Correspondance - Tome I
À Ernest Chevalier ......................................................... 79
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 31 parties.
À propos de sujets, j’en ai trois, qui ne sont peut-être que le même et ça m’emmerde considérablement : 1° Une nuit de Don Juan à laquelle j’ai pensé au lazaret de Rhodes ; 2° l’histoire d’Anubis, la femme qui veut se faire baiser par le Dieu. – C’est la plus haute, mais elle a des difficultés atroces ; 3° mon roman flamand de la jeune fille qui meurt
– 922 – vierge et mystique entre son père et sa mère, dans une petite ville de province, au fond d’un jardin planté de choux et de quenouilles, au bord d’une rivière grande comme l’Eau de Robec. – Ce qui me turlupine, c’est la parenté d’idées entre ces trois plans. Dans le premier, l’amour inassouvissable sous les deux formes de l’amour terrestre et de l’amour mystique. Dans le second, même histoire, seulement on s’y baise et l’amour terrestre est moins élevé en ce qu’il est plus précis. Dans le troisième, ils sont réunis dans la même personne, et l’un mène à l’autre ; mon héroïne seulement en crève de masturbation religieuse après avoir exercé la masturbation digitale. Hélas ! il me semble que lorsqu’on dissèque si bien les enfants à naître, on n’est pas assez bandant pour les créer. Ma netteté métaphysique me donne des terreurs. Il faut pourtant que j’en revienne. J’ai besoin pour moi de me donner ma mesure à moi-même. Je veux pour vivre tranquille avoir une opinion sur mon compte, opinion arrêtée et qui me réglera dans l’emploi de mes forces. – Il me faut connaître la qualité de mon terrain et ses limites avant de me mettre au labourage. J’éprouve, par rapport à mon état littéraire intérieur, ce que tout le monde, à notre âge, éprouve un peu par rapport à la vie sociale : Je me sens le besoin de m’établir.
À Smyrne, par un temps de pluie qui nous empêchait de sortir, j’ai pris au cabinet de lecture Arthur, d’E[ugène] Suë. Il y a de quoi en vomir, ça n’a pas de nom. – Il faut lire ça pour prendre en pitié l’argent, le succès, et le public. – La littérature a mal à la poitrine. Elle crache, elle bavache, elle a des vésicatoires qu’elle couvre de taffetas pommadés, et elle s’est tant brossé la tête qu’elle en a perdu tous ses cheveux. Il faudrait des Christs de l’Art pour guérir ce lépreux. En revenir à l’antique, c’est déjà fait. Au Moyen Âge, c’est déjà fait. – Reste le Présent. Mais la base tremble ; où donc
– 923 – appuyer les fondements ? La vitalité et partant la durée est à ce prix, pourtant. Tout cela m’inquiète tellement que j’en suis venu à ne plus aimer qu’on m’en parle : j’en suis irrité parfois comme un galérien libéré quand il entend causer système pénitentiaire ; avec Maxime surtout, qui n’y va pas de main morte et qui n’est pas un gaillard encourageant ; et j’ai rudement besoin d’être encouragé. D’un autre côté, ma vanité n’est pas encore résignée à n’avoir que des prix d’encouragement.
Je m’en vais relire toute L’Iliade. Dans une quinzaine, nous ferons un petit voyage en Troade. Au mois de janvier nous serons en Grèce. Je bisque d’être si ignorant. Ah ! si je savais le grec au moins ! et j’y ai perdu tant de temps !
La sérénité m’abandonne !
Celui qui, voyageant, conserve de soi la même estime qu’il avait dans son cabinet en se regardant tous les jours dans sa glace, est un bien grand homme ou un bien robuste imbécile. Je ne sais pourquoi, mais je deviens très humble.
En passant devant Abydos j’ai beaucoup pensé à Byron. C’est là son Orient, l’Orient turc, l’Orient du sabre recourbé, du costume albanais, et de la fenêtre grillée donnant sur des flots bleus. J’aime mieux l’Orient cuit du Bédouin et du désert, les profondeurs vermeilles de l’Afrique, le crocodile, le chameau, la girafe…
Je regrette de ne pas aller en Perse (l’argent ! l’argent !). Je rêve des voyages d’Asie, aller en Chine par terre, des impossibilités, les Indes, ou la Californie, qui m’excite toujours sous le rapport humain. D’autres fois, je me prends de tendresses à en pleurer, en songeant à mon cabinet de
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Croisset, à nos dimanches. Ah ! comme je regretterai mon voyage et comme je le referai, et comme je me redirai l’éternel monologue : « Imbécile, tu n’as pas assez joui. »
Il faudra reprendre Agénor. C’est décidément très beau. Je m’en suis redit l’autre jour quelques vers, à cheval, tout haut, et j’ai ri comme un bossu. Ce sera un bon travail comme divertissement à mon retour et pour me désennuyer de revoir ma patrie.
Je pense aussi au Dictionnaire. La médecine pourra fournir de bons articles, l’histoire naturelle, etc. En voici de zoologie que je trouve fort : LANGOUSTE : Qu’est-ce que la langouste ? – La langouste est la femelle du homard.
Pourquoi la mort de Balzac m’a-t-elle vivement affecté ? Quand meurt un homme que l’on admire on est toujours triste. – On espérait le connaître plus tard et s’en faire aimer. Oui, c’était un homme fort et qui avait crânement compris son temps. – Lui qui avait si bien étudié les femmes, il est mort dès qu’il a été marié, et quand la société qu’il savait a commencé son dénouement. Avec Louis-Philippe s’[en] est allé quelque chose qui ne reviendra pas. Il faut maintenant d’autres musettes. –
Pourquoi ai-je une envie mélancolique de retourner en Égypte et de remonter le Nil, et de revoir Kuchuk-Hanem ?… C’est égal ; j’ai passé là une soirée comme on en passe peu dans la vie. Du reste je l’ai bien sentie. T’ai-je regretté !! pauvre vieux !
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Que dis-tu de notre drogman Haphary qui dans un voyage en Perse a foutu un fils à une femme. Le fils est né, et on l’a baptisé sous le nom de Napoléon !
Il me semble que je ne te dis rien de bien intéressant. Je vais me coucher et demain je te parlerai un peu de mon voyage. Ça sera plus amusant pour toi que mon éternel moi dont je suis bougrement las.
Bonne nuit, vieux, je vais faire mes frictions.
15 au matin.
Nous avons vu hier les Derviches tourneurs, c’est crâne. La gueule vous en pète. Au reste tout ce que j’avais vu en Égypte m’avait préparé à ces gentillesses. Toute la société peu à peu a filé. Nous avions à côté de moi un commis voyageur qui a pris les tambourins pour des fromages de Hollande.
À Mouglah, dans les environs du golfe de Cos, Max[ime] s’est fait polluer par un enfant (femelle) qui ignorait presque ce que c’était. C’était une petite fille de 12 à 13 ans environ. Il s’est branlé avec les mains de l’enfant posées sur son vi.
La poste me presse. Adieu, pauvre cher vieux, réponds-moi immédiatement à Constantinople, ensuite à Athènes.
Je t’embrasse.
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Ton vieux.
À SA MÈRE
[Constantinople, 24 novembre 1850.]
[…] Il y a beaucoup de choses du monde que dans ta candeur, pauvre vieille, tu ignores. Moi qui deviens, parole d’honneur, un très grand moraliste et qui d’ailleurs me suis toujours plongé à corps perdu dans ce genre d’études, j’ai soulevé pas mal de coins de rideau qui cachaient des turpitudes sans nombre. On apprend aux femmes à mentir d’une façon infâme. L’apprentissage dure toute leur vie. Depuis la première femme de chambre qu’on leur donne jusqu’au dernier amant qui leur survient, chacun s’ingère à les rendre canailles, et après on crie contre elles. Le puritanisme, la bégueulerie, la bigoterie, le système du renfermé , de l’étroit, dénature et perd dans sa fleur les plus charmantes créations du bon Dieu. Tu compléteras par toi-même tout ce que je veux dire ici. J’ai peur du corset moral, voilà tout. Les premières impressions ne s’effacent pas, tu le sais. Nous portons en nous notre passé ; pendant toute notre vie nous nous sentons de la nourrice. Quand je m’analyse, je trouve en moi, encore fraîches et avec toutes leurs influences (modifiées il est vrai par les combinaisons de leur rencontre), la place du père Langlois, celle du père Mignot, celle [de] don Quichotte et de mes songeries d’enfant dans le jardin, à côté de la fenêtre de l’amphithéâtre. Je me résume : prends quelqu’un pour lui apprendre l’anglais et les premiers éléments généraux. Mêle-toi de tout cela le plus que tu pourras toi-même, et surveille le caractère et le bon sens (je donne au mot l’acception la plus large) de la personne. Au
– 927 – reste il me semble que c’est une question subordonnée momentanément à celle de ton voyage. Si tu emmènes Lilinne avec toi il est inutile que tu prennes une institutrice maintenant. Tu la remettrais à l’été prochain. À propos d’anglais j’ai rencontré à Smyrne un espèce de drôle (le fils du consul anglais de Nantes) qui connaît beaucoup Ernest Delamarre, a habité Rouen 6 mois il y a deux ans environ et canotait souvent sur la Seine. – Il connaît Croisset. Nous sommes ici à l’hôtel avec deux jeunes gens presque compatriotes, un M. Hamelin des Andelys, et un M. Fortier (d’Évreux). – C’est une chose incroyable comme on
rencontre des gens de connaissance en voyage. À Smyrne nous avons dîné chez des médecins (et bien dîné) qui connaissaient nos pères de nom.
Je te parlais tout à l’heure d’observation morale. Je n’aurais jamais soupçonné combien ce côté est abondant en voyage. On s’y frotte à tant d’hommes différents que véritablement on finit par connaître un peu le monde (à force de le parcourir). La terre est couverte de balles splendides. Le voyage a des mines de comique immenses et inexploitées. Je ne sais pourquoi personne jusqu’à présent n’a fait cette remarque qui me paraît bien naturelle. Et puis, c’est qu’on se déboutonne si vite, on vous fait des confidences si étranges. – Un homme voyage depuis un an et ne trouve personne à qui parler ; il vous rencontre un soir dans un hôtel ou sous une tente ; on parle d’abord politique, puis on cause de Paris, puis le bouchon sort tout doucement, le vin s’épanche, et en deux heures voilà qu’on vide le reste, jusqu’au fond, ou à peu près. Le lendemain on se sépare, et l’on ne reverra jamais son ami intime de la veille au soir ; il y a même à cela souvent des mélancolies singulières.
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Nous sommes venus sur le Lloyd avec un Américain, sa femme et son fils, de braves gens qui voyagent pour passer le temps. Le fils est un grand nigaud de 14 ans, rouge, muet, dégingandé et frénétique d’une lorgnette qu’il ne quitte pas. Le mari est un gros petit homme, gaillard, carré, gai. La femme, qui peut avoir 40 ans, parle le français avec un petit accent très gentil : figure impassible, blonde, robe de soie, beaucoup de cold cream, l’air distingué et très gracieux. Pendant trois jours j’ai travaillé scientifiquement ce ménage transatlantique (gens très comme il faut du reste) et voilà le résultat de mon travail. Le fils est ou sera prochainement mené chez les filles par le courrier de son papa, lequel courrier s’entend avec le drogman pour voler ses maîtres. Monsieur brutalise Madame qui se lave les yeux avant de se mettre à table. De plus, j’ai découvert que ce bon Américain est un affreux polisson qui chauffe une petite femme grecque, épouse d’un drogman du consulat et laquelle n’est pas digne de nouer les souliers de la lady américaine. Le bonhomme évince son fils et sa femme pour avoir avec la fille des Grecs des entretiens mythologiques. Il la trimballe avec eux partout. Nous les avons trouvés ensemble aux derviches et dans les mosquées. L’autre soir nous marchions seuls avec lui dans la rue de Péra, quand a passé près de nous un affreux chapeau rose couvert d’un voile noir. L’Américain s’est arrêté sur ses talons et s’est écrié dans son menton : « Oh, le petit fâme grec ! » Eh bien, est-ce qu’il n’y a pas dans tout cela de quoi rire et surtout de quoi beaucoup rêver ?
Nous avons visité le vieux sérail et les mosquées. Le sérail ne signifie pas grand-chose. Ce sont d’admirables appartements dans le plus beau point de vue du monde peut-être, mais ornés et meublés dans un goût déplorable. Toutes les vieilles rocamboles d’Europe dont on ne veut
– 929 – plus, on les repasse aux Turcs qui donnent là-dedans avec la naïveté du barbare. À part la salle du Trône, merveilleuse, c’est le mot, tout le reste est de la petite musique. – Sainte-Sophie est une imposante basilique. Le père Parain en serait satisfait sous le rapport de la bâtisse.
J’ai vu les derviches hurleurs. J’y étais très préparé par tout ce que j’avais déjà vu au Caire ; aussi n’en ai-je été nullement étonné. Jeudi prochain nous y retournerons. Il se passera des choses gentilles ; on se passera dans le corps un tas d’instruments de supplice que nous avons vus accrochés aux murs. Mais je trouve que l’on ne vante pas assez les Tourneurs. Rien n’est plus gracieux que de voir valser tous ces hommes avec leurs grands jupons plissés et leur figure extatique levée au ciel. – Ils tournent sans s’arrêter pendant une heure environ. Un d’eux nous a affirmé que, s’il ne fallait pas tenir ses bras au-dessus de sa tête, il est capable de tourner pendant six heures de suite. Celui-là nous fait de temps à autre des visites. Nous lui donnons une bouteille d’eau-de-vie qu’il boit très bien, en sa qualité de musulman. Ce matin il nous a apporté […].
À SON ONCLE PARAIN
[Constantinople,] 24 novembre 1850.
En attendant que je reçoive la lettre annoncée par ma mère et dans laquelle vous devez me raconter une anecdote curieuse sur le jeune Bezet, je réponds bien vite, cher oncle, à la vôtre, que j’ai reçue par le dernier courrier…
Que voulez-vous que je vous dise, cher vieux compagnon ? Quand je serai revenu à Croisset, comme nous
– 930 – arrangerons ensemble toutes les babioles que je rapporte. Échignerons-nous la muraille, hein ! Quel abus de la vrille !
Vous avez donc laissé mourir ce pauvre père C*** ? Moi, je l’ai laissé en Égypte bien portant, avec beaucoup de minarets et les pyramides à l’horizon. Ses filles maintenant vont jouir de leur liberté. Si la rumeur publique est vraie, elles vont pouvoir se livrer à leurs débordements et avoir des rendez-vous en ville tout à leur aise. Prenez garde, mon vieux, ménagez votre santé, vous savez que rien n’est plus dangereux pour la jeunesse que les femmes d’un âge mûr. J’avoue qu’elles ont du charme, mais elles sont bien ardentes. Enfin je me tais, parce qu’il ne faut pas froisser les passions.
Ah ! vieux polisson de père Parain, si vous étiez ici vous ouvririez de grands yeux à voir dans les rues les femmes. Elles se font voiturer dans des espèces de vieux carrosses suspendus et dorés à l’extérieur comme des tabatières. Là-dedans, couchées sur des divans comme dans leur maison (la voiture quelquefois est close par des rideaux de soie), on peut les contempler tout à son aise. Elles ont sur la figure un voile transparent à travers lequel on voit le rouge de leurs lèvres peintes et l’arc de leurs sourcils noirs. Dans l’intervalle au voile, entre le front et les joues, paraissent leurs yeux qui brûlent à regarder et qui dardent sur vous, d’aplomb, leurs prunelles fixes. De loin, ce voile, que l’on ne distingue pas, leur donne une pâleur étrange, qui vous arrête sur les talons, saisi d’étonnement et d’admiration. Elles ont l’air de fantômes. À travers les voiles qui retombent sur leurs mains, brillent leurs bagues de diamants ; et songer, miséricorde ! que dans dix ans elles seront en chapeau et en corset ! qu’elles imiteront leurs maris qui se font habiller à l’européenne, portent des bottes et des redingotes !
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Souvent, en vous promenant en canot avec moi, vous preniez instinctivement la chaîne. Si vous alliez en caïque sur le Bosphore, je ne sais à quoi vous vous accrocheriez. Figurez-vous des barques de vingt-cinq à trente-cinq pieds de long sur deux et demi tout au plus de large, pointues comme des aiguilles à l’avant et à l’arrière. On y peut tenir deux dedans. On s’accroupit au fond, et il faut rester complètement immobile de peur de chavirer. Les deux rameurs, en chemise de soie, se servent de rames dont la partie comprise entre le tolet et la poignée a un renflement énorme pour faire contrepoids. Quand on est dans une semblable embarcation, que la mer est calme et que les caïkdjis sont bons, on vole sur l’eau.
Le port de Constantinople est plein d’oiseaux. Vous savez que les Musulmans ne les tuent jamais. Il y a des bandes de goélands qui nagent entre les navires. Les pigeons perchent sur les cordages des navires et de là s’envolent pour aller se poser sur les minarets.
Vous ne sauriez croire, mon vieux, combien nous pensons à vous et combien nous vous regrettons, ici particulièrement. Vous seriez capable d’y passer le reste de votre vie. Une fois entré dans les bazars, vous n’en sortiriez plus. Toutes les boutiques sont ouvertes, on s’assoit sur le bord, on prend la pipe du marchand et on cause avec lui. On peut y revenir vingt jours de suite sans rien acheter. Quand un marchand n’a pas ce que vous désirez, il se lève de dessus son tapis et vous mène chez un voisin. Mais quand il s’agit du prix, il faut, règle générale, commencer par rabattre les deux tiers. On se dispute pendant une heure ; il jure par sa tête, par sa barbe, par tous les prophètes, et enfin vous finissez par avoir votre marchandise avec 50, 60 ou 75 pour 100 de rabais. Les Persans particulièrement sont d’infâmes
– 932 – gueux. Avec leur bonnet pointu et leur grand nez, ils ont des balles de gredins très amusantes. Stéphany, notre drogman, a une rage de Perse et de Persans incroyable ; partout où il en rencontre, il s’arrête à causer avec eux.
À SA MÈRE
[Constantinople,] mercredi 4 décembre 1850.
Sais-tu que tu finiras, chère vieille, par me donner une vanité démesurée, moi qui assiste à la décroissance successive de cette qualité qu’on ne me refuse généralement point. Tu me fais tant de compliments sur mes lettres que je crois que l’amour maternel t’aveugle tout à fait. Car il me semble à moi que je ne t’envoie que de bien fades lignes et surtout bien mal écrites. C’est comme celles que j’envoie à Bezet ; le cœur m’en soulève quand je les relis. Quant à toi, comme je sais que ce n’est pas la qualité mais la quantité qui t’importe, je t’en expédie le plus que je peux. Je te traite en gourmande et non en gourmette (ah ! gourmette, un calembour !).
J’ai lu ton numéro 45 avant-hier dans le bureau même du Directeur des Postes (qui est dans toutes les villes, qu’il soit turc, français ou arabe, la personne avec laquelle je me mets tout d’abord le mieux possible). Grâce à mes bassesses, j’ai mes lettres 3 heures avant tout le monde. On m’en a d’abord donné une du jeune Bouilhet qui m’a fort amusé, puis une de toi où je vois que tu vas bien. C’est ce que m’assure de son côté mon ancien collaborateur. – En fait de nouvelles que tu m’apprends, le mariage d’Eugénie m’a fait rire ; je suis vexé de ne pas assister à la noce. Tu sais mon goût pour les noces. Merci de t’être occupée de nos caisses.
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Sassetti (que nous avons comme tu sais renvoyé en France par économie et par pitié aussi, car le pauvre garçon s’ennuyait à crever et, à partir du moment où nous n’allons plus à proprement parler voyager, il nous devenait inutile), Sassetti, dis-je, dès son arrivée à Marseille doit nous écrire à Athènes le résultat de ses démarches à ce sujet.
Je suis curieux de voir ce que tu auras décidé relativement à ton voyage d’Italie et si tu emmèneras la petite. Écris-moi à Athènes. Nous ne savons au juste quand nous partons de Constantinople, mais ce sera probablement d’ici à une quinzaine. Nous nous ruinons dans les villes ; tout notre voyage de Rhodes et d’Asie Mineure nous a moins coûté que 12 jours passés à Smyrne, où nous n’avons pourtant rien acheté. Mais la vie européenne est exorbitante. Deux piastres, Madame ! deux piastres ! (dix sols !) pour laver un col de chemise ; ainsi du reste. D’Athènes nous filerons probablement sur Patras, après avoir vu de la Grèce ce que nos moyens nous permettront, et ils ne nous permettront pas grand-chose. Et à Patras nous nous embarquerons pour Brindisi, d’où nous irions par terre jusqu’à Naples. Tel est notre plan. Sinon, il faudrait retourner à Malte, y faire cinq jours de quarantaine et quatre de libre pratique, et de Malte se rembarquer pour Naples, ce qui serait peu amusant, pour Maxime surtout ; il redoute la mer. Quant à moi, j’y suis crâne. C’est avec l’équitation un talent que j’ai acquis en voyage, car je suis maintenant aussi bon homme de cheval que de pied, comme disait M. de Montluc. Autre talent : j’entends très bien l’italien ; il y a du moins peu de choses qui m’échappent quand on ne le parle pas trop vite ; pour ce qui est de le parler, je baragouine quelques mots. – Mais ce qui me désole, c’est le grec ; leur sacré nom de Dieu de prononciation est telle, que je reconnais à peine un mot sur mille. Le grec moderne est
– 934 – tellement mêlé de slave, de turc et d’italien, que l’ancien s’y noie ; et ajoutez à cela leurs polissonnes de lettres sifflées et avalées ! À Athènes je serai moins ébouriffé ; on y parle plus littérairement.
En fait de haute littérature, nous avons rencontré ici M. de Saulcy, membre de l’Institut et directeur du Musée d’Artillerie, qui voyage avec Éd[ouard] Delessert, le fils de l’ancien préfet de police, et toute une bande qui les accompagne. Dès le début, grande familiarité ; on retranche le monsieur ; questions de la plus franche obscénité, plaisanteries, mots bons, esprit français dans toute sa grâce. Nous leur avons donné le conseil de ne pas aller dans le Hauran, où infailliblement ils se seraient fait casser leurs gueules. – Je crois que c’est un service que nous leur avons rendu là. Dès le lendemain nous étions devenus tellement amis que M. de Saulcy me tapait sur le ventre en me disant : « Ah ! mon vieux Flaubert. » C’est une connaissance, ou plutôt ce sont deux connaissances que je cultiverai plus tard. M. de Saulcy est celui qui a trouvé le moyen de lire le cunéiforme (écriture assyrienne que l’on trouve sur les briques de Ninive).
Nous dînons après-demain à l’ambassade chez le général. Ce brave général se tient peu à la tenue diplomatique ; dans l’intimité il donne de grands coups de poing dans le dos de Maxime en l’appelant sacré farceur.
J’ai cuydé crever de rire hier au théâtre, à la représentation d’un ballet : Le triomphe de l’Amour. Les danseuses pinçaient aux yeux du public un cancan effréné. La haute société d’ici, croyant que c’est le suprême bon ton, applaudissait à outrance. Les bons pachas étaient transportés. Il y avait des petites filles déguisées en amours
– 935 – qui lançaient des flèches, et un dieu Pan avec un pantalon de velours noir à bretelles. C’était bon.
Je viens de me promener à cheval tout seul avec Stéphany pendant trois heures. – Il faisait très froid. Le ciel est pâle comme en France. Nous avons galopé sur des landes, à travers champs. J’ai rejoint les eaux douces d’Europe où, dans l’été, les belles dames d’ici viennent marcher sur l’herbe avec leurs bottes de maroquin jaune. Il y avait à la place de promeneurs un troupeau de moutons qui broutait, et les feuilles jaunies des sycomores tombaient au pied des arbres dans le palais d’été du grand sultan. Je suis revenu par Eyoub. Une mosquée est enfermée dans un jardin qui est plein de tombes drapées et enguirlandées de feuillage et de lierre. J’ai traversé l’interminable quartier juif et le Phanar, quartier des descendants des anciens empereurs grecs. Puis, par le grand pont de bois et le petit Champ des Morts de Péra, je suis rentré à l’hôtel, où le jeune Maxime a la foire et écrit des lettres.
Adieu, pauvre chère vieille mère. Je te sur-embrasse, je te 15-embrasse. À toi.
J’écrirai à Bouilhet d’Athènes.
Je ne sais que rapporter au père Parain et mon embarras est tel que je ne lui rapporte rien. Il choisira dans mes affaires à moi ce qui lui plaira le mieux. Pour le commun des amis, nous avons des pantoufles, des pipes, des chapelets, toutes choses qui font beaucoup d’effet et qui ne coûtent pas cher. Devenons-nous canailles, hein ? Les voyages instruisent la jeunesse.
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À SA MÈRE
15 décembre 1850, Constantinople.
À quand la noce ? me demandes-tu à propos du mariage d’Ernest Chevalier ? À quand ? À jamais, je l’espère. Autant qu’un homme peut répondre de ce qu’il fera, je réponds ici de la négative. Le contact du monde auquel je me suis énormément frotté depuis quatorze mois me fait de plus en plus rentrer dans ma coquille. Le père Parain, qui prétend que les voyages changent, se trompe quant à moi. Tel je suis parti et tel je reviendrai, seulement avec quelques cheveux de moins sur la tête et beaucoup de paysages de plus dedans. Voilà tout. Pour ce qui est de mes dispositions morales, je garde les mêmes jusqu’à nouvel ordre. Et puis, s’il fallait dire là-dessus le fond de ma pensée et que le mot n’eût pas l’air trop présomptueux, je dirais : « Je suis trop vieux pour changer. J’ai passé l’âge. » Quand on a vécu comme moi d’une vie toute interne, pleine d’analyses turbulentes et de fougues contenues, quand on s’est tant excité soi-même, et calmé tour à tour, et qu’on a employé toute sa jeunesse à se faire manœuvrer l’âme, comme un cavalier fait de son cheval qu’il force à galoper à travers champs à coups d’éperon, à marcher à petits pas, à sauter les fossés, à courir au trot et à l’amble, le tout rien que pour s’amuser et en savoir plus ; eh bien, veux-je dire, si on ne s’est pas cassé le cou, dès le début, il y a de grandes chances pour qu’on ne se le casse pas plus tard. – Moi aussi, je suis établi, en ce sens que j’ai trouvé mon assiette, mon centre de gravité. Je ne présume pas qu’aucune secousse intérieure puisse me faire changer de place et tomber par terre. Le mariage pour moi serait une apostasie qui m’épouvante. La mort d’Alfred n’a pas effacé le souvenir de l’irritation que cela m’a causée. Ç’a été comme, pour les gens dévots, la
– 937 – nouvelle d’un grand scandale donné par un évêque. Quand on veut, petit ou grand, se mêler des œuvres du bon Dieu, il faut commencer, rien que sous le rapport de l’hygiène, par se mettre dans une position à n’en être pas la dupe. Tu peindras le vin, l’amour, les femmes, la gloire, à condition, mon bonhomme, que tu ne seras ni ivrogne, ni amant, ni mari, ni tourlourou. Mêlé à la vie, on la voit mal, on en souffre ou [on] en jouit trop. L’artiste, selon moi, est une monstruosité, – quelque chose de hors nature. Tous les malheurs dont la Providence l’accable lui viennent de l’entêtement qu’il a à nier cet axiome. Il en souffre et en fait souffrir. Qu’on interroge là-dessus les femmes qui ont aimé des poètes, et les hommes qui ont aimé des actrices. Or (c’est la conclusion) je suis résigné à vivre comme j’ai vécu, seul, avec ma foule de grands hommes qui me tiennent lieu de cercle, avec ma peau d’ours, étant un ours moi-même, etc. Je me fous du monde, de l’avenir, du qu’en-dira-t-on, d’un établissement quelconque, et même de la renommée littéraire, qui m’a jadis fait passer tant de nuits blanches à la rêver. Voilà comme je suis ; tel est mon caractère, mon caractère est tel.
Si je sais par exemple à propos de quoi me vient cette tartine de deux pages, que le diable m’emporte, pauvre chère vieille. Non, non, quand je pense à ta bonne mine si triste et si aimante, au plaisir que j’ai de vivre avec toi, si plein[e] de sérénité et d’un charme si sérieux, je sens bien que je n’en aimerai jamais une autre comme toi, va, tu n’auras pas de rivale, n’aie pas peur. Les sens ou la fantaisie d’un moment ne prendront pas la place de ce qui demeure enfermé au fond d’un triple sanctuaire. On chiera peut-être sur le seuil du temple. Mais on n’entrera pas dedans.
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Ce brave Ernest ! Le voilà donc marié, établi et toujours magistrat par-dessus le marché ! Quelle balle de bourgeois et de monsieur ! Comme il va bien plus que jamais défendre l’ordre, la famille et la propriété ! Il a du reste suivi la marche normale. – Lui aussi, il a été artiste, il portait un couteau-poignard et rêvait des plans de drames. Puis ç’a été un étudiant folâtre du quartier latin ; il appelait « sa maîtresse » une grisette du lieu que je scandalisais par mes discours, quand j’allais le voir dans son fétide ménage. Il pinçait le cancan à la Chaumière et buvait des bischops de vin blanc à l’estaminet Voltaire. Puis il a été reçu docteur. Là, le comique du sérieux a commencé, pour faire suite au sérieux du comique qui avait précédé. Il est devenu grave, s’est caché pour faire de minces fredaines, s’est acheté définitivement une montre et a renoncé à l’imagination (textuel) ; comme la séparation a dû être pénible ! C’est atroce quand j’y pense ! Maintenant je suis sûr qu’il tonne là-bas contre les doctrines socialistes. Il parle de l’édifice, de la base, du timon, de l’hydre. – Magistrat, il est réactionnaire ; marié, il sera cocu ; et passant ainsi sa vie entre sa femelle, ses enfants et les turpitudes de son métier, voilà un gaillard qui aura accompli en lui toutes les conditions de l’humanité. Ouf ! parlons d’autre chose.
C’est jeudi, en revenant d’Asie, – jeudi anniversaire de ma naissance, – que j’ai trouvé en rentrant tes deux bonnes lettres (46 et 47). Ç’a été ma fête. Pendant que Maxime était resté à la maison pour s’occuper des préparatifs du départ (douane, argent, envois de caisses, etc.), j’étais parti dès le matin avec notre ami le comte de Kosielski pour la ferme polonaise qui est de l’autre côté du Bosphore, en Asie. Nous avons fait en notre journée quinze lieues ventre à terre, galopant sur la neige qui couvrait la campagne déserte. C’était de grands mouvements de terrain qui ondulaient
– 939 – comme des vagues monstrueuses, dont la blancheur monotone était déchirée de place en place par de petits chênes rabougris ou des bruyères. Un pâle soleil brillait sur cette étendue froide. Nous nous sommes égarés. Des pâtres bulgares couverts de peaux de bêtes, et qui ressemblaient plutôt à des ours qu’à des hommes, nous ont remis sur notre route. Quant à un chemin frayé, nous ne voy[i]ons sur la neige que la trace des lièvres et des chacals qui avaient couru pendant la nuit. Dans les montées et les descentes, notre souroudj (guide-loueur de cheval) chantait à tue-tête une chanson sur un air aigu, que le vent aussitôt arrachait de sa bouche et emportait dans la solitude. Il faisait très froid ; le mouvement du cheval cependant nous faisait suer. Kosielski disait : « Oh ! il me semble que c’est la Pologne. » Et moi je pensais aux grands voyages par terre, de l’Asie centrale, à la Tartarie, au Thibet, à tout le vague pays des fourrures et des cités à dômes d’étain.
Tu me demanderas peut-être ce que c’est que le comte de Kosielski. C’est un grand seigneur polonais, ici avec nous au même hôtel, aux trois quarts ruiné par suite des guerres de son pays, couvert de blessures et de horions, homme charmant et de bonne compagnie. Il est chef de l’émigration polonaise et hongroise accueillie par la Sublime Porte sur les terres de l’empire. C’est lui qui leur distribue l’argent et assigne à chacun le lieu où ils doivent résider. J’ai vu à cette ferme quelques-uns de ces pauvres diables. L’amour de la patrie mène loin – soit dit sans calembour. Kosielski est encore une des nombreuses connaissances que nous avons faites en voyage ! – et des meilleures ! C’est étonnant du reste comme on s’accroche vite en pays étranger. Il est vrai qu’on se décroche avec la même facilité. N’importe, cela a son petit moment d’amertume que de quitter ainsi des sympathies toutes fraîches. Ce pauvre garçon est tellement
– 940 – embêté de nous voir partir qu’il va quitter l’hôtel quand nous n’y serons plus. Sais-tu de quel nom il m’appelle ? C’est comme Herbert, il m’appelle « papa », « Voulez-vous un cigare, papa ? », « Allons, papa, venez », etc.
La conduite du sieur Cloquet ne m’étonne en rien, mais celle de Brunet me surprend ; je ne l’aurais pas cru si aimable. Je l’ai toujours jugé cependant comme un assez bon garçon, mais de tête peu solide.
L’empirement d’Hamard me réjouit. Qu’il aille donc tout à fait mal pour qu’un bien en résulte. Du reste un conseil judiciaire ne signifiera rien. Il aura recours aux usuriers, voilà tout. Il faudrait du même coup lui faire retirer la tutelle de son enfant. Dans l’hypothèse du conseil judiciaire pur et simple, j’ai peur que privé des distractions que peuvent lui donner l’argent, il ne se rejette sur des récréations plus vertueuses, mais plus dangereuses pour ton repos, pauvre chère mère.
Maxime ne m’a point l’air pressé de rentrer en France. Rien ne l’y attire. Ainsi je crois qu’il restera en Italie quelque temps avec moi. Au reste là-dessus rien d’arrêté de sa part. Cela dépend un peu des affaires de sa succession. Le seul inconvénient donc que je vois à ce que tu viennes me retrouver à Rome au lieu de Naples, c’est d’abord que c’est reculer l’instant où nous nous embrasserons ; 2° pour toi c’est perdre Naples, qui vaut, je crois, la peine d’être vu[e]. Quant à Lilinne et au père Parain, je t’ai dans une lettre précédente longuement exprimé mon opinion là-dessus. J’ai peur d’y revenir et de t’influencer trop. Mais elle reste la même. Nous serons à Naples, selon mes calculs, dans le courant ou à la fin de février. Là je t’attendrai ou bien j’irai
– 941 – t’attendre à Rome, comme tu me le diras. Quant à ce que je m’ennuie à Rome, non ; à t’attendre, c’est possible.
Écris-moi tout de suite à Athènes.
Nous avons encore expédié une caisse à Rouen, par la maison Rostand. Elle devra comme les autres rester à la douane jusqu’au retour de l’un de nous deux.
Je suis content que tu aies vu le colonel Langlois et sa femme ; ils m’ont fait comme à toi l’effet de braves gens. Donne-moi des détails sur eux et dis-moi ce qu’ils t’ont dit de nous. C’est, je crois, que nous avons en voyage des touches très excentriques. Le général Aupick nous adore, nous avons reçu de lui un petit mot pour nous inviter encore à dîner demain. C’est le père Parain qui aurait été satisfait ! Artin-Bey est venu nous rendre notre visite : recevoir la visite d’un ex-premier ministre et qui un de ces jours probablement va être nommé ambassadeur à Paris. Le vieux drôle nous cajole, notre qualité de gens de plume l’allèche, ces gens naïfs croient encore à la presse.
Le chef d’état-major du général Aupick, le colonel de Margadel, connaît beaucoup Trouville et ses environs. Il y a passé plusieurs vacances chez M. Honoré dans le cottage du père Follebarbe (ce pauvre cottage !). Nous avons beaucoup causé de Trouville ensemble !
– 942 –
Quand je saurai l’époque de ton départ, je t’enverrai une liste de divers objets que tu m’apporteras. Tu as bien fait de ne pas dire ton plan, tout le monde t’eût embêtée là-dessus. – Emmène tout de même une femme de chambre si tu te la juges nécessaire ou même commode. L’argent est bon, mais l’aise meilleure. Et l’aise, en voyage, c’est tout. C’est la santé et la vie bien souvent. J’attribue notre bon état permanent au bon régime que nous avons suivi, à notre sobriété et, pour lâcher le mot, au comfortable dont nous nous privions quand il était absent, mais que nous saisissions avec la même philosophie, quand il se présentait.
Adieu, pauvre vieille chérie de ton fils qui t’aime.
À SA MÈRE
À une heure d’Athènes sur la côte en mer.
19 décembre [1850].
Nous allons arriver tout à l’heure à Athènes. Le voyage s’est bien passé, sauf Maxime qui a eu le mal de mer.
Je t’envoie ce petit mot, chère pauvre vieille (je souhaite qu’il t’arrive pour ton jour de l’an), confié aux soins du commissaire du bord qui doit le jeter à la poste à Marseille ; t’arrivera-t-il ?
Nous allons faire cinq jours de quarantaine au Pirée.
Le temps est très beau, au-dessus de l’Acropole se voient les sommets du Taygète.
Quand j’ai aperçu Athènes tout à l’heure, j’ai été heureux comme un enfant.
– 943 –
Adieu, je t’embrasse de toutes mes forces.
Ton fieux.
À LOUIS BOUILHET
Athènes, au Lazaret du Pirée,
19 décembre 1850. Jeudi.
J’y suis depuis hier. Nous voilà casernés au lazaret jusqu’à dimanche… Je lis de l’Hérodote et du Thirlwall. La pluie tombe à verse, mais du moins il fait plus chaud qu’à Constantinople où, ces jours derniers, la neige couvrait les maisons. J’ai été joyeux tout de bon, hier, en apercevant l’Acropole qui brillait en blanc au soleil, sous un ciel chargé de nuages. – Nous passions devant Colone, nous avions Égine à gauche, Salamine en face. Maxime, gêné du mal de mer, râlait dans sa cabine. Le temps était rude. À l’avant, avec mon lorgnon sur le nez, à côté de la cage aux poulets, debout et regardant devant moi, je me laissais aller à de grandes pensées . – Sans blague aucune, j’ai été ému, plus qu’à Jérusalem, je ne crains pas de le dire. – Ou du moins d’une façon plus vraie, où le parti pris avait moins de part. Ici c’était plus près de moi, plus de ma famille. C’est peut-être aussi que je m’y attendais moins. Voilà l’éternel monologue hébété et admiratif que je me disais en considérant ce petit coin de terre, au milieu des hautes montagnes qui le dominent : « C’est égal, il est sorti de là de crânes bougres, et de crânes choses. »
Nous allons la semaine prochaine commencer nos courses, aux Thermopyles, Sparte, Argos, Mycènes, Corinthe, etc. Ce ne sera guère qu’un voyage de touriste
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(oh !!) : il ne nous reste ni temps ni argent. – Il a fallu par le même motif passer par-dessus la Troade. Constantinople nous a dévorés. J’aurais bien voulu voir aussi la Thessalie. Mais il faut quitter Golconde ; c’est fini, n-i-ni, c’est fini. J’ai été triste à crever en disant adieu à Constantinople. Encore une porte fermée derrière moi, encore une bouteille d’avalée. J’éprouve depuis six semaines des appétits féroces de voyage, justement parce que mon voyage finit. Je me désespère d’avoir manqué la Perse. N’y pensons plus. L’homme n’est jamais satisfait de rien : maxime qui, pour n’être pas neuve, n’en est pas plus consolante.
Comment un homme sensé comme toi a-t-il pu se méprendre, à ce propos, sur mon voyage d’Italie ? Ne vois-tu pas qu’une fois rentré je ne sortirai plus ? Et que d’ici à… ?, la saison de mes pérégrinations est close. Comment et avec quoi, animal, irais-je jamais en Italie si je n’y vais pas cette année ? Mon voyage d’Orient (ceci entre nous) a rudement entamé mon mince capital. Le soleil l’a fait maigrir. Crois-tu que comme toi je ne sente pas bien la fétidité d’un voyage exécuté sans préparations et qui durera peut-être six mois tout au plus ? N’importe, j’en prendrai ce que je pourrai, quoique, à suivre mon penchant, je voudrais rester en Italie le temps d’y travailler sur place et de m’infiltrer goutte à goutte ce que je vais avaler à grandes gorgées. C’est comme pour la Grèce ; je hausse les épaules de pitié en songeant que j’y vais rester quelques semaines et non quelques mois. – Espérons, malgré tes prédictions, que le voyage d’Italie ne me poussera pas à l’hyménée. Vois-tu la famille où s’élève, dans une tiède atmosphère, la jeune personne qui doit être mon épouse ? Mme Gustave Flaubert ! Est-ce que c’est possible ? Non, je ne suis pas encore assez canaille.
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C’en est donc fini de l’Orient. Adieu, mosquées ; adieu, femmes voilées ; adieu, bons Turcs dans les cafés, qui, tout en fumant vos chibouks, vous curez les ongles des pieds avec les doigts de vos mains ! Quand reverrai-je les négresses suivant leur maîtresse au bain ? Dans un grand mouchoir de couleur elles portent le linge pour changer. – Elles marchent en remuant leurs grosses hanches et font traîner sur les pavés leurs babouches jaunes, qui claquent sous la semelle à chaque mouvement du pied. Quand reverrai-je un palmier ? Quand remonterai-je à dromadaire ?…
Ô Plumet fils ! qui avez inventé la désinfection de la merde, donnez-moi un acide quelconque pour désembêter l’âme humaine.
Nous avons passé cinq semaines à Constantinople, il y faudrait passer six mois. – Malgré le mauvais temps, nous nous sommes beaucoup promenés, dans les bazars, dans les rues, en caïque, à cheval. Nous avons vu le sultan. Nous avons été au bordel, et même au théâtre, où l’on jouait un ballet : Le Triomphe de l’Amour. Un dieu Pan y dansait un pas de caractère, engainé dans une culotte de velours à bretelles, et les danseuses exécutaient, à la barbe des Arméniens, Grecs et Turcs, un cancan des plus effrénés. – Le public prenait la chose au sérieux et se pâmait d’aise.
Un jour, nous sommes sortis à cheval et nous avons fait le tour des murailles de Constantinople. Les trois enceintes se voient encore. Les murs sont couverts de lierre. Derrière eux grouille la ville turque, avec ses maisons de bois noir et ses vêtements de couleur. En dehors il n’y a rien qu’un immense cimetière planté de stèles funéraires et de cyprès. Le vent soufflait dans les arbres, il faisait froid. En suivant
– 946 – toujours l’enceinte, nous sommes arrivés au bord de la mer (de Marmara). En cet endroit il y a des boucheries. Des tripailles d’animaux jonchaient le sol. Des chiens jaunes rôdaient là tout autour ; les oiseaux de proie, avec de grands cris, voltigeaient dans le ciel, au-dessus des flots qui se brisaient contre les tours et rebondissaient à grand bruit. Le vent levait en l’air la queue et la crinière de nos chevaux. Nous sommes revenus à travers les tombes, galopant et sautant entre elles, allant au pas quand c’était plus serré, trottant lestement sur les pelouses quand elles se présentaient entre les tombeaux et les arbres.
Un autre jour – c’était un dimanche – je suis sorti tout seul, à pied, et je me suis enfoncé dans le quartier grec (Saint-Dimitri), au hasard, car je me suis perdu. Dans les cafés, des hommes accroupis autour des mangals (réchauds) fumaient leur pipe. Dans une rue où une sorte de torrent coulait sur la boue, une négresse accroupie demandait l’aumône en turc. Quelques femmes revenaient des vêpres. – Des enfants jouaient sur les portes. – Aux fenêtres, deux ou trois figures de Grecques qui me regardaient curieusement. Je me suis trouvé dans la campagne sur une hauteur, ayant Constantinople à mes pieds et qui se développait avec une prodigieuse ampleur. Je ne savais plus guère où j’étais. Il y avait à côté de moi une caserne turque, plus loin quantité de petites colonnes élevées dans les champs. C’est là que les sultans autrefois venaient s’exercer à l’arc. Chaque fois qu’ils avaient touché le but, on élevait une colonne. Puis je me suis dirigé tant bien que mal vers la mer, et me suis trouvé devant l’arsenal. Beaucoup de matelots de toutes nations, rues tortueuses et noires, sentant le goudron et la putain, et je suis rentré chez moi, brisé, étourdi.
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Il y a aujourd’hui huit jours, anniversaire de ma naissance, j’ai fait quinze lieues à cheval, en Asie, d’un train d’enfer, sur la neige. J’allais à la colonie polonaise. Pauvres diables ! En courant sur ces solitudes blanches où se voyaient seulement des traces de lièvres et de chacals, je pensais aux voyages d’Asie, au Thibet, à la Tartarie, à la muraille de la Chine, aux grands caravansérails en bois, où le marchand de fourrures arrive le soir, par un crépuscule vert, avec ses chameaux velus dont les poils sont raides de givre. – La neige assourdissait le bruit des pas de nos chevaux. Dans les fondrières leurs sabots cassaient la glace. Quand nous les laissions souffler un moment, ils mordillonnaient du bout des dents les petits arbres rabougris qui apparaissaient sous la neige. Des bergers bulgares couverts de peaux de mouton nous ont remis dans notre route, ou plutôt sur notre voie, car nous allions sans chemin frayé. À la porte de la ferme, il y avait un grand chevreuil suspendu et dont la gorge coupée était noire. Nous sommes revenus à la nuit à Scutari. – Mon compagnon, avec un grand fouet de poste, frappait les chiens, dans les villages où nous passions. Toute la meute vagabonde hurlait effroyablement. Nos chevaux continuaient leur train insensé. – La mer était grosse pour passer le Bosphore, et si nous ne nous sommes pas noyés en caïque, c’est que Dieu ne l’a pas voulu. Du reste, ç’a été une bonne journée et comme on en passe peu dans la vie, même en voyage. Jamais je n’oublierai ces vieilles montagnes de Bithynie, toutes blanches, et la lumière qui les éclairait, si froide et si immobile qu’elle semblait factice ; ni tous ces villages qui se suivaient, rendus bruyants tout à coup par nos quatre chevaux passant à fond de train, passant sur le pavé comme un éclair. Puis, au lieu du pavé, nous sentions de nouveau la terre sous nos pieds. Aux détours de la route, le comte
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Kosielski (mon compagnon), dirigeant sa bête comme un lancier et se couchant tout entier sur son col, fondait sur les chiens et leur lançait de grands coups de fouet, puis, faisant une volte, continuait sa route, sans s’arrêter.
J’ai vu les mosquées, le sérail, Sainte-Sophie. Au sérail un nain, le nain du sultan, jouait avec les eunuques blancs à côté de la salle du trône ; le nain, habillé d’une manière cossue, à l’européenne, sous-pieds, paletot, chaîne de montre, était hideux. Quant aux eunuques, les noirs, les seuls que j’eusse vus jusqu’à présent, ne m’avaient fait aucun effet. Mais les blancs ! Je ne m’y attendais guère. Ils ressemblent à de vieilles femmes méchantes. Cela vous irrite les nerfs et vous tourmente l’esprit. On se sent pris de curiosités dévorantes, en même temps qu’un sentiment bourgeois vous les fait haïr. Il y a là quelque chose de tellement antinormal, plastiquement parlant, que votre virilité en est choquée. Explique-moi ça. N’importe, ce produit est une des plus drôles de choses qui soient sorties de la main humaine. – Que n’aurais-je pas donné en Orient pour me faire l’ami d’un eunuque ! Mais ils sont inabordables. – À propos du nain, cher seigneur, il va sans dire qu’il m’a remis en mémoire le gentil Caracoïdès.
Nous avons été indignement floués de 300 piastres (75 francs) pour voir danser les bardaches. – Dans une méchante chambre de cabaret, trois ou quatre bambins de douze à 16 ans se tortillent autour d’un violon et d’une mandoline. Costumes ineptes, peu de verve, absence d’art complète, souvenir effacé des danses d’Égypte. Ô Hassan el Bilbéis, où es-tu ! Quant à la pédérastie, brosse. Ces
– 949 – messieurs ont des amants de cœur, je ne sais quoi. On les réserve pour les pachas. Bref il nous a été impossible d’en tâter. Ce que je ne regrette nullement, car leur danse m’a profondément dégoûté d’eux. Il fallait, comme [pour] beaucoup de choses de ce monde, se contenter de rester sur le seuil.
Dans ce même quartier de Galata nous avons été un jour dans un sale broc pour baiser des négresses. – Elles étaient si ignobles que le cœur m’en a failli. J’allais m’en aller quand la maîtresse du lieu a fait signe à mon drogman et l’on m’a conduit dans une chambre à part, très propre. Il y avait là, cachée derrière les rideaux et au lit, une toute jeune fille de 16 à 17 ans, blanche, brune, corsage de soie serré aux hanches, extrémités fines, figure douce et boudeuse. C’était la fille même de Madame, réservée exprès pour les grandes circonstances. Elle faisait des façons, on l’a forcée de rester avec moi. Mais quand nous avons été couchés ensemble et que mon index était déjà dans son vagin, après que ma main avait parcouru lentement deux belles colonnes d’albâtre couvertes de satin (style polisson empire), je l’entends qui me demande en italien à examiner mon outil pour voir si je ne suis pas malade. Or comme je possède encore à la base du gland une induration et que j’avais peur qu’elle ne s’en aperçût, j’ai fait le monsieur et j’ai sauté à bas du lit en m’écriant qu’elle me faisait injure, que c’était des procédés à révolter un galant homme, et je me suis en allé, au fond très embêté de n’avoir pas tiré un si joli coup, et très humilié de me sentir avec un vi in-présentable.
Dans un autre lupanar nous avons baisé des Grecques et des Arméniennes passables. – La maison était tenue par une
– 950 – ancienne maîtresse de notre drogman. On était là chez soi. Aux murs il y avait des gravures tendres, et les scènes de la vie d’Héloïse et d’Abélard avec texte explicatif en français et en espagnol. – Ô Orient, où es-tu ? – Il ne sera bientôt plus que dans le soleil. À Constantinople, la plupart des hommes sont habillés à l’européenne, on y joue l’opéra, il y a des cabinets de lecture, des modistes, etc. ! Dans cent ans d’ici, le harem, envahi graduellement par la fréquentation des dames franques, croulera de soi seul, sous le feuilleton et le vaudeville. Bientôt, le voile, déjà de plus en plus mince, s’en ira de la figure des femmes, et le musulmanisme avec lui s’envolera tout à fait. Le nombre des pèlerins de La Mecque diminue de jour en jour. Les ulémas se grisent comme des Suisses. On parle de Voltaire ! Tout craque ici, comme chez nous. Qui vivra s’amusera !
La loi sur la correspondance des particuliers par voie électrique m’a étrangement frappé. C’est pour moi le signe le plus clair d’une débâcle imminente. Voilà que par suite du progrès, comme on dit, tout gouvernement devient impossible. Cela est d’un haut grotesque que de voir ainsi la loi se torturer comme elle peut et se casser les reins de fatigue, à vouloir retenir l’immense Nouveau qui déborde de partout. Le temps approche où toute nationalité va disparaître. La patrie alors sera un archéologisme comme la tribu. Le mariage lui-même me semble vigoureusement attaqué par toutes les lois que l’on fait contre l’adultère. On le réduit à la proportion d’un délit.
Ne rêves-tu pas souvent aux ballons ? L’homme de l’avenir aura peut-être des joies immenses. Il voyagera dans les étoiles, avec des pilules d’air dans sa poche. Nous sommes venus, nous autres, trop tôt et trop tard. Nous
– 951 – aurons fait ce qu’il y a de plus difficile et de moins glorieux : la transition.
Pour établir quelque chose de durable, il faut une base fixe. L’avenir nous tourmente et le passé nous retient. Voilà pourquoi le présent nous échappe.
J’ai ri comme un fol aux fumiers considérés comme engrais. La balle de C-a-u-dron, que j’ai revue là, m’a fait plaisir. Les couplets que j’aime le mieux sont ceux de
Caudron suivant les doctrines
De son illustre seigneur,
et surtout celui-ci, qui est infect de lourdeur bourgeoise :
Après six mois de ménage
Lise élargit ses jupons.
Quant aux vers sur « Un bracelet », je n’aime pas le rejet
La femme d’un agent
De change
Agent de change est un seul mot, et d’ailleurs il y a là, ce me semble, un peu trop d’intention de chic ; ça me semble trop espagnol et cavalcadour.
Seconde observation : je blâme « folle ivresse » et le renvoie avec « contrebandier farouche ».
Ce que j’aime mieux, c’est le second quatrain et ce vers :
– 952 –
Donne ton poignet mince, ô ma jeune maîtresse,
qui est svelte, vigoureux et bien cambré. – Mais l’idée finale a-t-elle assez de relief ? N’y aurait-il pas fallu frapper plus fort dans le dernier vers ?
Envoie-m’en, des vers, écris-moi de longues lettres, cher vieux compagnon, parle-moi de la muse d’abord, puis de toi ensuite, et de ton vi après. Je ne suis plus du tout au courant de tes amours. Aurais-tu le cœur occupé ? Conte-moi donc tout cela. Écris-moi tout cela. Écris-moi à Naples où je serai vers le commencement de février.
Ce pauvre bougre de jeune Bellangé ! De quoi est-il mort ? J’ai assisté grâce à ta plume, ô grand homme, au dîner Defodon, ce devait être beau. Mon rêve est d’assister l’année prochaine à la distribution des prix et de voir le triomphe définitif de ton élève. Crois-tu qu’à force de bassesses je pourrais obtenir d’être admis dans le sanctuaire et de lui poser moi-même la couronne ?
Que j’aurai de plaisir à revoir ton incomparable balle, ô pauvre vieux ! Comme nous reprendrons avec plaisir nos bons dimanches ! Mais que vais-je faire, une fois rentré ? Je n’en sais rien, je ne m’en doute pas. J’ai tant pensé à l’avenir que je ne m’en occupe plus. C’est trop fatigant et trop creux. Vois-tu d’ici la façon formidable dont je gueulerai Melænis d’un bout à l’autre ! Serai-je rouge à la fin ! Je crois n’avoir rien perdu de cette belle voix qui me caractérise. En revanche, j’ai bougrement perdu de cheveux. Le voyage m’a culotté la figure. Je n’embellis pas, tant s’en faut. Le jeune homme s’en va. – Je ne voudrais pas vieillir davantage.
– 953 –
Je viens de chier. Les quiques du lazaret sont effroyablement sales. – Les étrons et les foirades diaprent le plancher jauni où s’étalent par places de grandes mares d’urine. C’est classique, et comme des quiques doivent être dans la ville de Minerve.