Correspondance - Tome I
À Ernest Chevalier ......................................................... 79
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 31 parties.
Nous avons passé les cataractes sans encombre. Au reste, par excès de prudence, nous avions mis pied à terre. – C’est une des choses les plus curieuses et les plus belles que nous ayons encore vues. Je t’ai parlé dans ma dernière lettre des gens d’Assouan et d’Éléphantine qui traversent le Nil assis sur des joncs. Un peu plus loin, aux cataractes, ils sont montés, tout nus, sur des troncs de palmiers ; il est amusant de les voir se lancer dans les tourbillons d’écume, disparaître et revenir sur l’eau. Le courant les entraîne entre les rochers, comme un fétu de paille, d’une manière rapide et effrayante ; leurs dos noirs ruissellent d’eau, leurs dents blanches sourient. Tout cela est d’une élégance de sauvage qui charme profondément.
Avant-hier, nous avons abordé 2 bateaux de marchands d’esclaves chargés de négresses. Elles venaient du Darfour, du pays des Gallas, de l’intérieur de l’Afrique ; – femmes volées pour la plupart. Elles étaient empilées dans les canges, qui en regorgeaient comme les charrettes de foin chez nous. Pour costumes elles portaient des amulettes et des petits caleçons de cuir. – Nous en avons acheté (pas des femmes) mais des pagnes (= leur caleçon). C’est si peu
– 797 – beurré de crasse et de graisse de mouton que ça en empoisonne notre divan. Mais ça a un crâne chic. Nous avons marchandé des plumes d’autruches et une petite fille d’Abyssinie, afin de rester plus longtemps à bord et de jouir de ce spectacle qui avait son chic. Quelques-unes, sur des pierres, broyaient de la farine, et leurs longues chevelures tombaient par-dessus elles comme la longue crinière d’un cheval qui broute à terre. Des enfants à la mamelle pleuraient. On faisait la cuisine. Les unes, avec des dents de porc-épic, arrangeaient les chevelures de leurs compagnes. C’était fort triste et singulier. Dans chacun de ces bateaux, il y a toujours quelques vieilles négresses qui font et refont ce voyage pour encourager les nouvelles venues, faire qu’elles ne se découragent pas trop et ne [se] rendent pas malades à force d’être trop tristes. Sais-tu, pauvre chérie, que nous sommes à un mois de distance du pays des singes et des éléphants ? Mais il faut se limiter et songer que le fond du sac n’est pas inépuisable. Adieu, je t’embrasse et cent mille fois encore.
Tout à toi du fond de mon cœur.
Par le même courrier, j’écris à Bouilhet.
À SA MÈRE
Philæ, 15 avril 1850.
Nous voilà de retour de la Nubie, comme nous sommes partis : en bon état, si l’on peut se dire ainsi quand il y a deux grands mois que l’on [n’]a reçu des nouvelles de tout ce que l’on a de plus cher au monde. Hier soir nous sommes
– 798 – arrivés à Philæ, à la nuit tombante. Je suis aussitôt parti à âne avec Joseph pour Assouan (à 1 lieue d’ici), dans l’espérance d’avoir un paquet de lettres ; rien. J’imagine que tu as manqué un courrier et que tous les autres sont à la chancellerie du Caire, où je viens d’écrire immédiatement pour qu’on me les envoie à Keneh ; autrement je n’aurai de lettres de toi qu’à notre retour au Caire, à la fin de mai. Ça fera (ou ça ferait ?) près de 4 mois sans savoir ce que tu es devenue. Le ciel était bien beau hier au soir, les étoiles brillaient, les Arabes chantaient sur leurs dromadaires. C’était une vraie nuit d’Orient où le ciel bleu disparaissait sous la profusion des astres. Mais j’avais le cœur bien triste, ma pauvre mère tant aimée. Écris-moi donc deux fois, plutôt cent fois qu’une, par tous les courriers. Une lettre se perd si vite. Max[ime] [en] a eu déjà plusieurs d’égarées. Si je savais au moins que les miennes te parviennent, je ne me plaindrais pas. Mais c’est là ma plus grande angoisse. Quand je me figure toi tourmentée, cela me désole. – Peu-têtre es-tu malade, pauvre vieille. Tu pleures peut-être en ce moment, tournant tes pauvres beaux yeux que j’aime sur cette carte, qui ne te représente qu’un espace vide où ton fils est perdu. Oh non, va, je reviendrai. Tu ne peux pas être malade, car un fort désir fait vivre. Voilà bientôt six mois que je suis parti, dans six mois je ne serai pas loin du retour, ce sera probablement vers janvier ou février prochain. – Hier soir, chez l’effendi où j’ai été les chercher, il y en avait pour Maxime, il y en avait pour Sassetti même, qui n’en reçoit jamais. Mais de toi, rien, ni d’Achille qui devrait pourtant me donner un peu de tes nouvelles, ni de Bouilhet, ni du père Parain, qui devrait bien quelquefois se lever dès le matin pour m’écrire de n’importe quelle orthographe : « Ta mère se porte bien. » Voilà tout ce que je demande. Il me semble que
– 799 – ce n’est guère. Est-ce qu’on ne pense plus à moi ? Serait-il vrai, le proverbe : les absents ont tort ?
Quant à te parler de notre voyage, ce sera pour une autre fois. Je suis pressé, nous allons descendre la cataracte, nous déménageons les bagages et nous-mêmes. Le bateau va s’en aller de son côté et nous à pied du nôtre. – Et puis, je suis trop en colère pour avoir le loisir de me recueillir. Nos santés sont florissantes, si ce n’est Sassetti que le climat fatigue un peu. Je ne sais pas comment Maxime ne se fait pas crever avec la rage photographique qu’il déploie. Du reste il réussit parfaitement. Quant à moi, qui ne fais que contempler la nature, fumer des chicheks et me promener au soleil, j’engraisse. Mais je deviens bien laid. Mon nez rougit et il m’y pousse des poils comme à celui du capitaine Barbey.
Adieu, pauvre tant adorée, je t’embrasse et te surembrasse.
À toi, à toi,
ton fils.
À SA MÈRE
[22 avril 1850.]
[…] Nous sommes en plein été. À 6 heures du matin nous avons régulièrement 20 degrés Réaumur à l’ombre ; dans la journée c’est 30 environ. La moisson est faite depuis longtemps et avant-hier nous avons mangé une pastèque. Où es-tu, toi, pauvre vieille, est-ce à Croisset ? à Nogent ? à Paris ? et ce voyage d’Angleterre ? Envoie-moi les plus longues lettres possible ; parle-moi de toi, de ta vie, de tout
– 800 – ce qui se passe. Comme la petite Lilinne sera gentille l’hiver prochain ! Fait-elle bien des progrès dans la lecture ? Qu’est-ce que devient ce grand libertin, cet illustre débauché de père Parain ? etc., etc.
C’est une bien bonne vie que celle que nous menons. Voilà le voyage de Nubie fini. La conclusion de celui d’Égypte approche aussi. Nous quitterons notre pauvre cange avec peine. Maintenant nous redescendons lentement, à l’aviron, ce grand fleuve que nous avons monté avec nos deux voiles blanches. Nous nous arrêtons devant toutes les ruines. – On amarre le bateau, nous descendons à terre, toujours c’est quelque temple enfoui dans les sables jusqu’aux épaules, et qu’on voit en partie comme un vieux squelette déterré. – Des dieux à tête de crocodile et d’ibis sont peints sur la muraille blanchie par les fientes des oiseaux de proie qui nichent entre les intervalles des pierres. Nous nous promenons entre les colonnes. – Avec nos bâtons de palmier et nos songeries, nous remuons toute cette vieille poussière. Nous regardons à travers les brèches des temples le ciel qui casse-pète de bleu. Le Nil coulant à pleins bords serpente au milieu du désert, ayant une frange de verdure sur chaque rive. C’est toute l’Égypte. Souvent il y a autour de nous un troupeau de moutons noirs qui broute, quelque petit garçon nu, leste comme un singe, avec des yeux de chat, des dents d’ivoire, un anneau d’argent dans l’oreille droite et de grandes marques de feu sur les joues, tatouage fait avec un couteau rougi. D’autres fois ce sont de pauvres femmes arabes couvertes de guenilles et de colliers, qui viennent vendre des poulets à Joseph, ou qui ramassent avec leurs mains des crottes de bique pour engraisser leur maigre champ. – Une chose merveilleuse, c’est la lumière, elle fait briller tout. Dans les villes, cela nous éblouit toujours, comme ferait le papillotage de couleurs d’un
– 801 – immense bal costumé. Ces vêtements blancs, tout jaunes, ou azur se détachent dans l’atmosphère transparente avec des crudités de ton à faire pâmer tous les peintres. – Pour moi, je rêvasse de cette vieille littérature, je tâche d’empoigner tout ça. Je voudrais bien imaginer quelque chose, mais (je suis comme Baudin) je ne sais quoi. Il me semble que je deviens bête comme un pot.
Nous lisons dans les temples les noms des voyageurs ; cela nous paraît bien grêle et bien vain. – Nous n’avons mis les nôtres nulle part. – Il y en a qui ont dû demander trois jours à être gravés, tant c’est profondément entaillé dans la pierre. Quelques-uns se retrouvent partout avec une constance de bêtise sublime. – Il y a un nommé Vidua, surtout, qui ne nous quitte pas. Avant-hier, à Ombos, Max[ime] a découvert celui de ce pauvre d’Arcet. Les lettres sont là à se ronger au grand air, pendant que son corps se pourrit là-bas, dans une troisième partie du monde. – C’est sans doute ce pauvre nom, à demi effacé déjà, qui survivra de lui le plus longtemps. – Il est venu l’écrire en Égypte, il a vécu à Paris, et il a été mourir en Amérique. Quelles réflexions philosophiques, comme dirait Fellacher !
Toutes les fois que nous arrivons devant des statues, dans un temple, Max[ime] fait devant elles le salut arabe en portant la main à son front, et s’informe de leur santé. Ça ne varie pas. Sassetti a depuis quelque temps une rage de chasse que rien n’arrête. Il est vêtu à l’Égyptien, ce qui lui donne un air mastoc assez risible. C’est un garçon de très bon cœur et qui nous est fort dévoué. Il possède beaucoup de talents utiles. Maintenant il est cordonnier et raccommode nos chaussures avec du fil de fouet ciré. Nos hardes s’usent. Le chic commence. La mère Lormier serait bien scandalisée de l’état de mon linge !!! (C’est-à-dire de ma
– 802 – flanelle. Car du linge je n’en use pas.) – Je donnerais je ne sais quoi pour que tu puisses connaître ce brave Joseph. C’est une des balles les plus curieuses qu’il soit possible de voir. Il se livre toujours à la confection des douces (plats sucrés) et des bé fils tecks (biftecks). Nous avons eu une fière chance de tomber sur un pareil drogman. Je confierais à cet homme-là Lilinne pour lui faire faire un voyage d’Orient, et je suis sûr : je ne dis pas qu’il ne lui arriverait rien de fâcheux, mais qu’elle n’éprouverait pas même une égratignure, tant il est expérimenté et de bon entendement.
Nous avons à bord un vieux matelot qu’on appelle Fergalli et qui me rappelle ce bon Pitchef. Plus on lui fait de farces, calottes, coups de poing, etc., plus il est satisfait. Quelquefois même on le jette à l’eau, alors on rit beaucoup. Les plaisanteries sont toujours de le tuer, de l’écorcher vif, de le mettre à la broche. Comme il est chauve, on lui retire son bonnet et on lui donne de grandes calottes sur la tête. Quelquefois les matelots font mine d’aller le féliciter sur sa nomination de pacha, et on lui donne un charivari qui consiste à faire avec la main et la bouche des pets factices. – On le rase avec un couteau, on le déshabille pour qu’il danse. Il y a quelques jours, on l’a habillé en femme avec un voile sur la figure et un morceau de toile à voile pour robe. – C’était la mariée, on faisait la noce. Cela pouvait passer pour un de ces spectacles « où un père de famille n’aurait pas été bien aise de mener sa jeune personne ». Après quoi, ces bons Arabes se sont mis à faire leur prière avec les prosternations, les Allah et les Mohammed, comme les plus braves gens du monde. Il n’y a rien de plus gai que ces hommes, ou pour mieux dire de plus enfant ; un rien les abat comme peu de chose les amuse.
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Les messieurs de la haute classe ne détestent pas le liquide. Les gouverneurs des petites villes où nous passons viennent nous faire des visites à bord, dans l’espérance d’attraper une bouteille d’eau-de-vie. La canaillerie de ces drôles se rehausse de tous les respects dont on les entoure. À Wadi-Halfa nous avons fait la connaissance du gouverneur d’Ibrim, chargé de recueillir l’impôt dans toute la province. Ce n’est pas une mince besogne. Cela s’exécute à grand renfort de coups de bâton, d’arrestations, d’enchaînements. Nous sommes descendus avec lui, côte à côte, pendant trois ou quatre jours. Un village n’avait pas voulu payer, il a empoigné le sheik, l’a enchaîné et enlevé dans sa cange. Quand elle a passé près de nous, nous avons vu ce pauvre vieux couché au fond du bateau, tête nue sous le soleil et dûment cadenassé. Sur la rive, des hommes et des femmes suivaient en criant. Ça n’émouvait nullement notre brave Turc, qui a jugé cependant prudent pendant deux jours de ne pas nous quitter de vue, espérant que, si par hasard on l’attaquait, nous avions de très jolis fusils qui portent fort loin. Il venait, tout en descendant le Nil comme nous, nous faire des visites. Une fois, il nous a amené un petit mouton en cadeau, ce qui nous a été sensiblement agréable, car depuis 6 semaines nous n’avions mangé que du poulet ou de la tourterelle. Nous avons eu avec ce brave homme des conversations sur sa spécialité, c’est-à-dire qu’il nous a donné beaucoup de renseignements curieux sur la manière de faire mourir un homme à coups de bâton, en un nombre de coups déterminé ; ils vous exposent tout cela très gentillement, en riant, comme on cause spectacles, et l’exécutent très placidement, comme on fume sa pipe.
Tu ne m’as pas dit comment tu t’étais arrangée avec tes domestiques ? reprendras-tu Eugène et sa femme ? tu feras bien. Pour moi j’en serais aise. – Penses-tu de temps à autre
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à ma peau d’ours et à ce que toutes mes affaires ne s’abîment pas. C’est au père Parain surtout que je me recommande. Je lui avais dit de demander à Achille un renseignement relatif aux douanes, l’a-t-il fait ? Nous en aurions besoin le plus tôt possible.
Pour te donner une idée de tout ce que je vois, va-t’en à la bibliothèque de la ville et demande à voir le grand ouvrage d’Égypte, le volume de planches d’antiquités. M. Pottier, ou l’ami Lebreton même, se fera un plaisir de te montrer ça. Et ça t’amusera. Au reste, cet ouvrage n’est pas rare. Quelque particulier l’a peut-être. Le père Lefébure en est propriétaire. Je voudrais bien lui rapporter quelque chose pour sa magnifique propriété. Mais je voudrais que ce fût quelque chose d’inepte et je ne sais quoi trouver. Le cadoter de quelque chose de réellement curieux, ce serait trop bête.
Voilà, il me semble, une longue lettre, pauvre chère vieille : qu’elle t’arrive vite, qu’elle te remonte, qu’elle te fasse du bien, comme un bon vent frais, ranimant. Adieu. Je me rappelle ma première lettre écrite dans la nuit de Paris sur la table de Max[ime], quelques heures après t’avoir quittée. Dans autant de temps que cela nous ne serons pas loin de nous serrer dans les bras l’un de l’autre.
Je t’envoie de loin toute ma tendresse.
À toi, bonne mère, ton fils.
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À SA MÈRE
Thèbes, amarrés au rivage
de Louqsor, 3 mai 1850.
Il est 4 heures et demie du matin. Je me lève à la hâte, pauvre chère mère, pour t’envoyer ce mot à Keneh, à l’agent français qui le fera passer au Caire. Je fais partir un exprès à cheval pour le porter et me rapporter des lettres de toi, s’il y en a ? Serais-je plus heureux à Keneh qu’à Assouan ; Dieu le veuille !
Nous sommes arrivés hier au soir à Thèbes, à 9 heures. Nous nous sommes promenés dans Louqsor au clair de lune. Elle se levait derrière les enfilades des colonnes, éclairant de grandes ruines. Ah ! comme le ciel est beau ici, pauvre vieille, quelles étoiles, quelles nuits ! Nous n’avons encore rien vu de Thèbes, mais ce doit être magnifique. Nous allons y rester une quinzaine, j’imagine, car c’est immense, et comme nous voulons bien voir et ne pas nous échigner, nous prenons tout notre temps. Par ce système, aucun de nous n’a été encore pas même fatigué. Je vois que nous ne serons pas à Jérusalem avant le 1er ou le 15 juillet probablement. Et à Constantinople en octobre ou novembre. Au reste il est impossible d’avance de rien indiquer de précis. Ce qu’il y a de certain, c’est que l’hiver prochain, vers janvier ou février, tu verras ton pauvre fieux. Prends donc patience, pauvre mère, le temps passe. Nous voilà à moitié. La seconde moitié passera plus vite que la première. Comme nous causerons dans nos fauteuils au coin de notre feu !
Depuis ma dernière lettre d’Esneh, partie le 26 avril, je n’ai rien de nouveau à te dire, si ce n’est que j’ai tous les doigts noircis de nitrate d’argent, pour avoir aidé mon associé, hier, à Herment, dans ses travaux photographiques.
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Il s’est développé en lui une rage de natation qui aurait pu devenir désastreuse, si on n’avait fini par le prier de cesser. – Il se jetait dans le Nil, en plein, sans faire attention qu’il y a beaucoup de crocodiles. Cependant, sur nos remontrances, il a cessé. C’est un bien bon bougre. Nos santés continuent à être superbes et nos mines ressemblent de plus en plus à des pipes extraculottées.
Adieu, pauvre chérie. Je n’ai que le temps de t’embrasser de tout mon cœur.
À toi, ton GUSTAVE.
À SA MÈRE
Entre Kaft et Keneh,
17 mai 1850, 1 h[eure] de l’après-midi.
Nous avons quitté enfin (et hélas !) Thèbes hier matin. Il y a de quoi y rester longtemps et dans un perpétuel ébahissement. C’est de beaucoup ce qu’il y a de plus beau en Égypte et peut-être ce que nous verrons de plus crâne dans tout notre voyage. Ce soir nous arriverons à Keneh probablement. Si je n’y ai pas de lettres, je n’ai plus d’espoir d’en avoir qu’au Caire. – Enfin ! Dieu bénisse la poste et les chanceliers ! Si je savais au moins que tu as reçu toutes les miennes ? Je mets dans mes envois le plus de régularité possible, je fais partir des exprès à cheval quand je n’ai pas d’occasions. Avec tout cela, j’ai bien peur que tu ne passes souvent plusieurs courriers sans avoir de mes nouvelles. Mais tranquillise-toi, bonne mère, je vais et nous allons tous bien. En fait d’inconvénients de voyage, croirais-tu que je viens de passer quatre jours sans fumer ! faute de tabac. Le
– 807 – tabac des paysans arabes me semblant trop exécrable, je soupire après le caporal. De plus, la chaleur resserre beaucoup les bottes, ça vous pince le pied pour monter à cheval. Voilà jusqu’à présent les plus graves accidents que nous ayons essuyés. Maxime dort dans ce moment par suite de la fatigue qu’il vient de se donner en arrangeant ses bottes, pour les élargir. – Il les a suiffées avec de la graisse de mouton et a fourré dedans des bâtons de palmier en guise d’embouchoir. Tu connais le monsieur et tu peux te figurer la vigousse qu’il y a déployée. – Quant à moi, je viens tout à l’heure de rater une grande cigogne qui se promenait tranquillement sur la rive. Ma balle a été à cinquante pas plus loin faire des ricochets sur le sable, et la cigogne tranquillement est remontée dans l’air, laissant pendre ses pattes et donnant de grands coups d’ailes.
Nous venons, pauvre vieille, de passer à Thèbes 15 bien bons jours. C’est beau ! je dirai plus : ce n’est pas mal. – Ce devait être une ville au moins aussi grande que Paris. Il faut 3 jours rien que pour voir, sans s’arrêter, les ruines qui en demeurent encore, quoique tout soit ravagé et aux trois quarts enfoui. C’est une plaine entre deux chaînes de montagnes, traversée par le Nil, parsemée d’obélisques, de colonnades, de frontispices, de colosses. Je n’oublierai jamais la première impression que m’a faite le palais de Karnac. Ça m’a semblé une demeure de géants, où l’on devait servir dans des plats d’or des hommes entiers à la brochette, comme des alouettes. Nous avons passé là trois jours, Max[ime] photographiant et moi estampant, ou pour mieux dire faisant estamper. J’avais dans mes ouvriers un guide qui parlait un peu anglais, nous nous entendions à moitié dans un charabia composé d’anglais, d’italien et d’arabe :
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« Allah ! allah ! allons ! gavan ! gavan ! Sacré nom de Dieu.
— Si signor, si signor, è questo bene ?
— T’is not very bad, but your paper is not so clean.
— Taïeb, taïeb. »
Et ainsi de suite. Nous vivions (c’est-à-dire nos affaires étaient) dans une petite chambre qui avait pour plafond de grandes dalles peintes en bleu de ciel, et où nous voy[i]ons devant nous, sur la muraille, des reines avec de grandes coiffures, qui tenaient des rois par la taille. La nuit, je dormais dehors sur une grande pierre (recouverte de mon matelas), couché sur le dos, le nez tourné aux étoiles, au bruit des tarentules et à l’aboiement des chacals, qui alternait avec celui des chiens des villages voisins. Puis nous avons passé sur la rive gauche du Nil (après avoir pendant deux jours logé à Louqsor même, dans le palais de France, maison donnée par Méhémet-Ali lors de l’expédition de Louqsor pour l’obélisque), et nous avons été camper au pied du fameux colosse. Il n’a pas chanté au lever du soleil, mais le gredin m’a envoyé la nuit une grêle de moustiques qui m’ont dévoré les jambes et m’ont empêché de dormir, d’autant plus que le vent qu’il faisait secouait la tente avec furie. Le jour suivant, nous avons couché au Rhamesseum (tombeau d’Osymandias), et celui d’après à Biban-el-Molouk, ou autrement Vallée des Rois. C’est une merveille. Figure-toi une vallée entière coupée dans une montagne où il n’y a pas plus de végétation que sur une table de marbre et, des deux côtés, des carrières ; ce sont autant de tombeaux. On descend dans chacun par une série d’escaliers les uns au bout des autres et qui n’en finissent [plus]. Puis l’on entre dans de grandes salles, peintes du haut en bas et
– 809 – au plafond. On y voyage, le mot est littéral. Figure-toi des grottes de Caumont, dont les murs seraient poncés et couverts de peintures d’or, d’azur, etc. Ce sont des représentations fantastiques ou symboliques, des serpents à plusieurs têtes qui marchent sur des pieds humains, des têtes décapitées qui naviguent, des singes qui traînent des navires, des rois sur leurs trônes avec des visages verts et des attributs étranges. – Les peintures sont fraîches comme si elles venaient d’être faites et s’enlèvent sous le pouce. Ailleurs ce sont des joueurs de harpe, des danseuses, des gens qui mangent… on en casse-pète. Tu n’en es pas quitte, va ! je t’en reparlerai plus d’une fois.
Il y a à l’entrée de la Vallée des Rois, au-dessus du Rhamesseum, un vieux Grec qui fait le commerce d’antiquités. Il vit là comme dans une tour, au milieu de la montagne, dans une maison pleine de momies, tout seul, et loin des humains. De vieilles carcasses racornies plantées debout contre le mur grimacent dans un coin de sa tour, son rez-de-chaussée est bourré de cercueils, et la chambre où il nous a reçus a pour volet une planche peinte qui couvrait quelque citoyen du temps de Sésostris. Il est venu nous rendre notre visite un matin, comme nous étions campés au pied du colosse de Memnon. Il avait un turban blanc, une chemise de Nubien blanche et un parapluie en coton blanc. Ce vieux fils de Lemnos portait en outre à sa main gauche son chibouk et un bâton en bois blanc tourné par lui-même et terminé par une pointe en fer, pour s’aider à marcher sur les rochers. Il avait les pieds nus dans ses savates et se traînait en soufflant.
Quant à emporter en France des momies, ce serait difficile. L’exportation en est défendue maintenant. Nous aurions beaucoup d’embarras pour les passer en
– 810 – contrebande au Caire et pour les embarquer à Alexandrie. Ça nous demanderait trop de temps et d’argent.
À Keneh nous allons faire une pointe jusqu’à Kosseïr pour voir la mer Rouge que nous [ne] connaîtrions point sans cela, puisque le voyage du Sinaï n’aura pas lieu. Nous en aurions pour vingt jours de désert (au mois de juillet ce serait peut-être dur), douze jours de lazaret à Gaza et 3 mille francs de droit de passage au sheik de Lagabat. Ce serait absurde. Le voyage de Kosseïr, au contraire, nous demandera quatre ou cinq jours. C’est une promenade.
Hier, avant de quitter Thèbes, nous avons pris des chevaux et nous avons été faire un grand tour dans la campagne derrière Karnac et Louqsor. Au milieu de la journée nous nous sommes arrêtés dans un village et nous sommes entrés dans un jardin. Les arbres : orangers, citronniers, palmiers et gazis étaient si serrés les uns près des autres qu’il fallait se baisser pour passer dessous. Là, nous nous sommes reposés à l’ombre sur un paquet de branches sèches de palmier. – Le gamin qui nous suivait à pied a été chercher le gardien du jardin qui nous a apporté une grande jatte de mattes, avec des petits pains chauds posés sur un panier plat, en paille de couleur, tressée. Le ruisseau qui arrose le jardin, large d’un pied et profond d’un demi-pouce, coulait devant nous, sous la semelle de nos bottes, traînant des feuilles sur son courant, tout comme une rivière. – Nous sommes restés là deux grandes heures à causer. Puis nous sommes remontés à cheval, et nous nous sommes dirigés sur Karnac. C’est avec un serrement de cœur que nous lui avons dit adieu. Quelle étrange chose ! être ému en quittant des pierres ! et quand tant d’autres choses vous émeuvent.
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J’ai énormément pensé à Alfred à Thèbes. Si le système des Saint-Simoniens est vrai, il voyageait peut-être avec moi ; alors ce n’était pas moi qui pensais à lui, mais lui qui pensait en moi. Et je songe bien aux autres aussi, pauvre mère ! Je ne peux admirer en silence, j’ai besoin de cris, de gestes, d’expansion, il faut que je gueule, que je brise des chaises, en un mot, que j’appelle les autres à participer à mon plaisir. Et quels autres appeler que ses plus aimés ?
Nous voilà au milieu de l’été. Te rappelles-tu qu’il y aura dans 15 jours un an (c’était le dernier jour de mai) que je suis parti de Croisset pour aller coucher à Rouen par suite de la présence du sieur Hamard. Déjà un an ! il me semble que c’était hier. Dans autant de temps il y aura bien des mois que je serai de retour. Croisset doit être bien beau maintenant. Voilà le grand espalier de roses qui va se mettre à fleurir. Qu’il doit faire bon sous la petite allée couverte. Bossière a-t-il toujours la rage de tailler la tonnelle et Baptiste celle d’échigner les arbres ? S’ils continuent, qu’ils soient maudits, à 12 cents lieues de distance. Le dimanche, y a-t-il toujours des parties chez Mme Langois ? – Je vois d’ici le père Defodon en pantalon de coutil passant sur le quai avec son grand chapeau et allant « faire un tour en ville ». Mais ce que je vois le plus, c’est toi, pauvre chérie, toute seule dans cette grande maison et dans ce grand jardin, regardant jouer la petite qui court et halète sur le gazon. Comme tu as la mine triste ; comme tu penses à moi. Comme tu comptes les jours. Mais ne vois-tu pas que leur nombre diminue, que l’instant du retour se rapproche. L’hiver prochain nous serons de nouveau réunis sous la lampe, au coin du feu.
Quand je prends une feuille de papier pour t’écrire, le diable m’emporte si je sais y quoi mettre, puis de soi-même ça vient, je bavarde, je m’amuse, les lignes s’allongent. Mais
– 812 – quand je ne sais plus que dire, je jette sur elles un bon regard d’adieu et je leur dis dans ma pensée : allez-vous-en là-bas vite, vite, embrassez-la pour moi. Des lignes d’écriture embrasser quelqu’un ! Suis-je bête ! Allons, pas fort !
Adieu, pauvre chérie, mille tendresses. Allons, sacré nom de Dieu, remonte-toi un peu, « tu te manges le sang », « tu ne te fais pas de raison ».
À toi, ton fils,
GUSTAVE FLAUBERT.
18, Keneh.
Grande joie ! chère mère, mon cœur en saute. Voilà dix lettres pour moi, dont 1 de père Parain et une de Bouilhet. Je leur répondrai d’ici à peu.
Quant à toi, je t’embrasse à t’étouffer. Je vois que tu vas bien, que tu es raisonnable, je t’en aime mille fois plus pour cela. Tu te conduis bien. Comme tes lettres sont gentilles, je les ai dévorées comme un affamé.
Adieu. Dans ma prochaine je te parlerai de tout ce dont tu me parles. Sois toujours tranquille sur moi. Encore mille baisers.
À toi, ton fils.
À EMMANUEL VASSE DE SAINT-OUEN
À bord de notre cange, entre Kous et Keneh,
17 mai 1850.
Je ne sais, cher ami, si tu as reçu un mot de moi daté du Caire en réponse à un envoi de ta seigneurie, envoi dont je
– 813 – n’ai pu apprécier que l’intention, puisqu’il est arrivé à Rouen comme j’étais déjà en Égypte. Je crois t’en avoir remercié dans ma dernière lettre ; à mon retour ce sera ma première occupation que de le lire : sois-en sûr.
Que deviens-tu et comment supportes-tu cette polissonne d’existence ? Que dit-on à Paris ? Quant à nous, nous n’avons pas reçu de nouvelles d’Europe depuis la fin de janvier dernier. Voilà en effet quatre grands mois que nous vivons sur le Nil, ne voyant que ruines, crocodiles et fellahs. Ce n’est pas le moyen d’être fort en politique ni de se tenir au courant du mouvement social. Au reste, si tout en France est dans le même état qu’à mon départ, si le bourgeois y est toujours aussi férocement inepte, et l’opinion publique aussi lâche, en un mot si la pot-bouille générale y exhale une odeur de graillon aussi sale, je ne regrette rien, au contraire. Que tout cela s’arrange pour le mieux ou pour le pis, je ne demande rien du gâteau général, m’écartant de la foule pour n’avoir pas les coudes foulés.
Pour le moment nous revenons de la Nubie, du désert d’Abou-Coulôme et de Korosko. Demain ou après-demain nous partons pour Kosseïr, sur les bords de la mer Rouge, et dans trois semaines nous ferons une excursion à la grande oasis indépendante de Thèbes.
Tu vois que nous nous foutons complètement de tout ce qui se passe et que nous vivons comme de grands égoïstes, aspirant à pleins poumons le bon air chaud des tropiques, contemplant le ciel bleu, les palmiers et les chameaux, buvant du lait de buffle, fumant dans de longues pipes et dormant le nez aux étoiles. Je crois du reste que jusqu’à présent peu de voyages en Égypte (j’en excepte les voyages de savants) ont été aussi complets que le nôtre. On met
– 814 – ordinairement 3 mois à voir ce pays, nous en aurons mis huit. Nous avons relevé, dessiné, mesuré tous les temples de la Nubie et du Saïd (quant au Delta, l’inondation nous empêchera de le connaître aussi bien). Nous avons fait également une excursion dont peu de voyageurs se donnent la fatigue, celle du lac Mœris et du Fayoûm. Nous ne serons pas de retour au Caire avant la fin du mois prochain. Nous nous embarquerons à Alexandrie pour Beyrouth où je compte bien, mon cher Monsieur, avoir une lettre de toi. De Beyrouth nous nous mettrons en selle pour visiter toute la Palestine et la Syrie. Notre intention est de faire ensuite le voyage des îles, Chypre, Candie et Rhodes. Comme tu t’es occupé pendant de longues années de Candie, envoie-moi là-dessus le plus de questions que tu pourras. Je m’informerai et verrai par moi-même tout ce que tu me diras ; je te promets la bonne volonté la plus sincère. Expédie-moi donc par le courrier le plus prochain (à Beyrouth) une masse de notes, tant pour mon instruction personnelle que pour te servir d’éclaircissement à mille solutions qui sans doute te tourmentent. – Si tu as quelque lettre à faire remettre ou n’importe quelle commission, tu sais, cher et vieil ami, que je suis tout à toi. Ma mère a dû écrire à Mme Vasse que nous irions à Larnaka ; ainsi je ne te demande rien pour ta sœur de ce côté. Je crois du reste que tu n’es pas avec elle en correspondance bien suivie. Tu peux t’appliquer ce mot connu : « Il n’y a pas de ressemblance entre moi, ma famille et une botte d’asperges ; nous ne sommes pas tous très unis. » Le principal, quant à la famille, c’est de n’en être pas trop embêté. Or tu as su par ton travail et une patience héroïque te faire une position qui t’en rende indépendant. Dis-moi si elle s’améliore, si tu montes en grade, c’est-à-dire si l’argent augmente à mesure que la besogne diminue. Tu sais que tout ce qui t’intéresse
– 815 – m’intéresse. Voilà longtemps que nous portions ensemble ce vénérable habit de collège et que nous mangions les fromages de Neufchâtel du père Degouay. – Comme c’est vieux ! comme il a coulé de l’eau sous le pont depuis ; comme j’ai déjà usé de bottes et regardé brûler de chandelles ! Qu’est-ce que sont devenus tous ceux qui étaient avec nous ?… établis, dispersés, crevés, oubliés, mariés, cocus, députés, etc. Tout cela est drôle. Et le Garçon ? y penses-tu quelquefois ?
Adieu, cher vieux camarade, le ciel te tienne en joie. Je t’embrasse.
À toi.
Aurais-tu la bonté d’envoyer à Croisset un simple mot à ma mère, lui disant que tu as reçu de mes nouvelles et que je me porte bien ? Tu me rendrais service.
À LOUIS BOUILHET
2 juin [1850], entre Girgeh et Siout.
Et d’abord, mon cher Monsieur, permettez-moi de vous adresser l’hommage de mon admiration frénétique pour le morceau que tu m’as envoyé sur Don Dick d’Arrah. C’est taillé ! voilà du style ! Sérieusement, c’est fort beau, très beau, jeune homme, très beau, je reprends, comme eût dit le père Magnier. Je reviens de le relire encore une fois et d’en rire comme trois cercueils ouverts. – Il y a là des reprises et des mouvements de maître tout à fait crânes. – Ce vieux Ri-ri-ri-richard ! Ça m’a donné une envie de boire de sa bière,
– 816 – que la langue m’en pèle. Je vois le sable qui parsème le sol de l’établissement, je l’entends qui craque sous les bottes. La salle doit être au rez-de-chaussée, basse, humide, sentir le moisi et avoir peu de lumière. Homme cruel, tu ne m’as pas dit où se fondait l’établissement. Ce doit être dans le bas de la ville, rue Nationale ou rue de la Savonnerie plutôt, à moins que ce ne soit à Saint-Sever, ce qui serait sublime. Oui, en voilà encore un qui s’établit, un qui est fixé, comme Lormier fils, ce grand homme, et nous, nous [sommes] encore bien loin d’être établis ni fixés, même à quelque chose. Quant à moi, j’y renonce. J’ai beaucoup réfléchi à tout cela depuis que nous nous sommes quittés, pauvre vieux. Assis sur le devant de ma cange en regardant l’eau couler, je rumine ma vie passée avec des intensités profondes. Il me revient beaucoup de choses oubliées, comme des vieux airs de nourrices dont il vous survient des bribes… Est-ce que je touche à une période nouvelle ? ou à une décadence complète ? Et, du passé, je vais rêvassant à l’avenir, et là je n’y vois rien, rien. Je suis sans plans, sans idée, sans projet, et ce qu’il y a de pire, sans ambition [pour] quelque chose. L’éternel « à quoi bon ? » répond à tout et clôt de sa barrière d’airain chaque avenue que je m’ouvre dans la campagne des hypothèses. On ne devient pas gai en voyage. Je ne sais si la vue des ruines inspire de grandes pensées. Mais je me demande d’où vient le dégoût profond que j’ai maintenant à l’idée de me remuer pour faire parler de moi. Je ne me sens pas la force physique de publier, d’aller chez l’imprimeur, de choisir le papier, de corriger les épreuves, etc. Et qu’est-ce que c’est que cela comparativement au reste ! Autant travailler pour soi seul. On fait comme on veut et d’après ses propres idées, on s’admire, on se fait plaisir à soi-même, n’est-ce pas le principal ? Et puis le public est si bête ! Et puis, qui est-ce qui
– 817 – lit ? Et que lit-on ? Et qu’admire-t-on ! Ah ! bonnes époques tranquilles, bonnes époques à perruques, vous viviez d’aplomb sur vos hauts talons et sur vos cannes. Mais le sol nous tremble. Où prendre notre point d’appui, en admettant même que nous ayons le levier ? Ce qui nous manque à tous, ce n’est pas le style, ni cette flexibilité de l’archet et des doigts désignée sous le nom de talent. Nous avons un orchestre nombreux, une palette riche, des ressources variées. En fait de ruses et de ficelles, nous en savons beaucoup, plus qu’on n’en a peut-être jamais su. Non, ce qui nous manque c’est le principe intrinsèque, c’est l’âme de la chose, l’idée même du sujet. Nous prenons des notes, nous faisons des voyages, misère, misère. Nous devenons savants, archéologues, historiens, médecins, gnaffes et gens de goût. Qu’est-ce que tout ça y fait ? Mais le cœur ? la verve ? la sève ? D’où partir et où aller ? Nous gamahuchons bien, nous langottons beaucoup, nous pelotons lentement, mais baiser ! mais décharger pour faire l’enfant ! – J’ai lu la pièce d’Augier. C’est bougrement bête, voilà tout ce que j’en dis. Il y a même des choses du dernier serin ; quelle tisane que l’Hippocrène de ce jeune homme. Le feuilleton de Vacquerie a dû être bon. Tout cela m’emmerde. Oui, quand je serai de retour, je reprendrai et pour longtemps, je l’espère, ma vieille vie tranquille sur ma table ronde, entre la vue de ma cheminée et celle de mon jardin. Je continuerai à vivre comme un ours, me foutant de la patrie, de la critique et de tout le monde. Ces idées révoltent le jeune Du Camp qui a de tout autres idées, c’est-à-dire qui a des projets très remuants pour son retour et qui veut se lancer dans une activité démoniaque. À la fin de l’hiver prochain, dans 8 à 9 mois d’ici, nous causerons de tout cela, mon bonhomme.
Je m’en vais te faire une confidence très nette : c’est que je ne m’occupe pas plus de ma mission que du roi de Prusse.
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Pour remplir mon mandat exactement, il eût fallu renoncer à mon voyage. C’eût été trop sot. Je fais parfois des bêtises, mais pas de si pommées. Me vois-tu dans chaque pays m’informant des récoltes, du produit, de la consommation, combien chie-t-on d’huile, combien goinfre-t-on de pommes de terre ? Et dans chaque port : combien de navires ? quel tonnage ? combien en partance ? combien en arrivée ? dito, report d’autre part, etc. merde ! Ah non, franchement, je te le demande, était-ce possible ? Et après tant de turpitudes (mon titre en est déjà une suffisante), si on avait fait quelques démarches, que les amis se fussent remués et que le ministre eût été bon enfant, j’aurais eu la croix ; tableau ! Satisfaction pour le père Parain. Eh bien non, mille fois, je n’en veux pas, m’honorant tellement moi-même que rien ne peut m’honorer (phrase raide). Si je vivais à Paris, que je tenusse à baiser des femmes et à faire le gentil, d’accord. Mais à Croisset, entre le père Caire et le père Defodon, à quoi ça me servirait-il ?
La fin de Melænis ne m’a, ne nous a point plu. Nous en avons été tout embêtés. On voit, vieux, soit dit entre nous, que tu t’es dépêché d’en finir. Le défaut général, c’est d’être trop court. La situation demandait plus de développement, c’est esquissé seulement. Je l’ai lue et relue, cette malheureuse fin. Mon avis est que c’est à refaire. C’est fâcheux parce que jusque-là ton œuvre allait toute droite et en montant. Ça faisait montagne. Quant à l’épilogue, je n’aime pas la fin grotesque de tous tes personnages, Polydamas qui meurt d’un barbarisme, Coracoïdès qui se noie dans le bouillon, ni Commode dont ton auditeur romain connaît bien la fin. Polydamas surtout m’a déplu. Que Marcius meure d’une indigestion, très bien ; et c’est d’autant mieux que les autres mourront d’une façon différente :
– 819 –
Quant à Pantabolus, il partit pour l’Afrique…
et les deux vers qui suivent, très beau, raide et bon. Je n’aime pas le détail sur le nez de l’hôtelier. C’était bon une fois, dans le chant précédent, quand on a parlé de ce personnage et qu’il se trouvait là ! Mais ici c’est forcé et d’un goût peu riche. D’autant plus que deux strophes plus haut tu as déjà parlé de l’hôtelier « l’hôtelier fort discret ».
Je reprends du commencement :
Oh je le sais trop bien, dit-il avec effort !
C’est mon mauvais génie, etc.
Mais au contraire il me semble qu’il doit être très étonné de rencontrer Melænis à laquelle il ne pensait guère. Dans le coup de théâtre (car c’en est un que la présence de Melænis à ce moment) tu te prives de l’effet du coup de théâtre même, à savoir : l’étonnement de Paulus.
La strophe
Tu connais maintenant cette longue torture
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tu sais le sang qui bout à la lave pareil
La bouche qui frémit, la tempe qui murmure,
romantisme de mélodrame, ça, mon bonhomme, plus de gueulade que de sentiment. Ce n’est certainement pas cela qu’elle a dû dire.
– 820 –
La strophe « Elle avait dans la voix… » jolie, quoique je n’aime guère « le ciel sans mélanges », et puis pourquoi vient-il là une tempête ? est-ce parce qu’on va tuer quelqu’un ? C’est trop tragédie, trop exigé. Tout crime doit se passer par mauvais temps, je le sais. Mais tu aurais pu, je crois, te dégager du principe. En somme, je n’aime pas ce feu de Bengale qui éclaire la fin.
Je continue avec l’insolence de l’amitié :
Mais l’engourdissement Mais la froide sueur
lourd, lourd.
Des tonnerres lointains roulaient au fond des cieux
beau vers du reste.
Où prends-tu cette voix qui charme ? – et cette flamme Qui dans tes longs regards
jolie coupe
brille comme une lame
C’est foutant qu’il n’y ait pas d’autre mot que lame.
Mais ce que je trouve mauvais, c’est ceci :
Notre torche d’hymen c’est la tempête au ciel Nous fuirons, nous aurons quelque retraite ombreuse Pour y faire à nos cœurs un exil éternel
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
nos désirs immenses
– 821 –
… la vie est courte… le monde est étroit.
Faux, faux. Est-ce antique ? n’est-ce pas d’hier ? c’est du Velléda. Et tu mets cela sous Commode. Et puis pourquoi se cacher ? Qui s’oppose maintenant à ce qu’ils vivent ensemble ? Melænis ne doit-elle pas être parfaitement heureuse puisque Paulus ne peut plus épouser Marcia ? Pourquoi alors :
Notre bonheur est fait de pleurs et de vengeances Et cet amour terrible aura des violences Pleines de volupté, de délire et d’effroi
pourquoi le délire,
pourquoi l’effroi, effroi de quoi ?
J’avais compris, d’après ton plan, qu’à cette place, Melænis triomphante entortillerait Paulus d’un dilemme serpentin : « Puisque tu viens avec moi », si féminin et si logique que le brave homme ébranlé se serait dit : « Ma foi, c’est un bon coup », et s’en irait avec elle pour la baiser tranquillement ? Tu m’avais même parlé de l’effet comique du changement de disposition du cœur de Paulus. Il y avait là-dessus quelque chose à faire ?
Sa voix tomba, etc.
ces 3 vers-là, très beaux, très beaux.
Et s’embrassent tous deux couronnés de tonnerre
trop de tonnerre,
trop pompeux.
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Quant à la dernière strophe, je n’y vois rien à redire.
Voilà, mon cher Monsieur, tout ce que j’avais à te dégobiller d’opinions. Mon compagnon les partage. Si tu trouves que je suis hargneux, c’est que dans une œuvre aussi sévère que Melænis le plus petit défaut saillit et que vous nous avez habitués à n’être pas indulgent, ô Altesse, et que les crottes de mouche paraissent plus sur la pourpre que sur la laine.
Maxime Du Camp trouve Gustave Flaubert indulgent dans sa critique.
Mon bon vieux, le vrai défaut de ta fin, c’est d’être trop courte et trop fouaillée. Il aurait fallu là quelque chose de simple et de largement déployé. Du reste console-toi, tu la referas, et tu la referas bien. Je te le promets, j’en suis sûr. Nous reprendrons cela l’hiver prochain à Croisset dans nos bons dimanches, auxquels je pense tous les dimanches. Et la Chine, ça avance-t-il ? feras-tu cet été une excursion à Londres, à Amsterdam et à La Haye ? C’est une affaire de quinze jours, je crois que ça t’est indispensable.
La pièce que tu m’envoies sur le M. qui s’est cassé la tête à force de rimer est fort belle et très haute, surtout la fin. Les deux derniers vers sont magnifiques. Envoie-moi ce que tu fais, tiens-moi au courant de la Chine.
Quand tu iras à Paris va chez ce brave Pradier. Passe aussi rue de la Paix, n° 2. Tu donneras de mes nouvelles et tu baiseras la dame du logis. Ça te fera plaisir et à moi aussi. C’est un joli coup.
Je pense bougrement à toi, va, grande canaille : je te vois circulant dans les rues de Rouen, les coudes serrés, le nez au vent, avec la canne, et le chapeau gris, maintenant
– 823 – que nous sommes en été. À ce moment, mardi 4 juin, 2 heures et demie de l’après-midi, je te vois tournant le coin de la rue Ganterie à côté de la crosse. À propos, voilà le grand moment qui approche. Ce sera décisif et pour n’y plus revenir. On va savoir enfin à quoi s’en tenir, le prix de discours français décidera tout. Je ne serai plus dans cette perplexité atroce qui me poursuit jusqu’au milieu du désert, comme des Djins. Sera-ce Pigny ? sera-ce Defodon ? lequel ? C’est comme la bataille d’Actium, le sort de l’humanité en dépend peut-être. Je comparerais volontiers l’un à Catilina et l’autre à César, à moins que le premier ne devienne un Marius, et que dans le second ne se découvre plus tard un Sylla ! Hé, qui sait ? les meilleures républiques ont été ébranlées par des ambitions qui dans l’origine paraissaient moins dangereuses. Une action futile cache souvent un motif sérieux. Alcibiade fit couper la queue de son chien pour détourner l’attention des Athéniens. Petrus et Paulus ludunt, vincis forma, vincis magnitudine, Ludovicus rex. Amo deum.
Il paraît que l’établissement de bacheliers va bien
Doctior Petro !
Ceci est un trait d’esprit du jeune Du Camp à qui je venais de faire part de mes inquiétudes sur la question d’Occident. Il paraît que l’établissement de bacheliers va bien et que tu fous la répétition avec succès. Tant mieux, tâche de gagner de l’argent et de bien vivre. C’est toujours ça. J’ai appris la chute de Huard. Il est comme Hugo. L’art ne lui suffit plus. Il ne faut pas s’en plaindre : plus s’écartent les goujats et plus la société sera choisie. Son départ de Rouen a-t-il changé quelque chose à ta façon de vivre ? es-tu
– 824 – toujours dans le même logement ? Il paraît que le jeune Bellangé a pris ma mère en affection et qu’il lui multiplie les visites : à mon retour, s’il continue les siennes vis-à-vis de moi, je le fous à la porte sans pitié ! Tu peux le prévenir à l’avance que mon caractère s’aigrit, comme dirait le père Parain. – Tu as donc revu cette bonne Rachel. J’aurais désiré des détails là-dessus. Fais-tu beaucoup d’infamies ? as-tu regobé quelque chaude-pisse (notre drogman appelle cela des pisse-cotte). Donne-moi le plus de détail possible sur tout. Envoie-moi des volumes.
J’ai vu Thèbes, vieux ; c’est bien beau. Nous y sommes arrivés un soir à neuf heures par un clair de lune qui casse-pétait sur les colonnes. Les chiens aboyaient, les grandes ruines blanches avaient l’air de fantômes, et la lune, à l’horizon, toute ronde et rasant la terre, semblait ne pas bouger et se tenir là exprès. À Karnac nous avons eu l’impression d’une vie de géants. J’ai passé une nuit aux pieds du colosse de Memnon, dévoré de moustiques. Le vieux gredin a une bonne balle, il est couvert d’inscriptions. Les inscriptions et les merdes d’oiseaux, voilà les deux seules choses sur les ruines d’Égypte qui indiquent la vie. La pierre la plus rongée n’a pas un brin d’herbe. Ça tombe en poudre comme une momie, voilà tout. Les inscriptions des voyageurs et les fientes des oiseaux de proie sont les deux seuls ornements de la ruine. Souvent on voit un grand obélisque tout droit avec une longue tache blanche qui descend comme une draperie dans toute la longueur, plus large à partir du sommet et se rétrécissant vers le bas. Ce sont les vautours qui viennent chier là depuis des siècles. C’est d’un très bel effet, et d’un curieux symbolisme. La nature a dit aux monuments égyptiens : Vous ne voulez pas de moi, la graine des lichens ne pousse point sur vous ? Eh bien, merde, je vous chierai sur le corps. –
– 825 –
Dans les hypogées de Thèbes (qui sont une des choses les plus curieuses et les plus amusantes que l’on puisse voir) nous avons découvert des gaudrioles pharaoniques, ce qui prouve, Monsieur, que de tout temps on s’est damné, on a aimé la fillette, comme dit notre immortel chansonnier. C’est une peinture représentant des hommes et des femmes à table, mangeant et buvant tout en se prenant par la taille et en faisant langue fourrée. Il y a là des profils d’un cochon charmant, des œils de bourgeois en goguette admirables. Plus loin nous avons vu deux fillettes avec des robes transparentes, les formes on ne peut plus putain, et jouant de la guitare d’un air lascif. C’est bordel comme une gravure lubrique Palais-Royal 1816. – Cela nous a fait bien rire et donné à songer. Quels abîmes de réflexions, Monsieur ; c’est à croire, tant c’est moderne, que du temps de Sésostris, on connaissait les capotes anglaises.
Quelque chose de bougrement magnifique, ce sont les tombeaux des rois. Figure-toi des carrières de Caumont, dans lesquelles on descend par des escaliers successifs, tout cela peint et doré du haut en bas et représentant des scènes funèbres, des morts que l’on embaume, des rois sur leurs trônes avec tous leurs attributs et des fantaisies terribles et singulières, des serpents qui marchent sur des jambes humaines, des têtes décapitées portées sur des dos de crocodiles, et puis des joueurs d’instruments de musique et des forêts de lotus. Nous avons vécu là trois jours. – C’est très ravagé et abîmé, non pas par le temps, mais par les voyageurs et les savants.
Nous avons fait une chasse à la hyène. Ça a consisté à passer la nuit à la belle étoile, ou mieux aux belles étoiles, car je n’ai jamais vu le ciel beau comme cette nuit-là. Mais la bête féroce s’est foutue de nous. Elle n’est pas venue. En
– 826 – revanche, un jour que je me promenais à cheval tout seul et sans armes du côté des hypogées, pendant que Max[ime] photographiait de son côté, je montais lentement et le nez baissé sur ma poitrine, me laissant aller au mouvement du cheval, quand tout à coup j’entends un bruit de pierres qui déroulent : je lève la tête et je vois sortant d’une caverne, à 10 pas en face de moi, quelque chose qui monte la roche, à pic, comme un serpent. C’était un gros renard ; il s’arrête, s’assoit sur le train de derrière et me regarde. Je prends mon lorgnon et nous restons ainsi à nous contempler réciproquement pendant trois minutes, nous livrant sans doute à part nous-mêmes à des réflexions différentes. Comme je m’en retournais tranquillement, maudissant la sottise que j’avais faite de n’avoir pas emporté mon fusil, voilà qu’à ma gauche, d’une autre caverne (le sol en est plus percé en cet endroit qu’une écumoire ne l’est de trous) débusque avec un calme impudent le plus beau chacal que l’on puisse voir. Il s’est en allé tranquillement, à petits pas, s’arrêtant de temps à autre pour détourner la tête et me lancer des œillades méprisantes. À Karnac, nous étions étourdis la nuit du bruit de ces gaillards-là qui hurlaient comme des diables, l’un d’eux est venu une nuit voler notre beurre au beau milieu de notre campement. Quant aux crocodiles, ils sont plus communs sur le Nil que les aloses dans la Seine. Nous tirons dessus quelquefois, mais toujours de trop loin. Pour les tuer, il faut les atteindre à la tête, et ce n’est qu’en approchant très près (mais ils ont l’oreille fine et détalent lestement) que l’on a chance d’exterminer ces odieux monstres. – Quelle belle idée que celle du monstre ! que l’animal méchant pour le plaisir d’être méchant !
À Esneh j’ai revu Kuchuk-Hanem. Ç’a été triste. Je l’ai trouvée changée. Elle avait été malade. J’ai tiré un coup seulement. (Le temps était lourd, il y avait des nuages, sa
– 827 – servante d’Abyssinie jetait de l’eau par terre pour rafraîchir la chambre.) Je l’ai regardée longtemps, afin de bien garder son image dans ma tête. Quand je suis parti, nous lui avons dit que nous reviendrions le lendemain et nous ne sommes pas revenus. Du reste j’ai bien savouré l’amertume de tout cela ; c’est le principal ; ça m’a été aux entrailles.
À Keneh j’ai baisé une belle bougresse qui m’aimait beaucoup et me faisait signe que j’avais de beaux yeux. Elle s’appelle Osneh-Taouileh, ce qui veut dire : la jument la longue. Et une autre grosse cochonne sur laquelle j’ai beaucoup joui et qui empoisonnait le beurre.
J’ai vu la mer Rouge, à Kosseïr. Ç’a été un voyage de 4 jours pour aller et de 5 pour revenir, à chameau et par une chaleur qui au milieu de la journée montait à 45 degrés Réaumur. Ça piquait et j’ai souhaité parfois la bière Richard, car nous avions de l’eau qui, outre le goût de bouc que lui avaient communiqué les outres, sentait par elle-même le soufre et le savon. Nous nous levions à 3 heures du matin, nous nous couchions à 9 heures du soir, vivant d’œufs durs, de confitures sèches et de pastèques. C’était la vraie vie du désert. Tout le long de la route, nous rencontrions de place en place des carcasses de chameaux, morts de fatigue. Il y a des endroits où l’on trouve de grandes plaques de sable dallées ; c’est uni et glacé comme l’aire d’une grange ; ce sont les lieux où les chameaux s’arrêtent pour pisser. L’urine à la longue a fini par vernir le sol et l’égaliser comme un parquet. Nous avions emporté quelques viandes froides. Dès le milieu du second jour nous avons été obligés de les jeter. Un gigot de mouton que nous avions laissé sur une pierre a par son odeur immédiatement attiré un gypaète qui s’est mis à voler en rond tout autour.