Correspondance - Tome I
À Ernest Chevalier ......................................................... 79
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 31 parties.
Je ne sais quand je te ferai lire La Bretagne que j’ai fort envie de te montrer. Je n’aurai pas fini mon dernier chapitre avant le jour de l’An. Puis il faudra relire le tout, corriger, et ensuite recopier. Je n’aurai guère un manuscrit sortable avant le printemps. Phidias m’assomme, il est fort ridicule dans cette affaire (du buste), dis-lui que je n’y peux rien. Au reste mercredi dernier on a décidé définitivement l’emplacement du buste. Il ne doit pas être maintenant longtemps avant d’être payé.
Adieu, je t’embrasse quoique je n’en aie guère la place.
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À ERNEST CHEVALIER
[Rouen,] lundi soir. [20 décembre 1847.]
Mon brave Ernest,
Je te renvoie la lettre adressée à ta grand-mère car nous ignorons son adresse à Forges et, n’entendant pas parler d’elle, nous ne savons pas non plus si elle n’est pas retournée aux Andelys.
Rien de nouveau ici. Tout le monde a le rhume. Henri IV est mort. La vertu est plus précieuse que les richesses, etc.
Il va y avoir un banquet réformiste dans ma patrie, j’irai. Le pouvoir va me regarder d’un mauvais œil, je serai couché sur les registres, et ce sera un précédent fâcheux pour moi, quand plus tard tu réclameras ce vieux glaive et ces bonnes balances contre celui qui t’embrasse.
À toi.
À LOUISE COLET
Rouen. [Fin décembre 1847.]
Parlons de choses sérieuses, de votre cher drame. Je n’ai jamais eu tant souci d’aucune de mes œuvres (je n’ai eu souci d’aucune, du reste, c’est donc peu dire), eh bien, je n’ai jamais tant pensé à rien de ce que j’ai pu faire qu’à votre pièce. Son avenir, son succès m’intéressent infiniment, et j’en suis préoccupé comme je le serais de la nuit de noces de ma fille. Si Rachel ne peut jouer le rôle de Madeleine, il serait plus sage d’attendre à l’année prochaine. Mais si l’année prochaine comme celle-ci elle ne peut ou ne veut le
– 641 – jouer, il faut, je crois, le donner, le plus tôt possible aux Français et pas ailleurs. Un demi-succès aux Français vaut mieux qu’un succès à l’Odéon. Si vous le donnez à un théâtre secondaire, il n’y aurait, selon moi, que la promesse d’une belle mise en scène qui me ferait céder et encore ! Il y a du reste trop longtemps que je n’ai de nouvelles du monde civilisé pour vous donner aucun avis bien bon. Tâchez, avant tout et par n’importe quels moyens, que Rachel prenne le rôle.
Depuis ma dernière lettre j’ai encore eu un accroc à ma casaque. Il m’a poussé sous le bras un anthrax qui m’a fait souffrir pendant quelques jours et empêché de dormir pendant quelques nuits. – C’est à peu près passé et j’ai recommencé d’aujourd’hui à faire des armes. J’étudie avec conscience cet art compliqué qui vous apprend la manière de se débarrasser du prochain. Le prochain d’ailleurs me gêne peu et je n’en vois guère.
J’ai pourtant vu dernièrement quelque chose de beau et je suis encore dominé par l’impression grotesque et lamentable à la fois que ce spectacle m’a laissée. – J’ai assisté à un banquet réformiste ! Quel goût ! quelle cuisine ! quels vins ! et quels discours ! Rien ne m’a plus donné un absolu mépris du succès, à considérer à quel prix on l’obtient. Je restais froid, et avec des nausées de dégoût au milieu de l’enthousiasme patriotique qu’excitait le timon de l’état, l’abîme où nous courons, l’honneur de notre pavillon, l’ombre de nos étendards, la fraternité des peuples et autres galettes de cette farine. Jamais les plus belles œuvres des maîtres n’auront le quart de ces applaudissements-là. Jamais le Frank de Musset ne fera pousser les cris d’admiration qui partaient de tous les côtés de la salle, aux hurlements vertueux de M. Odilon Barot et aux éplorements de
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Me Crémieux sur l’état de nos finances. Et après cette séance de 9 heures passées devant du dindon froid et du cochon de lait et dans la compagnie de mon serrurier qui me tapait sur l’épaule aux beaux endroits, je m’en suis revenu gelé jusque dans les entrailles. Quelque triste opinion que l’on ait des hommes, l’amertume vous vient au cœur quand s’étalent devant vous des bêtises aussi délirantes, des stupidités aussi échevelées. On a fait l’éloge de Béranger dans presque tous les discours. Quel abus on en fait de ce bon Béranger ! Je lui garde rancune du culte que les esprits bourgeois lui portent. Il y a des gens de grand talent qui ont la calamité d’être admirés par de petites natures. Le bouilli est désagréable surtout parce que c’est la base des petits ménages, Béranger est le bouilli de la poésie moderne, tout le monde peut en manger et trouve ça bon.
Voilà le jour de l’an qui vient, encore un an de passé ! – Allons, du courage, pauvre amie, cette année-ci sera meilleure, espérons-le. On a coutume de faire un cadeau à ceux qu’on aime. Je cherche autour de moi à vous envoyer quelque chose, quelque chose qui soit de moi, à moi. Je ne trouve rien. Eh bien, chère Louise, acceptez ceci, un baiser que je vous donne, un grand baiser du cœur, dans lequel je me mets tout entier, dans lequel je vous prends tout entière. Je le dépose ici au bas de ma lettre, prenez-le.
À LOUISE COLET
[Croisset, mars 1848.]
Je vous remercie de la sollicitude que vous avez prise de moi durant ces événements derniers et, cette fois-ci comme les précédentes, je vous demande pardon de l’inquiétude et
– 643 – du chagrin que je vous ai causés. Votre lettre ne m’est arrivée qu’après sept jours de retard. La faute a été aux postes qui ont été, comme vous pouvez vous le figurer, fort mal servies pendant toute la semaine dernière.
Vous me demandez mon avis sur tout ce qui vient de s’accomplir. Eh bien ! tout cela est fort drôle. Il y a des mines de déconfits bien réjouissantes à voir. Je me délecte profondément dans la contemplation de toutes les ambitions aplaties. Je ne sais si la forme nouvelle du gouvernement et l’état social qui en résultera sera favorable à l’Art. C’est une question. On ne pourra pas être plus bourgeois ni plus nul. Quant à plus bête, est-ce possible ? Je suis bien aise que votre drame y gagne. Un beau drame vaut bien un roi. J’irai l’applaudir à la 1re représentation, comme je vous l’ai dit déjà. Je serai là, vous me verrez, je besognerai bien et de tout cœur.
À quoi bon revenir sans cesse sur D[u Camp] et sur les griefs fondés ou non que vous pouvez avoir contre lui ? Vous devez comprendre que cela m’est pénible depuis longtemps. Cette persistance qui était d’abord de mauvais goût finit par être cruelle.
À quoi bon aussi tous vos préambules pour m’annoncer la nouvelle ? vous auriez pu me la dire tout d’abord sans circonlocutions. Je vous épargne les réflexions qu’elle m’a fait faire et l’exposé des sentiments qu’elle m’a causés. – Il y en aurait trop à dire. Je vous plains, je vous plains beaucoup. J’ai souffert pour vous, et pour mieux dire j’ai tout vu. Vous comprenez, n’est-ce pas ? C’est à l’artiste que je m’adresse.
Quoi qu’il advienne comptez toujours sur moi. Quand même nous ne nous écririons plus, quand même nous ne
– 644 – nous reverrions plus, il y aura toujours entre nous un lien qui ne s’effacera pas, un passé dont les conséquences subsisteront. Ma monstrueuse personnalité, comme vous le dites si aimablement, n’est pas telle qu’elle efface en moi tout sentiment honnête, humain si vous aimez mieux. Un jour peut-être vous le reconnaîtrez et vous vous repentirez d’avoir dépensé à propos de moi tant de chagrin et tant d’amertume.
Adieu, je vous embrasse.
À vous.
À MAXIME DU CAMP
[Croisset,] vendredi soir. [7 avril 1848.]
Alfred est mort lundi soir à minuit. Je l’ai enterré hier et je suis revenu. Je l’ai gardé pendant deux nuits (la dernière nuit, entière), je l’ai enseveli dans son drap, je lui ai donné le baiser d’adieu et j’ai vu souder son cercueil. J’ai passé là deux jours… larges. En le gardant je lisais Les Religions de l’antiquité de Creuzer. La fenêtre était ouverte, la nuit était superbe, on entendait les chants du coq et un papillon de nuit voltigeait autour des flambeaux. Jamais je n’oublierai tout cela, ni l’air de sa figure ni, le premier soir à minuit, le son éloigné d’un cor de chasse qui m’est arrivé à travers les bois.
Le mercredi j’ai été me promener tout l’après-midi avec une chienne qui m’a suivi sans que je l’aie appelée (cette chienne l’avait pris en affection et l’accompagnait toujours quand il se promenait seul. La nuit qui a précédé sa mort elle a hurlé horriblement sans qu’on ait pu la faire taire). Je me
– 645 – suis assis sur la mousse à diverses places, j’ai fumé, j’ai regardé le ciel, je me suis couché derrière un tas de bourrées de genêts et j’ai dormi.
La dernière nuit, j’ai lu les Feuilles d’automne. Je tombais toujours sur les pièces qu’il aimait le mieux. Ou qui avaient trait pour moi aux choses présentes. De temps à autres, je me levais et j’allais lever le voile qu’on lui avait mis sur le visage, pour le regarder. J’étais enveloppé moi-même d’un manteau qui a appartenu à mon père et qu’il n’a mis qu’une fois, le jour du mariage de Caroline. – Quand le jour a paru, à 4 heures, moi et la garde nous nous sommes mis à la besogne. Je l’ai soulevé, retourné et enveloppé. L’impression de ses membres froids et raides m’est restée toute la journée au bout des doigts. Il était horriblement putréfié, les draps étaient traversés. – Nous lui avons mis deux linceuls. Quand il a été ainsi arrangé il ressemblait à une momie égyptienne serrée dans ses linges et j’ai éprouvé je ne puis dire quel sentiment énorme de joie et de liberté pour lui. Le brouillard était blanc, les bois commençaient à se détacher dedans. Les 2 flambeaux brillaient dans cette blancheur naissante, deux ou trois oiseaux ont chanté et je me suis dit cette phrase de son Bélial : « Il ira, joyeux oiseau, saluer dans les pins le soleil naissant… », ou plutôt j’entendais sa voix qui me la disait et toute la journée j’en ai été délicieusement obsédé. – On l’a encoffré dans le vestibule. Les portes étaient décrochées et le grand air du matin venait avec la fraîcheur de la pluie qui s’était mise à tomber. – On l’a porté à bras au cimetière. La course a duré près d’une heure. Placé derrière je voyais le cercueil osciller avec un mouvement de barque qui remue au roulis. – L’office a été atroce de longueur. Au cimetière la terre était grasse. – Je me suis approché sur le bord et j’ai regardé une à une toutes les pelletées tomber. – Il m’a semblé qu’il en tombait cent mille. Quand le trou a été
– 646 – bouché, j’ai tourné les talons et je m’en suis retourné en fumant (ce que Boivin n’a pas trouvé convenable).
Pour revenir à Rouen, je suis monté sur le siège avec Bouilhet. La pluie tombait raide, les chevaux allaient au grand galop, je criais pour les animer, nous sommes revenus en 43 minutes. Il y a 5 lieues. – L’air m’a fait grand bien. J’ai dormi toute cette nuit et, je puis dire, tout aujourd’hui et j’ai fait un rêve étrange que j’ai écrit de peur de le perdre.
Voilà, pauvre vieux, ce que j’ai vécu depuis mardi soir. J’ai eu des aperceptions inouïes et des éblouissements d’idées intraduisibles. Un tas de choses me sont revenues avec des chœurs de musique et des bouffées de parfums.
Jusqu’au moment où il lui a été impossible de rien faire, il lisait Spinoza jusqu’à 1 heure du matin, tous les soirs dans son lit.
Un de ces derniers jours, comme la fenêtre était ouverte et que le soleil entrait dans sa chambre, il a dit : fermez-la. C’est trop beau, c’est trop beau.
Il y a des moments, cher Maxime, où j’ai bougrement pensé à toi et où j’ai fait de tristes rapprochements d’images.
Merci de ton récit de vendredi, ça m’a bien ému.
Quant aux éponges, nous en conférerons dimanche avec l’amant des arts. Mais il y a d’autres moyens à tenter avant.
Je n’avais pas pensé à te répondre touchant l’Académie de Cambrai. N’importe quelle décision était, je crois, indifférente.
Je n’irai pas à Paris avant 3 semaines. J’ai plusieurs choses à finir. Je voudrais être quitte de tout pour n’avoir
– 647 – plus à mon retour qu’à relire mes notes et me mettre à l’œuvre.
Adieu, pauvre cher vieux. Mille tendresses. Je t’embrasse et j’ai une rude envie de [te] voir car j’ai besoin de dire des choses incompréhensibles.
À toi.
À ERNEST CHEVALIER
Croisset, lundi 10 [avril 1848].
J’attendais toujours à t’écrire, mon brave Ernest, pour te donner des nouvelles définitives de ce pauvre Alfred. Tout est fini maintenant. Il est mort il y a aujourd’hui huit jours à cette heure-ci (minuit). Je l’ai enterré jeudi dernier. Il a horriblement souffert et s’est vu finir. – Tu sais, toi qui nous as connus dans notre jeunesse, si je l’aimais et quelle peine cette perte m’a dû faire. Encore un de moins, encore un de plus qui s’en va, tout tombe autour de moi, il me semble parfois que je suis bien vieux. À chaque malheur qui vous arrive on semble défier le sort de vous en donner plus et, à peine on a le temps de croire que c’était impossible, qu’il en arrive de nouveaux auxquels on ne s’attendait pas, et toujours, et toujours.
Quelle plate boutique que l’existence ! Je ne sais pas si la République y portera remède, j’en doute fort.
Et toi, vieil ami, que deviens-tu dans ta Corse ? Se dispose-t-on à te donner ton congé ? Crois-tu que tu resteras ? J’avais envoyé à ton père une lettre de recommandation pour quelqu’un de la connaissance de
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Crémieux. Il ne m’a donné aucune nouvelle de ses démarches, je ne sais pas où en sont les choses.
Ici, tout est fort plat et très tranquille quoique assez sombre. Je monte demain ma première garde. Hier j’ai été de Revue pour planter un arbre de la Liberté ! Hei mihi !
Mon intérieur, pauvre vieux, n’est pas plus gai que par le passé. La mort d’Alfred n’est pas venue, comme tu penses, pour me ragaillardir. Les farces du vrai Garçon ! comme c’est loin, et comme ça me paraît amer maintenant !
Je travaille toujours, je lis, je culotte une masse de pipes, la journée passe et le lendemain vient.
Adieu, cher Ernest.
Je t’embrasse.
À toi.
À MAXIME DU CAMP
[Croisset,] mercredi, 1 heure du matin.
[Fin mai 1848.]
J’avais flairé l’arrivée de ton chapitre, car j’avais envoyé le père Parain chez Achille pour le prendre. – Il est bon et cent fois meilleur que le précédent. Il faudrait peu de choses pour le rendre, je crois, excellent. Ce serait quelques ciels à retrancher. Il y a trop de couleurs semblables, et trop de petits détails personnels, voilà tout. Ah ! povero vecchio ou veccio, je ne sais lequel ou plutôt, et avec toute l’intensité dont nous sommes susceptibles : Ah ! pauvre vieux, j’ai été bien attendri, va, en lisant une certaine page de regrets qui
– 649 – s’y trouvent… et en y resongeant, à ce pauvre bon petit voyage de Bretagne ! – Oui, il est peu probable que nous en refassions un pareil. Ça ne se renouvelle pas une seconde fois. – Il y aurait peut-être de la bêtise même à l’essayer, et pourtant tantôt il m’en est venu une belle enfilade dans la tête ! de la poussière, des tournants de route, des montées de côte au soleil et encore, comme il y a un an, des songeries à deux au bord des fossés ! Que c’est emmerdant, vieux, de n’avoir ni argent, ni liberté. Ni argent. Pas même de quoi faire imprimer nos douze chapitres ! cette envie me travaille ce soir… enfin !
Tâche à tout prix de foutre le camp de Paris, mon pauvre bonhomme. Il le faut pour ta malheureuse peau. Au pis aller, passe-toi du cheval et va-t’en tout de même.
Ôte-toi l’illusion qu’à la fin du mois d’août tu entendras Saint Antoine. À peine s’il sera fini à cette époque, et je prévois que la correction, non pas pour les phrases mais pour les effets, sera longue. Au reste je ne sais de tout ça, rien. Depuis samedi je n’ai pas écrit une ligne, je suis arrêté par une transition dont je ne peux sortir. – Je me ronge de colère, d’impatience, d’impuissance. Hier, le père Parain m’a trouvé changé. Et aujourd’hui je n’en ai pas dépissé de tout l’après-midi. Heureusement que ton chapitre est venu. Il y [a] des moments où la tête m’en pète du mal que je me fous. Par embêtement je me suis foutu hier une sale douce, avec ce même sentiment de misère qui m’y poussait au Collège, quand j’étais en prison. La décharge est tombée sur mon pantalon, ça m’a fait rire, et j’ai été me laver et le laver. – Ah ! M. Scribe, je le sais bien, n’en est jamais venu là ! C’est ce qui me console et me donne espoir. Ce serait une navrante chose à voir, si quelqu’un pouvait la voir, que ce découragement du pauvre artiste qui laisse tomber son outil
– 650 – en se disant qu’il a rêvé la statue trop belle et que le marbre est trop dur. Est-ce bête, franchement, l’homme et moi surtout. Demain peut-être je surjouirai d’enthousiasme, je gueulerai de plaisir, je marcherai à grands pas sur mon tapis et, si je rencontre ma figure dans la glace, je l’y regarderai avec satisfaction !
J’ai reçu de Ludovica une longue lettre remplie de naïvetés et de tendresses fort aimables. Elle me demande beaucoup de tes nouvelles et a envie de t’écrire. Elle aime « mon style adorable mêlé de mots sombres sur son avenir bien justes au fond ». Sais-tu quel[le] est son idée maintenant ? C’est que par la suite nous vivrons ensemble, moi dans ma terre et elle, à côté, dans une petite ferme que je lui louerais. J’ai trouvé [ça] superbe. Eh bien ça serait très gentil. La vois-tu dans une ferme ? et moi dans ma terre. Au reste elle n’a pas l’air de s’amuser là-bas. Son Anglais refuse le gamahuchage qu’il regarde comme shocking. Ce n’est pas une race forte, à ce qu’il paraît, et on peut dire à ce propos qu’elle est
Au sortir du gymnase ignorante et rustique,
ainsi que l’écrivait Chénier, ce poète mort avant l’âge. Elle a cherché Paul à Londres, mais en vain.
Où en es-tu avec La Revue des Deux Mondes ?
J’ai écrit à la mère Boyer.
J’espère que Fellacher viendra vendredi ou samedi. Tu auras ton chapitre pour les 1ers jours de la semaine.
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Le port est placardé d’affiches emphatiques pour l’Élysée des Vieillards. Arrive donc.
Je te surembrasse.
À toi.
À SON COUSIN BONENFANT
[Forges-les-Eaux,] dimanche [25 juin 1848].
Je commence d’abord, mon cher ami, par vous demander excuse de vous avoir envoyé Hamard. Mais nous ne savions qu’en faire. Il fallait bien l’éloigner pour nous donner le temps de partir et c’est Nogent qui s’est présenté à notre pensée. – Nous avons vu avec plaisir dans ta lettre reçue hier, qu’il ne s’est pas porté chez vous à des scènes violentes. C’était pourtant présumable.
Voici maintenant où en sont les choses. Depuis mercredi matin nous avons fui de Rouen, ma mère avec l’enfant, le père Parain et moi, et nous nous sommes réfugiés à Forges-les-Bains (Seine-Inférieure) d’où je t’envoie ce mot. Hamard est revenu dans la nuit du mercredi au jeudi, il a cru un instant que nous étions partis en Angleterre. La demande en interdiction a été faite dès le jeudi par son oncle qui s’est muni de l’autorisation nécessaire pour le faire enfermer de force. – Jeudi il s’est présenté deux agents de police à son hôtel, il était sorti. Depuis lors nous n’en avons plus de nouvelles. Est-il parti en Angleterre, est-il hier retourné à Paris avec les gardes nationaux qui sont partis comme volontaires ? La police de Rouen est fort occupée par les événements politiques et s’occupe peu de lui, je présume.
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Nous sommes, comme vous pouvez vous l’imaginer, dans la plus irritante des incertitudes.
Personne, pas même Achille, ne connaît notre cachette. Un ami que j’ai à Rouen est chargé de me faire passer des nouvelles.
Pour moi, mon cher ami, si tu savais quels ennuis tout cela me cause, tu finirais par avoir peur comme moi qu’on ne soit à la fin obligé de me préparer un logement à côté de celui de Hamard.
Excuse le décousu de cette lettre qui doit être peu académique. Embrasse Olympe et tes filles pour nous. Le père Parain va bien, il partage notre vie, le pauvre brave homme. Le régal est médiocre.
Prends pour toi les deux meilleures poignées de main qui se puissent donner.
Ton tout dévoué.
Écris-nous toujours à Croisset jusqu’à nouvel avis.
À ERNEST CHEVALIER
Croisset, lundi 4 juillet [1848].
Je parais être destiné, mon pauvre Ernest, toutes les fois que je t’écris, à te faire part de tristes nouvelles. Tu sais par les journaux les atrocités qui viennent de se passer à Paris. Du Camp a reçu une balle dans le mollet droit, il en a pour
– 653 – un bon mois. Quoique l’on m’affirme que sa blessure est légère, je ne suis pas sans inquiétude.
Pendant que tout cela se passait, voici, nous autres, à quelles algarades nous étions soumis.
Hamard est revenu de Paris depuis un mois annonçant l’intention de se faire comédien, et de débuter aux Français dans 15 jours (depuis quatre mois il a mangé 30 mille francs, sans compter son argenterie et ses diamants donnés à la république, etc. etc.), bref complètement fou. Il était revenu pour r’avoir sa fille. Mais on a conseillé à ma mère de la lui cacher, vu son état, et nous avons filé, au hasard, à Forges. Là, comme ma mère tremblait au bruit de chaque voiture qui arrivait, elle a été demander l’hospitalité à M. et Mme Beaufils qui la lui ont accordée d’une manière que je n’oublierai jamais, c’est-à-dire parfaite. Pendant ce temps-là sa famille a voulu le faire enfermer et son oncle Hamard a demandé son interdiction, mais ces malheureuses affaires de Paris sont arrivées et la police l’a laissé libre. Quand il a su qu’on voulait l’interdire, la raison lui est revenue, momentanément ; il a assigné ma mère pour qu’elle lui rendît son enfant. Le référé a statué qu’elle le garderait jusqu’à l’interrogatoire du procès en interdiction…, bref, il y a eu conciliation et maintenant il a consenti à ce que ma mère ne rendrait la petite qu’au mois de janvier et l’on va surseoir à la poursuite de l’interdiction. D’ici à 6 mois il sera, je l’espère, complètement fou et l’interdiction sera probablement infaillible. Je t’épargne, mon cher Ernest, une foule de détails atroces pour ma mère. Ainsi il nie tout serment, toute parole envers elle, et va même jusqu’à l’outrage. Tout cela aura un terme, il en est temps. – Moi j’en deviens fou aussi, fou de chagrin. Si d’ici à quelques jours il ne part en voyage comme il en a l’intention, et que nous
– 654 – soyons encore exposés à recevoir ses visites, de jour et de nuit, nous émigrons à Nogent.
Juge, mon pauvre Ernest, de l’état où je suis. Quelle existence ! je ne fais rien, je ne peux ni lire, ni écrire, ni penser.
C’est Nion qui a plaidé pour Hamard, il a été assez acerbe dans sa plaidoirie, disant par exemple que ma mère était difficile à vivre, etc., etc. J’aime à voir qu’il ignore l’état de son client. Au reste j’irai le voir, amicalement, pour voir ce qu’il en pense. Si tu es avec lui en correspondance, ne lui dis pas que je t’ai parlé de lui, mais tu peux, par exemple, lui conter ce que tu penses et sais du sieur Hamard ! et c’était de l’ancien, mon bonhomme, mais le nouveau, miséricorde !
Et toi, que deviens-tu ? es-tu un peu tranquille ? Quant à moi, je suis, comme tu peux te le figurer, dans un enfer. Toutes les tuiles imaginables me tombent sur la tête. À chaque nouveau malheur qui m’arrive, je crois la mesure comblée et il en vient encore et puis encore ! et tu ne sais pas tout, cher ami.
Écris-moi, – as-tu l’espoir de revenir en France ? la Corse est-elle un peu plus tranquille ? – Adieu, cher Ernest, je me couche, car je suis éreinté, je dors si mal.
Je t’embrasse.
Tout à toi.
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À SA MÈRE
[Croisset ?] 8 heures. [Juillet 1848 ?]
Tu t’ennuies, pauvre chère vieille, et moi aussi. J’ai été bien sot et bien égoïste hier, pardon, pardon, tout cela te fait trop de peine, je le sais bien. Mais si tu savais comme je souffre en ces moments-là, comme le cœur me bat – je te jure que je serai plus sage à l’avenir. Tu vois que je ne suis pas fier, que je reconnais mes torts. Je ne suis pas un homme fort tant s’en faut, la faute en est à mes maudits nerfs et puis on ne fait pas le métier que je fais sans s’en ressentir, on n’est pas toute la journée à se battre les flancs pour exciter sa sensibilité sans finir par en avoir une trop fine. Pense à cela et excuse-moi. Je voudrais que tu puisses savoir combien je te plains, va, espérons que ça ira mieux un jour, qui sait ? Reviens dès qu’il sera parti. – Si je m’écoutais, je t’écrirais une plus longue lettre, mais non, adieu. Je t’embrasse avec tout mon cœur.
Ton fils qui t’aime.
Je t’envoie Eugène, pensant que tu pourrais en avoir besoin. Je crois qu’oui.
Tu as dû être bien triste hier soir, pauvre mère, quand tout le monde a été parti. Je te souhaite une meilleure nuit. Je t’embrasse encore une fois.
– 656 –
À LOUISE COLET
[Croisset, 25 août 1848.]
Merci du cadeau.
Merci de vos très beaux vers.
Merci du souvenir.
À vous. G.
Vendredi soir.
À ERNEST CHEVALIER
Nogent-sur-Seine, mardi 3 [octobre 1848].
Ta lettre adressée à Croisset, cher Ernest, m’a été il y a deux jours renvoyée ici où je suis depuis une huitaine. J’en repars demain, et samedi je serai réinstallé dans mon bocal. Je vois que la vie non plus n’est pas pour toi parsemée de facéties et que tu t’emmerdes assez carrément. Tu n’es pas le seul, je ne vois autour de moi et partout où je jette les yeux qu’embêtements de toute nature, ennuis, angoisses, ruines, tristesse, mort. Cela, c’est la moindre chose. Je continue à travailler le plus que je peux. Je me grise de bouquins et de style comme on s’emplit de viande et de vin ; aussi quand je retombe à plat dans l’existence, ce n’en est que de plus haut et, partant, la chute n’en est que plus brutale. – J’ai l’avantage d’être mobilisé. D’ici à un an, s’il y a guerre, je partirai. Te dirai-je presque que je l’espère tant j’ai besoin de sortir, de dire adieu à mon charmant entourage, de prendre l’air enfin. Que je sois tué oui ou non, je ne m’en fous pas mal et dans l’incertitude politique où nous sommes je me suis fait à tout événement astiquer une
– 657 – effroyable carabine de Vincennes qui porte à mille mètres. Beaucoup de gens sont fort troublés, fort émus, ils songent à l’avenir, ils pâlissent à tout ce qu’ils y voient. Eh bien ! moi, cher Ernest (est-ce stoïcisme ou insensibilité de brute, ou engourdissement d’âne sur lequel on a tant tapé que rien n’y fait plus), il me semble que tout ce qui peut survenir maintenant m’est fort égal. Je deviens philosophe ; on s’habitude à tout, après tout.
Tu me parles de Nion en termes qui me font croire que tu penses qu’il a mal agi vis-à-vis de nous. Détrompe-toi heureusement. J’ai vu Nion depuis nos affaires. Il savait fort peu du fond des choses, Hamard lui en avait caché une partie. Il avait fait tout ce qu’il avait pu pour le dissuader d’intenter une action ; voyant qu’il y tenait, il s’est mis là pour qu’un autre avocat ne prît pas sa place et ne fût violent. J’ai su qu’il était venu avec son frère pour avertir ma mère de tout. Mais nous étions à Forges.
Maintenant sous ce côté c’est assez calme. Mais au premier jour ça recommencera de plus belle. Gare le grain ! oh ! la famille, quel emmerdement ! quel bourbier ! quelle entrave ! comme on s’y engloutit, comme on y pourrit, comme on y meurt tout vif ! Que ne suis-je né bâtard avec 150 000 000 millions de rentes ; c’est une jolie position pour un jeune homme avec de l’ordre et de l’économie. Ce n’est guère l’argent que je désire (je serais pourtant bien aise d’en avoir), mais c’est la liberté, non pas la politique, mais j’entends la liberté vraie, celle de l’oiseau ou du sauvage.
Enfin je m’en vais rentrer à Rouen au mois de décembre, je m’en vais revoir la pluie couler sur les ignobles toits de cette ignoble ville. Toi au moins tu as du soleil et un ciel bleu. – Puisque je parlais de liberté tout à l’heure, si j’étais
– 658 – libre, j’irais te voir ; nous chevaucherions dans les sentiers à travers le maquis, ou dans la forêt de Marmano où les arbres sont si hauts.
Adieu, cher vieil ami.
Je t’embrasse.
À SA MÈRE
[Paris,] 4 heures de l’après-midi.
[1er mai 1849 ?]
Chère mère, je ne suis arrivé que juste à temps ce matin. Le fiacre a été un train d’enragé. La porte du chemin de fer n’en était pas moins fermée, mais le nom l’a fait ouvrir.
J’ai vu Cher ami. Il a été bien malade, et est encore très pâle. Je n’ai pu lui parler seul, j’y retourne à 5 heures et demie et je dîne chez lui. – Quant à M. Marjolin je n’ai point insisté pour le voir. Il ne reçoit plus personne. Son fils m’en paraît fort inquiet, j’ai trouvé que ce serait indiscret d’insister dans l’état où il me paraît être.
Je ne sais encore si je reviens demain. Si je ne suis pas arrivé vers 8 ou 9 heures, ne m’attends plus. J’ai fortement envie d’aller voir E. Monnais pour Mlle Denain, ça ne peut pas nuire. – Si tu veux que je consulte un autre médecin que Cloquet, écris-le-moi de suite. J’aurai encore la lettre à temps soit demain soir, ou jeudi matin. Adieu, je t’embrasse, pauvre vieille.
– 659 –
À SON ONCLE PARAIN
Croisset, samedi soir. [5 mai 1849.]
J’ai une grande nouvelle à vous annoncer, mon cher oncle (ce n’est point mon mariage) : je pars au mois d’octobre prochain avec Du Camp pour l’Égypte, la Syrie et la Perse. Ma santé, qui loin de s’améliorer empire, m’a forcé à aller consulter à Paris M. Cloquet qui m’a fortement conseillé les pays chauds. Quand vous viendrez, je vous conterai tout cela plus au long ; j’en ai beaucoup à vous dire. C’est à vous autres que je recommanderai ma pauvre mère pendant mon absence, qui durera de quinze à dix-huit mois. Ma mère va louer sa maison de Rouen, car elle a l’intention de passer une bonne partie de son temps à Nogent. De toutes façons c’est ce qu’elle pourra faire de mieux.
En attendant mon départ, nous sommes convenus, ma mère et moi, de ne pas ouvrir la bouche de ce voyage pour deux raisons : la première, c’est qu’il est inutile de se tracasser d’avance et d’exciter sa tristesse par anticipation ; la seconde, c’est que, n’ayant pas fini mon maudit Saint Antoine (car il dure toujours le polisson ! quoique je maigrisse dessus), ça me troublerait et m’empêcherait de travailler. Vous savez, vieux compagnon, que l’idée que je dois être dérangé me dérange, et j’ai bien assez de besogne sans avoir en outre l’Orient qui danse au bout de ma table, et les grelots des dromadaires qui me bourdonnent dans les oreilles par-dessus le bruit de mes phrases. Donc, quoique ce voyage soit conclu, on n’en dit mot ici ; Comprenez-vous ?
Nous avons calculé, le sieur Du Camp et moi, que nos moyens nous permettaient très largement d’avoir un domestique, chose à peu près indispensable. Il nous faut un gars solide, au moral comme au physique, habitué à la
– 660 – fatigue, sachant manier un fusil, intelligent et vif. J’ai songé au jeune Leclerc, dont la dernière escapade n’a fait que me confirmer dans la bonne opinion que j’avais de sa personne. Si on le retrouvait, pensez-vous qu’il veuille venir ?
Croyez-vous que le choix soit bon ? En cas qu’il soit à Nogent maintenant, je vous reécrirais pour poser mes conditions. S’il est à Paris, y a-t-il moyen d’avoir son adresse ? Dans ce dernier cas il irait parler à Du Camp. Occupez-vous de cela, je vous prie.
J’ai vu chez M. Walkenaër une Bible compacte en un volume in-8° dont je désirerais savoir l’éditeur et l’année de la publication. Quand Bonenfant verra le susdit particulier, je lui serai fort obligé de m’obtenir ce renseignement. Et vous, vieux brave, avez-vous toujours peur du choléra ? Je ne sais s’il y en a à Rouen, mais on n’en parle guère. Je crois que vous pourriez vous aventurer sans péril. Au reste, je ne veux vous donner aucun conseil, de peur qu’à la moindre colique qui vous prendrait vous ne vous imaginiez trépasser. Mais j’ai tout de même bien envie de vous voir, je vous assure.
Adieu, cher vieil oncle ; je vous embrasse comme je vous aime.
À ERNEST CHEVALIER
Croisset, dimanche 6 mai [1849].
J’ai du nouveau à t’apprendre, mon cher Ernest. Au mois d’octobre prochain, je (n’aie pas peur de ce qui suit, ce n’est point mon mariage, mais mieux), au mois d’octobre prochain ou à la fin de septembre je fous le camp pour l’Égypte. Je vais faire un voyage dans tout l’Orient. Je serai
– 661 – parti de quinze à dix-huit mois. Nous remonterons le Nil jusqu’à Thèbes, de là en Palestine ; puis la Syrie, Bagdad, Bassora, la Perse jusqu’à la mer Caspienne, le Caucase, la Géorgie, l’Asie Mineure par les côtes, Constantinople et la Grèce s’il nous reste du temps et de l’argent. Quid dicis ? Je te vois de là ouvrir de grands yeux et te demander comment je fais pour partir. Voici, vieux, les raisons qui m’ont décidé […].
J’ai besoin de prendre l’air, dans toute l’extension du mot. Ma mère, voyant que cela m’était indispensable, a consenti à ce voyage, et voilà. Je ne pense qu’avec angoisse aux inquiétudes que je vais lui faire subir, mais je crois que c’est un mal pour en éviter un moins grand. Je ne suis pas encore parti. D’ici là il se passera peut-être bien des choses. Cependant, quant à moi, mon parti est pris, et j’ai été longtemps à le prendre. Un an, un an à lutter contre cette passion des champs qui me dévorait, si bien que j’en ai fort maigri. Dans ce moment on commence à préparer nos affaires, à Du Camp et à moi, et nous sommes en pourparlers pour un domestique. Donc, mon vieux, vers le mois d’octobre il est probable que je te saluerai de la main en passant, et quand nous nous reverrons j’en aurai de belles à te raconter.
Tu auras au mois de juin la visite d’un ancien camarade. Je t’adresse le sieur Fauvel qui va se promener en Corse. Donne-lui toutes espèces de facilités et de recommandations ; tu m’obligeras.
Comment, pauvre bougre, n’as-tu pas plus de chance que ça et ne peux-tu sortir de ton île qui, pour être le berceau du grand homme n’en doit pas moins commencer à te sembler fastidieuse ? Je ne sais si les Corses sont aussi
– 662 – stupides que les Français, mais ici c’est déplorable. Républicains, réactionnaires, rouges, bleus, tricolores, tout cela concourt d’ineptie. Il y a de quoi faire vomir les honnêtes gens, comme disait le Garçon. Les patriotes ont peut-être raison : la France est abaissée. Quant à l’esprit, c’est certain. La politique achève d’en tirer la dernière goutte. […]
Quand te verrai-je maintenant ? Si tu viens aux Andelys en septembre, je ne serai pas encore parti. Si tu te trouves à Marseille, peut-être nous y rencontrerons-nous. Écris-moi de temps à autre d’ici là. Adieu, vieil ami, je t’embrasse.
À SON ONCLE PARAIN
Croisset, samedi soir. [12 mai 1849.]
Je vous remercie, mon brave père Parain, de la célérité que vous avez mise dans l’affaire Leclerc. Pour en finir de suite, qu’il sache à quoi s’en tenir et nous aussi. Voici quelles sont nos conditions : il nous accompagnera partout, ne nous quittera pas et nous obéira ponctuellement.
1° Il aura, soir et matin, lorsque nous serons en route, à faire et défaire notre tente, ce qui ne lui demandera pas cinq minutes de temps au bout de trois jours qu’il en aura pris l’habitude.
2° Il aura soin de nos armes, les charger, les nettoyer, etc., ainsi que la surveillance de nos chevaux et de nos bagages qui seront spécialement sous sa garde.
3° Il brossera nos habits et nos bottes et nous fera la cuisine, ce qui se bornera à faire cuire de la viande (quand
– 663 – nous en aurons) ou des œufs, à vider une volaille, à plumer du gibier (cela n’aura lieu ordinairement qu’en campagne).
4° Il portera le costume que nous jugerons convenable de lui donner. Comme on n’est considéré à l’étranger qu’en rapport de la considération que l’on s’attribue soi-même, cela est important.
Voilà quelles seront ses principales charges. Du reste, il faut qu’il soit décidé d’avance à tout faire et à ne jamais dire, comme les domestiques ordinaires : ça n’est pas de mon devoir, ça sort de mes fonctions.
Maintenant, pour sa gouverne, il faut qu’il sache :
1° Qu’il peut y avoir du danger de diverses natures : privation de choses nécessaires, chaleur excessive, mauvaise nourriture bien souvent, maladies, coups de fusil, mal de mer, etc. (la plus grande prudence est exigée tant pour lui que pour nous ; quelque incartade de sa part pourrait nous attirer de mauvaises affaires).
2° Il sera privé complètement, ou à peu près, de femelles, sous peine, s’il voulait s’en passer la fantaisie, de se faire couper la gorge et à nous aussi.
3° Il n’aura plus ni vin, ni eau-de-vie, mais du café plusieurs fois par jour (en campagne) et du tabac tant qu’il en voudra ; nous lui en fournirons.
Du reste il ira à cheval comme nous, sera armé de pied en cap et aura du gibier à tuer de toute nature, depuis des perdrix rouges jusqu’à des lions et des crocodiles. Ce sera même en route sa principale occupation. Quand il aura besoin de quelque chose, nous le lui donnerons et subviendrons à tous ses besoins. Bref, il partagera
– 664 – complètement notre genre de vie. Que Bonenfant ait l’obligeance, tant qu’il est en lui et que Leclerc pourra le comprendre, de l’initier un peu à ce que c’est qu’un voyage pareil, pour qu’il s’en fasse quelque idée et qu’il ne nous accuse pas plus tard de l’avoir trompé. Une fois qu’il sera avec nous, il n’y aura pas à revenir, ni à regretter Courtavant. Il faudra aller jusqu’au bout.
Pour ce qui est de ses gages, nous serons partis de quinze à dix-huit mois au plus. Nous le prendrions à notre service le 1er septembre prochain, et au retour nous lui compterions 1 500 francs. S’il aimait mieux en laisser d’avance 500 à sa femme, libre à lui. Qu’il réfléchisse. Il y aura du hasard, de l’aventure, beaucoup de fatigue, un peu de péril et considérablement de choses cocasses et nouvelles pour lui.
J’oublie un dernier point, mon cher oncle. Vous me dites que le gaillard est un tant soit peu vaniteux. Il devra, dans l’intérêt de notre sécurité, garder vis-à-vis de nous (en présence d’étrangers surtout) le plus grand respect. Il ira, bien entendu, aux secondes places et en campagne couchera à la porte de notre tente. Du reste il lui arrivera d’avoir des gens sous ses ordres. Quand nous prendrons des escortes en Syrie, il en sera le capitaine. D’ici là, s’il accepte, qu’il s’exerce à monter à cheval et à tirer tout en allant. Qu’il apprenne même à faire la barbe s’il peut ; ce ne serait pas inutile.
Je n’ai plus de place, mon cher vieux compagnon, pour vous dire que nous vous attendons. Adieu, vieux solide, embrassez tout votre monde pour moi.
– 665 –
À SON ONCLE PARAIN
Croisset, vendredi soir.
[18 ou 25 mai 1849.]
J’ai reçu ce matin, mon cher oncle, une lettre de Leclerc à laquelle je n’ai rien compris. Au lieu de me dire s’il accepte, oui ou non, les conditions que je lui ai posées dans la dernière lettre que je vous ai écrite, il me fait beaucoup de protestations et de doléances. Je crois que son désir est que vous le repreniez comme garde. Il a l’air d’implorer mon intervention pour cela. Si vous en étiez content, en effet, vous feriez bien de lui pardonner son escapade et de le réintégrer dans ses fonctions. Il me dit qu’il ne va pas vous voir, car il ne ferait que pleurer et ne saurait que vous dire. Il m’a l’air d’un homme abattu et très humilié. Dans tout cela je ne sais s’il veut venir avec moi en Orient. Mais voilà un autre incident. Du Camp a déniché je ne sais où un gars superbe, un Corse, un ancien troupier qui a déjà été en Égypte et paraît, d’après ce qu’il m’écrit, un drôle roué. Il penche pour lui, de même que moi je penche pour Leclerc. Le choix d’un domestique pour un tel voyage est une affaire trop grave pour se décider à la légère. De sorte que nous ne ferons notre choix et ne donnerons notre parole à l’un ou à l’autre qu’après avoir vu, moi Sassetti (c’est le nom de l’ex-voltigeur) et lui Du Camp, Leclerc.
En conséquence, si maître Leclerc veut voyager aux conditions que je vous ai envoyées, il fera bien d’accompagner Dupont jusqu’à Paris, quand celui-ci se mettra en route, et d’aller place de la Madeleine, 30, causer avec mon collègue afin qu’il en juge. Bien entendu que je paierai ce petit voyage dont la dépense ne peut être grande. Vous la fixerez vous-même, s’il vous plaît, cher oncle.
– 666 –
Voilà donc l’état de la question, comme on dit en politique. Plus tôt Leclerc ira se montrer à Du Camp, et plus tôt nous serons décidés sur l’homme que nous devrons prendre. Du Camp, de son côté, doit m’envoyer un de ces jours Sassetti.
Du reste rien de nouveau, cher vieux compagnon. Je travaille toujours ma Tentation comme dix nègres. J’en ai encore pour deux grands mois. Ça et le voyage à l’horizon, vous voyez que je ne manque pas de choses qui me trottent dans la tête.
Adieu, je vous embrasse vous et tout le monde de là-bas.
À FRÉDÉRIC BAUDRY
Croisset, samedi matin. [4 août 1849 ?]
Je vous rappelle votre double promesse, mon cher bonhomme :
1° Votre visite que vous m’avez promise pour le commencement de ce mois. Ne devez-vous pas vous mettre en voyage vers le 11 ? Tâchez de ne pas venir un mardi. Je vous attends lundi ou mercredi prochain. Je pense que vous serez alors à Rouen et que ça ne vous dérangera pas.
2° Les notes sur Crepitus dont j’aurais grand besoin maintenant.
Faites-moi le plaisir de tâcher de savoir par votre ami Maury qu’est-ce que devient la traduction de Creuzer ; s’il s’en publiait maintenant un volume je tomberais dessus avec
– 667 – rage. Savez-vous de quoi un citoyen peut avoir soif par le temps qui court ? – de renseignements sur Apollon. Voilà ce qui me manque ; mais ! si je savais l’allemand je lirais votre fameuse encyclopédie, hélas ! mon ignorance est telle que je me résignerais, de force, à passer par-dessus.
Je souhaite, cher ami, que vous alliez mieux que moi, – mon travail, mon voyage, le Hamard, tout cela secoue diablement mes pauvres nerfs. À force de tendre la chanterelle elle finit par péter, et les morceaux m’en fouettent la figure.
Adieu, cher vieux. Tout à vous et à bientôt, je l’espère.
À FRÉDÉRIC BAUDRY
[Croisset,] jeudi soir. [9 août 1849 ?]
Crepitus est une blague !!!
J’en suis foudroyé. N’importe, c’est le cas de dire : « s’il n’existait pas, il aurait fallu l’inventer ». Car, ainsi que Dieu, ça me semble trop beau pour ne pas être.
Ne pensez-vous pas, ô savant ami, que Crepitus pourrait être une invention de quelque père de l’Église ? Ne m’aviez-vous pas dit qu’il en était question dans saint Augustin ? Apocryphe ou vrai, il me faut quelque texte là-dessus, ça dérange trop toutes mes combinaisons. Je suis tout indigné, mais je m’en doutais.
Quant aux petits dieux de l’enfance, je vous remercie tout de même de la note que vous me promettez, elle pourra m’être utile. Mais si vous pouviez me dénicher, quand vous
– 668 – irez à Paris, quelque chose sur Crepitus (j’y reviens toujours), vous seriez un bougre bien aimable. – Vous en êtes un de penser à moi. Quant à aller vous voir cette semaine, songez, mon cher vieux, que je suis dans un labyrinthe atroce. Du Camp me presse d’aller à Paris pour hâter nos préparatifs. Je devrais y être. Mais mon bouquin avant tout. Je compte l’avoir fini dans un mois ? – C’est d’une longueur interminable. Ô Muse, que ton pucelage est dur !
D’après votre lettre de ce matin, je compte avoir votre visite vers le 20 du courant. Écrivez-moi la veille et venez-vous-en par le bateau de 10 heures et demie. Je vous offrirai un humble déjeuner dans ma modeste chaumière, des œufs, des fruits de la terre, du laitage dérobé aux troupeaux, etc., et je vous ferai reconduire le soir.
Adieu, cher ami. Tout à vous.
À SA MÈRE
[Croisset, été 1849.]
Je t’envoie une lettre arrivée ce matin de Pont-l’Évêque, chère vieille. Et je pense que je fais mieux que d’attendre ton retour, qui je l’espère ne sera pas long.
Fellacher n’est pas venu hier. C’est demain que je l’attends. S’il ne part pas trop tard j’irai dîner chez Achille. Sinon ce serait vendredi.
Voilà à peu près tout ce que j’ai à te dire. Rien de neuf ici. Le temps s’est rassombri et je souhaite qu’il en soit de même à Paris où tu me parais suer congrûment. Je pioche
– 669 – pas mal. Mais hier je me suis couché dans une espèce d’état de découragement en songeant à tout ce qui me restait à faire pour Saint Antoine. J’en étais écrasé. Aujourd’hui ça va mieux. Espérons que j’arriverai à le finir, mais à mesure que j’avance, cette fin recule.
Il me tarde de voir la boule de père Parain, j’aurai bien du plaisir à l’embrasser.
Adieu, pauvre vieille chérie.
Mille tendresses.
À toi.
À SA MÈRE
[Paris,] samedi soir, 11 heures.
[Septembre 1849.]
Chère vieille,
Nous sommes arrivés en bon état tantôt à 5 heures et sans ennui. Nos compagnons de wagon étaient même amusants. Il y avait de bonnes études à faire et que nous avons faites.
J’ai trouvé Maxime fort embêté, et très fatigué. La mort de sa grand-mère l’attriste ; la bonne femme n’en a pas, je crois, pour 15 jours encore à vivre. Il ne la quitte pas et nous avons passé la soirée, Bouilhet et moi, sans lui.
Quoique tu eusses préféré que je t’écrivisse demain, afin d’avoir lundi de mes nouvelles plus fraîches (tu vois que je te connais, pauvre chère vieille), je t’envoie ce mot ce soir,
– 670 – parce que la poste le dimanche part de Paris à 2 heures et que j’aurais peur d’y être pris.
Si l’un de vous va à Rouen lundi, Bouilhet te pourra encore donner de mes nouvelles ; il m’aura vu le matin.
Adieu, je t’embrasse comme je t’aime.
À toi.
Ton fils.
J’attends l’Hârgent avec cent vingt mille H aspirés.
Embrasse le père Parain et Lilinne.
Quant à toutes nos autres connaissances tu peux leur dire merde de ma part.
Mon bottier a dû envoyer hier ou aujourd’hui la paire de bottes n° 2 chez Achille. J’autorise et j’engage le père Parain, lui qui s’y connaît, à ouvrir le paquet et à se repaître la vue du susdit chef-d’œuvre. Après quoi renvoyez-les-moi ici.
À SA MÈRE
[Paris, septembre 1849.]
Je me porte bien.
J’attends l’argent avec grande impatience. Max[ime] ne peut plus m’en prêter vu que tout est en révolution chez lui. J’y fais des visites de 5 à 6 minutes entre les courses.
– 671 –
La mère Chéronnet n’en a encore, je crois, que pour quelques heures.
Adieu, pauvre chère vieille, je suis immensément pressé. Je partirai de Paris quand j’aurai tout payé. Probablement vendredi.
Adieu, je t’embrasse.
À toi.
À SA MÈRE
[Paris,] nuit de jeudi à vendredi, 1 h[eure] du matin.
[25-26 octobre 1849.]
Tu dors sans doute maintenant, pauvre vieille chérie. Comme tu as dû pleurer ce soir, et moi aussi, va ! – Dis-moi comment tu vas, ne me cache rien. Songe, pauvre vieille, que ça me serait un remords épouvantable si ce voyage te faisait trop de mal. Max[ime] est bien bon, sois sans crainte. J’ai trouvé nos passeports prêts. Tout a été comme sur des roulettes. C’est bon signe. Adieu, voilà la première lettre, les autres succéderont bientôt. Je t’en enverrai demain une plus longue. Et toi ? écris-moi des volumes, dégorge-toi.
Adieu, je t’embrasse de tout mon cœur plein de toi. Mille caresses.
L’adresse de Fovard est : place des Pyramides », 3.
– 672 –
À SA MÈRE
[Paris,] vendredi soir, 5 h[eures] et demie.
[26 octobre 1849.]
Une journée de passée, pauvre vieille. C’est sans doute la pire, – comme tu as dû t’ennuyer aujourd’hui ! Je me figure ta bonne mine pensive… J’attends demain matin une lettre de toi, qu’elle soit bien longue. Écris-moi beaucoup, le plus que tu pourras.
Maxime m’a remonté hier soir en arrivant. J’en avais besoin. Il avait tellement prévu cela qu’il avait été dans la journée s’informer s’il y avait une diligence de nuit pour Nogent, il devait s’y mettre ce soir afin de me remmener samedi matin. Il est bien convenu entre nous que si, une fois l’Égypte vue, nous nous sentons fatigués ou que l’ennui de toi me prenne ou que tu me rappelles, je reviens. Ainsi ne te tourmente pas par avance, sois sans crainte, il me semble que l’envie de te revoir me ferait revenir à travers tout. Oh ! comme je t’embrasserai au retour, pauvre vieille !
Aujourd’hui déjà je suis mieux. Je ne voudrais pas pour cent mille francs ou n’importe quoi revenir à la journée d’hier. – J’ai passé tout l’après-midi avec Max[ime] à faire les paquets. Ce matin j’ai pris un bain, déjeuné d’une façon confortable, et comme Max[ime] est parti ce soir faire des adieux à ses amis, je vais aller tout seul et comme un homme à l’Opéra. Par une coïncidence bizarre c’est exactement ce que j’ai fait la veille du départ pour la Bretagne. À propos de Bretagne le relieur a apporté aujourd’hui les m[anu]s[crits] ; veux-tu que je t’envoie mon exemplaire ? seulement je te le recommande beaucoup car c’est un chef-d’œuvre de reliure. J’irai demain dire adieu au professeur et à Pradier, je t’écrirai et dimanche je t’écrirai
– 673 – encore, ensuite ce sera de Marseille, d’où tu recevras probablement 2 lettres. Au reste j’ai tort d’indiquer mes lettres, il en peut manquer.
Ce n’est pas de moi que je suis inquiet en partant, mais de toi. J’ai peur que ce voyage ne te rende malade ; soigne-toi bien, c’est-à-dire fais-toi une raison, comme on dit.
Adieu, pauvre mère, je t’embrasse, mille tendresses et mille caresses.
À toi ton fils qui t’aime.
Embrasse pour moi tous ces bons Nogentais auxquels je n’ai pas dit adieu. Je pense aussi à la petite fille.
À SA MÈRE
[Paris,] samedi soir. [27 octobre 1849.]
La journée d’aujourd’hui m’a semblé moins longue que celle d’hier, pauvre chère vieille, quoique j’aie été moins occupé. – Ainsi j’espère peu à peu me faire à notre absence, mais toi ?… J’attendais avec bien de l’impatience ta bonne lettre. Quoique par métier je fasse du style, je ne sais que te dire, car j’aurais tant de choses à te dire.
Hier au soir, après t’avoir écrit, j’ai été à l’Opéra voir Le Prophète. C’est magnifique ; ça m’a fait du bien. J’en suis sorti rafraîchi, émerveillé, et plein de vie. Devine qui est-ce qui est venu s’asseoir à côté de moi ? – Un Persan en costume ! J’ai vu aussi le père Bourguignon qui, accoudé à la première stalle tout contre l’orchestre, se pâmait de
– 674 – contemplation en humant les danseuses. Sa balle m’a fait rire.
Je viens de passer une partie de mon après-midi chez ce brave Pradier qui m’a fait de belles théories sur les voyages. Ça valait la description du Vésuve. Il m’a reconduit jusqu’à la porte de Maxime où nous avons rencontré le sieur Leserrec neveu, mortel assez déplaisant.
Quand cette lettre t’arrivera, tu auras déjà dû recevoir une carte d’Égypte que j’ai recommandée au père Molard. Malgré la vénération du père Parain pour cet hôtel ça m’a l’air d’une telle pétaudière que je ne serais pas étonné quand il y aurait du retard ou qu’elle serait égarée, car le paquet est petit.
Nous attendons Bouilhet demain matin ; je vais ranger les papiers de Maxime dans ma malle. Quant à La Bretagne j’aime mieux que tu la prennes en repassant par Paris. Tu l’emporteras à Croisset, Fovard te la donnera. Je pense à toi sans cesse, ton idée m’accompagne partout. Oui, pauvre chérie, va, aie bon espoir ; je te ferai de beaux récits de voyage, nous causerons du désert au coin du feu ; je te raconterai mes nuits sous la tente, mes courses au grand soleil… Nous nous dirons : « Oh ! te rappelles-tu comme nous étions tristes ! » et nous nous embrasserons, nous rappelant nos angoisses du départ.