Correspondance - Tome I

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 6/31

Pages du PDF

Correspondance - Tome I

À Ernest Chevalier ......................................................... 79

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 31 parties.

J’espère que ce sera plus divertissant que le dimanche précédent. Nous avons reçu hier une lettre de Mme Strœhlin ; elle va assez bien, prend des bains à Wildbad et nous charge de te dire mille choses affectueuses de sa part, entre autres qu’elle ne prend pas ses bains avec autant de plaisir que ceux de l’année dernière, quand tu lui montrais à nager. Gertrude m’a écrit aussi pour me reprocher mon silence, mais une lettre de moi a dû croiser la sienne. Il paraît que cette pauvre Henriette va plus mal puisqu’il ne lui est pas permis d’écrire.

 

– 244 –

Adieu, cher Gustave, du courage jusqu’au bout, pense aux plaisanteries de la voiture où je réapprendrai à bien rire en voyant tes joues rougir, enfler, et prêtes à crever.

Ta sœur

CAROLINE.

 

À SA SŒUR CAROLINE

[Paris, 27 juillet 1843.]

Jeudi, 1 heure.

Je sors de l’école de droit où l’on vient de me donner jour. C’est le lundi 21 août à 1 heure d’après-midi, c’est-à-dire de lundi prochain en 3 semaines. – Je crois qu’à cette époque vous serez à Paris. – N’oubliez pas de m’écrire le jour et l’heure où vous arriverez. Demande à maman si elle veut que je vous retienne des logements. Je vous conseille de loger comme par le passé à l’hôtel Bristol ; ça vous sera bien plus commode. M. Cloquet et l’abbé arrivent demain vendredi à 5 heures. J’irai déjeuner avec lui et lui remettrai les volumes d’Achille. Florimont ne peut venir, il est très occupé. C’est un homme qui travaille beaucoup, un homme modèle, un homme dans mon genre.

La mâchoire me fait toujours horriblement souffrir. Toirac ne pense pas que mes dents gâtées en soient seules la cause. C’est selon lui une névralgie ; en effet j’en ai d’entièrement saines qui me donnent d’affreuses douleurs. Je ne sais pas quand ça finira. Imagine-toi la balle que j’ai quand je suis tenaillé par une bonne crise et qu’il me faut continuer à travailler. Aussi le travail s’en ressent-il.

 

– 245 –

Si tu savais, pauvre rat, comme j’aurais envie de suivre M. Cloquet et comme je bisque quand je pense que je pourrais demain être à 5 heures avec vous. – Il est temps que les vacances arrivent. Je les aurai bien méritées car depuis six semaines surtout j’ai été cruellement ennuyé par mille choses embêtantes.

Adieu, chère Carolo, je t’embrasse bien fort.

Tout à toi, ton frère.

 

LE DOCTEUR FLAUBERT À SON FILS GUSTAVE

[Rouen, juillet 1843.]

Tu es deux fois sot, d’abord de te laisser flouer comme un vrai provincial, un niais qui se laisse attraper par les chevaliers d’industrie ou les femmes galantes qui ne doivent mordre que sur les pauvres d’esprit et les vieillards imbéciles, et Dieu merci tu n’es ni bête ni vieux ; le deuxième tort est de n’avoir pas confiance en moi… Je croyais être assez ton ami pour mériter de connaître tout ce qui t’arriverait de bien ou de mal…

Adieu, mon Gustave, épargne un peu ma bourse et surtout porte-toi bien et travaille.

 

CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE

[Déville, 1er août 1843.]

J’ai bien pensé à toi samedi et dimanche, cher Gustave ; tu nous manquais bien et tu devais aussi bien t’ennuyer dans

– 246 – ta chambre avec des livres de droit. Je ne sais pourtant si tu te serais beaucoup plus amusé avec nous, car nous n’avons fait que jouer au billard toute la journée du dimanche. Nous avions Podesta à dîner. C’était dans l’intention de le faire parler avec l’abbé et de savoir si réellement il ne parle pas trop mal. Mais il a paru très mal à son aise tout le temps et a à peine ouvert la bouche, ce qui n’a pas empêché que l’Abbé nous ait dit ensuite qu’il était Lombard et non Toscan, et de plus que c’était un povero uomo. Cependant M. l’Abbé m’a assuré que je ne prononçais pas trop mal, peut-être était-ce pour me faire plaisir.

La partie de La Neuville s’est parfaitement passée malgré l’affreux temps. Quant à moi, je m’en suis on ne peut mieux trouvée, attendu que ces Messieurs Bellangé et Le Poittevin ne pouvant se promener ont dessiné toute la journée et m’ont donné chacun un charmant dessin. J’ai été aussi fort contente de Le Poittevin auprès duquel Mme de Maupassant m’avait placée et avec lequel j’ai beaucoup causé. C’est un homme d’esprit et de bonnes manières. La dame dont maman t’a parlé n’est autre que Mme Gétillat, une charmante femme agréable à entendre causer, elle gagne beaucoup à être connue, plus on l’entend plus elle plaît. Elle est par exemple d’une coquetterie dont je n’avais aucune idée. Pourquoi veux-tu que nous partions avant le 20, cher ami, et que ferions-nous à Paris sans toi ? Notre intention est de partir le 19 afin d’arriver quand tu auras fini tout ton ennuyeux examen. D’ailleurs ce sera le 15 que l’on viendra pour estimer Déville et papa veut y être. Adieu, mon Gustave, je t’embrasse à deux bras.

Ta sœur

CAROLINE.

 

– 247 –

M. Cloquet a trouvé Henriette excessivement malade. Y a-t-il longtemps que tu ne l’as vue et comment va-t-elle ?

Déville, 1er août.

J’ai mal à la tête et je ne sais ce que je t’ai écrit ; tant pis s’il y a quelque bêtise.

 

À SA SŒUR CAROLINE

[Paris, entre le 3 et le 6 août 1843.]

Je suis bien aise, vieux biquet, que les deux courses que tu as faites à Beautot et à La Neuville ne t’aient pas fatiguée. Ça donne bon espoir pour le voyage. Ménage-toi d’ici là, chère enfant ; reste couchée tard et soigne bien la pauvre fille de ta mère. Si vous m’avez regretté samedi et dimanche dernier, vous n’étiez pas les seuls et je ne me suis pas précisément amusé non plus. Ah ! qu’il est temps que tout ça finisse ! Je crois que, quand même je serais refusé, j’en serais content, car au moins j’en serais débarrassé. Je prie maman de ne pas engager Mme Gétillat à solliciter pour moi auprès des mossieurs qui peuvent être de sa connaissance. J’en serais fort humilié et tous ces tripotages-là ne sont pas de mon genre. Passe encore se faire recommander par les amis ; mais par les dames, c’est un peu canaille, un peu trop pour moi. D’ailleurs les hommes comme moi ne sont pas faits pour être refusés à des examens. – Je tâche de me remonter le toupet et de faire le crâne ; néanmoins je ne suis pas raide. Peut-être est-ce un excès de modestie ?

 

– 248 –

M. Cloquet t’a dit qu’Henriette allait mal. Je crois en effet qu’elle ne va pas mieux. Elle a grande envie de voir papa. Ils n’ont pas été charmés de Cher ami. Ils ont trouvé qu’il avait un peu trop regardé les livres, les cadres, les meubles et pas assez la malade. Du reste ils le considèrent comme un homme charmant et bon à avoir pour ami.

À ce qu’il paraît que Mme Letellier se creuve. Je m’en fous pas mal et je ne verserai pas plus de larmes ni immortelles sur sa tombe (elle est aux bords de la tombe) qu’elle n’en aurait versé sur la mienne. Adieu, bon voyage, graissez vos bottes, avez-vous retenu une place ? – 1ère du coupé, wagon de 1ère classe. Adieu, bonne nuit, n’allez pas avoir peur en passant sous le tunnel de Rolleboise. Foutez-moi le camp à Terre-Neuve, adieu, merde – plaisanterie euh –

L’ami Hamard a passé 24 heures en prison pour n’avoir pas voulu monter sa garde. J’ai été le voir. Il pourrissait sur la paille humide des cachots et étudiait les lois dans ce séjour où l’on met ceux qui y contreviennent. Il passe son examen dans quelques jours et file après vers les Pyrénées.

Vous ne me donnez pas assez de détails sur votre voyage de Nogent ? est-ce toujours le 19 ? comment irez-vous ? prenez-vous le domestique ? Je ne saurais trop vous y engager. Croyez-en un vieux qui a l’expérience des voyages. Comptez-vous aller d’abord à Fontainebleau, puis à Nogent, etc. etc. ? Dites-moi quand est-ce qu’il faut que je vous retienne des logements. Vous seriez de braves gens si vous débarquiez à Paris le 21 vers 5 ou 6 h[eures] du soir pour dîner. Mon affaire serait faite.

 

– 249 –

Adieu, je vous embrasse tous. Remercie pour moi Juliette des compliments qu’elle m’a envoyés par M. Cloquet.

BOUN.

 

Miss Jane est-elle partie en Angleterre ? Il y a longtemps que vous ne m’en avez parlé.

 

CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE

Jeudi matin. [Déville, 10 août 1843.]

Nous arriverons de lundi en huit dans la soirée, cher Gustave, je ne peux encore te dire l’heure, et la manière de voyager est encore indécise. Moi je suis pour le chemin de fer. Deux jours pour aller d’ici à Paris m’effrayent. Mais papa craint d’avoir beaucoup d’embarras pour sa voiture et a envie de nous mener par Gournay et par Forges où nous verrions Monsieur de de de Sissivelle ; dans ce cas, nous partirons le samedi. Mimiss s’en va jeudi à 4 heures du matin par la Seine, à 4 heures. Le même jour, elle s’embarque au Havre sur le grand tuve qui la conduira à Southampton. Si tu as quelques autres commissions que ton canif, elle te prie de le lui dire de suite. La famille Lormier dîne aujourd’hui à Déville, la famille c’est-à-dire Monsieur et Madame, car Narcisse n’est pas encore de retour, ce qui attriste beaucoup sa mère. On dit que lui aussi s’est trouvé très isolé à Paris.

Nous quittons Déville lundi, le beau temps nous donne des regrets et si je ne devais pas te voir et t’embrasser à

– 250 –

Paris, j’aimerais mieux ne point quitter ce Déville pour lequel j’avais presque une aversion au début de l’été. J’aurais aussi bien du plaisir à revoir Henriette et Gertrude. Toi et elles sont je crois ce qui me console de partir. Je commençais à dessiner passablement d’après nature et aussi, ce qui t’étonnera beaucoup plus, à m’occuper de fleurs, à faire des boutures, enfin je ne m’ennuyais pas trop.

Tu fais des compliments à Bourlet, cher Gustave, mais il n’en recevra pas de nous quand nous le verrons. Imagine-toi qu’il ne vient absolument que lorsqu’on l’invite à dîner.

Orlowski me néglige aussi beaucoup. Les prix du couvent l’occupent exclusivement. Il changera de maison à Pâques parce que tous ses Polonais sont placés et que sa maison est trop grande pour lui seul. Mme de Lespinasse ne le quittera pourtant pas. Voici à peu près toutes les nouvelles, cher Bonhomme, en y ajoutant la mort prochaine de M. Bourtot et la guérison de Mme Letellier, nouvelles assez insignifiantes pour toi. Quels sont donc les amis qui passent leur examen le même jour que toi ? Quels qu’ils soient, je leur souhaite du bonheur. Sais-tu que Le Marié va faire un voyage en Italie avec sa sœur qui vient d’épouser M. Hazard ?

N’oublie pas de nous retenir des chambres à l’entresol ; je pense qu’il serait grand temps. Adieu, bon ami, ma plume est mauvaise, je n’ai point de canif et comme il n’y a personne pour m’ouvrir la porte et me tailler ma plume, je suis obligée de te laisser en te souhaitant une pluie de boulettes blanches, malgré toutes celles que tu pourras dire ou faire.

Toute à toi,

 

– 251 –

CAROLINE.

 

Déville, 12 août 1843.

Nous sommes très étonnés, cher Gustave, que tu n’aies pas reçu de nos nouvelles, Podesta ayant dû mettre une lettre à la poste jeudi. Mais en cas que les affaires ne le lui aient fait oublier, je répéterai que nous irons dans notre chaise de poste et que nous espérons arriver lundi dans la soirée. Tu es un grand imbécile de ne point nous laisser aller en chemin de fer : au lieu de quatre heures nous serons 3 jours, et 2 sont en voyage ; et ces 3 jours seront autant de moins à passer à Paris. Papa te portera de l’argent mais ne t’en enverra pas. Quant au logement, tâche que nous soyons à l’Hôtel Bristol. Maman te reproche de ne pas lui avoir répondu pour le prix, mais maintenant elle dit qu’il est trop tard et qu’il faut prendre celui que tu trouveras.

Adieu, mon Gustave.

Ta sœur

CAROLINE.

 

À ERNEST CHEVALIER

[Nogent-sur-Seine, 2 septembre 1843.]

Ah ! sans la pipe la vie serait aride, sans le cigare elle serait incolore, sans la chique elle serait intolérable ! Les imbéciles vous disent toujours : « singulier plaisir ! tout s’en va en fumée. » Comme si tout ce qu’il y a de plus beau ne s’en allait pas en fumée ! et la gloire ? et l’amour ? et les

 

– 252 – rêves où vont-ils, où vont-ils, mes amis ? Dites-moi donc si les plus beaux spasmes des adolescents, si les plus larges baisers des Italiennes, si les plus grands coups d’épée des héros ont laissé autre chose dans le monde que n’en a laissé ma dernière pipe. Il faut convenir que les gens graves sont grotesques et que le peu d’éléments comiques que possède le siècle vient encore d’eux. Il n’y a pas pour moi de prêtre à l’autel, d’âne chargé de fumier, de poète hérissé de métaphores ni de femme honnête qui me semble aussi comique qu’un homme sérieux.

Je disais donc que je fumais, j’ajoute que je lis un peu de Ronsard, de mon grand et beau Ronsard pour lequel je ne suis pas le seul qui nourrisse une religion particulière. Singulière chose que la renommée. Quand je pense qu’un pédant comme Malherbe et un pisse-froid comme Boileau ont effacé cet homme-là et que le Français ce peuple spirituel est encore de leur avis ! ô goût ! ô porcs ! porcs en habit, porcs à deux pattes et à paletot.

Je te disais donc que je lisais du Ronsard, et puis après qu’est-ce que je fais encore ? Eh bien je me baigne dans la Seine hélas au lieu de la mer, dans un endroit qu’on appelle le Livon et sous une chute qu’il y a là près d’un moulin. Je vais aller ces jours-ci dans la campagne faire quelques excursions, et puis dans 8 jours je crois que nous repartons pour Rouen, ancienne capitale de la Normandie, chef-lieu du département de la Seine-Inférieure, ville importante par ses manufactures, patrie de Duguernay, de Carbonnier, de Corneille, de Jouvenet, de Hégouay portier du collège, de Fontenelle, de Géricault, de Crépet père et fils. Il s’y fait un grand commerce de cotons filés. Elle a de belles églises et des habitants stupides, je l’exècre, je la hais, j’attire sur elle toutes les imprécations du ciel parce qu’elle m’a vu naître.

– 253 –

Malheur aux murs qui m’ont abrité ! aux bourgeois qui m’ont connu moutard et aux pavés où j’ai commencé à me durcir les talons ! ô Attila quand reviendras-tu, aimable humanitaire, avec 400 mille cavaliers, pour incendier cette belle France pays des dessous de pieds et des bretelles ? et commence je te prie par Paris d’abord et par Rouen en même temps.

Adieu, vieux troubadour.

 

CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE

[Pont-l’Évêque, 20 novembre 1843.]

Je suis de mauvaise humeur, cher ami, mais je vais tâcher de me remettre en t’écrivant le sujet de cette mauvaise humeur. Imagine-toi qu’en cinq jours que nous aurons été absents nous n’aurons vu la mer qu’un jour, et tout cela pour ce pauvre Adrien Gilottin qui a fait prier Papa d’aller à Lisieux pour une grosseur qu’il a au col ou au bras. De sorte qu’aujourd’hui nous allons passer toute la journée à Pont-l’Évêque, nous récréant tantôt en faisant des visites aux Gilottin et à Virginie. Tu m’avais priée, bonhomme, de te raconter notre voyage, mais vraiment il semble que lorsque tu n’y es pas, tout arrive comme cela doit arriver et qu’on n’ait rien à dire ; par exemple, depuis Rouen jusqu’ici pas un postillon qui fasse rire, pas un relais qui fasse peur, enfin rien, rien, tout insipide.

La visite aux Gilottin est faite. J’ai vu Mme Henry qui m’a paru mieux qu’on ne me l’avait dit et René le marin que je trouve aussi assez bien. Mais tu brûles sans doute de savoir ce qui est décidé pour la maison… Eh bien ! il n’est rien

– 254 – décidé du tout. Les mauvais chemins et le dédommagement qu’il faudrait donner au fermier retiennent nos parents. Nous sommes bien restés 3 heures dans les cours de Deauville pour chercher la meilleure place, Papa était pour la vallée, nous pour la mer ; enfin nous l’avons emporté et la place est fixée auprès du petit bois du côté de la mer. Comme nous en revenions, père Guettier est venu, il a parlé du pré aux joncs situé près du parc aux huîtres de l’autre côté de la route, il y a une fontaine, on pourrait y faire un vivier où il y aurait des tanches, des truites, des anguilles, etc. : « Vous avez la route qui borde la propriété, pas une calèche ne peut entrer sans que vous la voyiez, de même pour les bateaux, tous les vapeurs vous passent sous les yeux. » Enfin c’est à sa fille, il a besoin d’argent et il veut que le pré soit vendu. Il a été si éloquent avec ses : « premier plan » la route, « second plan » la rivière, « Deauville à droite, les bateaux à gauche, la vallée », que papa se désole de ne pas avoir été voir ce fameux pré afin d’y bâtir au lieu de Deauville. Moi je suis indignée, je ne trouve rien de plus beau que la vue de Deauville et j’en ai presque fâché ce pauvre clerc de notaire d’ici qui nous a accompagnés à Veux, cette fameuse propriété dont Armand nous avait tant parlé. Ils appellent « voir la mer » apercevoir à l’horizon une ligne blanche qui se confond aux nuages, les imbéciles, tandis qu’à Deauville on voit les sables et les vagues. J’aurais assommé le clerc, un vieux bonhomme de quarante ans qui est chez David depuis 25 ans. Il n’y a à Veux de réellement bien qu’un bois de sapins, encore sont-ils très petits, une pièce d’eau et l’extérieur du château qui serait fort joli à placer dans un croquis du père Dumée : il est très irrégulier, avec des fenêtres cintrées, et entouré de fossés toujours pleins d’eau, il a toute la mine d’un petit château fort. Capitaine Barbey m’a recommandé de le rappeler à ton souvenir. Nous l’avons

– 255 – bien peu vu puisqu’il n’a pas mangé une seule fois avec nous. En revanche nous nous sommes trouvés à tous les repas avec Pimbert et Saucisse qui mangeaient d’un fort bon appétit en disant à de certaines sauces : « Ce pauvre M. Estienne aimait bien ça », et tu sauras que ce pauvre M. Estienne a été trouvé dernièrement dans une auberge de Tours baignant dans son sang. Quelques-uns disent que c’est un saignement de nez, d’autres que c’est un suicide.

Voilà à peu près toutes les nouvelles, cher ami, j’écris dans le cabinet d’Armand sans feu et il m’a fallu du courage pour y rester tout ce temps. Je te quitte pour aller me chauffer. Adieu donc, mon bon, bon Gustave ; je voudrais pouvoir continuer, car je suis en train et t’écrire me fait un grand bien.

Je t’embrasse comme je t’aime,

CAROLINE FLAUBERT.

 

Alexandre est malade d’un abcès à la cuisse, c’est ce qui l’a empêché de nous conduire. Maman n’a pas de migraine et papa va très bien.

Quelle triste lettre, cher ami, pardon, je la relis elle est fort bête.

 

MADAME ET CAROLINE FLAUBERT À GUSTAVE

[Rouen, 25 novembre 1843.]

Mon cher Gustave,

 

– 256 –

Ton frère te portera mardi prochain toutes les choses que tu me demandes, à cela près des fromages qui ne valent rien, il leur faut, je crois, encore plus d’un mois pour être bons à manger, mais tu n’y perdras rien, c’est seulement différé. Si tu ne vois pas arriver Achille à quatre ou cinq heures c’est que son voyage serait retardé.

Bourlet est encore au Havre, ne sait quand reviendra, il ne pense plus à son jardin, ni aux leçons du collège, tout est oublié, la cousine le possède tout entier. Caroline s’en ennuie beaucoup et nous amuse avec ses regrets.

Tu te trompes, cher fils, quand tu dis que nous n’avons rien fait à Deauville, la place du chalet est choisie définitivement, Armand s’occupe à faire le devis et si cela ne va pas au-delà de nos moyens, la décision ne tardera pas. Il y a deux jours que le père Pichot et un avocat de la compagnie ont été avec ton père pour estimer Déville. L’affaire leur a paru trop importante pour se prononcer sans l’assentiment de M. Lafitte qui est à la tête de l’entreprise, ils ont promis une réponse dans quelques jours. Ainsi toute irrésolution va bientôt cesser.

N’as-tu pas appelé le schall de Mme d’Herville une couverture de cheval ? Donc quand je te disais de serrer ton argent, tu devais comprendre ce que cela signifiait, ce peut être une très honnête femme, mais le mieux est d’éviter la tentation.

 

Nous finissons de dîner, cher ami, et maman ne peut ni ne veut t’écrire pendant sa digestion. Mon bon Gustave, je voudrais toujours te parler, j’ai donc profité de la place que maman a laissée pour te dire de la part d’Achille que tu

 

– 257 – n’ailles pas au-devant de lui. J’attends des nouvelles d’Henriette et des détails des Pradier par Gertrude. Si je n’en reçois pas demain je leur écrirai. Mme Strœhlin m’avait promis qu’elle irait les voir, mais ses nombreux achats l’ont empêchée ; elle en est encore fatiguée jusqu’à en rester au lit. Du reste tout le monde va bien ici. Quant à moi, ta chambre semble me communiquer ta forte constitution de garçon, elle sent toujours cette vieille odeur de pipe qui me rappelle mon vieux boun.

Ta sœur

CAROL[INE].

Achète-moi un paquet d’enveloppes et donne-les à Achille.

 

CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE

[Rouen,] samedi 3 heures.

[2 décembre 1843.]

Je m’ennuie tant de ne pas recevoir de lettres de toi, cher Gustave, qu’il faut absolument que tu m’écrives. Maintenant que tu es seul, je ne t’en veux pas jusqu’à présent parce que, Achille étant avec toi, je pense que tu n’as pas eu le temps, mais si lundi ou mardi je ne recevais rien, je serais tout à fait en colère, je dirais plus, mécontente. Tu as tant de choses à me dire, la soirée chez Pradier, Gertrude, V. Hugo. Mais si j’en avais la moitié à raconter, tu recevrais de moi six pages croisées, car seulement pour une visite de deux heures, je me sens toute disposée à bavarder avec toi pendant quatre.

 

– 258 –

Je veux parler de la visite que nous a faite Bourlet à son retour du Havre. Oh, que je t’ai regretté, cher ami, je suis bien persuadée que jamais dans aucun spectacle, dans aucune soirée, nulle part tu n’as pensé à ton Rat autant que moi à toi ce soir-là, et c’est tout simple parce que toi, tu es gai de toi-même, tu causes, tu ris, sans y être excité, mais moi quand tu n’y es pas je dis seulement : « Je serais bien si Gustave était là. » Et je reste sérieuse. Cependant, mon vieux, il faut avouer que je me suis bien amusée et d’un amusement qui dure longtemps, qui quand on y repense me fait sourire encore. Bourlet amoureux fou, amoureux bête : « Entrez Messieurs et Mesdames… C’est… C’est… C’est le moment. »

Bourlet entre avec une légère teinte de tristesse sur le visage et parle encore plus bas qu’à l’ordinaire. On voit aussi un peu d’humidité dans ses yeux, reste des larmes qu’il a versées à la précédente représentation chez Mme Achille.

« Monsieur Flaubert, le croiriez-vous ?… Moi, amoureux à trente-cinq ans d’une enfant de dix-neuf. Mais elle est si bonne, si douce, si aimable. »

Je lui demande si elle est jolie : « Je ne l’ai pas regardée, mais si je la regardais je la trouverais jolie ; elle est si bonne, si douce, elle donne tout son temps à soigner son père, à élever des poules et des lapins. Mais elle est si bonne qu’elle abandonnera ce genre d’occupation parce qu’elle a perdu des lapins, et elle en a eu trop de chagrin. » Papa lui demande s’il pense en être aimé : « J’ai lieu de l’espérer, elle me serrait la main quelquefois, me tendait la joue et lorsque son père m’eût défendu de revenir avant Pâques, elle dit : “Je voudrais que Pâques fût demain.” La douce enfant. Un matin même, qu’elle avait trouvé sur sa table à ouvrage un

 

– 259 – métier à broder que j’avais fait venir de Rouen et pour lequel j’avais passé toute la nuit afin de monter sa tapisserie dessus, elle me demanda mon bras pour aller se promener dans le bosquet ; elle me remercia de la surprise que je lui avais faite, me laissa lui essayer des fleurs dans ses beaux cheveux noirs, et lorsque je lui eus avoué que je l’aimais (et elle le savait bien, parce qu’elle a de l’esprit, ma cousine), elle me répondit : “Eh bien, Alexandre, moi je ne vous hais pas, car je vous aimais aussi avant de vous connaître.” J’en étais si heureux, M. Flaubert, que je n’en pus manger, et je remarquai avec plaisir que ma cousine aussi ne pouvait avaler. Mais, il faut le dire, avant de remporter tous ces avantages, je croyais mon rival Lefébure préféré et j’avais été jaloux, oui jaloux, je ne pouvais dormir, je me promenais toute la nuit dans ma chambre en pleurant à chaudes larmes. Elle me dit ensuite qu’elle avait remarqué ma tristesse et m’avait entendu arpenter mon appartement, mais que c’était à tort parce que jamais Lefébure n’avait eu son cœur. Enfin j’étais heureux ; tous les jours je lui faisais quelque agréable surprise, je découvrais toutes ses bonnes qualités (elle n’aime en fait de littérature que La Fontaine beaucoup, un peu Corneille), et il fallut nous séparer. Je commençai à pleurer, elle pleura aussi ; nous nous embrassâmes et je lui dis : “Ma cousine, il n’y a que mes jambes qui s’en vont.” Dans la diligence je finis par m’endormir, et lorsque je me réveillai, je frappai doucement ceux qui étaient à côté de moi et je dis : “Ma bonne petite cousine, nous arrivons enfin à Rouen.” Au même moment je sentis la chaleur d’une bouffée de tabac et j’entendis un grand éclat de rire. C’était un monsieur à moustaches qui était à côté de moi. »

Voilà Bourlet, cher Gustave, mais Bourlet tout pur, je n’invente rien, je n’augmente pas, ce sont ses phrases que j’ai retenues par cœur. Enfin il est indécis s’il se mariera,

– 260 – parce qu’il craint de ne pouvoir rendre cet ange assez heureux.

Mais assez sur cet individu notre ami, et parlons un peu de Trouville. On parle de plus en plus du chalet ; hier j’ai fait déjeuner Père Dumée avec nous afin qu’il nous donne quelques bonnes idées là-dessus. J’avais remarqué pendant ma leçon qu’il était dans un jour de goût. En effet, il nous a conseillé de faire la maison en maçonnerie tout bonnement, et ensuite de la faire peindre depuis le balcon jusqu’au toit comme si c’étaient de larges planches de sapin. Ceci a été adopté et notre père paraît désirer commencer la bâtisse tout de suite. Il va écrire aujourd’hui à Armand pour qu’il nous envoie des plans afin que le sieur Barthélemy fasse un devis. Nous irons cet été surveiller les travaux et pour que cela nous soit plus facile, papa voudrait trouver à nous loger à Deauville, peut-être dans la maison de M. Saucisse, près Saint-Arnoux. J’attends père Orlowski avec patience parce que j’aime à t’écrire mais cependant je serais vexée s’il ne venait pas, à cause de mon concerto que je dois jouer tout du long pour la dernière fois. C’était aujourd’hui que nous devions fixer le jour de la solennité musicale. À propos de solennité, Orlowski donne un concert samedi prochain ; il fera entendre des morceaux de sa composition. Nous irons, je l’espère, si aucune maladie ne vient nous en empêcher ; en attendant, il me faut faire une robe parce que Miss Jane nous ayant souvent reproché le temps qu’elle nous donne, je n’ai pas voulu lui laisser faire celle-ci. Au reste, c’est une robe très simple, toute noire. Je l’ai prise ainsi, malgré le goût général, et par coquetterie et parce que le noir me va bien.

Adieu, cher ami, allume ta pipe avec cette lettre, car je serais désolée si jamais mon ami Bourlet savait que je me

– 261 – suis seulement un peu moquée de lui. Je ne reçois pas de lettre de Gertrude, dis-lui que je suis jalouse de Pradier et que j’ai besoin d’une longue épître pour me raccommoder avec elle.

Achille dîne avec nous, je vais tâcher de le faire causer d’elle et de Victor Hugo. Mais tu sais qu’il est peu conteur et j’attends plus de toi que de lui pour avoir des détails sur cette soirée qui devait être fort amusante. Je sais que tu ne pouvais t’en aller tant tu bavardais. Je t’embrasse et voudrais que tu puisses savoir combien je t’aime et t’admire.

Ta sœur

CAROLINE.

 

Nos parents ont paru très étonnés et très contents de ce que tu n’aies pas demandé de l’argent à Achille. As-tu été aux Italiens ? – Hamard y a-t-il été avec toi ? Dumind n’a-t-il pas été tué en duel par quelque mari malheureux ?

 

À SA SŒUR CAROLINE

Dimanche soir, 5 h[eures].

[Paris, 3 décembre 1843.]

Bonjou[r], vieux rat. Il paraît que la petite santé est bonne et que tu commences à prendre une bonne constitution. Soigne-toi toujours bien afin que bientôt, dans un mois, quand j’irai à Rouen, je te trouve plus florissante et plus gaillarde que jamais. Si tu continues à bien aller, comme nous nous en donnerons cet été, à Trouville, bien plus encore que papa au Palais-Royal. Tu sais que dès le

– 262 – mois de juin je prends mes vacances. Dieu fasse qu’elles soient donc aussi bonnes que je compte les faire longues. – J’ai eu bien du plaisir à voir ce vieux Achille, quel jour le reverrai-je ? J’irai demain chez le professeur savoir s’il a parlé au doyen et je lui écrirai mardi ce qui en est. Je crois du reste qu’il ne s’amuse guère à Paris, il a l’air d’y crever de fatigue. C’est un bourgeois qui est malade le lendemain pour s’être couché la veille à minuit et pour s’être dérangé de ses habitudes. Il a manqué d’être gêné pour avoir pris quelques petits verres et la nuit je l’ai entendu geindre et prendre le pot qu’il m’a cependant rendu vide. Quant à moi je me porte parfaitement et jamais je n’ai été en si bon état, quoique voilà deux ou trois jours que je ressens quelque chose dans les dents. Mais c’est presque rien. Tu me demandes des nouvelles des Collier : il y a longtemps que je n’ai été les voir. Il me faut pour y aller une grande heure et autant pour revenir, ce qui fait bien deux belles lieues et demie sur le pavé. Quand il pleut et qu’il fait de la boue, ce n’est pas tenable. Mes moyens ne me permettant pas de prendre un cabriolet et mes goûts un omnibus, je n’y vais donc qu’à pied, et quand il fait sec. – Jeudi dernier j’ai vu Gertrude chez Madame Pradier ; Achille te l’a dit, mais elle s’est en allée comme nous arrivions. Tu t’attends à des détails sur V. Hugo. Que veux-tu que je t’en dise ? C’est un homme qui a l’air comme un autre, d’une figure assez laide et d’un extérieur assez commun. Il a de magnifiques dents, un front superbe, pas de cils ni de sourcils. Il parle peu, a l’air de s’observer et de ne vouloir rien lâcher. Il est très poli et un peu guindé. J’aime beaucoup le son de sa voix. J’ai pris plaisir à le contempler de près ; je l’ai regardé avec étonnement, comme une cassette dans laquelle il y aurait des millions et des diamants royaux, réfléchissant à tout ce qui était parti de cet homme-là assis alors à côté de moi sur

 

– 263 – une petite chaise, et fixant mes yeux sur sa main droite qui a écrit tant de belles choses. C’était là pourtant l’homme qui m’a le plus fait battre le cœur depuis que je suis né, et celui peut-être que j’aimais le mieux de tous ceux que je ne connais pas. On a parlé de supplices, de vengeances, de voleurs, etc. C’est moi et le grand homme qui avons le plus causé ; je ne me souviens plus si j’ai dit des choses bonnes ou bêtes. Mais j’en ai dit d’assez nombreuses. Comme tu vois, je vais assez souvent chez les Pradier ; c’est une maison que j’aime beaucoup, où l’on n’est pas gêné et qui est tout à fait dans mon genre. Achille a pu te dire que mon genre était toujours aussi aimable et que l’autre jour chez M. Cloquet j’avais brillé par mes farces et plaisanteries. – J’ai vu Mme Maurice qui m’a invité à aller souper à Vernon le jour de la Saint-Silvestre, ce que je me suis engagé à exécuter sur l’honneur. C’est une affaire grave que je ne manquerai pas. – Je n’ai été ni aux Italiens ni à aucun spectacle et ne suis pas près d’y aller. Hamard va bien et me charge de vous dire mille choses. – Biset devrait m’écrire, il y aurait sur lui tant de choses à dire que ça demanderait trop de temps.

Adieu, vieux Carolo, je t’embrasse sur tes deux jouettes,

BOUN.

 

Donne-moi des nouvelles et des détails du concert d’Orlowski.

 

– 264 –

À SA SŒUR CAROLINE

[Paris, 5 décembre 1843.]

Vieux Raton,

Voudras-tu dire à Achille que M. Cloquet parlera à Orfila demain mercredi. Il a été hier matin à l’école de médecine, mais il ne l’a pas trouvé. Ils ont rendez-vous pour mercredi matin afin d’en conférer ensemble. J’irai demain dîner chez le professeur. Ainsi jeudi je vous écrirai ce qu’aura dit le doyen. Je désirerais fort que le sieur Achille, quand il viendra me voir à la fin de la semaine comme il est probable, m’apportât les objets suivants : 1° un gilet blanc à revers qui doit être dans ma commode ; 2° une ou deux taies d’oreiller : je n’en ai qu’une, ayant rapporté l’autre à Rouen et, quand on la lave comme maintenant, je suis obligé de m’en passer ; 3° un livre qu’il a à moi et intitulé Les Révolutions du globe de Bertrand. J’ai promis de le prêter à Gertrude qui a envie d’apprendre la géologie. J’ai été la voir hier. Elle m’a dit t’avoir écrit une longue lettre dimanche dans laquelle sans doute elle te fait part de son opinion sur ses nouvelles connaissances. Elle m’a dit qu’elle adorait M. Pradier ; celui-ci ira, je crois, dimanche prochain les voir. Il n’y a qu’une chose qui la chagrine, c’est que c’est le dimanche que Mme Pradier reçoit, et que le père Collier ne veut pas entendre parler de sorties ce jour-là. Il faut qu’on lise la Bible ou qu’on ne fasse rien. N’est-ce pas aussi l’opinion de Mlle Jane ? Tu ne me donnes pas assez de détails sur cette créature qui est vraiment farce comme dirait Podesta et bien plus farce que moi (ah, ah, qu’il est farce, M. Gustave, ah, ah, faites-nous rire ! dites-nous des cochonneries, ah, ah, M. Âfred !).

 

– 265 –

J’attends avec impatience Achille pour qu’il me parle longuement de Bourlet ; dis donc à ce dernier qu’il m’écrive, qu’il me l’avait promis. Travaille-t-il son examen ? Veut-il se faire recevoir ? – Adieu, vieux raton, embrasse pour moi la mère et ce brave homme de père Flaubert, tape-lui un peu sur le ventre de manière à lui faire mal, pour le faire rire. Avez-vous des nouvelles de Parain le glorieux ?

Encore adieu. Mille baisers.

 

Je ne fais que penser au chalet, que ça m’en empêche de travailler. À ce qu’il paraît que tu fais des progrès dans l’art épistolaire, car les Collier m’ont paru enthousiasmés de ta dernière lettre remplie de style, d’esprit, etc., etc. et jolie comme toi. Un peu plus ils se seraient roulés par terre.

 

CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE

[Rouen, 13 décembre 1843.]

Aujourd’hui, cher ami, maman a mal à la tête et c’est pour elle que je t’écris ; aussi ma lettre ne sera pas bien longue car je n’avais aucune envie de causer avec toi et je me suis presque fait prier pour remplacer maman. Voici ce qu’elle voulait te dire : Mr. Tardif te remettra 150 francs, mais par exemple emploie les 100 francs d’Achille à ce qu’il t’a dit. Tu as oublié de lui renvoyer sa brosse à ongles et encore quelque chose que je ne me rappelle pas.

Orlowski a retardé son départ à cause de Barroilhet qui devait chanter au théâtre. C’est donc demain que nous irons si toutefois maman va bien. Quant à Barroilhet je ne

– 266 – l’entendrai pas ni Ponchard non plus ; je serai réduite à m’entendre samedi jouer mon concerto, encore si tu y étais je serais plus heureuse. Tu les ferais boire et j’aurais moins peur pour eux étant plus satisfaits de la manière dont on les recevrait. Nous sommes allées samedi chez Mmes Le Poittour, elles étaient habillées pour aller à un manège voir une femme très bonne écuyère, elles m’ont invitée à y aller parce qu’elles voyaient que j’en avais envie. Mais maman n’a pas cru devoir m’y laisser aller avec elles et nous sommes rentrées dîner, bien triste, maman était de mauvaise humeur contre son mal de tête et sa cuisinière, papa mangeait, Mlle Jane aussi sans dire mot, moi non plus. Le soir j’ai voulu remonter pour t’écrire, papa ne s’en est pas soucié et a dit que j’avais tout le temps de t’écrire dans la journée. J’en ai été toute vexée, je t’aurais dit tout mon ennui. Plus tard Bourlet est venu, nous avons fait deux longues parties de dominos et puis j’ai été me coucher. Le dimanche s’est passé à peu près de même, maman au lit, Miss dans sa chambre ; je me suis mise dans ton fauteuil, je me suis fait allumer un bon feu dans ta chambre, et n’ai fait que penser à quatre heures. J’ai pensé à Molière que tu me lisais, j’ai lu L’École des femmes et ta voix m’est souvent revenue dans les oreilles. Adieu, cher, cher Gustave, Maman soupire de mal à la tête, je ne veux plus t’écrire. Je te regrette peut-être trop, étant avec papa et maman qui m’aiment tant.

Ne me réponds pas, mon Gustave.

CAROLINE.

 

– 267 –

CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE

[Rouen, 18 décembre 1843.]

Lundi, à la poste mardi.

Je vais te donner quelques détails du concert d’Orlowski, cher ami, et même de la représentation de Barroilhet, car nous y sommes allés ; des deux solennités musicales, l’une a été beaucoup plus brillante que l’autre. Cependant Orlowski a eu encore plus de monde que nous le pensions et, à tout prendre, il a dû être assez content. Sa musique a été applaudie quoique, à l’exception des nocturnes joués par Anghelman, l’exécution ait été assez médiocre et faite même pour rendre sa musique mauvaise. Quant à moi je n’ai pas été enchantée de tout, tant s’en faut, par exemple les Caprices pour piano m’ont semblé

monotones, mais au reste il tremblait tellement d’avoir déjà conduit son orchestre qu’il les a assez mal joués pour qu’on ait pu juger de la composition. En revanche Anghelman s’est surpassé. C’est lui qui a remporté tous les applaudissements, si bien que samedi le directeur a fait annoncer qu’après la Favorite il y aurait un concert où M. Anghelman jouerait les Nocturnes de M. Orlowski. En effet MM. Anghelman et Orlowski sont arrivés sur les planches, mais il était onze heures et demie, on avait entendu de la musique pendant quatre heures, on avait envie d’entendre Les Yeux noirs et Le Muletier promis par Barroilhet, de sorte que les pauvres Nocturnes n’ont eu aucun succès ; ils ont paru ennuyer tout le monde. Anghelman et Orlowski s’en sont bien aperçus et se sont sauvés à peine la dernière note finie après avoir joué pas merveilleusement. J’en ai été toute fâchée et je ne saurai qu’en dire quand je reverrai les exécutants. Mais Barroilhet m’a fait un bien grand plaisir, mon Gustave, et je suis bien reconnaissante à Mme Delporte de nous avoir envoyé la clef

 

– 268 – de sa loge, car tu sauras que ce n’est qu’à cinq heures que nous nous sommes décidées, que toutes les places étaient prises, et que c’est [grâce] à un bal qu’on donnait à la Préfecture que nous avons pu aller au spectacle. Maman t’a écrit hier une lettre parce qu’elle était très inquiète, on lui parlait beaucoup de fièvres et elle s’imaginait que tu étais malade. Mais Dieu merci, nous avons reçu de tes nouvelles ce matin et tu nous arriveras d’aujourd’hui en quinze, toujours bien portant et brûlant sans doute d’aller à Trouville. Armand nous a envoyé ses plans, ils sont laids comme ses oreilles et bêtes comme Podesta ; enfin papa ne les a pas même montrés à M. Bérat qui en fait d’autres en ce moment ; il paraît comprendre parfaitement ce que nous voulons, mais il dit que ne pouvant construire en bois il ne faut pas avoir la prétention de faire un chalet, il propose cependant de faire un balcon en bois. Enfin, cher ami, tu verras tout cela dans quinze jours, car rien encore ne sera décidé ; l’escalier selon lui se trouverait en dehors de la maison, quant à cela je l’approuve.

Je veux, cher bon, te demander un avis. Mon intention était de ne pas reprendre d’abonnement à la Gazette, mais tout ce que l’on promet aux abonnés pour le mois de janvier m’a tentée. Dois-je ou non reprendre un abonnement ? Considère que c’est 35 fr[ancs] et que j’ai besoin d’un mantelet et d’un chapeau. D’un autre côté voici ce que l’on annonce : un dessin inédit de Gavarni à chaque numéro, les portraits d’Auber, Berlioz, Donizetti, Halévy, Mendelssohn, Meyerber, Osborne, Rossini et Spontini ; 20 valses de Strauss, 300 fac-similés des compositeurs et musiciens célèbres. J’aimerais assez avoir tout cela. Si je m’abonnais pour six mois, qu’en dis-tu ?

 

– 269 –

Tu me demandes des nouvelles de Miss Jane et, mon Dieu, c’est de pire en pire. Maintenant elle affecte de la saleté dans sa mise, jamais elle ne change de robe ; l’autre jour, lorsque MM. Vasse et Tardif dînaient ici on voyait sa camisole à travers les trous de ses manches. Son indifférence est toujours aussi indignante. Le mariage de Bourlet, le succès ou non-succès d’Orlowski, rien ne lui fait. Hier aussi dimanche je devais jouer mon concerto, eh bien, au dîner, quand je l’ai vue pour la première fois, elle ne m’a rien demandé, s’ils étaient venus, si j’avais bien joué, pas un mot. Maman ne reçoit pas de lettres de sa mère. Elle non plus, mais ça ne lui fait rien ; elle paraît décidée à passer l’hiver de cette agréable manière. Nous la voyons de moins en moins, elle ne descend presque plus que pour les repas et dit qu’elle travaille beaucoup le français. Père Dumée a été tout stupéfait du changement et n’en pouvait revenir, se la rappelant à Trouville avec Armand. À propos de père Dumée, il a eu une idée : « Je veux vous dire – Mademoiselle Caroline – mais j’ai eu une idée – enfin – cette nuit – j’avais mal à la tête – eh bien, je ne sais pas quoi – j’ai eu une idée – je ne sais pas pourquoi – j’ai dit – il faut que je donne quelque chose à Mam’selle Caroline – J’ai réfléchi – etc. etc. » et, après bien des « vous savez bien, je ne peux pas vous dire », il m’a dit qu’il me ferait pendant mes leçons un petit tableau d’une vue de Trouville, mais un tableau bien fait, bien fini. Adieu, Gustave, ne te flatte pas encore de voir ton rat porter des fardeaux bien pesants, car ses reins ne sont pas encore solides.

Ta sœur,

CAROLINE FLAUBERT.

 

– 270 –

Père Parrinos viendra au mois de janvier ; peut-être ira-t-il avec nous à Trouville ? Julie te remercie de ta brochure que je ne connais pas encore. J’oubliais une commission de Louise. Mme Gétillat a dit à Gustave B.B. qu’elle t’inviterait à ses soirées si elle croyait ne pas être refusée. Que dois-je répondre ?

 

À SA SŒUR CAROLINE

[Paris,] mercredi soir, 7 heures.

[20 décembre 1843.]

À la fin de la semaine prochaine, mon vieux rat, je suspendrai ma correspondance pour aller vous voir et t’embrasser un peu en te serrant le cou et en disant : rat ! vieux rat ! j’en ai estranglé qui estoient plus gens de bien que toi, etc. – mais je m’embête déjà de penser au retour, car je ne resterai pas longtemps avec vous, une douzaine de jours tout au plus. En revanche, je compte passer à Rouen tout le mois de mars et être de retour définitivement pour cette année au mois de juillet. Voilà quels sont mes plans. – J’ai été hier dîner chez le père Tardif qui m’a remis 150 francs. Le sieur Daupias y était. Tu peux rassurer maman, je me suis bien conduit, je n’ai presque rien dit ou du moins je n’ai pas déblatéré contre cet infâme Louis-Philippe. Quel ridicule imbécile que ce baron d’Alcochete, quel porc, quelle plate canaille, quel crétin, quel misérable ! Il était autrefois marchand de perles, il a fait faillite, il est maintenant diplomate et baron avec beaucoup de rubans sur son revers d’habit. Comme j’aurais du plaisir à lui cracher au visage, à lui administrer une raclée et à le faire périr du supplice du dernier des misérables. Je suis fâché de la non-réussite du

 

– 271 – concert du Polonais mais il me semble qu’il était maladroitement arrangé sous tous les rapports.

Tant mieux que les plans d’Armand aient été si mal foutus qu’on [n’]en ait pas voulu du tout. Ce gaillard-là nous aurait fait quelque chose de trop bourgeois, de trop culotte de peau. – Quand est-ce que le duc de Nogent, prince de la prétention, archiduc des convenances, marquis du piquage, arrive ? savez-vous le jour qu’il vient à Paris ? N’oublie pas de me le dire, j’ai trop de plaisir à le voir tourner sur le boulevard pour me priver de cette distraction. Verrai-je ce que le père Dumée te fait ? ça sera-t-il fini ? dis à ce vieux troubadour qu’il continue à avoir mon estime. À ce qu’il paraît que Juliette s’était fourré une indigestion, ça devait finir par là, et qu’elle a été malade – mais va-t-elle tout à fait bien ?

Tu me demandes si tu dois t’abonner à cette grande Gazette musicale que publie le père Maurice. Je sais qu’il paraîtrait toutes les semaines une caricature musicale de Gavarni, ainsi tu peux prendre un abonnement pour 6 mois. Tu continueras si tu trouves ça bien.

Tu peux remercier négativement quant aux invitations de Mme Gétillat, je n’en veux pas – je ne danse ni ne joue, ainsi je n’ai pas besoin d’aller au bal. Je suis ours et veux rester ours dans ma tanière, dans mon antre, dans ma peau, dans ma vieille peau d’ours, bien tranquille et loin du bourgeois et des bourgeoises. Il me semble que ma lettre est un peu bête, mon cher Carolo, qu’en dis-tu ? elle est faite de pièces et de morceaux comme un habit d’arlequin – c’est une mosaïque. Excuse, c’est que je suis moi-même un camée – plaisanterie qui n’a pas de sens. C’est même là ce qui en constitue l’originalité.

 

– 272 –

Adieu, bon rat.

Ton Boun.

 

CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE

[Rouen, 17 janvier 1844.]

Il y a bien peu de temps que tu nous as quittés, cher vieux, mais il s’est passé tant d’événements depuis, qu’il me semble que dimanche était il y a une semaine. D’abord le départ de Miss Jane. Nous avons été la conduire jusqu’à la cour des diligences où elle a sangloté tout le temps que nous avons attendu. Elle n’a fait que pleurer toute la matinée quoiqu’elle eût répété la veille à son cousin qu’elle était parfaitement heureuse. Non seulement cela nous a tourmentés hier, mon ami, mais encore une grande inquiétude de toi. Ta lettre ne nous est arrivée qu’à 5 heures du soir, nous craignions que tu n’aies été malade, enfin si nous n’avions pas reçu des nouvelles, tu aurais bien pu voir arriver quelqu’un de la famille. Armand est depuis hier ici. Il y a eu ce matin une conférence entre lui et M. Barthélemy, d’ici à un mois les fondations seront faites. Maman n’a pu assister à la réunion architecturale à cause d’une migraine qui l’empêche même de t’écrire. Froget part demain pour Paris d’où il doit revenir le soir afin de se trouver à un dîner chez les Maupassant vendredi. Je t’en rendrai compte la prochaine fois ; la nouvelle de la maladie de Mme Hamard m’a fait de la peine pour son fils ; en moins de deux ans il aura perdu tout ce qu’il aimait, ce pauvre Hamard. Va le voir, car il t’aime bien et m’a souvent parlé de toi.

 

– 273 –

J’aurais désiré que tu eusses été ici ce matin, cher Gustave, à cause de certaines petites choses de la bâtisse pour lesquelles je ne suis pas d’avis, mais pour lesquelles aussi on ne m’a aucunement écoutée ; ma vanité de fille de goût en a été fortement blessée. Par exemple on veut de l’ardoise, moi je veux de la tuile, et puis pour le balcon, M. B[arthélemy] y mettra sous le toit un petit plafond tout droit peint soit en coutil soit en carrés ; il serait beaucoup mieux de le laisser tout bonnement incliné comme au chalet.

Adieu, mon bon, pense à moi.

CAROLINE FLAUBERT.

 

Papa a lu ta lettre et ne m’a rien dit quant à ton bras, mais voici mon ordonnance : du repos et du suif.

 

À ERNEST CHEVALIER

[Rouen, 1er février 1844.]

Mon vieil Ernest, tu as manqué sans t’en douter faire le deuil de l’honnête homme qui t’écrit ces lignes. Oui l’ancien, oui jeune homme, j’ai failli aller voir Pluton, Rhadamante et Minos. Je suis encore au lit avec un séton dans le cou, ce qui est un hausse-col moins pliant encore que celui d’un officier de la garde nationale, avec force pilules, tisanes et surtout avec ce spectre mille fois pire que toutes les maladies du monde, qu’on appelle Régime. Sache donc, cher ami, que j’ai eu une congestion au cerveau, qui est à dire comme une attaque d’apoplexie en miniature avec accompagnement de maux de nerfs que je garde encore parce que c’est bon

– 274 – genre. J’ai manqué péter dans les mains de ma famille (où j’étais venu passer 2 ou 3 jours pour me remettre des scènes horribles dont j’avais été témoin chez Hamard). On m’a fait 3 saignées en même temps et enfin j’ai rouvert l’œil. Mon père veut me garder ici longtemps et me soigner avec attention, quoique le moral soit bon parce que je ne sais pas ce que c’est que d’être troublé. Je suis dans un foutu état, à la moindre sensation tous mes nerfs tressaillent comme des cordes à violon, mes genoux, mes épaules et mon ventre tremblent comme la feuille. Enfin, c’est là la vie, sic est vita, such is life. Il est probable que je ne suis pas près de retourner à Paris si ce n’est peut-être 2 ou 3 jours vers le mois d’avril pour donner congé à mon propriétaire, et régler quelques petites affaires. On me fera prendre de bonne heure cette année l’air de la mer, on me fera faire beaucoup d’exercice et surtout beaucoup de calme. Je dois joliment t’embêter, n’est-ce pas, avec le récit de mes douleurs, mais que veux-tu ? si j’ai déjà les maladies des vieillards il me sera bien permis de radoter comme eux. Et toi que deviens-tu ? Comment ça va ? Comment roules-tu ta bosse dans la nouvelle Athènes ? Écris-moi. Quand tu viendras aux Andelys n’oublie pas de pousser jusqu’à Rouen. Adieu, mille compliments aux amis, aux sieurs Dumont et Coutil.

Adieu, vieux.

 

– 275 –

Jeudi matin.

 

À ERNEST CHEVALIER

[Rouen, 9 février 1844.]

Nos deux lettres se sont croisées, mon bonhomme. Tu m’en envoyais une assez facétieuse, qui m’a fait rire et m’a déplissé le front ; tu en as reçu une de moi qui t’aura fait de la peine et t’aura fait dire des sacré nom de Dieu ! Ton brave oncle Motte est venu ici savoir de mes nouvelles et sans doute qu’il t’en aura donné. Oui, vieux, j’ai un séton qui coule et me démange, qui me tient le cou raide et m’agace au point que j’en ai des suées. On me purge, on me saigne, on me met des sangsues, la bonne chère m’est interdite, le vin m’est défendu ; je suis un homme mort.

Je ribote avec l’eau de fleur d’oranger, je me fous des bosses de pilules, je me fais socratiser par la seringue et j’ai un hausse-col sous la peau ; quelle existence voluptueuse !

Ah que je m’emmerde !

J’ai horriblement souffert, cher Ernest, depuis que tu ne m’as vu et j’ai considéré combien la vie humaine était diaprée de fleurs et festonnée d’agréments. Je passerai tout l’été à la campagne, à Trouville. Je voudrais y être, je soupire après le soleil.

Sais-tu jusqu’où doit aller ma tristesse et comprends-tu que je vive ? La pipe ! oui la pipe, oui tu as bien lu la pipe, cette vieille pipe :

 

LA PIPE M’EST DÉFENDUE !!!

– 276 –

moi qui l’aimais tant, moi qui n’aimais que ça ! avec le grog froid en été et le café en hiver.

 

J’irai probablement à Paris dans six semaines deux mois pour mettre ordre à mes affaires puis je reviendrai ici. Je suis comme un melon. Heureusement que le melon ne coule pas ! Il ne manquerait plus que ça.

Et toi vieux ? toujours la thèse de l’usufruit ? C’est aussi une fière maladie mais tu en seras bientôt débarrassé. Adieu, présente mes respects ou plutôt dis des cochonneries de ma part aux sieurs Dumont et Coutil et si l’on demande comment je vais dis : très mal, il suit un régime stupide, quant à la maladie elle-même il s’en fout bien.

Continuer : partie 7 sur 31