Correspondance - Tome I

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 3/31

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Correspondance - Tome I

À Ernest Chevalier ......................................................... 79

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 31 parties.

Adieu, ma chère Caroline, embrasse bien pour moi notre bonne mère. Donne-moi souvent de vos nouvelles. Quand je rentre le matin de l’école et que je trouve chez le portier une de vos lettres passée dans ma clef, cela me dispose bien pour toute la journée. Dans quelques jours je t’écrirai une lettre plus longue, mais il est déjà un peu tard et j’ai envie de me coucher.

Ton frère.

Bien des choses au capitaine Barbey.

Samedi soir.

 

MADAME ET CAROLINE FLAUBERT À GUSTAVE

[Trouville, 11 juillet 1842.]

Merci, mon bon Gustave, des détails que tu me donnes sur ton logement, je vois que tu n’es pas trop mal et que tu as du soleil autant qu’on peut en avoir à Paris ; mais patience, mon enfant, encore un mois et tu seras bien près de venir respirer notre bon air de Trouville. Ton pauvre rat a depuis deux jours un torticolis qui la fait souffrir et lui tient la tête toute raide ; elle est très rouge et je crois que cela lui

– 147 – donne un peu de fièvre. Le docteur Billard que j’ai été obligée de consulter en l’absence de ton père a interdit les bains et prétend que cela augmenterait beaucoup le mal ; c’est pour elle une très grande privation.

Achille et la famille arrivent demain, je pense qu’il restera huit ou dix jours avec nous, après quoi ton père viendra le remplacer ; il est parti depuis le huit, cela fera un assez long séjour à Rouen.

Croirais-tu, mon Gustave, que nous n’avons pas encore le piano ! Il court les champs ! Adèle nous écrit de l’envoyer chercher à Villes où un roulier l’a déposé ne sachant qu’en faire. Ton père de son côté nous dit qu’il est à Honfleur, ce qu’il y a de certain c’est qu’il n’est pas à Trouville et que notre pauvre fille l’attend bien impatiemment. J’ai eu hier des nouvelles d’Armand, je pense que tu le vois souvent, fais-lui nos amitiés et dis-moi quand il compte revenir.

J’ai bien mal à la tête et puis à peine ouvrir les yeux pour t’écrire ; j’espère que le facteur va m’apporter une lettre de toi. Je l’attends pour clore ma lettre, ton père chargera M. Cloquet d’être ton banquier. Adieu, cher Gustave, je t’embrasse de tout mon cœur.

C[AROLI]NE FLAUBERT.

 

Je viens de recevoir ta bonne lettre, mon cher ami, j’y répondrai dans quelques jours, car l’heure de la poste ne me donne que le temps de t’embrasser et de te dire combien nous sommes heureux d’apprendre que tu reprends du courage.

Achille et sa famille arrivent ce soir.

 

– 148 –

Ta sœur qui t’aime,

CAROLINE.

 

CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE

[Trouville, 14 juillet 1842.]

Je n’ai jamais eu tant d’envie de t’embrasser qu’aujourd’hui, mon cher Gus, et je suis comme toi dans un de ces jours où je t’aime encore plus qu’à l’ordinaire ; c’est peut-être que je sens le besoin, au milieu du bruit et des cris de Juliette, de me promener en te donnant le bras, d’admirer les nuages et de parler bitume et outre-mer. À propos d’outre-mer, cher ami, je suis au mieux avec mon ami Mozin. Jusqu’à présent, il ne m’avait pas fait de grands compliments. Ce n’est que d’aujourd’hui qu’il a su apprécier mon petit talent d’artiste, comme tu as l’impertinence de t’exprimer. Sa femme et sa belle-sœur sont venues nous faire une visite dimanche dernier. En somme, c’est une excellente famille et d’une humeur on ne peut plus facétieuse. Ce matin, lorsque j’étais dans son atelier, ils ont poussé des cris dignes du Garçon. Théod[ore] Mozin est arrivé hier et nous devons aller un de ces jours au salon pour l’entendre.

Nous avons fait la connaissance d’une famille anglaise qui demeure à cette maison à contrevents verts au bout de la Corderie. Elles sont quatre filles dont une est malade, je crois, d’une affection de l’épine ; elle vient s’asseoir tous les jours dans notre parc et y reste des heures entières. Nous lui avons proposé un fauteuil et des oreillers et c’est ainsi que la connaissance s’est faite. La seconde fille est très jolie, parle parfaitement français, adore Rachel et sait tout Shakespeare

 

– 149 – par cœur. Les deux autres sont assez gentilles, et se promènent au bord de la mer depuis 5 heures du matin jusqu’à 10 heures du soir. Leur père est un vieux capitaine de la marine royale anglaise, peut-être amusant à entendre s’il ne bégayait pas, même en anglais.

Je suis irritée, cher ami, agitée même, car je viens d’essayer mon piano que j’attendais depuis huit jours avec mon impatience qui t’est connue et je l’ai trouvé faux à ne pas jouer, la moitié des notes n’ayant aucun son. Enfin, je suis au désespoir, le loueur de pianos qui était ici est reparti et je me vois avec un instrument sans pouvoir en jouer. C’est pis que de ne pas en avoir. Nous allons écrire à Pont-l’Évêque et à Honfleur pour tâcher de trouver un accordeur. Mais en attendant les Études de Chopin restent, ainsi que les autres cahiers et mes doigts se pétrifient.

L’âne, le cheval et Néo feraient le bonheur de M. Gautier s’il n’avait sa femme qui est de plus en plus malade et de plus en plus jalouse.

J’ai reçu hier une lettre de Louise qui m’a appris qu’un de leurs petits briquetiers s’était noyé dans leur étang. J’ai revu Père Couyère qui est toujours avec sa fraîcheur et Capitaine Barbey qui a confessé à Achille que tu étais l’homme de la terre qu’il aimait le mieux. Il m’a chargé de te dire qu’il s’ennuyait de ne pas te voir et qu’il te réservait des cigares. Égaye-toi de cette perspective et, tout en pensant au tabac et à la mère Gaudreuil, n’oublie pas ton Rat qui s’ennuie encore plus que Barbey de ne pas être baisée par son Boun.

Adieu, mon cher ami, je t’embrasse de tout mon cœur en te mordant la barbe.

 

– 150 –

CAROLINE.

 

Achille et Bourlet sont dans le marais à chercher des plantes. Julie et Juliette sur leur âne à se promener je ne sais où ; il n’y a que nous trois, Maman, Miss et moi qui avons l’esprit de nous tenir fraîchement dans la maison afin de nous promener ce soir sur la grève.

Père Bourguignon vraisemblablement nous emm… pendant huit jours.

 

À SA SŒUR CAROLINE

[Paris, 21 juillet 1842.]

As-tu enfin ton piano, mon pauvre rat ? Ce misérable Bonnel est digne de toute la colère des honnêtes gens. J’ai bien compati à ton impatience mais j’espère que maintenant ton sapin est arrangé et que bon ou mauvais tu le fais retentir d’accords, de trilles et de gammes. Mais je te dirai que ce qui m’a le plus indigné dans tout ce que vous m’avez écrit, c’est le bouleversement de la plage et les drapeaux tricolores qu’on a plantés dessus. C’est intolérable et je me propose bien d’aller les arracher nocturnement et de les mettre en pièces. La commisération de Bourlet m’a également étonné ; il paraît que le vent tourne à la bêtise générale. Avec ça je deviens aussi de jour en jour plus stupide et plus abruti. Il y a un mois que je ne lis que des livres barbares, un mois que je suis dans un dédale de mauvaise prose et que tous les matins je savoure une singulière éloquence. Le beuglement des bœufs est à coup sûr plus littéraire que les leçons des professeurs de droit ; les

– 151 – habits troués des pêcheurs, et recousus de fil bleu et blanc, sont plus beaux que les robes de docteurs bordées d’hermine. – Il se pourrait bien que j’aille vous retrouver d’ici à quelques jours. Voici comment : on a jusqu’au 28 pour consigner, or on ne peut consigner que sur la présence d’un certificat d’assiduité délivré par le crétin dont on est censé avoir suivi le cours. M. Oudot mon professeur de Code civil ne vous le délivre que lorsqu’on lui a présenté des Cahiers de notes prises à ses leçons et qu’il les a examinés attentivement. J’ai fait jusqu’ici les cent coups pour m’en procurer. Mais c’est assez difficile, pourtant je lui en offrirai de tels quels. Si donc il s’aperçoit qu’ils ne sont pas de moi, ou que je ne puisse en avoir de confortables, mon examen va se trouver rejeté au mois de novembre ou de décembre, ce qui m’ennuierait fort car j’aime mieux en finir de suite. J’ai été l’autre jour voir passer des examens, j’aurais très bien répondu à presque toutes les questions qu’on a faites. Tous mes camarades me disent que je ne dois avoir aucune inquiétude d’être refusé. Néanmoins, je ne suis pas comme eux… Je mène une triste vie, ma bonne Carolo, et j’aimerais bien mieux être avec toi sur la deune, et à voir le soleil se coucher sur les flots que sur les toits. J’avais l’intention de t’écrire une très longue lettre mais j’ai été entraîné par l’émancipation et il se trouve qu’il est déjà quatre heures, probablement même ma lettre ne partira pas aujourd’hui.

Adieu, je t’embrasse sur tes deux joues fraîches.

 

Je dîne aujourd’hui avec Froger et Florimont. Gourgaud viendra passer l’après-midi de dimanche prochain avec moi.

 

– 152 –

À ERNEST CHEVALIER

[Paris, 22 juillet 1842.]

Jolie science que le Droit ! ah c’est beau ! c’est littéraire surtout ! Cré coquin ! les beaux styles que ceux de MM. Oudot et Ducoudray ! la belle tête d’artiste que celle de M. Duranton ! Ah ! joli physique ! c’est tout à fait grec. Dire que depuis un mois je n’ai pas lu un vers, écouté une note, rêvé trois heures tranquille, vécu une minute ! Enfin, mon pauvre vieux, figure-toi que j’en suis vexé à ce point que l’autre nuit j’ai rêvé du Droit. J’en ai été humilié pour l’honneur des rêves. Je sue sang et eau, mais si je ne peux parvenir à trouver des cahiers d’Oudot, c’est foutu, je suis rejeté pour l’année prochaine. J’ai été voir hier passer des examens ; c’est, je crois, ce que j’ai de mieux à faire. Il me faudra aussi, moi, endosser bientôt ce harnais crasseux. Je me fous pas mal du Droit, pourvu que j’aie celui de fumer ma pipe et de regarder les nuages rouler au ciel, couché sur le dos et fermant à demi les yeux. C’est tout ce que je veux. Est-ce que j’ai envie de devenir fort, moi, d’être un grand homme, un homme connu dans un arrondissement, dans un département, dans trois provinces, un homme maigre, un homme qui digère mal ? Est-ce que j’ai de l’ambition, comme les décrotteurs qui aspirent à être bottiers, les cochers à devenir palefreniers, les valets à faire les maîtres, l’ambition d’être député ou ministre, décoré et conseiller municipal ? Tout cela me semble fort triste et m’allèche aussi peu qu’un dîner à 40 sous ou un discours humanitaire. Mais c’est la manie de tout le monde. Et ne fût-ce que par distinction et non par goût, par bon ton et non par penchant, il est bien maintenant de rester dans la foule et de laisser tout cela à la canaille, qui se pousse toujours en avant et court dans les rues. Nous, demeurons chez nous ; du haut de

– 153 – notre balcon regardons passer le public, et si parfois nous nous ennuyons trop fort, eh bien, crachons-lui sur la tête, et puis continuons à causer tranquillement et à contempler le soleil couchant à l’horizon.

Bien le bonsoir.

 

CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE

[Trouville, 23 juillet 1842.]

Non, mon cher Gustave, je ne peux pas encore faire de trilles et maman ennuyée et impatientée comme moi est partie aujourd’hui pour Honfleur tout exprès pour ramener un accordeur. Elle trouvera papa au bateau, déjeunera chez M. Écorcheville et ne reviendra que ce soir. Je ne saurais te dire comme j’ai envie de voir papa ; toi et lui manquant je ne pourrais vivre longtemps ! Mais tu nous dis que tu viendras peut-être dans quelques jours. Maman désire que tu passes ton examen et moi je crois que je ne le désire pas. Tu as bien raison de t’indigner de l’arrangement de la plage ; rien n’est plus hideux que ces piquets et ces drapeaux ! Ce sera un sujet de dispute entre toi et le capitaine qui soutient M. Vallée. Nous avons fait une partie de pêche qui n’a point été fort agréable pour moi, car au lieu de nous porter dans des barques nous avons été forcées d’aller jusqu’à l’embouchure de la Touques à pied et puis de traverser la rivière au gué, ce qui a fait plus d’une demi-lieue et m’a mise au lit en arrivant. Mais la fatigue est passée et je vais reprendre un bain aujourd’hui, malgré le froid. Cette pauvre Louise Debonne est probablement morte maintenant d’une péritoni…, je ne sais comment cela s’écrit. M. de Maupassant a remis la tutelle de Maria et celle-ci n’en paraît

– 154 – pas affligée ; son indifférence leur fait beaucoup de peine. – Le petit Eschlyn a un petit garçon dont il est fou. M. Fortin m’a donné un thé en porcelaine de toute beauté, à ce que prétend Achille. Adieu, mon cher ami, du courage ; jusqu’à présent nous n’avons eu aucun magnifique coucher de soleil.

Ta sœur

CAROLINE.

 

Miss J[ane] fait des gâteaux nouveaux ; elle s’étudie pour mieux faire quand tu y seras.

Mme Delamarre t’embrasse.

Je te demande pardon du temps que tu perdras à lire mon griffonnage.

 

À SA SŒUR CAROLINE

[Paris, 25 juillet 1842.]

Comment, mon bon Carolo, peux-tu me demander pardon du temps que je perdrai à lire ton griffonnage. Ce sont là de ces choses qui s’écrivent entre gens qui se font des politesses, mais qui ne se pensent guère entre nous. – Ta lettre de ce matin au contraire m’a fait bien plus de plaisir encore que les autres parce que Mme Tardif que j’ai vue hier m’avait dit que papa lui avait appris que tu avais été fatiguée d’une course un peu trop longue ; Dieu merci cette fatigue n’a été que passagère. Ménage-toi bien, ma chère enfant, pense toujours à ceux qui t’aiment et à toute la peine que nous cause la plus petite douleur pour toi. Tu m’as appris

– 155 – deux bien tristes nouvelles. La mort de Laure et la conduite de Maria. Je crois que la seconde l’est autant que la première. Combien M. et Mme de Maupassant qui sont des gens de cœur doivent être froissés de l’ingratitude de cette pécore. Au reste tant mieux, mieux vaut maintenant que plus tard. – Quant à ton thé je l’avais vu avant de partir, il est magnifique et doit être cher. J’avais oublié de t’en parler ; j’ai rencontré hier à l’école de droit le fils de M. Vallée. Tu peux dire à ses parents qu’il va bien. – J’ai dîné hier chez M. Tardif avec M. et Mme Daupias, je me suis conduit très bien pendant tout le dîner (toujours distingué dans ma tenue et dans mes manières comme Murat). Mais le soir, voilà-t-il qu’on s’avise de parler de Louis-Philippe et que je déblatère contre lui à propos du musée de Versailles. Figure-toi en effet que ce porc-là, trouvant qu’un tableau de Gros n’était pas assez grand pour remplir un panneau de muraille, a imaginé d’arracher un côté du cadre et de faire ajouter deux ou trois pieds de toile peinte par un artiste quelconque. Je voudrais voir la mine de cet artiste-là. Donc M. et Mme Daupias qui sont philippistes enragés, qui vont à la cour et qui conséquemment, comme Mme de Sévigné après avoir dansé avec L[ouis] XIV, disent : quel grand roi, ont été très choqués de la manière dont je traitais celui-ci. Mais tu sais que plus j’indigne les bourgeois plus je suis content. Ainsi j’ai été très satisfait de ma soirée. Ils m’auront sans doute pris pour un légitimiste parce que je me suis également gaudy sur le compte des hommes de l’opposition. Biset aurait été content de moi. – Ton ami Gourgaud doit venir ce matin déjeuner avec moi et c’est en écrivant ceci que je l’attends. – L’étude du droit m’aigrit le caractère au plus haut point, je bougonne toujours, je rognonne, je maugrée, je grogne même contre moi-même et tout seul. Avant-hier soir j’aurais donné cent francs (que je n’avais

 

– 156 – pas) pour pouvoir administrer une pile n’importe à qui, tant […].

 

À ERNEST CHEVALIER

[Paris, 1er août 1842.]

Pourquoi n’ai-je pas de tes nouvelles, mon père Ernest ? Voici bientôt trois semaines que je n’ai reçu de tes lettres. Mon voisin Coutil m’a dit que tu étais indisposé ; à ce qu’il paraît que tu n’étais pas assez malade pour ne pas le lui dire, mais trop pour me le faire savoir. Je suis piqué, oh ! très piqué. – J’espère que tu n’es pas encore mort et je mets sur les soins du barreau et les embarras débutants de ton éloquence un retard auquel je ne devais pas m’attendre puisque je t’avais tant prié de m’égayer un peu. J’en aurais grand besoin, le Droit me met dans un état de castration morale étrange à concevoir. C’est étonnant comme j’ai l’usucapion de la bêtise, comme je jouis de l’usufruit de l’emmerdement, comme je possède le bâillement à titre onéreux, etc. Enfin, bref, pour achever j’en serai quitte dans 20 jours. – C’est vers le 20 août que je passe mon examen, reste à savoir si mes examinateurs seront doux (plaisanterie ! farce ! gaudriole ! histoire de rire !). Je me couche tous les jours à une heure du matin et après avoir pioché fort régulièrement depuis 7 heures du soir. Dans la journée en effet je suis plus ou moins dérangé.

Le jeune Nion que je vois très souvent passe sa thèse dans quelques jours. Et Coutil son examen samedi prochain. Cré nom d’un coquin quelle bosse je me foutrai en arrivant à Trouville, comme je m’y repaîtrai un peu de soleil, d’horizons larges, comme je humerai l’odeur des vagues et

– 157 – du varech, comme je me coucherai sur le sable ! Comme je digérerai sur le sable ! S’il fallait continuer plus longtemps le métier que je mène j’en deviendrais féroce comme le chien de Montargis. Rien de nouveau à Paris, sous prétexte du duc d’Orléans on a travesti la cathédrale en domino noir et on a planté sur ses deux respectables tours deux espèces d’étendards noirs supportés par des bâtons. Voilà le goût des hommes et ce qu’on appelle rendre les honneurs au[x] grand[s]. Je serais bien humilié qu’à mon enterrement on fît de semblables bêtises. – Adieu, écris-moi, j’attends une lettre immédiatement.

Je t’embrasse.

 

CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE

[Trouville, 3 août 1842.]

Non, mon cher Gustave, je ne suis pas couchée, pleurant avec ma mine crispée, il est vrai que ma chute d’âne m’a ébranlée un peu et que depuis je ne suis pas aussi vigoureuse qu’avant, où je grimpais intrépidement la petite côte d’Hennequeville en plein soleil. Mais enfin je marche toujours un peu et vais régulièrement chez Mozin. Nous sommes revenus hier du Havre où nous avions été conduire Papa. La mère Lambert était au bateau ; elle nous a emmenés chez elle où nous avons dîné parfaitement, mais non couché, parce qu’Adine y étant avec son enfant, elle n’avait pas de place à nous donner.

Le lendemain matin, j’ai pris un bain à Frascati avec Blanche et j’ai vu que malgré les drapeaux de Trouville la plage était bien supérieure à celle du Havre, où l’on est

– 158 – enfermé et empoisonné par la vase. Je te plains quelquefois, cher ami, d’être à Paris, avec tes livres de Droit, mais mon Dieu ! que je t’enviais l’autre jour à bord du passager. Immagine-toi [sic] que nous avons fait la traversée avec M. et Mme L. C., M. Sibiel, M. et Mme Émile Barbey, M. et Mme Darcel jeunes. J’ai été assommée de la conversation des L. C., de la raideur des Barbey et de l’air de brutes des Darcel. Heureusement qu’à Pont-l’Évêque, Armand nous a parlé de toi, et m’a fait oublier la société. Adèle est revenue avec nous. Je crois qu’elle y restera jusqu’au retour de notre père, c’est-à-dire samedi.

Mme Strœhlin est ici depuis quatre ou cinq jours, seule avec une femme de chambre ; elle demeure chez Dubois, mais vient à la maison deux ou trois fois par jour et se baigne avec moi. Son mari doit revenir dans une quinzaine. Je dois te dire pour te faire plaisir qu’elle a fort bien goûté des pointes de « verre » et du « teint frais ».

Je ne joue pas autant de piano que je le voudrais, à cause de la fausseté de notre piano qui a déjà été accordé deux fois. Je crains bien qu’Orlowski ne soit très mécontent de « la belle Poulette ». En récompense, le dessin va fort bien et Mozin qui n’est point du tout facile m’en fait des compliments. Je n’ai point encore trouvé l’occasion de dessiner d’après nature ; je t’attends mon cher pour faire des parties à S[ain]t-Arnould. Je consentirais même avec plaisir, pour ressembler à Père Dumée, à m’arrêter chez Mulot dont les rideaux rouges sont de mieux en mieux drapés. Adieu, mon Boun, dans 20 jours tu seras avec nous sur la deune. Crois bien que quoique je ne fasse pas de petits papiers je n’en désire pas moins bien vivement ton arrivée.

Ta sœur

 

– 159 –

CAROLINE.

 

Maman t’embrasse. Adèle et Miss se rappellent à ton souvenir.

 

À SA SŒUR CAROLINE

[Paris, 5 août 1842.]

Ta lettre de ce matin m’a fait bien plaisir, mon bon raton, j’avais peur que tu ne fusses malade. Je me l’immaginais (avec 2 m d’après ton ortographe [sic], ô Leroy où es-tu !!). Je deviens comme tu vois épilogueur et borné, c’est l’étude à laquelle je me livre maintenant qui me procure cet avantage. Je serai bien aise que mon examen se passe, bien ou mal, n’importe, mais que j’en sois débarrassé. Pour peu que je continue, tu ne trouverais plus en moi qu’un résidu de Gustave. Il m’arrive de passer une journée entière sans avoir pensé au Garçon, sans avoir gueulé tout seul dans ma chambre pour me divertir, comme ça m’arrive tous les jours dans mon état normal. Du reste, ma santé est toujours excellente. Armand a pu vous en donner des nouvelles. Samedi prochain on me donnera jour définitif pour passer mon examen. Je vous l’écrirai aussitôt et vous saurez ainsi la date certaine de mon arrivée. Je grille, ma bonne Carolo, je grille comme toi il y a deux mois et, je crois, encore plus.

J’aurais voulu être avec toi sur le passager pour voir les balles des Rouennais. Tu as dû observer bien des bêtises. As-tu ri quand tu as vu le cap de la mère Lambert sur le quai ? Avait-elle toujours ses fourrures ? Mais ta vanité a dû être satisfaite en te baignant au Havre. Je suis sûr que tu

– 160 – nageais de la manière la plus poissonnière et que tu as fait pâlir tes co-rivales comme Descambeaux. Pour moi, je ne vais plus aux écoles de natation ; on y fait trop de tapage, on y pue trop et surtout ça coûte trop cher : un bain vous revient à près de 40 sous. Et juge si, par cette chaleur-ci, c’est une privation pour moi. Je vous amènerai l’abbé Stéphani, M. Cloquet peut-être ? dis-moi quand est-ce que le vieux troubadour et Avaro Orlowski viennent ? Je vais t’apprendre quelque chose d’assez risible : le père Tardif a demandé la croix (papa était bien informé). On la lui a refusée, il est indigné. De plus, pour montrer son attachement pour le gouvernement, il fait le deuil du duc d’Orléans, ainsi que Mme Tardif qui est toute en noir. Le père Guettier a-t-il poussé aussi loin l’amour de la famille royale ? Pour moi je suis également très fâché de cet accident, on en parle trop, on ne parle que de ça. On compare le duc d’Orléans à Turenne, à Napoléon, à César. C’est à faire vomir les honnêtes gens.

Puisque Mme Strœhlin a daigné approuver les pointes que je t’ai envoyées, en voici d’autres qui je pense exciteront encore un enthousiasme plus grand. Quels sont les Espagnols les moins généreux ? Ce sont les Navarrais, parce qu’ils vivent en Navarre. Quand est-ce qu’un homme à cheval ressemble-t-il à un homme à pied ? C’est quand il galope sur un étalon, parce qu’il court sur l’é talon. Etc. Ma seule distraction est le matin de lire la pointe du Charivari, en déjeunant. C’est pour cela que j’en ai un tel répertoire. Adieu, mon bon rat, je t’embrasse.

Tu ne m’as pas encore donné de nouvelles de Néo. Mille compliments à tous les Trouvillais. Ne m’oublie pas auprès de Mme Strœhlin. J’attends toujours la lettre de Miss Jane.

 

– 161 –

À ERNEST CHEVALIER

[Trouville, 6 septembre 1842.]

Il y a longtemps que je n’ai pris une plume, aussi la main me tremble-t-elle. J’ai les articulations des doigts raides, on dirait un vieillard. Voici ma vie : je me lève à huit heures, je déjeune, je fume, je me baigne, je redéjeune, je fume, je m’étends au soleil, je dîne, je refume et je me recouche pour redîner, refumer, redéjeuner. Il m’ennuyait néanmoins de ne pas t’écrire et tu devais commencer à me trouver un paltoquet assez insipide, enfin aujourd’hui je m’y mets, n’ayant rien à te dire sinon bonjour. Tu dois aller dans le Midi, écris-moi souvent dans ton voyage. Je voudrais pouvoir le faire avec toi. Il y a deux ans juste à cette époque-ci je marchais sur l’herbe des Pyrénées, j’entendais la neige des glaciers craquer sous mes pas, la fumée des cascades me mouillait la figure. Si tu vas à Marseille descends de ma part à l’Hôtel Richelieu rue de la Darse.

Je lis du Ronsard, du Rabelais, de l’Horace, mais peu et rarement, comme l’on fait de truffes. C’est de journaux, d’histoire et de philosophie que se compose, pour presque tous, la nourriture littéraire. De même que les bourgeois mangent journellement des pommes de terre frites, d[u] bouilli, des haricots, des côtelettes de veau, le tout accompagné de cidre ou d’eau et de vin. Les gourmets de style, les becs fins veulent de plus hautes épices, des sauces moins délayées, des vins plus hauts. – Quel homme que ce Ronsard ; pour ne pas en dire tant lis-moi ça, vieil amateur, et ricane :

 

Quand au lit nous serons

Entrelacés nous ferons

 

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Les lascifs selon les guises

Des amants qui librement

Practiquent folastrement

Dans les draps cent mignardises.

 

Ce qui n’empêche pas que M. Oudot professeur de Code civil n’aime d’un amour furieux l’emphytéose et ne soit acharné pour les obligations. Ô usufruit, ô servitude, comme je vous emmerde présentement ! mais comme vous allez bientôt me remmerder.

J’avais trouvé dans Montaigne une fort belle phrase sur les lois dont je comptais faire une épigraphe à mon Code, mais je l’ai perdue.

Sur ce, bonsoir.

Ma sœur va mieux.

Mille choses à ta famille.

 

À ERNEST CHEVALIER

[Rouen, 21 octobre 1842.]

Tu as bien raison d’appréhender les ennuis du retour. Il y a plus d’un pays à qui le proverbe castillan puisse être appliqué : « Qui ne l’a pas vu est aveugle, qui l’a vu est ébloui. » J’ai éprouvé par moi-même ce que c’est que l’amour du soleil, pendant les longs crépuscules d’hiver. Je te souhaite qu’ils te soient plus légers qu’à moi. Le spleen occidental n’est pas facétieux, crede ab experto. Quand reverrai-je la Méditerranée ? Envoie-lui de ma part tous les baisers que mon cœur contient. As-tu vu des palmiers à

– 163 –

Toulon ? Réponds-moi de suite et donne-moi beaucoup de détails. – Je t’écris ceci le dos tourné au feu, vêtu de laine, la pipe au bec et les fenêtres fermées. Il fait plus beau où tu es. Je voudrais être muletier en Andalousie, lazzarone de Naples ou seulement conducteur de la diligence qui va de Nîmes à Marseille. Que ne suis-je dans la peau de l’un de ces bateliers qui vous conduisent de la Santé au Château d’If ! Des bourgeois vont en Italie ! Je crois que Charles Darcet est maintenant à Constantinople. N’est-ce pas à faire crever ceux qui portent le Bosphore dans leur âme. Juge du parallèle qui existe maintenant entre toi et moi. On donne aujourd’hui à la maison un grand dîner où les Crépet vont venir manger ! Quelle soirée d’artistes ! Heureusement que le père Orlowski va y être, ce sera le seul homme capable d’apprécier les bons mets et les bons vins dont on va régaler les pourceaux. Il est vrai que ce sont les cochons qui découvrent les truffes mais ils ne les mangent pas. Je retourne à Paris dans une quinzaine de jours vers le 10 novembre. À quelle époque y seras-tu ? Je vais tâcher d’y trouver un logement. J’y passerai tout l’hiver où je me divertirai à faire de la Procédure. Mon examen au mois de décembre commencera cette réjouissante série d’embêtements. N’importe, nous fumerons ensemble quelques petites pipes tâchant de nous rendre l’existence le moins lourde possible.

Si tu veux que je t’apprenne une nouvelle intéressante je te dirai que j’ai eu des morpions […] et qui s’étaient tellement augmentés que je menaçais d’en être […] j’en suis guéri, mais je ne jurerais pas que c’est radicalement.

Adieu, écris-moi, voyage-bien […], rappelle-toi qu’Arles est la ville des langues fourrées.

 

– 164 –

Encore adieu.

 

CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE

[Rouen, 10 novembre 1842.]

Nous venons de parler de toi, cher Gustave, avec Mme Strœhlin qui est venue faire quelques points à ta blague. J’attends maintenant Mme de Maupassant qui me parlera aussi de toi. Vois quel heureux garçon tu fais ! J’espère que tu es allé aujourd’hui chez les Collier, Gertrude a écrit à Miss Jane pour savoir de mes nouvelles. Je te prie donc, si tu ne peux y aller toi-même, de mettre ma lettre à la poste. Henriette paraît aller plus mal.

Orlowski est venu hier soir pour nous demander des commissions. Il aura dû être bien étonné car je n’ai rien pu trouver à lui dire et pourtant, pauvre vieux, si tu étais ici, comme je t’embrasserais ! Je n’ai point dessiné depuis ton départ ; comment dessiner dans cet atelier toute seule ! Plus de « Lugarto » ! Je crois même que jusqu’à ce que je recommence à peindre, je travaillerai dans la chambre.

Achille est allé hier à Dieppe et a manqué au grand mécontentement de maman la visite de 4 h[eures]. – Bourlet doit venir ce soir, mais il ne sera plus « bon », comme tu dis, car il n’est réellement « bon » que lorsque tu es ici. Adieu, mon ami.

Que de baisers je t’envoie !

Ta sœur

C[AROLINE] F[LAUBERT].

 

– 165 –

Maman t’embrasse.

Mimiss ne t’oublie pas. Père Leroy a eu un rhumatisme pendant deux jours. Il a voulu se lever mais ayant été repris de plus vives douleurs, il s’est écrié : « Qu’on me fasse mon lit ! Qu’on me le bassine bien chaud ! » C’est lui qui m’a raconté sa maladie !

 

À SA SŒUR CAROLINE

[Paris,] vendredi [12 novembre 1842,]

2 heures.

J’ai enfin un logement et je viens d’acheter des meubles. Le logis est à l’entrée de la rue de l’Est et coûte 300 francs par an. Quand j’y serai installé, je vous en ferai une description complète qui vous ravira. Le prix des meubles est d’environ 200 francs. La largeur du lit en fer est de 3 pieds sur 6 de long. On n’a plus qu’à m’envoyer les matelas, les couvertures, draps, flambeaux, etc. Le sieur Hamard m’a aidé beaucoup dans mes courses et il débattait les prix avec une manière admirable qui lui a valu, de la part des marchands, des compliments sur ses connaissances en mobilier.

J’ai vu hier le sieur Orlowski qui a dû vous donner de mes nouvelles aujourd’hui à l’heure même où je t’écris, ma bonne Caroline. Nous avons parfaitement bien déjeuné ensemble et en compagnie d’un autre Polonais. – M. Cloquet ne reviendra que dans un mois, il a été assez gravement malade à Toulon. Voilà déjà deux fois que je me présente chez lui à l’heure de ses consultations pour en parler à

– 166 – l’intéressant Girou de Buzareingues mais il vient toujours de sortir au moment où j’arrive. – Herbert a sauté à mon cou avec de grands transports de joie et toute sa famille m’a parfaitement reçu. Je suis invité à y dîner pour aujourd’hui, ce que j’ai accepté. L’établissement m’a semblé mieux que je ne m’y attendais, ça a l’air cossu ; au reste je vous donnerai plus de détails dans quelque temps (en voilà aujourd’hui tous les détails).

Pourquoi ne dessines-tu pas, mon pauvre rat ? Est-ce que l’art ne doit pas consoler de tout ? ce qui est facile à dire. Rappelle-toi l’arrière-boutique de Montaigne, que tu as admirée, et tâche de t’en faire une. Travaille, lis, dévore du Lingard, le temps passera plus vite. Pour moi, dès mardi ou mercredi, je vais me mettre à piocher raide et j’espère en un mois avoir fini mon examen et retourner avec vous pour quelque temps. Adieu, embrasse bien pour moi toute la famille.

Ton frère.

 

À SA SŒUR CAROLINE

[Paris, 16 novembre 1842.]

Quand j’ai fini ma journée et avant de me coucher, je vous donne à tous pour la nuit une bonne et dernière pensée. C’est ce que je fais maintenant. Dors-tu bien à cette heure-ci, mon bon rat ? Il me semble que je te vois couchée dans ton petit lit, les rideaux fermés, le poêle brûlant, et toi ronflant avec ta bonne mine sous ton bonnet. Ta lettre de ce matin m’a fait plaisir, il y a longtemps que je l’attendais. Quand tu étais couchée et malade, tu n’avais personne pour

– 167 – te lire, pour te faire des Lugarto, des Antony et des journalistes de Nevers. Dans trois semaines, tu me verras revenir plus disposé que jamais à continuer tous mes rôles, car l’absence de mon public m’ennuie. Voici quelle est ma vie. Je me lève à 8 heures, je vais au cours, je rentre et je déjeune d’une manière très frugale ; je travaille jusqu’à 5 heures du soir, heure à laquelle je vais dîner ; avant 6 heures je suis de retour dans ma chambre, où je m’y divertis jusqu’à minuit ou une heure du matin. À peine si une fois par semaine je descends de l’autre côté de l’eau pour aller voir nos amis. J’ai trouvé tantôt la carte d’Henry Collier, capitaine de vaisseau de Sa M[ajesté] Britannique, qui probablement s’ennuyait de ne pas me voir et était venu avec Herbert me faire une visite. J’irai chez eux vendredi, et de là dîner avec Florimont. Henriette est toujours couchée dans son lit ou sur un canapé ; on lui apporte ses repas, elle ne se lève point. Le gros Vasse, qui n’est plus du tout gros, m’a invité pour jeudi : je n’aurai qu’à traverser le Luxembourg, à tâcher de m’empiffrer, à sortir ensuite, allumer un cigare, et me retasser dans mon chenil. Éloge de moi-même par ma portière : m[onsieu]r ne fait pas de bruit, m[onsieu]r serait bon dans la chambre d’un malade.

J’ai fait marché avec un gargotier du quartier pour qu’il me nourrisse. J’ai devant moi et payés 30 dîners, si on peut appeler cela des dîners. Maman sera peut-être émerveillée de mon idée économique, elle n’est point gastronomique, mais commode et à bon marché. Je surpasse tous les amateurs du lieu en rapidité pour manger. J’y affecte un genre préoccupé, sombre et dégagé tout à la fois, qui me fait beaucoup rire quand je suis tout seul dans la rue. Le maître est pour moi plein d’égards : ma haute stature l’a prévenu en faveur de mon estomac. Tu me demandes si j’ai un fauteuil : je n’ai pour sièges que 3 chaises et une manière de divan qui

– 168 – peut servir à la fois de coffre, de lit, de bibliothèque et d’endroit pour mettre les souliers. Je crois aussi qu’on pourrait en faire une loge à chien ou une écurie pour un poney. C’est le lit que je destine à mes parents quand ils viendront me voir. Je m’aperçois que j’ai dit une malhonnêteté en voulant dire quelque chose de spirituel et faire l’agréable.

Dans toutes les comédies du monde, les fils inventent un tas de blagues pour carotter leur père afin d’en soutirer de l’argent. Je n’ai aucune blague à inventer, mais j’ai besoin d’argent (de l’argent, toujours de l’argent, ils n’ont que ce mot-là à la bouche). Il me reste la somme de 36 francs et quelques centimes. Tu feras observer que j’ai payé mes meubles et qu’il m’a fallu acheter encore une infinité de choses, telles que pelles, pincettes, bois pour chauffer un homme comme moi, et que de plus je suis resté 8 jours à l’hôtel, etc. Je prie donc papa de me dire où je peux aller toucher du blan[c]. – Quand est-ce qu’il vient ? Pour moi, mon bon Carolo, dans autant de temps comme il y en a que nous nous sommes quittés nous ne serons pas bien loin de nous revoir. – Henriette a le plus grand désir de voir papa, elle a même envie de lui écrire, si elle ne l’a déjà fait, mais elle n’osait pas trop, je l’y ai beaucoup engagée. – J’espère que le mal de gorge est passé et qu’avant la fin de la semaine je recevrai un volume de 30 sols de port. Dis-moi ce que tu fais, ce que tu lis ; la musique comment va-t-elle, et le père Dumée est-il enorgueilli ? […] lui mes félicitations, si je n’étais pas si occupé je lui aurais envoyé un éloge par écrit. Biset vous fait-il toujours de longues visites, et Mme Strœhlin vient-elle comme d’habitude travailler à la blague après le déjeuner ? mille amitiés à ces braves gens. J’écrirai bientôt à Pitchef. I have not forgotten come [sic] miss Jane. I will

 

– 169 – bring you the next month, dont [sic] be anxius [sic], my dear girl, a little patience, la la a little patience.

Adieu, mon bon rat, il est temps de se coucher, je t’embrasse sur les deux joues.

J’ai acheté de belles enveloppes pour pouvoir remplir la quatrième page de mes lettres mais me voilà très embarrassé, car je ne sais comment plier celle-ci.

Maman a-t-elle toujours la migraine ? ses domestiques font-ils bien le service ? embrasse-la bien pour moi – vite – tout de suite – voyons – un bon bec.

 

À EMMANUEL VASSE DE SAINT-OUEN

[Paris, 17 novembre 1842.]

Mon bon Vasse,

Ernest est venu hier chez moi et en toute hâte m’apporter ton aimable invitation. Je me vois malheureusement forcé d’y répondre par un refus. Je dois ce soir même aller aux Italiens avec des dames que j’accompagne. Je me reproche de n’avoir point encore été voir ta mère, mais jusqu’à présent j’ai été si occupé de courses et d’emménagement que ça m’a été impossible. Voilà tout cela à peu près fini et je compte demain coucher rue de l’Est, 19, mon nouveau logis. J’irai donc d’ici à quelques jours présenter mes respects affectueux à tes parents. En attendant prie-les pour moi d’agréer mes excuses.

Adieu,

 

– 170 –

Tout à toi.

Jeudi matin, 11 heures.

 

À SON PÈRE

[Paris, entre le 18

et le 24 novembre 1842.]

Je t’écris, mon bon père, à toi aujourd’hui (quoique toutes mes lettres soient adressées intentionnellement d’ordinaire à la famille en général et que tous y participent), d’abord parce qu’il y a longtemps que je n’ai entendu parler de toi et que la mère et la fille ne me donnent pas plus de tes nouvelles que si tu étais mort, et ensuite pour te dire que mon adresse est rue de l’Est, 19, et non de l’Ouest. Le père Lizot a navigué pendant tout un après-midi dans la rue de Vaugirard et dans la rue de l’Ouest sans jamais pouvoir me trouver. Ce qui m’a beaucoup désolé, non pas pour la fatigue qu’il s’est donnée ce dont je me suis aussi vite consolé que de son échec à la députation, mais parce qu’il me cherchait pour m’administrer un dîner gouvernemental par le bec ce que j’aurais très bien pris. Quoique le bec ne soit pas bon, j’ai tout un côté de la bouche sur lequel je ne peux pas manger. Rien que d’y passer la brosse me fait mal. Il faudrait me faire arracher trois ou quatre dents. C’est ce que je ferai à coup sûr pour peu que ça continue encore quelque temps. Du reste la santé est très bonne ; je vois seulement trop de gens qui parlent du chemin de fer. On en est tanné. Il y a de quoi avoir une colique de wagons. – J’ai vu le père de Cambry qui m’a remis les 300 francs que tu lui avais donnés ce dont je te remercie, par parenthèse. Il m’a demandé mon adresse. Il doit la savoir, cet homme-là est né avec la bosse

– 171 – de demander toujours la même adresse. C’est son idée fixe. Il est toqué. Il m’a du reste paru un brave homme, très jovial, très poli et assez égrillard.

Florimont va vous voir samedi prochain, je lui donnerai une lettre pour vous. Et moi-même à la fin du mois quand j’aurai avalé quelques larges tranches de Code civil j’irai en personne. Je travaille comme un gredin et ai acheté un nouveau corps de bibliothèque pour placer les innombrables ouvrages qui remplissent mon bocal. Mes livres et moi dans le même appartement c’est un cornichon et du vinaigre.

Adieu, mon bon vieux père.

Je t’embrasse comme je t’aime.

Ton fieux.

 

Penses-tu qu’il faut que j’aille chez M. Blanchemain, je passe tous les jours devant ses fenêtres. Et j’ai rencontré son fils plusieurs fois, qui m’a arrêté et demandé de vos nouvelles.

 

À SA SŒUR CAROLINE

[Paris,] samedi midi.

[26 novembre 1842.]

Je m’attendais à avoir une lettre de vous ce matin. Rien. J’aurais pourtant besoin de consolations et de doléances. J’ai passé récemment deux nuits à marcher de long en large dans ma chambre, me tenant les mâchoires, jurant, pestant et pleurant presque. Enfin hier matin j’ai été trouver Toirac

– 172 – qui a commencé par me dire que « j’étais destiné à beaucoup souffrir des dents et qu’il est probable que je les perdrais de bonne heure ». Il n’a pas voulu m’arracher de suite celles qui me faisaient souffrir, il m’en a brûlé une et mis dessus du nitrate d’argent. Dans quelques jours j’irai le retrouver, si je continue à en souffrir il me les arrachera. Tout ça est bien commode quand on a à travailler. Pendant que je souffre, je me dépite du temps que ça me fait perdre ; la douleur me reprend pendant que je suis en train et je suis obligé d’interrompre. Avec ça je n’avance pas, je recule, j’ai tout à apprendre. Je ne sais où donner de la tête. J’ai envie d’envoyer faire foutre l’École de Droit une bonne fois et de ne plus y remettre les pieds. Quelquefois il m’en prend des sueurs froides à crever. Nom de Dieu comme je m’amuse à Paris, et l’agréable vie de jeune homme que j’y mène ! Je ne vois personne, je ne vais nulle part. Hier je devais dîner chez M. Cloquet, mais je lui ai fait fiasco ; j’ai une répétition à 8 heures du soir et ça me l’aurait fait manquer.

Ce n’est rien que de souffrir aux dents, et les larmes qui m’en viennent aux yeux dans les pires accès ne sont pas comparables aux spasmes atroces que me donne la charmante science que j’étudie. Quand, après avoir ainsi passé la journée partagé par ces deux sortes de plaisirs, 5 heures arrivent, je descends la rue de La Harpe et je vais dîner pour 30 sous avec du bœuf coriace, du vin aigre et de l’eau chauffée dans les carafes par le soleil. Après quoi je vais à ma répétition de droit et rentre dans mon éternelle chambre pour recommencer de plus belle. Il me semble que je vis comme ça depuis 20 ans, que ça n’a pas eu de commencement et que ça n’aura jamais de fin. Je ne fume plus, à peine une pipe par jour. J’en suis tanné comme du reste. Hamard est les 3/4 de la semaine à la campagne. Ma seule distraction, c’est de temps à autre de me lever de ma

– 173 – chaise et d’aller regarder et ranger mes bottes dans mon armoire. Que ne suis-je né cheval ! cheval de course, j’entends, au moins il a un groom pour le soigner et de la paille jusqu’au ventre.

Adieu, bon rat, je t’embrasse de toute la fureur dont je me mange le sang.

Je crois que Cher ami est toujours dans l’intention d’aller à Rouen à la fin de la semaine, j’irai le voir mardi ou mercredi.

 

CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE

[Rouen, 9 décembre 1842.]

Nous sommes tout tourmentés ici, cher Gustave, à propos de la voiture. Maman l’a trouvée à la première vue disgracieuse, ensuite elle a été contrariée de sa petitesse, mais contrariée au point de ne pas dîner ni dormir ; elle n’osait point le dire à papa de peur de lui faire de la peine. Achille s’est chargé de cette commission, et enfin, à cette heure, il est presque arrêté qu’on va la renvoyer et en prendre une comme celle de M. Lormier. Tu comprends combien notre bon père est vexé d’avoir choisi une voiture qui déplaise à Maman. Quant à moi, je la trouve fort gentille et me voyais déjà dedans, me charriant le plus possible ; elle me flattait aussi beaucoup plus qu’une grande voiture de famille . Aussi je ne cesse de le répéter pour dédommager un peu mon pauvre père du froid accueil que l’on a fait à sa voiture. Maman aussi ne la trouve pas très douce, mais moi qui l’aime et qui l’ai essayée avec mes coussins, je me suis trouvée parfaitement dedans. Enfin, cher ami, tu ne peux te

– 174 – figurer comme tout le monde est aujourd’hui agité dans la maison ; si on décide de la changer, Maman partira demain pour Paris. Assez de la voiture, car j’en ai par-dessus la tête !

J’ai écrit hier quelques mots à Henriette dans une lettre que Papa lui envoyait. À propos de cette excellente fille, je ne crois pas t’avoir dit qu’elle m’a fait de grands compliments sur la manière dont tu lis. Elle dit que tu as un véritable talent. J’ai peine à croire cependant qu’elle ait plus de plaisir à t’entendre que je n’en ai. C’est surtout ta voix que j’aime, cher Gustave. Mais bientôt je l’entendrai, heureusement, car j’en ai bien besoin pour me remonter un peu ; quoique j’aille mieux je n’en suis pas plus gaie, car pour moi il n’y a point de convalescence, mot que j’entends dire maintenant à toutes les personnes qui viennent me voir. – Je n’ai encore repris que la leçon de Podesta et du père Leroy ; j’ai l’intention de reprendre mardi Père Dumée et Orlowski, quoique je n’aie pas beaucoup de courage pour le piano. Pour le dessin, il y a un mois que je n’ai vu un crayon. Nous t’attendons, je crois, pour aller voir Les Pilules. Nous en parlons pourtant à tous les repas et aucun de nous n’est assez bien disposé pour fixer le jour.

Mme Strœhlin est indisposée ; j’ai été la voir avant-hier ; c’était ma première sortie dans ma (je le croyais) voiture.

Julie et sa fille sont parties ce matin pour Beautot, par conséquent nous avons à dîner Achille suivi de Bourlet. Tant mieux ! il sera moins question de la voiture.

Miss Jane pense toujours à toi, mais peut-être encore plus au Garçon qu’à toi. Elle te prie de lui rapporter tes gants sales. Adieu, bonhomme, si maman va te voir ça sera encore un crève-cœur pour ta pauvre sœur

 

– 175 –

CAR[OLINE] FL[AUBERT].

 

Maman qui est sortie m’a chargée de t’embrasser.

Le dixième volume de Lingard est commencé.

 

À SA SŒUR CAROLINE

[Paris, après le 10 décembre 1842.]

Je suis tellement agacé qu’il faut que je me dilate un peu en vous écrivant. Je prends jour définitivement vendredi prochain. Je veux en finir le plus tôt possible parce que ça ne peut pas durer plus longtemps comme ça, je finirais par tomber dans un état d’idiotisme ou de fureur. Ce soir, par exemple, je ressens simultanément ces deux agréables états d’esprit. Je rage tellement, je suis si impatient d’avoir passé mon examen que j’en pleurerais. Je crois que je serais même content si j’étais refusé, tant la vie que je mène depuis six semaines me pèse sur les épaules. Il y a des jours pires que les autres ; hier, par exemple, il faisait un temps doux comme au mois de mai ; j’ai eu toute la matinée une envie atroce de prendre une carriole et d’aller me promener à la campagne. Je pensais que, si j’avais été à Déville, je me serais mis sous la charreterie avec Néo et que j’aurais regardé la pluie tomber en fumant tranquillement ma pipe. Il ne faut pas songer à tout ce qui vient à l’esprit de bon et de doux quand on prépare un examen ; je me reproche comme temps perdu toutes les fois que j’ouvre ma fenêtre pour regarder les étoiles (car il y a maintenant un beau clair de lune) et me distraire un peu. Figure-toi que, depuis que je t’ai quittée, je n’ai pas lu une ligne de français, pas six

– 176 – malheureux vers, pas une phrase honnête. Les Institutes sont écrites en latin, et le Code civil est écrit en quelque chose d’encore moins français. Les messieurs qui l’ont rédigé n’ont pas beaucoup sacrifié aux Grâces. Ils ont fait quelque chose d’aussi sec, d’aussi dur, d’aussi puant et d’aussi platement bourgeois que les bancs de bois de l’École où on va se durcir les fesses à en entendre l’explication. Les gens peu délicats en fait de confortable intellectuel trouvent peut-être qu’on n’y est pas mal. Mais pour les aristocrates comme moi, qui ont coutume d’asseoir leur imagination à des places plus ornées, plus riches, plus moelleuses surtout, c’est crânement désagréable et humiliant. « Il n’est rien si pleinement et si largement faultier que les loys, et cuyde que l’homme y a assez montré sa bestise, par leur inconstance, mutations et diversitez. » Pendant que je suis à m’éreinter sur les rentes, servitudes et autres facéties, toi, mon vieux rat, tu pianotes du Chopin, du Spohr, du Beethoven, ou bien tu mêles le bitume à la terre de Sienne et fais chier les vessies de blanc, tu as une vie moins canaille que la mienne et qui sent plus son gentilhomme. À propos, attendez-moi pour aller voir Les Pilules du père Dumée le Triomphateur. Il mériterait comme Duillius d’être reconduit tous les soirs dans la rue du champ des Oiseaux, au son des flûtes et avec des flambeaux. La vanité le gonfle-t-elle ? est-il encore abordable ? la gloire ne l’a-t-elle pas enivré ? Cher ami revient avant le 20. Je le verrai donc peut-être avant vous. – Adieu, mon vieux Carolo, aussitôt que mon jour me sera fixé je vous l’écrirai et dès le soir même ou le lendemain au plus tard je quitterai Paris où je ne m’amuse pas autant que Ducros pourrait se l’imaginer.

Deux bons gros baisers qui

sonnent fort.

 

– 177 –

Tout en travaillant je n’oublie pas Descambeaux et j’ai inventé plusieurs choses « entièrement inédites et destinées au plus grand succès », entre autres des commentaires de droit propres à rendre plus amusante l’étude de cette belle science.

 

CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE

[Rouen, 21 décembre 1842.]

Tu te plains, mon cher, de ce que je ne t’écris pas assez souvent. Je t’en remercie, mais réellement j’ai toujours été si mal en train depuis ton départ que je n’ai de courage pour rien, pas même, et c’est bien mal, pour écrire à Bonhomme.

Tu crois, cher ami, que je barbouille de nouveau ma blouse et que je me divertis avec Eschlyn et Romiche. Hélas ! non, mon pauvre vieux, je dessine une branche de sapin en deux jours et en suis encore au Scherzo de Chopin, car il ne m’est point permis d’étudier plus de trois quarts d’heure, ce qui me désole, car sois-m’en reconnaissant, j’avais fait le projet, dès avant que tu ne partes, de t’accueillir à ton retour avec quelque beau septuor. Père Parain est maintenant occupé à clouer des boîtes dans le billard ; il tâche de se consoler de la quantité de deux sous qu’il perd aux dominos. Nous avons acheté une tirelire pour rassembler tout l’argent perdu au jeu, afin de nous régaler d’un fromage à la glace quand tu seras arrivé. Pauvre Gust, que de choses on fera quand tu seras arrivé ! Maman est sortie faire des visites avec papa ; elle nous a laissées avec Mme Strœhlin qui est venue travailler, chose qui ne lui était

– 178 – pas arrivée depuis longtemps, attendu qu’elle a été malade. Juliette aussi nous a fait peur il y a quelques jours ; elle avait tous les symptômes de la rougeole, mais heureusement ce n’est devenu qu’un gros rhume qu’elle m’a bientôt communiqué.

Quelques personnes inconnues à moi viennent dîner aujourd’hui à la maison. On les recevra dans le salon, car je ne sais si maman te l’a dit, mais je couche sur un lit de sangle dans la chambre. Ça me déplaît on ne peut plus, mais mon père croit que l’air de ma chambre peut augmenter mon éternelle maladie.

Je n’ai point écrit à Henriette depuis longtemps ; si tu la vois, fais-lui-en mes excuses ainsi qu’à Gertrude.

Boucher est venu aujourd’hui voir la voiture que papa voulait lui vendre ; il l’a trouvée parfaitement conditionnée et valant bien 3 600 fr[ancs]. Il espère qu’en écrivant lui-même à Temme, celui-ci la reprendra peut-être. Maman dans ce cas n’irait point à Paris et je t’avoue que lorsqu’elle s’est décidée à y aller, j’ai eu un véritable chagrin. Papa ferait faire la voiture à Boucher. La famille de Maupassant est revenue à la ville ; je vais sans doute les voir plus souvent, quoique je croie m’apercevoir que Louise commence à se lasser de moi. Elle ne peut pas me parler de bals, elle croit probablement que ça me ferait trop de peine, elle a tort, je t’assure, et tout ce que je demande maintenant, c’est de pouvoir m’occuper dans la maison. Adieu, cher ami, passe vite ton examen et viens embrasser ton Rat à toi.

Continuer : partie 4 sur 31