que j’ai les épaules larges et la voix vibrante, je vous avoue que je me révolte intérieurement et que je ne me sens pas fait pour toute cette vie matérielle et triviale. Chaque jour au contraire j’admire de plus en plus les poètes, je découvre en eux mille choses que je n’avais pas aperçues autrefois. J’y saisis des rapports et des antithèses dont la précision m’étonne, etc. Voici donc ce que j’ai résolu. J’ai dans la tête trois romans, trois contes de genres tout différents et demandant une manière toute particulière d’être écrits. C’est assez pour pouvoir me prouver à moi-même si j’ai du talent, oui ou non.

J’y mettrai tout ce que je puis y mettre de style, de passion, d’esprit, et après nous verrons.

 

– 122 –

Au mois d’avril je compte vous montrer quelque chose. C’est cette ratatouille sentimentale et amoureuse dont je vous ai parlé. L’action y est nulle. Je ne saurais vous en donner une analyse, puisque ce ne sont qu’analyses et dissections psychologiques. C’est peut-être très beau ; mais j’ai peur que ce ne soit très faux et passablement prétentieux et guindé.

Adieu, je vous quitte, car vous avez peut-être assez de ma lettre, où je n’ai fait que parler de moi et de mes misérables passions. Mais je n’ai point d’autres choses à vous entretenir, n’allant point au bal, et ne lisant pas de journaux.

Encore adieu, je vous embrasse.

P.-S. – Répondez-moi dans peu de temps. J’aurais fort envie de correspondre avec vous plus souvent, car, une lettre finie, je me trouve être au commencement de ce que j’ai à vous dire.

 

À ERNEST CHEVALIER

[Rouen, 24 février 1842.]

Je ne fous rien, ne fais rien, ne lis et n’écris rien, ne suis propre à rien. […] à ce qu’il paraît […] et si je ne rêvais […] carte géographique […] dans un ennui profond […] Montaigne […] que je m’étais restauré la veille chez mon […] et ayant fait moins de […] je me suis […] endormi […] Car j’ai arrosé un peu de temps après dans un rêve lubrique.

À ce qu’il paraît que tu pioches raide, brave homme. « C’est une belle partie que la science et ceux qui la

– 123 – mesprisent tesmoignent assez leur bestise », mais s’en rendre malade comme tu le fais voilà ce que je blâme, ou mieux ce que je ne blâme pas car je ne sais pas bien quelle est mon opinion ni si j’en ai une. Oui tu as tort, non tu as raison. Oui, non, oui, non, oui, non, oui ; au reste comme tu voudras. Pour moi depuis six semaines il m’est impossible de rien bâtir en quoi que ce soit. Et pourtant j’ai commencé le Code civil dont j’ai lu le titre préliminaire que je n’ai pas compris et les Institutes dont j’ai lu les 3 premiers articles que je ne me rappelle plus ; farce ! Dans quelques jours peut-être une fureur me reviendra et je me mettrai à l’ouvrage dès 3 heures du matin. En attendant je fume ma pipe et espère le printemps. – Je passerai au mois d’avril 15 jours à Paris ; là j’espère nous nous verrons et pourrons faire un transon de chière lie. Tâche d’en être en vis à cette époque.

J’ai été samedi dernier au bal masqué, en bourgeois, bottes vernies etc. J’ai soupé rien qu’avec deux chameaux et Orlowski. Ce sont mes femmes (Orlowski non compris). Je les ai récoltées, emmenées et régalées. Ce sont deux amies, filles entretenues de l’aristocratie rouennaise, je cultiverai l’une pour son esprit et comme étude du cœur humain. – Il faut s’habituer à ne voir dans les gens qui nous entourent que des livres ; l’homme de sens les étudie, les compare et fait de tout cela une synthèse à son usage. Le monde n’est qu’un clavecin pour le véritable artiste. À lui d’en tirer des sons qui ravissent ou qui glacent d’effroi. – La bonne et la mauvaise société doivent être étudiées. La vérité est dans tout. Comprenons chaque chose et n’en blâmons aucune, c’est le moyen de savoir beaucoup et d’être calme, et c’est quelque chose que d’être calme, c’est presque être heureux.

J’ai rencontré hier Jean. Il fumait sa pipe. Nous nous sommes donné des poignées de main. Il sortait du café.

– 124 –

– Alfred travaille chez le Procureur général, et passe son après-midi à faire des actes d’accusation. Demain il débute dans une affaire de vol où un adolescent a dérobé quelques pièces de 5 francs.

– Néo est pleine.

– Que fais-tu de la vie ? Te récrées-tu quelque peu ? car le divertissement est une bonne chose quand il divertit. Modère ton ardeur pour la science et livre-toi toujours à la pipe. C’est une chose pour laquelle je nourris une religion de plus en plus fervente. – Il n’y a rien dans le monde qui vaille la fumée qui s’en envole, ni le culot qui la garnit. Elle se casse il est vrai, mais elle se remplace ; les illusions ne sont pas de même, et les amours sont moins blancs que la terre, du n° 17, celui que les amateurs choisissent de préférence.

Adieu, écris-moi, Maître Barthole.

Alfred te présente ses civilités, respects, très humbles salutations, congratulations, compliments, et ego sic.

 

À ERNEST CHEVALIER

[Rouen, 15 mars 1842.]

Comment, vieux bâtin ! Dans quel état un homme comme toi est-il réduit ! Calmez-vous, brave homme, calmez-vous ! Au lieu de tant faire du droit faites un peu de philosophie, lisez Rabelais, Montaigne, Horace ou quelque autre gaillard qui ait vu la vie sous un jour plus tranquille et apprenez une bonne fois pour toutes qu’il ne faut pas demander des oranges aux pommiers, du soleil à la France, de l’amour à la femme, du bonheur à la vie. Je t’écris tout de

– 125 – suite, et je voudrais bien te faire passer un quart d’heure de gaudysserie et t’épanouir la face par une lettre un peu salée et furibonde. Tu m’as l’air d’un homme tout à fait à bas :

un être absurde, un mort qui se réveille,

Un bœuf, un hidalgo de la Castille-vieille.

Pour peu que tu continues, tu deviendras comme Tasso que « j’ay veu à Ferrare en si piteux estat, survivant à soy-mesme, mescognoissant et soy et ses ouvrages ». Rappelle-toi Duguernay ! Bocher ! le voyage à Vernon, Daubichon ! et autres imbéciles qui font que la terre n’est pas si ennuyeuse quoiqu’elle le soit piéça. – Songe à la soupe, au bouilli, aux pâtés de foie gras, au chambertin. Comment se plaindre de la vie quand il existe encore un bordel où se consoler de l’amour, et une bouteille de vin pour perdre la raison ? Remonte-toi le moral, nom de Dieu, suis un régime sévère, fais des farces la nuit, casse les réverbères, dispute-toi avec les cochers de fiacre, langotte les décrotteurs, socratise le chien, foire dans les bottes, pisse par la fenêtre, crie merde, chie clair, pète dur, fume raide. Va dans les cafés, fous le camp sans payer, donne des renfoncements dans les chapeaux, rote au nez des gens, dissipe la mélancolie et remercie la Providence. Car le siècle où tu es né est un siècle heureux, les chemins de fer sillonnent la campagne, il y a des nuages de bitume, et des pluies de charbon de terre, des trottoirs d’asphalte et des pavages en bois, des pénitenciers pour les jeunes détenus et des caisses d’épargne pour les domestiques économes qui viennent y déposer incontinent tout ce qu’ils ont volé à leurs maîtres. – M. Hébert fait des réquisitoires et les évêques des mandements, les putains vont à la messe, les filles entretenues parlent au moins de morale, et le gouvernement défend la religion. Ce malheureux Théoph[ile] Gautier est accusé d’immoralité par

 

– 126 –

M. Faure, on met en prison les écrivains et on paye les pamphlétaires. Mais ce qu’il y a de plus grotesque c’est la magistrature, qui protège les bonnes mœurs et les attentats aux idées orthodoxes. La justice humaine est d’ailleurs pour moi ce qu’il y a de plus bouffon au monde, – un homme en jugeant un autre est un spectacle qui me ferait crever de rire, s’il ne me faisait pitié, et si je n’étais forcé maintenant d’étudier la série d’absurdités en vertu de quoi il le juge. Je ne vois rien de plus bête que le Droit, si ce n’est l’étude du Droit, j’y travaille avec un extrême dégoût et ça m’ôte tout cœur et tout esprit pour le reste. Mon examen même commence à m’inquiéter un peu, un peu, mais pas plus qu’un peu, et je ne m’en foulerai pas la rate davantage pour cela. Voilà l’été qui revient, c’est tout ce qu’il me faut, que la Seine soit chaude pour que je m’y baigne, que les fleurs sentent bon et que les arbres aient de l’ombre. – Connais-tu l’épitaphe d’Henri Heine ? la voici : « Il aima les roses de la Brenta. » Ce serait bien la mienne, épitaphe du Garçon : « Ci-gît un homme adonné à tous les vices. »

Souvent je hausse les épaules de pitié quand je songe à tout le mal que nous nous donnons, à toute l’inquiétude qui nous ronge pour être fort, pour se faire une fortune et un nom. Que tout cela est vide et pitoyable !

À quoi bon toutes ces peines ?

Secouer le gland des chênes,

Buvez [de] l’eau des fontaines, Aimer et rendormez-vous.

Être en habit noir du matin au soir, avoir des bottes, des bretelles, des gants, des livres, des opinions, se pousser, se faire pousser, se présenter, saluer, et faire son chemin, ah mon Dieu !

 

– 127 –

Où est mon rivage de Fontarabie où le sable est d’or, où la mer est bleue, les maisons sont noires. Les oiseaux chantent dans les ruines.

Je connais encore les chemins dans la neige ; l’air est vif, le vent chante dans les trous des montagnes.

Le pâtre y siffle seul ses chèvres vagabondes, sa poitrine ouverte y respire à l’aise et l’air est embaumé de l’odeur du mélèze.

Qui me rendra les brises de la Méditerranée ? car sur ses bords le cœur s’ouvre, le myrte embaume, le flot murmure.

Vive le soleil, vivent les orangers, les palmiers, les lotus, les nacelles avec des banderoles, les pavillons frais pavés de marbre où les lambris exhalent l’amour !

Ô ! si j’avais une tente faite de joncs et de bambous au bord du Gange, comme j’écouterais toute la nuit le bruit du courant dans les roseaux, et le roucoulement des oiseaux qui perchent sur des arbres jaunes !

Mais nom de Dieu ! est-ce que jamais je ne marcherai avec mes pieds sur le sable de Syrie, quand l’horizon rouge éblouit, quand la terre s’enlève en spirales ardentes, et que les aigles planent dans le ciel en feu. Ne verrai-je jamais les nécropoles embaumées où les hyènes glapissent nichées sous les momies des rois, quand le soir arrive, à l’heure où les chameaux s’assoient près des citernes.

Dans ces pays-là les étoiles sont quatre fois larges comme les nôtres, le soleil y brûle, les femmes s’y tordent et bondissent dans les baisers, sous les étreintes.

Elles ont aux pieds, aux mains, des bracelets et des anneaux d’or, et des robes en gaze blanche.

– 128 –

Seulement quelquefois quand le soleil se couche je songe que j’arrive tout à coup à Arles. Le crépuscule illumine le cirque et dore les tombeaux de marbre des Aliscamps, et je recommence mon voyage, je vais plus loin, plus loin, comme une feuille poussée par la brise :

 

Ah ! je veux m’en aller dans mon île de Corse, Par le bois dont la chèvre en passant mord l’écorce,

Par le ravin profond,

Le long du sentier creux où chante la cigale, Suivre nonchalamment en sa marche inégale

Mon troupeau vagabond.

 

C’est une belle chose qu’un souvenir, c’est presque un désir, qu’on regrette.

Adieu, je ne sais plus très [bien] ce que je dis. J’ai écrit comme j’aurais bouté. J’irai à Paris le mois prochain et j’espère te donner une bonne lessive.

Tout à toi.

 

À ERNEST CHEVALIER

[Rouen,] samedi soir. [9 avril 1842.]

J’ai bien l’honneur d’avertir M[onsieu]r Ernest Chevalier que mardi prochain il ait à se tenir chez lui, devant y recevoir la visite d’un homme comme moi. J’exige qu’il y ait du tabac, n’importe lequel, et des pipes, blanches ou culottées, je ne m’en fous pas mal. On sera flatté d’y trouver un rafraîchissement quelconque, et de plus ledit sieur est

– 129 – prié de me réserver un jour de la semaine prochaine pour dîner, déjeuner, souper ou autre chose.

Ah ! çà ! bougre, tu te fous de moi légèrement, tu me vexes par ton oubli, tu m’insultes par tes dédains, tu m’irrites par ton indolence, ah mais !

Tu fais le M[onsieu]r, tu fais l’homme ; tu dis : il se passera bien de moi ; j’ai à travailler, j’ai mal à la tête, il faut que je fasse du Droit, je n’ai pas le temps, adieu, revenez une autre fois, travaillons morbleu mon examen, foutre ! sacré Dieu je n’ai pas trop de temps, etc.

Je n’ai point su où tu étais depuis environ un mois, aussi je me résigne à aller voir à Paris si tu n’y es pas. Ainsi mardi prochain vers les midi je demanderai à ton portier : M[onsieu]r Chevalier est-il chez lui ? et si on me dit non je pousserai un sacré nom de Dieu ! bien conditionné. Je resterai dans cette bonne vieille de Paris environ 15 jours. Il fait assez beau temps depuis hier, et il doit y avoir le soir sur le boulevard bon nombre de prostituées décolletées. Entre la rue de Grammont et la rue Richelieu surtout, c’est là le beau. Le moment suprême à Paris à l’heure de 8 heures du soir me fait songer à l’antiquité. C’est là une vue qui console de bien des misères, et n’est-ce pas être bien organisé que de se réjouir d’une chose qui afflige les moralistes et les philanthropes ? Bienfaits des philanthropes et moralisateurs : deux jeunes garçons sont morts à Rouen, dans la maison pénitentiaire, par suite d’une punition assez gaillarde qui consistait à les faire tenir debout plusieurs jours de suite dans une boîte à horloge (peut-être pour leur apprendre combien le temps était précieux) ; leur faute était d’avoir ri pendant la leçon, leur faute d’avoir ri ! De plus ils sont confiés à des gredins qui les enculent.

 

– 130 –

Adieu, étudie bien, médite la moralité humaine et la justice des Codes et gagne de l’appétit en prenant de l’absinthe.

Je t’embrasse de cœur.

 

CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE

Rouen [, 16 avril 1842].

C’est aujourd’hui, cher ami, que nous traitons le dromadaire havrais, mais au lieu de pommade de chameau, nous lui donnons une magnifique barbue et deux roussots envoyés par cette excellente Mme Feuchères. Andrieux doit venir aussi.

Je suis enchantée que tu aies fait la connaissance de Thalberg. Tâche, la première fois que tu le verras, de lui voler quelques trilles de ma part. Tu ne nous dis pas si la famille Maurice ira cette année à Trouville. Quant à nous, nous n’avons pas encore reçu de lettre de Pont-l’Évêque. Et moi, je suis toujours dans la même impatience, et je déchire tous les jours mes petits papiers.

J’ai fait part au Père Dumée de tes « pointes » ; il les connaît toutes si ce n’est celle des Chinois, pour laquelle il a été aussi bouché que moi. Il a paru excessivement sensible à ton souvenir et m’a chargée de te serrer la main.

Tu dois connaître maintenant la grande nouvelle, je veux dire l’escapade Lormier ; je te connais assez, cher Gustave, pour être persuadée que tu auras fait comme moi, c’est-à-dire que tu t’en seras réjoui comme le Garçon. Du reste, rien de nouveau ici, si ce n’est que j’ai déchiffré hier

– 131 – un trio d’une manière ébouriffante et que papa m’a donné ce matin une petite statuette de Pradier. C’est une femme en chemise et lisant. Regarde-la à quelque boutique et dis-m’en des nouvelles ! Allons, adieu, je m’attends à recevoir une lettre de toi demain et je ne serai pas longue à y répondre. Je t’embrasse pour moi et pour toute la famille.

Ta sœur et rat

CAROLINE.

Mimiss se rappelle à ton souvenir.

Dis-nous quand tu pars pour Nogent.

 

À SA SŒUR CAROLINE

[Paris, 16 avril 1842.]

Vieux Rat,

Je m’attendais aujourd’hui à une lettre de toi. – J’espère que c’est pour demain matin et que je recevrai une de ces bonnes épîtres comme celles que tu m’envoyais en voyage. – Pour moi je vous écrirai lundi, le jour de mon départ de Paris qui sera au milieu de la semaine prochaine, ainsi dans huit jours à peu près je serai avec vous prêt à recommencer mes bouffonneries, plaisanteries et gaillardises, à moins que Miss en Jame ne soit encore piquée ou qu’elle ait la colique, car alors il n’y fait pas bon. À propos de plaisanteries je trouve celle de Lormier d’un beau calibre – je dois aller le voir dans ses fonctions avec le père Tardif. L’endroit où il est est le plus canaille de Paris. C’est le rendez-vous de tous les filous, floueurs, décorés de juillet, polonais, etc. Quand j’ai appris cette nouvelle je riais tout seul comme un imbécile sur le

– 132 – boulevard en lisant la lettre de maman. Il est probable que je ramènerai Mlle Lise ; dans tous les cas elle viendra ces vacances à Trouville, Cher ami m’a promis qu’il l’accompagnerait, l’abbé viendra aussi. Voilà déjà le cottage surabondamment rempli. Quant au cottage il n’y a pas de danger que les Maurice le prennent cette année, ils ne viendront pas à Trouville. Mme Maurice ira en Allemagne et son mari en Orient avec Panofka et Rosenhain, un pianiste de Paris de leurs amis. J’ai vu ce matin le gros Dumont qui me charge de vous présenter ses respects, civilités, etc.

Adieu, ma chère Caroline, porte-toi bien, reste couchée tard, ne révolte pas les gens par ta conduite comme je les révolte par mes dits et gestes, peinturlure bien, salis ta blouse et dis de ma part qu’on te mène au spectacle. Adieu, je n’ai pas plus de temps, il est 5 heures et la poste part à 6. Je t’embrasse encore une fois sur les deux joues.

Ton frère.

 

Quel est le père et la mère d’A et de B.

C’est rata et barna.

Rata fit A et barna B.

Embrasse bien pour moi Juliette.

 

– 133 –

À MADAME BONENFANT

[Rouen,] 2 mai [1842].

J’ai fait un excellent retour, à part la puanteur qu’exhalaient mes voisins de l’impériale, les prolétaires que vous avez vus au moment de mon départ. J’en ai à peine dormi de la nuit et j’ai perdu ma casquette. Ce sont là toutes les aventures qui me soient arrivées. – J’ai trouvé mon monde en bonne santé, Caroline ne va pas mal, elle vous attend avec beaucoup d’impatience et m’a reçu assez mal quand elle m’a vu arriver sans ton père. À propos de ton père écris-nous bientôt quand est-ce qu’il viendra, car c’est une affaire conclue, il n’y a plus à y revenir.

Voici du reste comment nous désirerions que les choses se fissent. – Ma mère et Caroline partiront pour Trouville dès le 1er juillet, je n’irai les rejoindre que vers le milieu d’août, c’est pendant ce temps-là que M. Parain devrait venir, s’il ne le peut maintenant. Cela vaudrait même mieux ; se trouvant seules elles auront besoin de compagnie et la sienne à coup sûr vaudra mieux que toute autre. Tu viendras le remplacer avec ton mari et ta fille dès que vous le pourrez. Plus vite vous arriverez et mieux vous serez reçus. Vous ne sauriez croire en effet combien ma mère sera heureuse de vous voir tous et surtout toi ma bonne Olympe. De plus votre présence fera un grand bien à Caroline qui se la promet déjà comme une fête.

Si ton père nous fait le serment de venir à Trouville dès les premiers jours de juillet, je m’engage à lui envoyer de suite les babouches de maroquin bourrées de homards, de tourteaux ou de langoustes à son choix.

 

– 134 –

Adieu, je vous embrasse tous comme je vous aime, tendrement et chaudement.

 

À ERNEST CHEVALIER

[Rouen, 21 mai 1842.]

Je suis dans un état d’embêtement prodigieux, et je ne sais trouver pour le Droit assez de formules de malédiction. Je suis au tit[re] XIVe du 2e livre des Ins[titutes] et j’ai encore tout le Cod[e] civil dont je ne sais pas un article. Sacré nom de Dieu de merde de nom d’une pipe de vingt-cinq mille pines du tonnerre de Dieu, sacré nom d’un pet, que le diable étrangle la jurisprudence et ceux qui l’ont inventée ! Ne faut-il pas être condamné par la cour d’assises pour faire de la littérature pareille et dire les mots usucapion, agnats, cognats, parlez-moi de cognac plutôt.

J’irai donc à Paris vers [le] 2 ou 3 de juillet et j’y resterai jusque fin d’août, époque où je compte passer mon examen. – Ne m’as-tu pas dit que je pourrais avoir un logement dans ta cahute ? Dis-moi si tu penses que c’est faisable, et qu’un homme comme moi s’y trouve BIEN ? J’avoue que ton voisinage me ferait passer par-dessus beaucoup de choses et que le plaisir de voir tous les jours un Monsieur tel que toi sera pour beaucoup dans les agréments du bocal où je compte séjourner du 15 juillet au 15 août. Ainsi, retiens mon logem[ent] pour cet espace de temps, si tu trouves une chambre logeable et garnie de meubles quelconques. Je tiens à être au midi, aimant à me chauffer les couilles au soleil en fumant ma pipe.

 

– 135 –

À ce qu’il paraît que t’as été malade, mon pov’ vieux ! tu travailles tropp, t’as tort. – Il est vrai que l’étude du Droit n’est pas quelque chose de fort amusant et que je suis aux trois quarts tué. Heureux les gens qui trouvent ça curieux, intéressant, instructif, qui y voient des rapports avec la philosophie et l’histoire et avec les bottes ! Moi j’y vois de l’embêtement à dose excessive. Le citoyen Le Poittevin a débuté brillamment dans 2 causes où il a fait acquitter ses gens. Axiome sur l’étude et le métier d’avocat ! l’étude en est embêtante et le métier ignoble. C’est là mon avis, c’est mon opinion, c’est là mon idée, brrrrrt, pssittt.

Orlowski Arokourvlask (prononciation de Cadel) est parti aujourd’hui chasser le renard dans la Forêt-Verte. Il couche à Quincampoix ! Quel ga[r]s ! Nous consommons assez souvent de l’absinthe ensemble, il m’en a même fait cadeau de 2 flacons d’excellente, qui venaient de la Forêt-Noire. Ne pas confondre avec la Forêt Noire, chanson que ton grand-papa nous chantait.

Adieu, vieux couillon, réponds-moi de suite et récrée-moi par quelques facéties, drôleries, plaisanteries, gaillardises.

Samedi soir 21 je crois.

Je compte, étant à Paris au mois de juillet prochain, faire un banquet avec toi pour y célébrer les glorieuses, sauf vot’ respect…

 

– 136 –

À ERNEST CHEVALIER

[Rouen,] samedi [25 juin 1842].

Je ne t’écrivais pas parce que j’attendais chaque jour une lettre de toi qui m’annonçât ta réception. Le sieur Hamard m’avait écrit mercredi que tu avais passé ton examen et que tu étais malade aux Andelys. Je me disposais donc à t’envoyer un paquet de sottises. – Je te dirai que je pars jeudi prochain de Rouen pour Paris où je resterai jusqu’à la fin du mois d’août. Je ne sais où donner de la tête. Tu me demandes de longues lettres, j’en suis incapable, le Droit me tue, m’abrutit, me disloque, il m’est impossible d’y travailler. Quand je suis resté trois heures le nez sur le Code, pendant lesquelles je n’y ai rien compris, il m’est impossible d’aller au-delà, je me suiciderais (ce qui serait bien fâcheux car je donne les plus belles espérances). Le lendemain j’ai à recommencer ce que j’ai fait la veille et de ce pas-là on n’avance guère. Semblable aux nageurs dans les forts courants j’ai beau faire une brasse, la rapidité du courant m’en fait descendre deux, ce qui fait que j’arrive plus bas que je ne suis parti. À propos de nager, c’est là ma seule consolation. Tous les soirs à 5 heures quelque temps qu’il fasse je décampe chez mon vieux Fessart, je fume ma pipe, je nage raide, puis j’absorbe avec lui le verre de rhum. Il m’estime toujours. Mais bientôt je vais le quitter. Que je vais m’embêter à Paris à préparer mon examen ! […]. Ce qui me semble le plus beau de Paris, c’est le boulevard. Chaque fois que je le traverse, quand j’arrive le matin, j’éprouve aux pieds une contraction galvanique que me donne le trottoir d’asphalte sur lequel chaque soir tant de putains font traîner leur soulier et flotter leur robe bruyante. À l’heure où les becs de gaz brillent dans les glaces, où les couteaux retentissent sur les tables de marbre, j’y vais m’y promenant,

– 137 – paisible, enveloppé de la fumée de mon cigare et regardant à travers les femmes qui passent. C’est là que la prostitution s’étale, c’est là que les yeux brillent ! Je ne sais pas où je vais loger. Hamard s’est chargé de ça. Il paraît, mon vieux, que nous ne nous verrons pas d’ici à longtemps. Qu’est-ce donc que tu chies aux Andelys pour rester cinq ou six mois ? tu vas y vivre en bourgeois, allant fumer au Château-Gaillard et regardant de là les carrioles qui passent sur le pont, te piétant sur le seuil de ta porte et te chauffant au soleil ; tu auras j’espère bien le temps de m’écrire. Quant à moi je crois que je ferais bien de renoncer à passer mon examen au mois d’août. Je ne sais presque rien, pour mieux dire, rien. Il me faut encore bien une quinzaine de jours pour le Droit romain, et quant au français j’en suis à l’article 100, mais je serais joliment collé si on m’en demandait un seul de ces 100-là. Quand je pense que j’ai encore trois ans d’une aussi jolie perspective c’est à crever de rage.

J’ai vu hier Narcisse, il vient en partie à Rouen pour consulter mon père. Il est maigri et n’a guère bonne mine. Il m’a donné des nouvelles de vous tous, car jamais on ne voit aucun membre de ta famille (en fait de membre de ta famille, j’ai vu le tien qui est celui, je crois, que tu chéris le plus) et si ce n’est le vieux […] de père Motte, personne de vous ne nous honore de la moindre visite. Néanmoins embrasse bien les tous de ma part, ton père, ta mère, la mère Mignot et Mme Motte pour laquelle j’ai toujours un bout de passion. Je suis furieux de ne pas nous voir plus souvent, c’est ridicule d’avoir d’excellents amis à dix lieues de chez vous et de ne les voir qu’à peine une fois par an. Tandis qu’on est embêté chaque jour par un tas de crétins et d’imbéciles qui vous agacent les ongles. N’importe, merde pour le Droit ! c’est là mon delenda Carthago.

 

– 138 –

Adieu, écris-moi pour que je reçoive ta lettre jeudi matin au plus tard, ou sinon hôtel de l’Europe, rue Le Pelletier, 5.

Bon mot à communiquer si tu veux (historiq[ue]).

Une dame disait : « Ô que j’aime à me promener au crêpe sur le cul chez M. B. Il a maintenant un coxis fleuri qui est de toute beauté », ce qui veut dire « crépuscule » et « cactus ». – Autre ! fragm[ent] d’une lettre amoureuse d’une dame de Rouen : « Ô viens, mon ami, viens. Si tu ne venais pas, vois-tu, je ne sais pas ce que je ferais, je serais capable de tout, je me tromperais moi-même. » […]

 

CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE

Trouville [, 1er juillet 1842].

Nous sommes dans notre cottage, cher Gustave, mais sans avoir vu encore père Couyère. Je t’en donnerai des nouvelles la première fois. Quant à nous, le voyage s’est parfaitement passé, sans migraines ni maux de reins. Cependant je me repose encore aujourd’hui et ne commencerai mes bains que demain. Il fait un vent excessif et nous entendons le sifflement que tu imitais assez bien. La mer est assez agitée et toujours de plus en plus superbe à mes yeux. Il y a fort peu de baigneurs au grand désappointement du père Guettier. Il attribue cela aux élections et espère pour la fin du mois. Nous avons vu en arrivant le capitaine Barbey, son ruban rouge est déjà tout jaune. Il a embrassé à deux bras papa qui l’appelait : « Brave chevalier ! » chose qui a paru le flatter très agréablement.

Armand et Adèle sont à Trouville. Ils partent ce soir et Armand demain matin pour Paris. Voici son adresse : rue

– 139 –

Neuve-Saint-Eustache, n° 26. Écris-nous souvent, cher ami, et tâche de revenir avant la fin du mois d’août, tu rendrais ton rat si heureux.

Ta sœur

CAROLINE.

 

Ton panier est arrivé en parfaite santé ; si ce n’est ton chapeau gris qui s’est trouvé un peu graissé. Je l’ai frotté avec de la mie de pain et m’en suis emparée. Je ne le quitte pas tant il me semble commode.

Nous t’embrassons tous de tout cœur et te regrettons sincèrement.

 

À SA SŒUR CAROLINE

[Paris,] dimanche matin. [3 juillet 1842.]

Ta lettre m’a fait bien plaisir, mon pauvre rat, puisqu’elle m’a donné de toi de bonnes nouvelles ; je souhaite que celles qui succéderont se ressemblent. J’ai vu avec plaisir pour vous qu’il y avait peu de monde, de sorte que vous n’êtes pas embêtés du bourgeois.

Si tu savais comme on s’ennuie l’été à Paris et comme on pense aux arbres et aux flots, tu te trouverais encore bien plus heureuse. Te rassasies-tu à plaisir de la vue de la dune ? Savoures-tu bien tous les délices du cottage ? etc., etc. Réponds-moi des lettres détaillées. – Je vais tantôt aller voir le père Froger, il est probable que nous dînerons ensemble ; demain je quitte le quartier bon ton et je m’en vais loger rue

– 140 – de l’Odéon 35, dans l’ancien logement d’Ernest. Mardi matin je commence donc ma vie féroce. Nos amis d’ici se portent assez bien ; Cher ami viendra probablement à la fin du mois d’août passer 4 ou 5 jours à Trouville avec sa fille. Mlle Lise part pour Toulon le 15 juillet. Quel grand homme c’est qu’Ernest Delamarre !!!! Il monte des chevaux pur sang sur le boulevard, déjeune chez Tortoni, va parler à des grooms chez des marchands de vin et fait sa correspondance d’assurance. Il est indigné de ce que je porte les cheveux longs et il voulait à toute force, hier, m’entraîner chez un perruquier pour me les faire couper à la mode. Il a une balle et un genre de plus en plus divertissants. J’ai été deux fois déjà aux écoles de natation. J’ai haussé les épaules de pitié. Tous crétins ! une eau sale, des moutards ridicules ou des vieillards stupides qui y clapotent. Il n’y en avait pas un qui fût digne seulement de me regarder nager.

Adieu, ma bonne Caroline, je t’embrasse sur tes deux joues fraîches.

 

Embrasse bien pour moi le père et la mère – et ne m’oublie pas auprès de Mimiss – je t’ordonne aussitôt quand tu verras le père Couyère de te précipiter dans ses bras et de l’embrasser avec violence.

Sais-tu quels sont les Suisses les plus étourdis ? Ce sont ceux qui sont à Uri.

Quant est-ce que M. de Pourceaugnac ressemblait à un oiseau en bel[le] humeur ? Quand il était poursuivi par les apothicaires, parce qu’il était seringué.

 

– 141 –

LE DOCTEUR ET MADAME FLAUBERT À LEUR FILS

GUSTAVE

[Trouville, 3 juillet 1842.]

Mon cher Gustave,

Ta mère voulait t’écrire, elle le désirait fortement ; je m’y suis opposé, pour lui épargner une aggravation de mal de tête qui, heureusement, n’est pas sa migraine. Elle te voit déjà avec une pleurésie, une péripneumonie et toutes les maladies en ie parce que tu as bu à ton arrivée deux carafes d’eau glacée. Ne bois pas autant et aussi froid, tel est son conseil. J’espère que ton moral est remonté et que tu tournes tes pensées plutôt sur l’École de Droit que sur Trouville. Tu sais que dans peu tu retrouveras la famille, les amis et le bon M. Couyère qui, pour l’avantage du pays, voudrait voir « canuler » (pour canaliser) la Touques. Ta sœur a fait une petite course à âne et à pied, puis a pris un bain qui lui a fait grand plaisir et ne l’a nullement fatiguée. Mlle Jane et moi étions de la partie, ce qui ne nous a pas aussi bien réussi, car j’y ai gagné un mal de tête et Mlle Jane des douleurs dans tous les doigts, tant elle se cramponnait fortement à ma personne. Nous espérons que tu as vu Armand qui va passer quinze jours à Paris, que tu vas travailler en garçon raisonnable et revenir frais et gaillard et avec de bonnes notes.

Adieu, mon cher Gustave, nous t’embrassons tous comme nous t’aimons.

Ton père et ami,

FLAUBERT.

 

– 142 –

Le 3 juillet.

Je t’embrasse de tout mon cœur, mon Gustave, et t’écrirai la première fois, aujourd’hui c’est impossible.

C[AROLI]NE FLAUBERT.

 

CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE

[Trouville, 7 juillet 1842.]

Tu as bien raison, mon bon Gustave, de regretter la mer et surtout de regretter de ne point être avec nous, car nous serions si heureux si, comme tu le dis, tu étais avec nous, assis sur la « dûne ». À propos de la « dûne », nous avons vu hier l’illustre Couyère ; j’étais dans mon costume de bain, ce qui m’a fait ressouvenir des bonnes scènes que nous avons eues dans notre atelier. Mais tes prédictions ne se sont pas réalisées, et au lieu de m’accompagner dans l’eau il s’est écarté fort discrètement après m’avoir fait un compliment sur ma bonne mine. Papa après mon bain a été le rejoindre et s’est longuement promené avec lui. Je te demande pardon, mon bon, de t’avoir désobéi, mais je n’ai pas osé, dans le costume où j’étais, me précipiter dans ses bras. J’ai retenu mes transports et remis le plaisir de l’embrasser lorsque tu seras ici. Du reste, nous sommes tous convenus que tu imitais à ravir sa voix enrouée. Maman surtout t’en fait les plus vifs compliments.

Nous avons eu à dîner mardi le capitaine Barbey, et comme nous parlions de Mozin il nous a dit qu’il cherchait l’occasion de donner des leçons. Nous en avons profité et sommes allés immédiatement le voir pour savoir les heures et les jours auxquels je pourrais aller dans son atelier. Il est

– 143 – convenu que ce serait de 10 à midi. J’y ai déjà été ce matin. Je t’avouerai que je tremblais un peu en y entrant avec mon carton sous le bras. Mais c’est un très brave homme, ce n’est point que je veuille dire qu’il soit bête, mais aussi rond d’esprit que de corps. Il m’a fait commencer un de ses petits croquis et m’a paru être beaucoup plus sévère, surtout dans la manière d’esquisser, que notre vieux père Dumée. Je ne sais encore si j’irai tous les jours. J’ai vu hier sa femme, qui est très aimable, et sa belle-sœur, petite fille assez gentille qui doit dessiner avec moi. Il m’a promis de me faire dessiner d’après nature, ce qui me sera encore plus utile que de faire d’après ses croquis. J’espère bien que père Dumée n’en sera aucunement choqué. Tu vois, mon Gustave, que je ne m’ennuierais pas à Trouville si tu y étais. Mon piano me manque aussi ; Bonnel l’a oublié et il n’arrivera que lundi prochain. Je commence à m’en ennuyer et à trouver qu’il y a bien longtemps que je n’ai entendu les sons de la basse, de la flûte et du flageolet.

Papa part demain pour les élections. Nous avons reçu une lettre d’Achille aujourd’hui qui nous apprend que M. Lizot a bien besoin des voix de ses amis. Ici on s’occupe aussi beaucoup de députation. M. Till est au château à inviter les électeurs à dîner. Père Guettier que papa avait invité pour aujourd’hui a refusé parce qu’il y va.

Je prends des bains tous les jours et sans baigneur, jusqu’à présent. Aujourd’hui, comme je me propose de nager, je vais me faire attacher avec une corde ; je ne peux te dire combien le premier bain m’a fait de plaisir ; j’ai vu que je n’avais pas encore assez regretté, les années passées, de ne pouvoir en prendre et, outre le bonheur que j’ai d’aller dans la mer, je crois véritablement que cela me fait du bien ; enfin maintenant je marche sans fatigue, pas très loin à la

– 144 – vérité, mais fréquemment. Nous nous promenons ordinairement deux fois dans la journée, une fois sur le sable, et l’autre sur la petite colline à côté, et je suis à présent assez « petit Roussot » pour trouver la course du père David ici « un gnangnan à la Dumée ». Nous n’avons pas encore d’âne, de sorte que nous ne nous aventurons pas très loin. Mais vendredi il doit nous en venir un de Pont-l’Évêque et, ce qu’il y a de mieux, un qui nous est prêté, qui est superbe et passe l’eau comme un chien. Tu vois, mon bien bon Gus, que tout va pour le mieux ici. Nous souhaitons bien que tu ne t’ennuies pas dans ta petite chambre et que tu ne penses pas trop à notre soleil, à son coucher ni à nos flots contre les rochers. Adieu. Je t’embrasse de tout cœur et t’aime en rat fidèle.

Ta sœur

CAROLINE.

Mimiss te remercie de tes quelques mots d’anglais, t’en félicite et te répondra dans quelques jours en français. Elle pense souvent au Garçon et s’en ennuie aussi.

Maman t’embrasse et papa te souhaite du courage.

 

À SA SŒUR CAROLINE

[Paris, 9 juillet 1842.]

Ta lettre m’a fait tant de plaisir, mon bon Carolo, que si tu avais été là je t’aurais donné deux bons gros baisers à te manger les joues. Tu ne saurais croire combien j’ai été heureux en apprenant que les bains te faisaient bien et que tu pouvais marcher sans fatigue. Je me figure ta bonne mine

– 145 – heureuse et souriante en nageant dans ces bons flots que nous aimons, revêtissant chaque matin ton costume, gambadant avec ton serre-tête et te dirigeant sur le sable en faisant ah ah ah ! quel plaisir pour une brave fille comme moi ! Le père Couyère est un malotru de ne pas t’accompagner. À propos de ce personnage les compliments que vous m’avez adressés relativement à lui ont tellement excité mon incommensurable vanité qu’aussitôt je me suis livré seul dans ma chambre à un monologue où le maire de Trouville faisait mon éloge et regrettait mon absence. Je n’avais que moi-même pour m’applaudir, je me suis très bien acquitté de cette tâche. – Comment t’arranges-tu avec ton ami Mozin ? A-t-il été content de ton petit talent d’artiste ? dis-moi tout ça. Avez-vous fait quelques nouvelles connaissances, etc., etc. Comment va Néo, Chrysostome – benjamin – Bijou – libertin – soiffard – Crapaud – batiste – gamin – la biche, et M. Gautier ? Mme Gautier trouve-t-elle la vue de la mer agréable ? – Voilà cinq jours que je n’ai point vu le vénérable Froger, il doit néanmoins venir me voir demain matin, mais il est très occupé et paraît ne pas avoir un moment à lui. Je n’ai pas encore vu l’abbé quoique j’aie été plusieurs fois chez M. Cloquet. Tu feras bien de dire à Papa d’écrire à celui-ci dans quelque temps, il me paraît assez sensible à la tentation. Je dîne demain dimanche chez le père Tardif avec le jeune Hamard et lundi chez Germain, lequel part jeudi pour l’Italie. Voilà un ga[r]s bien heureux. C’est un peu moins bête que d’étudier le Code civil et quelque peu plus littéraire. En fait de littérature je passe tous les matins deux heures et demie à l’École de droit et j’emploie l’après-midi à étudier les beaux travaux que ces Messieurs ont faits sur ce qu’ils prêchent le matin. Je crois pouvoir maintenant me présenter à la fin du mois d’août avec quelque chance, mon affaire commence à s’éclaircir un

– 146 – peu. Mais c’est toujours fièrement obscur. Je travaille comme un véritable manœuvre et le soir je me couche avec la satisfaction bestiale du bœuf qui a bien labouré, du crétin qui a les doigts fatigués d’écrire et la tête alourdie de tout ce qu’il a voulu y faire entrer. – J’entends souvent jouer des orgues sous ma fenêtre, il n’y a rien de triste comme cela à Paris ; je pense toujours à Dupiston traînant sa suite et errant ainsi le long des trottoirs. –

Continuer : partie 3 sur 31