Correspondance - Tome I
À Ernest Chevalier ......................................................... 79
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 31 parties.
Adieu, vieux.
CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE
[Rouen, avril 1844.]
Cher, envoie-moi Le Diable boiteux. Pardonne, je te dérange, je crois que tu es avec un ami. Je ne sais lequel mais comme à l’ordinaire je voudrais le savoir.
Ta sœur
CAROLINE.
– 277 –
CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE
[Rouen, avril 1844.]
Ne t’ennuie pas de moi, cher vieux ; je ne vais pas mal, seulement je ne peux pas parler et, comme étant en bas je ne pourrais te distraire par mes bêtises, je suis décidée à rester couchée pour me guérir demain pour M. Du Camp. Je ragerais bien si je ne pouvais aller à Jumièges ou autre part avec vous. Et toi comment vas-tu, te lèveras-tu pour déjeuner ? Cette vieille blague est-elle en bonne santé ce matin ? Parlez-vous canot, Deauville ou Croisset ? Moi je réfléchis, je dors ou je lis, j’ai déjà lu ce matin 4 actes des Brigands, la notice [trouve] cette pièce mauvaise, moi je la trouve bien remarquable. Adieu. À tantôt. Je te récrirai si je ne te vois pas, et même si je te vois puisque je ne peux ouvrir la bouche. Allons, du courage, soignons-nous, buvons du sirop, mettons nos jambes à l’eau, etc., etc., et pensons l’un à l’autre.
Ton rat étouffé.
À SON FRÈRE ACHILLE
[Le Tréport, 26 avril 1844.]
Nous voilà piétés au Tréport depuis hier soir. C’est un pays charmant, c’est-à-dire c’est une mer superbe car le pays par lui-même est assez laid mais la mer, mon vieux, la mer !… Trouville est enfoncé. Nous te regrettons tous. Cela gâte un peu le plaisir que nous avons à être ici. – Il y a des rochers superbes, un ciel tout bleu et presque asiatique tant le soleil brille. Enfin nous sommes enchantés.
– 278 –
Le vénérable père Parain reste avec nous jusqu’à dimanche matin. Vous le verrez dimanche soir. Revêtu du twine anglais il se promène sur la jetée d’un air maritime, interroge les pêcheurs, assiste à la vente du poisson et rêve à faire de l’effet quand il sera de retour à Nogent.
Nous sommes logés chez Michel Laumeille et Catherine Legris son épouse, baigneurs brevetés de S.A.R. le comte de Paris, car il n’est question que de la famille royale, on en est tanné. Un patriote ne saurait vivre longtemps dans un semblable pays. Le sieur Wall ami de l’infâme ravisseur de nos libertés publiques nous a pilotés dans le château d’Eu et a mis à notre disposition le canot des souverains. Nous en avons profité déjà pour venir d’Eu ici. Mais nous ne ferons pas de promenade en mer. Caroline a toujours son mal de gorge, elle s’en plaint surtout la nuit. Papa souffre de temps en temps des dents, cependant il va bien, ses yeux sont en bon état et le faciès est meilleur qu’en partant de Rouen. La mère a eu ce matin la migraine, elle est levée et pense que ça va diminuer. Quant à moi, mon vieux, je vais bien. Je me suis ce matin fait la barbe avec ma main droite quoique le séton me tiraillant et la main ne pouvant se plier j’aie eu quelque mal. Cependant je me torche encore le cul avec la main gauche. Elle en a pris l’habitude. Elle y trouve même un certain plaisir mêlé de jus et parfois de merde.
Il a été question de Baptiste. Voici où en sont les choses. Papa qui trouve qu’on doit avoir de la reconnaissance pour les gens qui vous ont servi longtemps veut à toute force l’employer. Mais la bourgeoise a formellement dit qu’elle ne voulait pas de son épouse ni de lui à la maison. On l’emploierait de temps à autre pour faire des journées. J’ai fait observer qu’il vaudrait mieux prendre pour aider le jardinier un homme du pays qui pût avoir soin du canot, qui
– 279 – sût le diriger quand nous ne voudrions pas ramer nous-mêmes. La question en est restée là.
Papa te prie d’acheter ou de charger V. O. d’acheter un cent de bon trèfle ou de luzerne pour sa jument. N’oublie pas cette commission, il tient à ce qu’elle soit faite. Adieu, mon cher Achille, embrasse bien pour moi et pour nous tous ta bonne femme et ton joli enfant. Adieu, nous vous regrettons et pensons à vous. Portez-vous bien et donnez-nous de vos nouvelles.
Tout à toi.
Ton frère.
Tréport, vendredi 26.
À ERNEST CHEVALIER
[Rouen,] 7 juin [1844].
Eh quoi, pauvre vieux bougre, tu es toujours couillonné par ta sacrée santé, embêté par la maladie, fortement vexé par les indispositions, tu continues ton système d’être malade au moment de tes examens et de retarder par là tes prodigieux succès, tes ovations universitaires ! Quant à ton serviteur il va mieux sans précisément aller bien. Il ne se passe pas de jour sans que je ne voie de temps à autre passer devant mes yeux comme des paquets de cheveux ou des feux du Bengale. Cela dure plus ou moins longtemps. Néanmoins ma dernière grande crise a été plus légère que les autres. Je possède toujours mon séton, agrément que je te souhaite peu ainsi que la privation de pipe, souffrance horrible à laquelle n’ont pas été condamnés les premiers
– 280 – chrétiens. Et on dira que les empereurs ont été cruels !!! Voilà comme on écrit l’histoire, meusieu ! Sic scribitur historia ! – Je ne suis pas près de naviguer seul, d’avoir cette liberté, de sorte qu’il se passera encore du temps avant que je n’aille me piéter avec toi sur la Roche-à-l’Hermite, et me rouler dans le bois de Cléry… Ah ! les beaux jours que ceux où amplement muni de tabac et de cigares j’ascendais la voiture de Jean et je m’en allais aux Andelys ! Qui dira toutes les blagues qui ont été servies, toute la salive qui a juté de nos lèvres…
Mon père a acheté une proprillété aux environs de Rouen, à Croisset. Nous y allons habiter la semaine prochaine. Tout est bouleversé par ce déménagement. Nous y serons assez mal logés cet été et au milieu des ouvriers, mais l’été prochain je crois que ce sera superbe. Je me pourmène en canot avec Achille me rappelant ces mots classiques du père Giffard : « V’là le pilote comme ça qui dit : V’là la mer qui bat nos flancs. »
Écris-moi comment tu vas et ce que tu fais. Vois-tu quelquefois Oudot dans tes rêves ? Duranton te pèse-t-il sur la poitrine quand tu as des cauchemars ? Quelle belle invention que l’École de Droit pour vous emmerder ! C’est à coup sûr la plus enkikinante de la création.
Adieu, vieux, bonne santé, mille choses à tes bons parents.
T[out] à t[oi].
Ne m’oublie pas auprès du jeune Coutil si tu le vois. C’est du reste de saison, comment oublier le coutil en été ?
– 281 –
À LOUIS DE CORMENIN
[Rouen,] 7 juin [1844].
Que je dois vous paraître coupable, mon cher Louis ! Que voulez-vous faire d’un homme qui est malade la moitié du temps, et qui est si ennuyé l’autre qu’il n’a ni la force, ni l’intelligence d’écrire même des choses douces et faciles comme celles que je voudrais vous envoyer ! Connaissez-vous l’ennui ? non pas cet ennui commun, banal, qui provient de la fainéantise ou de la maladie, mais cet ennui moderne qui ronge l’homme dans les entrailles et, d’un être intelligent, fait une ombre qui marche, un fantôme qui pense. Ah ! je vous plains si cette lèpre-là vous est connue. On s’en croit guéri parfois, mais un beau jour on se réveille souffrant plus que jamais. Vous connaissez ces verres de couleur qui ornent les kiosques des bonnetiers retirés. On voit la campagne en rouge, en bleu, en jaune. L’ennui est de même. Les plus belles choses vues à travers lui prennent sa teinte et reflètent sa tristesse. Quant à moi, c’est une maladie de jeunesse qui revient à mes mauvais jours, comme aujourd’hui. On ne peut pas dire de moi comme de Pantagruel : « et puis estudioit quelque méchante demy-heure, mais toujours avoit l’esprit en cuisine ». C’est en pire chose que j’ai l’esprit : c’est aux sangsues qu’on m’a mises hier et qui me grattent les oreilles, c’est à la pilule que je viens d’avaler et qui navigue encore dans mon estomac sur le verre d’eau qui l’a suivie.
Savez-vous que nous n’avons pas sujet d’être gais ! Voilà Maxime parti, son absence doit bien vous peser. Moi j’ai mes nerfs qui me laissent peu de repos. Quand nous reverrons-nous tous à Paris en belle santé et en belle humeur ? Quelle belle chose ce serait pourtant qu’un petit cénacle de bons garçons, tous gens d’art, vivant ensemble et
– 282 – se réunissant deux ou trois fois par semaine pour manger un bon morceau arrosé d’un bon vin, tout en dégustant quelque succulent poète ! J’ai souvent formé ce rêve, il est moins ambitieux que bien d’autres, mais peut-être ne se réalisera-t-il pas davantage ? Je viens de voir la mer et je suis rentré dans ma stupide ville, voilà pourquoi je suis plus embêté que jamais. La contemplation des belles choses rend toujours triste pour un certain temps. On dirait que nous ne sommes faits que pour supporter une certaine dose de beau, un peu plus nous fatigue. Voilà pourquoi les natures médiocres préfèrent la vue d’un fleuve à celle de l’Océan, et pourquoi il y a tant de gens qui proclament Béranger le premier poète français. Ne confondons pas du reste le bâillement du bourgeois devant Homère, avec la méditation profonde, avec la rêverie intense et presque douloureuse qui arrive au cœur du poète quand il mesure les colosses et qu’il se dit, navré : O altitudo ! Aussi j’admire Néron : c’est l’homme culminant du monde antique ! Malheur à qui ne frémit pas en lisant Suétone ! J’ai lu dernièrement la vie d’Héliogabale dans Plutarque. Cet homme-là a une beauté différente de celle de Néron. C’est plus asiatique, plus fiévreux, plus romantique, plus effréné : c’est le soir du jour, c’est un délire aux flambeaux. Mais Néron est plus calme, plus beau, plus antique, plus posé, en somme supérieur. Les masses ont perdu leur poésie depuis le christianisme. Ne me parlez pas des temps modernes, en fait de grandiose. Il n’y a pas de quoi satisfaire l’imagination d’un feuilletoniste de dernier ordre.
Je suis flatté de voir que vous vous unissez à moi dans la haine du Sainte-Beuve et de toute sa boutique. J’aime par-dessus tout la phrase nerveuse, substantielle, claire, au muscle saillant, à la peau bistrée : j’aime les phrases mâles et non les phrases femelles comme celles de Lamartine fort
– 283 – souvent et, à un degré inférieur, celles de Villemain. Les gens que je lis habituellement, mes livres de chevet, ce sont Montaigne, Rabelais, Régnier, La Bruyère et Le Sage. J’avoue que j’adore la prose de Voltaire et que ses contes sont pour moi d’un ragoût exquis. J’ai lu Candide vingt fois, je l’ai traduit en anglais et je l’ai encore relu de temps à autre. Maintenant je relis Tacite. Dans quelque temps, quand j’irai mieux, je reprendrai mon Homère et Shakespeare. Homère et Shakespeare, tout est là ! Les autres poètes, même les plus grands, semblent petits à côté d’eux.
Il doit m’arriver ces jours-ci un canot du Havre. Je voguerai sur la Seine à la voile et à l’aviron. Voilà la chaleur qui vient, je vais bientôt me dénuder et nager. Vous voyez de là mes seuls plaisirs.
Il m’est arrivé un grand malheur. On m’a perdu une pipe dans mon déménagement de la rue de l’Est : un beau tuyau noir rapporté de Constantinople et dans lequel j’ai fumé pendant sept ans. C’est avec lui que j’ai passé les meilleures heures de ma vie. N’est-ce pas un épouvantable chagrin de le savoir perdu, profané ! Vous qui comprenez l’existence horizontale, sentez-vous toute la perte de ces mille charmants souvenirs que me donnait ce vieux tuyau ? ce pauvre tuyau qui m’avait soutenu dans mes jours de mélancolie, qui avait partagé ma joie dans mes jours heureux.
Ce brave Maxime ! le voilà parti ! Quand reviendra-t-il ? Son voyage va nous sembler long. N’importe, il sera je crois si utile, que nous devons être contents qu’il le fasse. Nous le trouverons vieilli et mûri à son retour. Il s’écoulera, comme on dit, bien de l’eau sous le pont d’ici là. N’oubliez pas de m’envoyer exactement ses lettres, celles qui me seront
– 284 – adressées, et de me dire toutes les fois que vous en aurez reçu des nouvelles. Par le plaisir que vous aurez vous-même à en recevoir, je vous conjure de songer à moi. N’imitez pas aussi mes longues pauses dans notre correspondance. Dites-moi un peu ce que vous faites, ce que vous rêvez. Envoyez-moi des vers quand vous en ferez. Adieu, je vous souhaite tout ce que vous voudrez. Adieu, tout à vous de cœur.
À ERNEST CHEVALIER
[Croisset, juillet 1844.]
Bravo jeune homme, bravo, très bien, très bien, fort satisfait, extrêmement content, enchanté, recevez mes félicitations, agréez mes compliments, daignez recevoir mes hommages. Ah Monsieur, ah Monsieur, couvrez-vous donc, je vous prie – je n’en ferai rien – pardonnez-moi – après vous s’il vous plaît, etc… – merde – vivat. – Enfoncée l’École de Droit. Ah mon vieux, que tu es heureux ! comme tu as dû dîner de bon appétit le jour de la thèse, comme tu devais bien respirer ! As-tu au moins chié contre la borne de cet établissement pour lui marquer ton estime ? – Es-tu venu la nuit compisser la porte et sodomiser la serrure ? Ce n’aurait été qu’une revanche car il est certain que tu as eu plus d’une fois l’École de Droit dans le cul. Adieu donc à Duranton, bonsoir à Valette, bonne nuit à Oudot, serviteur très humble de Ducaurroy ; heureux gredin, va ! Plus de migraines, plus d’embêtement, plus de dîners à 30 sols. – Dire que tu ne verras plus la balle de Delzers (pas même en rêve) ni les lunettes de Mosieur Reboul ni les savates de Bugnet. Il y a de quoi danser des cancans effrénés, des polkas sauvages, des cachuchas titaniques. Il faut se couronner de fleurs et de
– 285 – saucisses, empoigner sa pipe et boire 20000098710531000 petits verres !
Repose-toi bien dans ta famille, mon pauvre vieux. Dans quelque temps je te dirai de venir un peu faire une petite visite à ton ancien qui te pourmènera dans son canot tout en repassant les vieilles blagues du temps passé quand nous étions plus gais et plus jeunes. – Notre ancien compagnon Néo sera là et nous repenserons au temps où il venait avec nous sur la côte Saint-Gervais ; nous nous asseyions sur les cailloux et nous allumions nos cigares.
Ce pauvre cigare, quand reviendras-tu ? Je désire cependant peu de choses dans la vie et le ciel devrait bien me les donner. Je ne lui demande ni l’amour des femmes, ni l’admiration des sots, ni honneur, ni état. Il me semble que j’ai des vœux modestes. Eh bien non ! il est dit que ce bienheureux nicotiane me sera refusé et qu’au lieu de l’aimable et gracieux Chambertin je boirai de l’eau de fleurs d’oranger et de tilleul, deux beaux arbres j’en conviens mais pas en bouteille ! Rien de neuf. Ma santé n’est pas mauvaise mais tout cela est si long à se guérir. J’ai été si étrillé que je serai longtemps encore avant d’en être quitte.
Adieu, cher Ernest, mille compliments aux tiens.
Tout à toi.
À ERNEST CHEVALIER
[Croisset, 11 novembre 1844.]
Je n’entends jamais parler de toi ! Qu’est-ce que tu deviens, profond jurisconsulte ? Te livres-tu à l’étude des
– 286 – lois ou au culottage de la pipe ? Manière de faire les gens plus agréables. Es-tu bientôt nommé garde des sceaux ou substitut du procureur du roi ? Quand te verra-t-on tonner contre l’immoralité de la littérature moderne et hurler après ces bons et pacifiques républicains ? Quand te vends-tu au gouvernement moyennant une place de 1 500 francs par an ? Que fais-tu enfin dans ton bocal des Andelys ? Conte-nous ça un peu, et dis-moi surtout si tu vas en Corse, ou n’importe ailleurs.
Quant à ton serviteur c’est toujours la même histoire. Ni mieux ni pis, ni pis ni mieux. Tel que tu le connais, l’as connu et le connaîtras, toujours ce même môme assez fastidieux pour les autres et encore plus pour lui-même quoiqu’il ait eu de bons moments en société, en société libre surtout et peu bégueule des oreilles.
Néo est accouchée de quatre enfants. J’ai l’honneur de t’en faire part : la mère et les enfants se portent bien. On m’a dit que ton oncle désirait un terre-neuvien. Est-ce vrai ? S’il en veut réponds-moi de suite.
Je n’ai aucune nouvelle à t’annoncer, car la grande nouvelle tu la sais : le mariage de Caroline. Que veux-tu que je t’en dise ? Tout ce que tu voudras. Dis-en ce qu’il te fera plaisir. Tout cela se trouve résumé par ces deux lettres que j’ai prononcées en l’apprenant : AH !
Dans une douzaine de jours nous retournons à Rouen, nous laissons Croisset au menuisier et aux peintres. L’année prochaine tout sera prêt, il y a une chambre d’ami qui sera arrangée. Vous l’habiterez, Seigneur, s’il vous plaît de m’honorer de votre compagnie, de me gratifier de votre présence, de me cadotter de votre conversation, etc… à moins que vos graves occupations ne vous en empêchent.
– 287 –
Dans ce temps-là, j’espère, je serai plus gaillard et nous pourrons fumer le calumet en regardant l’eau couler.
Écris-tu quelquefois au jeune Dumont ? Fais-lui mes amitiés ainsi qu’à ce vieux Coutil.
Adieu, je t’embrasse.
Mille choses aux tiens.
Tout à toi.
Croisset, 11 novembre.
À EMMANUEL VASSE DE SAINT-OUEN
[Rouen, janvier 1845.]
Merci, mon vieux, de la lettre que tu m’as envoyée avec le Murtius. Je n’en avais pas besoin pour savoir que tu pensais à moi, car j’en étais sûr sans cela. Il y a de ces gens sur lesquels on compte, je t’ai toujours mis du nombre. Je me rappellerai longtemps nos nuits d’été de la rue de l’Est, où le café et le tabac nous entouraient, quand je faisais mes illuminations de bougies et que j’étalais avec orgueil mes bottes splendidement vernissées. Apprends donc que cette passion n’est pas partie de mon âme de décrotteur, et que dernièrement enfin j’ai reçu de Paris le reste de ma fameuse bouteille, et que je m’exerce encore à ce grand art de faire briller les chaussures. Je n’en ai plus besoin (de chaussures), car je ne sors pas de ma chambre. Je ne vois personne, sauf Alfred Le Poittevin. Je vis seul comme un ours. J’ai passé tout l’été à me promener en canot et à lire du Shakespeare. Depuis que nous sommes revenus de la campagne, j’ai assez
– 288 – lu et travaillé. Je fais maintenant beaucoup de grec et je repasse mon histoire. Ma maladie aura toujours eu l’avantage qu’on me laisse m’occuper comme je l’entends, ce qui est un grand point dans la vie. Je ne vois pas qu’il y ait au monde rien de préférable pour moi, une bonne chambre bien chauffée, avec les livres qu’on aime et tout le loisir désiré. Quant à ma santé, elle est en somme meilleure, mais la guérison est si lente à venir, dans ces diables de maladies nerveuses, qu’elle est presque imperceptible. Je suis encore pour longtemps au régime. Mais je suis patient et en attendant le temps se passe. J’ai bien souffert, pauvre vieux, depuis la dernière nuit que nous avons passée ensemble à lire Pétrone. – On m’a mis un séton qui m’a fait subir des douleurs atroces. J’ai failli avoir la main droite emportée par une brûlure et j’en conserve encore une large cicatrice rouge, enfin, comme bouquet de la farce, je me suis fait enlever trois dents de la mâchoire.
J’ai reçu une lettre de Du Camp, qui est à Alger. Il sera de retour d’ici à deux mois. Il me charge de le rappeler à ton souvenir et de te faire ses excuses. Il n’a pu aller à Candie et par conséquent il ne peut te donner les renseignements que tu lui avais demandés. Avances-tu dans ton travail ? Où en es-tu et qu’est-ce que tu bâtis maintenant, hors du ministère s’entend, hors de ta plaie et de ton bagne. J’y compatis, à ton ennui. Je sais ce que c’est que l’embêtement et je trouve qu’il devrait s’écrire avec trois H aspirées et un triple accent grave.
Ma mère a été bien fâchée de n’avoir pu rencontrer Mme Vasse. Mais elle est restée trop peu de temps à Paris pour pouvoir retourner chez elle. Nous irons tous à Paris au mois de mars, et là j’espère avoir encore avec toi une ou deux heures de nos bonnes causeries d’autrefois. Présente
– 289 – mille respects affectueux à ta famille de la part des miens et surtout de la mienne. Je me souviens toujours de la façon franche et aimable dont j’étais reçu dans votre maison.
Adieu, cher ami, je te serre les mains.
Tout à toi.
MADAME FLAUBERT ET CAROLINE AU DOCTEUR
FLAUBERT
[Paris, 20 janvier 1845.]
Cher ami, nous avons fait un bon et même un agréable voyage avec quatre députés, au nombre desquels était M. Grandier, qui s’est égayé aux dépens de ses confrères, ce qui a abrégé la route. Ce matin nous ne nous sentons pas fatiguées, quoique nous ayons assez mal dormi. Hamard nous attendait au débarcadère et nous a évité les embarras des paquets.
Je te prie de dire à Julie que ses commissions sont faites, les filets seront prêts jeudi et M. Guilbert nous apportera l’argenterie vendredi ; mais il ne peut pas faire les cuillères à compote comme elle le désire, il prétend que c’est impossible et nous a donné là-dessus beaucoup d’explications que nous n’avons pas comprises. En te quittant, cher ami, je n’ai pas pensé à te consulter sur ce que je pourrais rapporter à Achille et à sa femme, j’ai le désir de leur donner quelque chose ; dis-moi à peu près la somme que j’y dois mettre.
– 290 –
La robe de noce est déjà choisie, et j’espère, si je ne suis pas malade, ne pas être obligée de prolonger mon séjour ici au-delà du temps convenu.
Adieu, mon bon père, donnez-moi tous les jours de vos nouvelles. Je compte beaucoup pour cela sur le talent épistolaire de notre Gustave, embrasse-le bien pour moi, ce bon garçon, et fais-en autant au reste de la famille.
Mille amitiés au bon M. Parain dont nous parlons bien souvent. Adieu, encore une fois ta toute dévouée,
C[AROLI]NE FLAUBERT.
Hôtel de l’Intérieur,
rue Neuve-des-Augustins.
Maman ne dit rien pour moi, mon bon père, quoique je pense tout autant qu’elle à vous tous, et pendant qu’elle finit sa toilette je veux au moins avoir le plaisir de t’envoyer un bon baiser que tu partageras avec tes deux compagnons. Dis à Gustave qu’en pensant à lui, hier, j’ai demandé du potage à la tortue chez Véry. Mais que ce maudit potage était si épicé, que je n’ai pu le finir. Nous avions avec cela trois douzaines d’huîtres vertes, deux filets financière, deux soles mayonnaise, une croûte madère, deux bouteilles Graves bouchon long, tout cela avec une addition de 26 fr[ancs]. Hamard était désolé, c’était lui qui avait ordonné les 2 portions que nous n’avons jamais pu achever et il venait de se vanter de dîner à bon marché. En revanche, le logement qu’il a retenu est assez commode et il ne coûte que 4 fr[ancs] par jour. Pardon, mon excellent père, de t’avoir ennuyé de mon dîner, mais c’était un peu plus pour Gustave
– 291 – que pour toi, je veux qu’il dise avec Du Camp : « S’en donnent-elles au Palais-Royal. » Adieu, ta fille qui t’aime.
C[AROLINE] FLAU[BERT].
CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE
[Paris, 22 janvier 1845.]
Maman a reçu ta lettre hier, cher Gustave, lorsque nous avons été faire notre visite à Émile. Aujourd’hui elle a mal à la tête quoique ne s’étant pas du tout fatiguée ces deux jours-ci. À neuf heures nous étions couchées. Les emplettes avancent, mon corset est essayé et mes robes sont choisies. Père Tardif est venu hier soir et nous a invitées à déjeuner pour ce matin, après quoi nous devons aller aux schalls et aux dentelles. Maman pense être en état d’y aller malgré son mal de tête. Si elle ne le pouvait pas, ce serait pour demain, en tous cas je crois que ce sera fini samedi.
Cher Ami, que nous avons été voir, nous avait priées de dîner jeudi avec quelques amis, invitation que nous avons refusée pour nous laisser libres d’aller aux Italiens si l’on donne Don Juan. Quant aux autres théâtres ils ne nous verront pas. Nous avons encore à aller chez les Collier et chez les Maupassant. Adieu, cher ami, n’oublie pas le café et reçois de ma part un bon baiser.
Ta sœur,
CAROLINE.
Nous embrassons la famille grands et petits.
– 292 –
À SA SŒUR CAROLINE
[Rouen,] samedi, 2 heures.
[22 mars 1845.]
Maman ne peut t’écrire aujourd’hui, bon rat, à cause de sa migraine. Elle est dans ce moment à demi endormie dans son fauteuil et le front tout barbouillé de laudanum. Elle va sortir ce soir avant le dîner pour faire des courses dans la ville et n’aura pas, conséquemment, le temps de t’écrire, or c’est moi qui suis chargé de ce soin. De nouvelles à t’apprendre je n’en ai pas, Mme et Mlle de Maupassant sont venues déjeuner hier, Louise était toute triste de ton absence et ne disait mot.
Achille, Julie et son acolyte, Mme Deslandes, ont été pris hier matin d’une fureur champêtre et sont partis passer les fêtes de Pâques à Croisset. Je ne sais pas comment ils peuvent y vivre. Il n’y a rien. Enfin c’est leur idée, telle est leur idée, leur idée a été telle, voilà. Ne pouvant trouver la clef d’une armoire pour avoir des couvertures ils ont fait lever la porte par Desmarets. Papa et maman ont été peu satisfaits de ce procédé et craignent qu’ils n’endommagent les peintures, ce qui est fort présumable.
J’ai été bien étonné hier à 5 heures en voyant arriver Fauvel. Heureusement que maman était alors chez Mme Strœhlin car elle aurait cru à quelque accident. Ce brave toile peinte partira probablement demain avec père Parain, qui t’apportera les choses que tu demandes dans la lettre que nous avons reçue ce matin. Vous verrez le sexagénaire champenois lundi matin entre neuf et dix heures.
Voilà deux jours que je sors le matin (que de matins, mâtin !). Hier nous avons été acheter des cloches chez un jardinier vers la rue du Renard, du côté de ces bons endroits
– 293 – où nous allions dessiner d’après nature, et où je me suis si souvent promené autrefois avec Néo et Ernest en fumant ma pipe, en écoutant le bruit des sources, en sentant l’odeur des fumiers et des herbes. – Nous avons été voir après cela le jardin du sieur Bessery. – Aujourd’hui je suis sorti m’acheter un couteau, des gants, des enveloppes de lettres, et une paire de lunettes. Demain je vais chez l’homme aux études historiques.
Il faut que je me dépêche de finir car papa et M. Parain vont partir pour Croisset et c’est eux qui doivent mettre ceci à la poste. Je leur donne à emporter mon pantalon à plis et ma chemise rouge qu’Eulalie doit laver ; tu dois penser si c’est là une privation : trois jours à vivre dans un pantalon ordinaire ! quel horrible horizon ! au reste on ramène la chaise de poste ce soir, c’est une consolation ; je vais y faire moult voyages de ma chambre dans la cour.
N’oublie pas de prier ton époux de m’acheter l’h[istoire] de Gênes de Vincent (chez Firmin-Didot) et de s’informer en même temps où l’on pourrait avoir les Notes d’un voyage dans le midi de la France, de Mérimée. Je crois que c’est assez difficile à se procurer. C’est excellent pour l’architecture. En allant chez Mme Tardif, dis à Hamard d’entrer chez le portier de la mère Cheronnet et de s’informer de Du Camp. Je n’entends pas parler de lui, c’est étrange ; il pourrait bien avoir été blessé, tué peut-être, dans l’explosion d’Alger.
Adieu, embrasse pour moi Émile.
Adieu, ton vieux Boun.
– 294 –
CAROLINE HAMARD À SON FRÈRE GUSTAVE
[Paris, 22 mars 1845.]
Je voudrais, cher ami, avoir de divertissantes choses à te raconter. Mais une promenade à Longchamp dans le cabriolet et un dîner en compagnie de Téniers te sembleraient sans doute fort peu intéressants. Longchamp était brillant, cependant, une foule comme je n’en avais pas vu et une suite de voitures dont une seule m’a semblé belle : c’était un attelage à quatre chevaux ornés de fleurs aux oreilles. Malgré tout ce que je voyais, mon Gustave, je ne pouvais m’empêcher de penser à Croisset où vous étiez probablement et où le soleil était encore plus beau sur les côtes que sur les arbres des Tuileries. Le soir, comme je te l’ai dit, nous sommes allés dîner dans un restaurant sur la place de l’Odéon avec Téniers et sa femme, l’oncle Y. et le docteur. C’était lui qui leur payait à dîner, de sorte qu’immédiatement après nous sommes rentrés à la maison où nous avons pris le thé, pendant que ces messieurs fumaient dans une chambre à côté. Je crains, cher Gustave, que l’amour de famille que possède à un si haut point mon mari, n’entre déjà un peu dans mon cœur, car j’ai peine à te dire mon avis sur le ménage Téniers tant je m’en moquerais si une fois je me mettais en train. Connais-tu l’homme et as-tu vu quelque chose de plus commun d’un bout à l’autre ? Le Dr Hamard, au contraire, est tout à fait de mes amis. Il a de bonnes manières et j’aime à l’entendre causer.
Nous voulions aujourd’hui aller aux Italiens, mais Lablache ne chantant pas, nous remettons ce plaisir à la semaine prochaine et nous nous contentons du Palais-Royal.
– 295 –
La mère Tardif nous a invités pour mardi, mais une fois ce dîner-là nous serons libres, tout à fait libres d’aller où bon nous semblera.
Dis à maman, mon bonhomme, qu’elle m’apporte ma petite marquise verte enfermée dans le tiroir de mon armoire à glace et qu’elle m’envoie par père Parain mon peigne d’écaille ; son châle est à teindre, elle l’aura vendredi et cela ne lui coûtera que 10 fr[ancs]. Adieu, cher ami, calme-toi bien vite d’avoir lu une écriture si blanche et ne jure pas contre ton
RAT.
Hamard t’écrira demain ; embrasse toute la famille pour nous et écris-nous comment vont les yeux de notre père.
À SA SŒUR CAROLINE
[Rouen, 25 mars 1845.]
Mardi, 10 heures du matin.
Maman t’écrira ce soir, bon rat, mais elle veut que tu aies une lettre aujourd’hui et sa migraine l’empêche de pouvoir rien faire. C’est même moi qui vais copier le bail de Baptiste. Un homme comme moi écrire sur papier timbré !! N’importe, j’en écrirais une demi-rame car la vache est descendue, ouverte, à moitié pleine et je puise une grande satisfaction à la contempler avec ses bonnes courroies.
C’est aujourd’hui que je commence à bourrer les coffres et les poches de la voiture. J’emporte ma malle afin d’avoir mes affaires à part, c’est un conseil de papa. Toute ma
– 296 – garde-robe va s’en aller en voyage avec moi. Je ne laisse presque rien à la maison.
Vous ne nous dites rien du logement, n’oubliez pas une remise. Maman t’enverra ce soir l’adresse de Mlle Jane. Hamard a-t-il fait mes commissions chez Didot ? S’il n’y a pas encore été, prie-le de demander en outre les instructions sur l’architecture romaine publiées par ordre du ministre ou plutôt non, exempte-le de cela, je le ferai moi-même.
Adieu, à jeudi.
À ALFRED LE POITTEVIN
Nogent-sur-Seine, 2 avril [18]45.
Nous aurions vraiment tort de nous quitter, de dérayer de notre vocation et de notre sympathie. Toutes les fois que nous avons voulu le faire, nous nous en sommes mal trouvés. J’ai encore éprouvé à notre dernière séparation une impression pénible qui, pour apporter avec elle moins d’étonnement qu’autrefois, est toujours pleine de chagrin. Voilà trois mois que nous étions bien l’un et l’autre ensemble, seuls, – seuls en nous-mêmes, et seuls à nous deux. Il n’y a rien au monde de pareil aux conversations étranges qui se font au coin de cette sale cheminée où tu viens t’asseoir, n’est-ce pas, mon cher poète ? Sonde au fond de ta vie et tu avoueras comme moi que nous n’avons pas de meilleurs souvenirs ; c’est-à-dire de choses plus intimes, plus profondes et plus tendres même à force d’être élevées. – J’ai revu Paris avec plaisir. J’ai regardé le boulevard, la rue de Rivoli, les trottoirs, comme si je revenais voir tout cela après cent ans d’absence, et je ne sais pas pourquoi j’ai respiré à
– 297 – l’aise en me sentant au milieu de tout ce bruit et de cette cohue humaine. – (Mais je n’ai personne avec moi ! hélas ! Du moment que nous nous quittons, nous abordons sur une terre étrangère où l’on ne parle pas notre langue et où nous ne parlons celle de personne.) À peine débarqué j’ai passé mes bottes , suis monté en régie, et ai commencé mes visites. L’escalier de la Monnaie m’a essoufflé, parce qu’il a cent marches de haut et aussi que je me rappelais le temps évanoui sans retour où je le montais pour aller dîner ! J’ai embrassé Mme et Mlle d’Arcet qui étaient en deuil, je me suis assis dans un fauteuil, j’ai causé une demi-heure et j’ai foutu le camp. – Partout j’ai marché dans mon passé, je l’ai remonté comme un torrent que l’on grimpe et dont l’onde vous murmure le long des genoux. J’ai été aux Champs-Élysées, j’y ai revu ces deux femmes avec qui autrefois je passais des après-midi entiers (ce que je ne ferais pas probablement maintenant, tant je suis devenu un mâtin). La malade était encore à demi couchée dans un fauteuil, elle m’a reçu avec le même sourire et la même voix. Les meubles étaient là, et le tapis n’était pas plus usé… Par une affinité exquise, par un de ces accords harmonieux dont l’aperception appartient seule à l’artiste, un orgue de Barbarie s’est mis à jouer sous les fenêtres, comme autrefois pendant que je leur lisais Hernani ou René. Et puis je me suis dirigé vers la demeure d’un grand homme. Ô malheur ! il était absent : « M. Maurice vient de partir ce soir pour Londres. » Tu conçois que j’ai été embêté et que j’aurais voulu trouver une boule aussi exquise et pour laquelle je me sens une invincible tendresse. – Le commis de Maurice m’a trouvé grandi ; que dis-tu de ça ?
M’étant procuré par Panofka l’adresse de Mme Pradier, je me précipitai dans la rue Laffitte et je demandai au concierge du n° 42 le logement de cette femme perdue. Ah !
– 298 – la belle étude que j’ai faite là ! et quelle bonne mine j’y avais ! Comme j’avais l’air du brave homme et de la canaille ! J’ai approuvé sa conduite, me suis déclaré le champion de l’adultère et l’ai même peut-être étonnée de mon indulgence. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle a été extrêmement flattée de ma visite et qu’elle m’a invité à déjeuner, à mon retour. Tout cela demanderait à être écrit, détaillé, peint, ciselé. Je le ferais pour un homme comme toi, si avant-hier je ne m’étais pas écorché le doigt, ce qui m’oblige à écrire lentement et me gêne à chaque mot. – J’ai eu pitié de la bassesse de tous ces gens déchaînés contre cette pauvre femme, parce qu’elle a ouvert ses cuisses à un autre vi qu’à celui désigné par M. le maire. On lui a retiré ses enfants, on lui a retiré tout. Elle vit avec 6 mille francs de rente, en garni, sans femme de chambre ; dans la misère ; à mon avant-dernière visite, elle rayonnait dans deux salons dont les meubles étaient de soie violette et les plafonds dorés. Quand je suis entré l’autre jour chez elle, elle venait de pleurer, ayant appris le matin que depuis 15 jours la police suivait tous ses pas. Le père du jeune homme avec qui elle a eu son aventure, craint qu’elle ne l’accapare et fait tout ce qu’il peut pour rompre cette union illicite. Sens-tu la beauté du père qui a peur de la mangearde ? Vois-tu la mine du fils embêté ? et celle de la fillette que l’on poursuit impitoyablement ?
Nous partons demain de Nogent et nous descendons rapidement jusqu’à Arles, jusqu’à Marseille. C’est en revenant de Gênes, quand nous aurons quitté Caroline, que nous visiterons lentement le Midi. Écris-moi donc d’ici 5 ou 6 jours au plus tard et adresse ta lettre à Marseille. J’irai voir Mme Foucaud née Eulalie Delanglade, ce sera singulièrement amer et farce, surtout si je la trouve enlaidie comme je m’y attends. Le bourgeois dirait : Vous aurez là une grande
– 299 – désillusion. Mais j’ai rarement éprouvé des désillusions, ayant eu peu d’illusions. Quelle plate bêtise de toujours vanter le mensonge et de dire : la poésie vit d’illusions : comme si la désillusion n’était pas cent fois plus poétique par elle-même ! Ce sont du reste deux mots d’une riche ineptie.
Je me suis ennuyé aujourd’hui d’une façon terrible. Quelle belle chose que la province et le chic des rentiers qui l’habitent ! On vous y parle du Juif errant et de la Polka, des impôts et de l’amélioration des routes. Le voisin surtout est un être admirable. Il faut l’écrire ainsi relativement à son importance sociale : VOISIN. – Depuis que je t’ai quitté, ma santé physique et morale est assez bonne. Seulement mon bouton à la langue augmente. Quelle farce ! euh ! euh ! euh !
Adieu, cher et très cher vieux. Travailles-tu à ton roman ? Soigne-le, et chie-nous de bonne merde. – Écris-moi, de suite, écris-moi longuement.
Adieu, je t’embrasse.
Je n’ai rien vu sur le boulevard, et je n’ai rien fait d’obscène.
À ALFRED LE POITTEVIN
Marseille, mardi soir 15 [avril 1845],
10 heures.
Ah ! Ah ! Ah ! Figure-toi un homme qui respire après une haute montée, un cheval qui s’arrête après un long galop, tout ce que tu voudras enfin, pourvu qu’il y ait idée de liberté, d’affranchissement, de repos, et tu te figureras moi
– 300 – t’écrivant. Plus je vais, et plus je me sens incapable de vivre de la vie de tous, de participer aux joies de famille, de m’échauffer pour ce qui enthousiasme, et de me faire rougir à ce qui indigne. Je m’efforce tant que je peux à cacher le sanctuaire de mon âme ; peine inutile ! hélas ! les rayons percent au-dehors et décèlent le Dieu intérieur. J’ai bien une sérénité profonde, mais tout me trouble à la surface. Il est plus facile de commander à son cœur qu’à son visage. Par tout ce que tu as de plus sacré, si tu as quelque chose de sacré, par le vrai et par le grand, ô cher et tendre Alfred, je t’en conjure au nom du ciel, au nom de moi-même, ne voyage avec personne ! avec personne ! – Je voulais voir Aigues-Mortes et je n’ai pas vu Aigues-Mortes, la Sainte-Baume et la grotte où Madeleine a pleuré, le champ de bataille de Marius, etc. Je n’ai rien vu de tout cela, parce que je n’étais pas seul, je n’étais pas libre. Voilà deux fois donc que je vois la Méditerranée en épicier ! La 3e sera-t-elle meilleure ? Il va sans dire que je suis très content de mon voyage et toujours d’un caractère fort jovial, ce qui peut faciliter mon établissement si j’ai envie de m’établir.
Nous sommes descendus la Saône en bateau à vapeur jusqu’à Lyon et, de Lyon, le Rhône jusqu’à Avignon. Il n’y a rien de triste comme les boules que l’on voit là. Toutes mes mélancolies s’y réveillent. Te rappelles-tu notre retour des Andelys à Rouen et la singulière atmosphère qu’il y avait autour de nous deux ? Je n’ai pas touché, à Fourvières, les os des martyrs, parce que je ne savais pas qu’il y en eût. Mais, au confluent des 2 fleuves, sur le pont, j’ai regardé l’eau couler en pensant à toi, sans savoir que tu le désirais, comme tu me le mandes par la lettre que j’ai reçue ce matin. Tantôt, en me promenant le long des flots, je me suis récité le « mais bientôt bondissant d’une joie insensée » et la pièce de « la jeune fille ». J’ai encore pensé à toi aux Arènes de
– 301 –
Nîmes et sous les arcades du pont du Gard, c’est-à-dire qu’en ces endroits-là je t’ai désiré avec un étrange appétit : car, loin de l’autre, il y a en nous comme quelque chose d’errant, de vague, d’incomplet.
J’irai à Nice. Je m’informerai du cimetière où est Germain et j’irai voir sa tombe.
J’ai revu les Arènes que j’avais vues pour la 1ère fois il y a 5 ans. Qu’ai-je fait depuis (ce qui peut s’écrire tout aussi bien avec un point d’exclamation qu’avec un point d’interrogation). J’ai revu mon figuier sauvage poussé dans les assises du Velarium, mais sec, sans feuilles, sans murmures ; je suis monté jusque sur les derniers gradins en pensant à tous ceux qui y ont rugi et battu des mains, et puis il a fallu quitter tout cela. Quand on commence à s’identifier avec la nature ou avec l’histoire, on en est arraché tout à coup de façon à vous faire saigner les entrailles. En allant au pont du Gard j’ai vu deux ou trois charrettes de Bohémiens. À Arles, j’ai été le soir avec Hamard au café de la Rotonde et j’ai payé un verre de kirsch à un sergent. Sens-tu combien c’est beau ! J’ai examiné toutes les fillettes. J’en ai vu d’exquises, surtout deux. Le dimanche j’ai été à la messe pour les examiner plus à loisir. J’en ai vu une surtout, une pâle et maigre, qui était d’une humidité chaude. Je me suis promené sur le théâtre, dans les Arènes. J’ai causé avec une garce du boxon qui est en face le théâtre, en face ce vieux théâtre où l’on a joué le Rudens et les Bacchides, où Ballio et Labrax ont éjaculé leurs injures et éructé leurs obscénités. Je ne suis pas monté dans les appartements. Je ne voulais pas sortir de la poésie (à Avignon mêmement j’avais causé dans la rue avec ces dames). Je te raconterai tout cela plus tard quand tu le voudras.
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À Marseille je n’ai pas retrouvé cette excellente tétonnière qui m’y a fait goûter de si doux quarts d’heure. Elles ne tiennent plus l’hôtel Richelieu. J’ai passé devant, j’ai vu les marches et la porte. Les volets étaient fermés ; l’hôtel est abandonné. À peine si j’ai pu le reconnaître. N’est-ce pas un symbole ? Qu’il y a longtemps déjà que mon cœur a ses volets fermés, ses marches désertes, hôtellerie tumultueuse autrefois, mais maintenant vide et sonore comme un grand sépulcre sans cadavre ! Avec un peu plus de soin, de bonne volonté, je serais peut-être parvenu à découvrir où elle loge. Mais on m’a donné des renseignements si incomplets que j’en suis resté là. Il me manque ce qui me manque pour tout ce qui n’est pas l’art : l’âpreté. – Et d’ailleurs j’ai un dégoût extrême à revenir sur mon passé, cependant que ma curiosité impitoyable demande à tout creuser et à fouiller jusqu’aux dernières vases. – Mets-toi par la pensée à ma place et tu verras ce qui m’est advenu depuis hier. Cet après-midi je suis retourné dans une boutique où j’ai acheté autrefois des babouches et des pipes turques. Le père Cauvière a dîné ici tout à l’heure. La dernière fois que j’avais dîné avec lui, je suis rentré à l’hôtel (c’était la dernière nuit) et j’y ai tiré 4 coups. Aujourd’hui je t’écris cette lettre, ce qui est supérieur…
Je ne lis rien, je n’écris rien, je ne pense pas davantage. Ma santé est de même. Mon estomac est excellent et mon appétit devient surprenant.
Écris-moi à Gênes, ou donne tes lettres à Achille ; comme il te fera plaisir.
Soigne bien ton roman. Je n’approuve pas cette idée d’une seconde partie. Pendant que tu es en train, épuise le
– 303 – sujet. Condense-le en une seule. Sauf meilleur avis, je crois que c’est là le bon.
Adieu, cher et grand homme, dimidium animae meae.
Tu me demandes des nouvelles de Du Camp. Il est revenu à Paris. Je l’ai vu. Il viendra cet été à Croisset. Quand pars-tu pour Vichy ?
À ALFRED LE POITTEVIN
Gênes, 1er mai [1845],
jour de la Saint-Philippe.
(J’aurais dû aller porter ma carte chez le consul français. C’eût été un moyen de me faire bien voir du gouvernement et peut-être d’obtenir la croix d’honneur. Allons, faisons-nous bien voir, poussons-nous, rampons, léchons le cul, songeons à nous établir, prenons une femme, marions-nous, parvenons, etc.)
Il est 9 heures du soir. On vient de tirer le coup de canon de la retraite. Ma fenêtre est ouverte, les étoiles brillent, l’air est chaud, et toi, vieux, où es-tu ? Penses-tu à moi ? J’ai eu, depuis que tu n’as reçu ma dernière lettre, quelques heures d’horrible angoisse où j’ai souffert comme je n’ai pas souffert depuis longtemps. Il te faudra toute l’intensité intellectuelle dont tu es capable pour le sentir. Mon père a hésité à aller jusqu’à Naples. J’ai cru donc que j’irais. Mais Dieu merci nous n’y allons pas. Nous revenons par la Suisse. Dans trois semaines, un mois au plus tard, nous sommes de retour à Rouen, dans ce vieux Rouen qui peut bien être envahi par l’étranger, pillé et saccagé sans qu’il m’en coûte un regret. Je m’y suis embêté sur tous les
– 304 – pavés, j’y ai bâillé de tristesse à tous les coins de rue. Comprends-tu quelle a été ma peur, en vois-tu le sens ? Le voyage que j’ai fait jusqu’ici, excellent sous le rapport matériel, a été trop brute sous le rapport poétique pour désirer le prolonger plus loin. J’aurais eu à Naples une sensation trop exquise pour que la pensée de la voir gâter de mille façons, ne fût pas épouvantable. Quand j’irai, je veux connaître cette vieille antiquité dans la moelle, je veux être libre, tout à moi, seul ou avec toi, pas avec d’autres. Je veux pouvoir coucher à la belle étoile, sortir sans savoir quand je rentrerai. C’est alors que, sans entrave ni réticences, je laisserai ma pensée couler toute chaude parce qu’elle aura le temps de venir et de bouillir à l’aise, je m’incrusterai dans la couleur de l’objectif et je m’absorberai en lui avec un amour sans partage. Voyager doit être un travail sérieux. Pris autrement, à moins qu’on ne se saoule toute la journée, c’est une des choses les plus amères et en même temps les plus niaises de la vie. Si tu savais tout ce qu’involontairement on fait avorter en moi, tout ce qu’on m’arrache et tout ce que je perds, tu en serais presque indigné, toi qui ne t’indignes de rien, comme l’honnête homme de La Rochefoucauld. Bien entendu que je te conjure de ne pas dire un mot de tout cela à qui que ce soit. Il en a peut-être même trop transpiré malgré moi. Dis au contraire que je suis content et que j’ai fait une promenade charmante. – J’ai vu vraiment une belle route, c’est la Corniche, et je suis maintenant dans une belle ville, une vraie belle ville, c’est Gênes. On marche sur le marbre, tout est marbre : escaliers, balcons, palais. Ses palais se touchent les uns aux autres ; en passant dans la rue on voit ces grands plafonds patriciens tout peints et dorés. – Je vais beaucoup dans les églises, j’entends chanter et jouer de l’orgue, je regarde les moines, je contemple les chasubles, les autels, les statues. Il fut un temps où j’aurais fait
– 305 – beaucoup plus de réflexions que je n’en fais maintenant (je ne sais pas bien lesquelles) ; j’aurais peut-être plus réfléchi et moins regardé. Au contraire j’ouvre les yeux sur tout, naïvement et simplement, ce qui est peut-être supérieur. J’ai assisté à deux enterrements dont je te donnerai les détails.
À Nice je n’ai pas été au cimetière où pourrit ce pauvre Des Hogues, comme j’en avais eu l’intention. Cela eût paru drôle. Quelque envie donc que j’en aie eue je n’y ai pas été. Mais j’ai bien pensé à lui. J’ai regardé la mer, le ciel, les montagnes, je l’ai regretté, aspiré. S’il reste dans l’air quelque chose de ceux qui sont morts, je me suis mêlé à lui et son âme en a peut-être été réjouie. – Je n’ai pas revu à Marseille cette bonne Mme Foucaud, mais j’ai revu sa maison, la porte et les marches pour y monter. Elles ne sont pas plus usées ; malgré tous les pas qui y sont venus, elles ont moins vieilli que moi depuis cinq ans. La nature est si calme et si éternellement jeune qu’elle m’étonne continuellement. À Toulon j’avais aussi devant mon hôtel les mêmes arbres et la même fontaine, qui coulait de même et faisait, la nuit, son même bruit d’eau tranquille. En allant de Fréjus à Antibes, nous avons passé par l’Estérel et j’ai vu sur la droite l’immortelle auberge des Adrets. Je l’ai regardée avec religion, en songeant que c’était là d’où le grand Robert Macaire avait pris son vol vers l’avenir, qu’était sorti le plus grand symbole de l’époque et comme le mot de notre âge. On ne fait pas de ces types-là tous les jours ; depuis Don Juan je n’en vois pas d’aussi large. À propos de Don Juan, c’est ici qu’il faut venir y rêver, on aime à se le figurer quand on se promène dans ces églises italiennes, à l’ombre des marbres, sous la lumière du jour rose qui passe à travers les rideaux rouges, en regardant les cous bruns des femmes agenouillées. Pour coiffure elles ont toutes de grands voiles blancs et de longs pendants d’oreille en or ou en argent. Il
– 306 – doit être doux de foutre là, le soir, cachés derrière les confessionnaux, à l’heure où l’on allume les lampes. Mais tout cela n’est pas pour nous. Nous sommes faits pour le sentir, pour le dire et non pour l’avoir. – Où en est ton roman ? Avance-t-il ? En es-tu content ? Il me tarde d’en voir l’ensemble. – Ne pense qu’à l’Art, qu’à lui et qu’à lui seul, car tout est là ! – Travaille, Dieu le veut. Il me semble que cela est clair.
Je m’attendais à avoir une lettre de toi à Gênes. J’en aurais eu bien besoin. Peut-être en aurai-je ? Nous partons dans 6 ou 7 jours. Hamard et Caroline s’embarquent pour Naples. Écris-moi de suite à Genève. Tu m’avais promis de m’écrire souvent. Mets-toi à ma place et demande-toi si tu n’aurais pas de la joie, en pays étranger, de retrouver un compatriote.
Adieu, cher Alfred. Tu sais si je t’aime et si je pense à toi.
Mille adieux et embrassades.
L’état de ma chère santé est assez bon. Mon père seulement n’a pas pu se débarrasser de son mal d’yeux qui le fait assez souffrir. Adieu, écris-moi longuement.
Mille choses aux tiens. Caroline écrira prochainement à Laure. Et ce vieux Lengliné ? est-il marié, bande-t-il raide ? quelle nuit de noces !
– 307 –
À ALFRED LE POITTEVIN
Milan, 13 mai [1845].
J’ai encore quitté cette pauvre Méditerranée !! Je lui ai dit adieu avec un étrange serrement de cœur. Le matin que nous devions partir de Gênes, je suis sorti à 6 heures de l’hôtel comme pour aller me promener. J’ai pris une barque et j’ai été jusqu’à l’entrée de la rade pour revoir une dernière fois ces flots bleus que j’aime tant. – La mer était forte. Je me laissais bercer dans la chaloupe en pensant à toi et en te regrettant. Puis, quand j’ai senti que le mal de mer pourrait bien venir, je suis revenu à terre et nous nous sommes en allés. J’en ai été si triste pendant trois jours que j’ai cru plusieurs fois que j’en crèverais. Cela est littéral. Quelque effort que je fisse, je ne pouvais pas desserrer les dents. – Je commence à croire décidément que l’ennui ne tue pas, car je vis.
J’ai vu le champ de bataille de Marengo, celui de Novi, et celui de Verceil, mais j’étais dans une si pitoyable disposition que tout cela m’a peu ému. Je pensais toujours à ces plafonds des palais de Gênes sous lesquels on foutrait avec tant d’orgueil. Je porte l’amour de l’antiquité dans mes entrailles. Je suis touché jusqu’au plus profond de mon être quand je songe aux carènes romaines qui fendaient les vagues immobiles et éternellement ondulantes de cette mer toujours jeune. L’océan est peut-être plus beau. Mais l’absence des marées qui divisent le temps en périodes régulières semble vous faire oublier que le passé est long, et qu’il y a eu des siècles entre Cléopâtre et vous. Ah ! cher vieux ! quand irons-nous nous coucher à plat ventre sur le sable d’Alexandrie, ou dormir à l’ombre sous les platanes de l’Hellespont ?
– 308 –
Tu dépéris d’embêtement, tu crèves de rage, tu meurs de tristesse, tu étouffes… prends patience, ô Lion du désert ! Moi aussi j’ai étouffé longtemps. Les murs de ma chambre de la rue de l’Est se rappellent encore les effroyables jurons, les trépignements de pied et les cris de détresse que je poussais seul. Comme j’y ai rugi et bâillé tour à tour ! Apprends à ta poitrine à consommer peu d’air, elle ne s’en ouvrira qu’avec une joie plus immense quand tu seras sur les grands sommets et qu’il faudra respirer les ouragans. Pense, travaille, écris, relève ta chemise jusqu’à l’aisselle et taille ton marbre comme le bon ouvrier qui ne détourne pas la tête et qui sue, en riant, sur sa tâche : c’est dans la seconde période de la vie d’artiste que les voyages sont bons ; mais dans la première il est mieux de jeter au-dehors tout ce qu’on a de vraiment intime, d’original, d’individuel. Ainsi pense à ce que peut être pour toi, dans quelques années, une grande course en Orient. – Laisse aller la muse sans t’inquiéter de l’homme, et tu sentiras chaque jour ton intelligence grandir d’une façon qui t’étonnera. Le seul moyen de n’être pas malheureux c’est de t’enfermer dans l’Art et de compter pour rien tout le reste. – L’orgueil remplace tout quand il est assis sur une large base. Pour moi, je suis vraiment assez bien depuis que j’ai consenti à être toujours mal. Ne crois-tu pas qu’il y a bien des choses qui me manquent et que je n’aurais pas été aussi magnanime que les plus opulents, tout aussi tendre que les amoureux, tout aussi sensuel que les plus effrénés ? Je ne regrette pourtant ni la richesse, ni l’amour, ni la chair, et l’on s’étonne de me voir si sage. J’ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu. Ma maladie de nerfs a été la transition entre ces deux états. Je ne demande d’ici à longtemps que cinq ou six heures de tranquillité dans ma chambre, un grand feu l’hiver, et deux bougies chaque soir pour