Correspondance - Tome I

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 15/31

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Correspondance - Tome I

À Ernest Chevalier ......................................................... 79

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 31 parties.

– 518 – pas la doublure ! Plus haut ou plus petit je ne suis pas un homme comme tout le monde ; et il ne faut pas m’aimer comme on aime tout le monde.

On m’a donné tour à tour dans le public mille qualités diverses, mille vices grotesques. Toutes ces sottises avaient un point d’appui vraisemblable. Quand on ne regarde la vérité que de profil ou de trois quarts on la voit toujours mal. – Il y a peu de gens qui savent la contempler de face, tu fais comme tous ceux-là, toi. Eh bien, sache-le donc, quand même tu voudrais ne plus m’aimer, tu m’aimeras toujours, va, malgré toi, et j’en suis fier. Il n’y a pas de brûlure sans cicatrice. Ça restera, puisque ça reste en moi. Fussions-nous dix ans sans nous revoir, nos atomes s’attireront dès que nos corps se frôleront, nos âmes se mêleront quand nos lèvres se toucheront. Te souviens-tu de la nuit de Mantes ? te souviens-tu d’un cri de surprise que tu as jeté à un moment, étonnée que tu étais de la force humaine. Tu n’avais pas rêvé, disais-tu, que l’amour allât jusque-là… Était-ce de la débauche pourtant ! Qu’était-ce donc ?

Maintenant si je te dis que je reste calme, que mes sens ne me tourmentent point, tu t’irrites et tu m’accuses de froideur. C’est que j’ai fait depuis longtemps l’éducation à mes nerfs. Quelquefois ce sont [eux] qui se fâchent et de là résulte le désordre de la machine. Ainsi, tout enfant, j’étais très poltron, je tremblais dans l’obscurité et j’avais des vertiges pour monter à une échelle. Dès la première année que je suis entré au collège, je m’échappais la nuit, pour aller rôder tout seul dans les cours où je crevais de peur, les jeudis j’allais dans les clochers des églises et je me promenais sur les balustrades au risque de me casser le cou, tout cela pour devenir brave et je le suis devenu. C’est ainsi que je me suis habitué à porter le vin, les veilles, la

– 519 – continence la plus excessive et des jeûnes très longs. Pour le sentiment il m’est advenu la même histoire. Avant la mort de mon père et de ma sœur j’avais assisté à leur enterrement, et quand l’événement est arrivé je le connaissais. Il y a peut-être aussi des bourgeois qui ont pu dire que je paraissais peu ému ou que je ne l’étais pas du tout. Cesse à propos de bourgeois tes plaisanteries sur les héritières de céans. Me prends-tu donc pour un être si sot que je tienne à l’estime de mes concitoyens et que j’ambitionne leurs filles ? J’espère bien jamais de la vie ne me marier, et, si tu le veux, j’en fais ici le serment. Je t’en donnerai les raisons quand tu voudras. Il fut un temps où j’avais tant besoin d’argent que j’aurais épousé n’importe quoi. Maintenant que je suis devenu plus philosophe je n’épouserais pas pour un million n’importe qui. Ma cupidité a fini par faire de moi un homme très peu soucieux de la fortune. – C’est dommage, j’aurais eu une belle figure dans mon palais et j’aurais protégé les arts. Mais je sais que tu n’aimes pas à ce que je t’entretienne de ces idées. Ma mère est là-dessus comme toi. Il est drôle que ce soit justement ce que j’aime qui déplaise à ceux que j’aime. C’est encore là une bénédiction de mon esprit, quand il veut offrir des roses il ne donne que des chardons.

Adieu, ma belle maîtresse, un grand baiser pour vous faire passer toutes vos folies.

Je ne te parle pas de la commission, puisque tu me blâmes de me mettre à couvert sous ses retards et de m’en faire un bouclier contre toi, ni quand je viendrai pour mes affaires. D’abord je n’ai pas d’affaires à Paris si ce n’est toi.

 

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À LOUISE COLET

[Croisset,] vendredi, minuit.

[23 octobre 1846.]

Non, je ne méprise pas la gloire : on ne méprise pas ce qu’on ne peut atteindre. Plus que celui d’un autre, mon cœur a battu à ce mot-là. J’ai passé autrefois de longues heures à rêver pour moi des triomphes étourdissants, dont les clameurs me faisaient tressaillir comme si déjà je les eusse entendues. Mais je ne sais pourquoi, un beau matin, je me suis réveillé débarrassé de ce désir, et plus entièrement même que s’il eût été comblé. Je me suis reconnu alors plus petit et j’ai mis toute ma raison dans l’observation de ma nature, de son fond, de ses limites surtout. Les poètes que j’admirais ne m’en ont paru que plus grands, éloignés qu’ils étaient davantage de moi, et j’ai joui, dans la bonne foi de mon cœur, de cette humilité qui eût fait crever un autre de rage. Quand on a quelque valeur, chercher le succès c’est se gâter à plaisir, et chercher la gloire c’est peut-être se perdre complètement. Car il y a deux classes de poètes. Les plus grands, les rares, les vrais maîtres résument l’humanité ; sans se préoccuper ni d’eux-mêmes, ni de leurs propres passions, mettant au rebut leur personnalité pour s’absorber dans celles des autres, ils reproduisent l’Univers, qui se reflète dans leurs œuvres, étincelant, varié, multiple, comme un ciel entier qui se mire dans la mer avec toutes ses étoiles et tout son azur. Il y en a d’autres qui n’ont qu’à crier pour être harmonieux, qu’à pleurer pour attendrir, et qu’à s’occuper d’eux-mêmes pour rester éternels. Ils n’auraient peut-être pas pu aller plus loin en faisant autre chose ; mais, à défaut de l’ampleur, ils ont l’ardeur et la verve, si bien que, s’ils étaient nés avec des tempéraments autres, ils n’auraient peut-être pas eu de génie. Byron était de cette famille ;

 

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Shakespeare de l’autre. Qu’est-ce qui me dira en effet ce que Shakespeare a aimé, ce qu’il a haï, ce qu’il a senti ? C’est un colosse qui épouvante ; on a peine à croire que ç’ait été un homme. Eh bien, la gloire, on la veut pure, vraie, solide comme celle de ces demi-dieux ; l’on se hausse et l’on se guinde pour arriver à eux ; on émonde de son talent les naïvetés capricieuses et les fantaisies instinctives pour les faire rentrer dans un type convenu, dans un moule tout fait. Ou bien, d’autres fois, on a la vanité de croire qu’il suffit, comme Montaigne et Byron, de dire ce que l’on pense et ce que l’on sent pour créer de belles choses. Ce dernier parti est peut-être le plus sage pour les gens originaux, car on aurait souvent bien plus de qualités si on ne les cherchait pas, et le premier homme venu, sachant écrire correctement, ferait un livre superbe en écrivant ses mémoires, s’il les écrivait sincèrement, complètement. Donc, pour en revenir à moi, je [ne] me suis vu ni assez haut pour faire de véritables œuvres d’art, ni assez excentrique pour pouvoir en emplir de moi seul. Et n’ayant pas l’habileté pour me procurer le succès, ni le génie pour conquérir la gloire, je me suis condamné à écrire pour moi seul, pour ma propre distraction personnelle, comme on fume et comme on monte à cheval. Il est presque sûr que je ne ferai pas imprimer une ligne, et mes neveux (je dis neveux au sens propre, ne voulant pas plus de postérité de la famille que je ne compte sur l’autre) feront probablement des bonnets à trois cornes pour leurs petits enfants avec mes romans fantastiques, et entoureront la chandelle de leur cuisine avec les contes orientaux, drames, mystères, etc., et autres balivernes que j’aligne très sérieusement sur du beau papier blanc. Voilà, ma chère Louise, une fois pour toutes le fond de ma pensée sur ce sujet et sur moi.

 

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Je n’ai pas besoin d’être soutenu dans mes études par l’idée d’une récompense quelconque, et le plus drôle c’est que, m’occupant d’art, je ne crois pas plus à ça qu’à autre chose, car le fond de ma croyance c’est de n’en avoir aucune. Je ne crois pas même à moi. Je ne sais pas si je suis bête ou spirituel, bon ou mauvais, avare ou prodigue ; comme tout le monde, je flotte entre tout cela. Mon mérite est peut-être de m’en apercevoir, et mon défaut d’avoir la franchise de le dire. D’ailleurs est-on si sûr de soi ? Est-on sûr de ce qu’on pense ? de ce qu’on sent ? Toi, maintenant que tu m’aimes, tu m’aimes tant que tu voudrais te le nier. Est-ce moi que tu aimes dans moi ou un autre homme que tu as cru y trouver et qui ne s’y rencontre pas ? Pardonne-le-moi si c’est faux, mais il me semble que dans ta dernière lettre il y a un ton de lassitude comme si ma pensée te fatiguait. Eh bien un jour, si tu ne veux plus de moi, si tu t’aperçois que ce mirage-là t’a trompée, tu viendras t’asseoir au foyer de mon cœur. Ta place y sera toujours. Je guérirai avec des mots que je sais les blessures de tes illusions, et si je ne les guéris, j’empêcherai qu’elles ne te fassent souffrir. Pourquoi donc nous contraindre, ma pauvre chérie ? Pourquoi ne pas accepter la vie telle qu’elle est et nos positions comme elles sont, et nous aimer franchement sans y trouver tant de subtilités ? Aujourd’hui, tiens, je n’ai fait que penser à toi. Ce matin quand je me suis couché j’ai songé au tressaillement que j’ai éprouvé à Mantes quand j’ai senti dans le lit ta cuisse sur mon ventre et ta taille dans mes bras, et l’impression de cette méditation m’est restée toute la journée. Mais tu ne veux pas que je parle de tout cela (de quoi te parler ?). Parlons donc d’autre chose. Tu as raison. Il aurait mieux valu pour toi ne pas m’aimer. Le bonheur est un usurier qui pour un quart d’heure de joie qu’il vous prête vous fait payer toute une cargaison d’infortunes.

 

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Adieu, je t’embrasse, et comment ? Moi, je sais bien comment ! Allons, toujours ainsi, n’est-ce pas ? c’est si bon ! Les lèvres m’en piquent et je m’en passe la langue dessus comme si la tienne venait d’y passer.

Le secrétaire m’a écrit que c’était le 15 que ces Messieurs étaient convoqués.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] dimanche, 11 heures du soir.

[25 octobre 1846.]

On dirait que tu veux me forcer à t’écrire des duretés. Car tu fais tout ce qu’il faut pour t’en attirer. Eh bien, si c’est là ton envie je ne la satisfais pas pour deux raisons. La première c’est que je n’en trouve pas à te dire. La seconde, quand même j’en penserais, je les tairais. Je ne sais pas jusqu’à quel point tu as raison en m’accusant de manquer d’amour. Celui qui lit dans les cœurs en est seul juge et peut-être n’est-ce pas à moi qu’il donne tort. Mais pour manquer de délicatesse envers toi, envers toi, chère âme, jamais, jamais, lors même que je ne t’aimerais plus, lors même que je te haïrais. Et je resterai franc pourtant, comme je l’ai toujours été. Je m’aperçois que c’est un tort. J’aurais dû un peu m’exciter, un peu me monter, un peu me farder. Tu m’aurais peut-être trouvé plus aimable si je n’avais pas été si digne d’être aimé.

Louise, je t’en prie, je t’en conjure, je lève vers toi ces yeux qui te plaisent et qui attirent ton sourire quand je suis là près de toi et que je te regarde de bas en haut, la tête sur tes genoux : ne sois plus aussi dure, aussi âcre, ne me donne

 

– 524 – plus à travers le cœur des coups de cravache pareils. Qu’est-ce qu’il t’a fait, ce pauvre cœur ? Si tu ne le trouves pas à la taille du tien, laisse-le, jette-le mais ne crache pas dessus la désillusion qu’il t’a donnée. Est-ce sûr ? est-ce qu’il y a désillusion ? est-ce que je ne suis pas le même ? n’est-ce plus moi ? n’est-ce pas toujours toi ? est-ce que maintenant nos deux âmes ne sont pas ensemble ? À quelle autre qu’à toi vais-je faire avant de m’endormir la dédicace de ma nuit ? Quelque chose de mystérieux et de doux nous unit toujours ; à travers l’espace nos désirs se rencontrent comme les nuées et se mêlent l’un à l’autre dans une aspiration continue. Il y a 15 jours encore tu ne m’envoyais que les caresses de ta pensée avec toutes les voluptés que tu pouvais trouver dans tes phrases, et tout à coup sans que rien ait changé (puisque je t’avais dit que je viendrais quand la commission aurait fini ; te souviens-tu comme tu m’as remercié de la nouvelle, que tu as lue dans l’escalier à la lueur de la lampe ?) ta voix s’est remplie de sanglots et je n’entends plus que tes cris de douleur qui m’accusent. Ta pauvre âme est comme un guerrier blessé. Par quelque côté qu’on veuille la prendre on touche à une blessure et on te fait souffrir. –

Pourquoi par exemple m’accuser déjà de mon malheureux voyage en Bretagne ? est-ce que je sais seulement si je le ferai ? Il y a tant de chances pour qu’il tombe à l’eau comme tous mes autres projets grands et petits. D’ici à 10 mois, que de choses peuvent nous le faire manquer, maladie de l’un ou de l’autre, de ma mère ou de n’importe qui d’ici, manque d’argent, etc. – Je ne t’en avais pas parlé puisque ça n’était nullement sûr et que ça ne l’est pas encore. Tu reviens toujours sur cette estimable mère Foucaud. Parce que je t’ai avoué cette faiblesse tu me la reproches toujours. – Je ne suis sensible à ce reproche que parce qu’il te fait mal à toi-même. Je me suis donc bien mal

– 525 – expliqué sur ce chapitre. Je ne l’ai jamais aimée. Il me semble que, si tu as lu la lettre, c’était clair. Car tout en étant très galante elle était d’une insolence rare. C’est du moins l’effet qu’elle m’a fait à moi. Il y a dans ta dernière une phrase que je recopie pour que tu la relises, et ici je demande à ton Esprit d’en juger la convenance et la bonté : « Moi ! je te dirai seulement que si je ne t’avais pas connu j’aurais peut-être accepté, devenant libre, une position que le monde aurait appelée brillante. » Qu’aurais-tu dit si jamais je t’avais envoyé des choses pareilles ! Tu me parles de tes souffrances ! À ce qu’il paraît que je ne te parle guère des miennes, moi, car tu ne doutes pas que des aveux semblables puissent m’en causer !

Que veux-tu que je te dise ! que je m’aperçois encore que j’ai causé ton malheur, que sans moi tu aurais été tranquille sinon heureuse. Eh bien, pour le bonheur passé, au nom de lui, et non pas de moi, pardonne-le-moi. –

Adieu, chère camarade, puisque ce n’est plus que ce mot-là que tu me permets. Tu serres mes mains à la fin de toutes tes lettres. Veux-tu encore que je baise les tiennes, comme le premier jour, comme le mercredi soir ?

Adieu, adieu.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] jeudi, midi. [29 octobre 1846.]

Pas une ligne depuis 4 jours ! Si j’avais la moitié seulement de ce prodigieux orgueil que tu me reproches j’imiterais ce silence. Il n’y aurait pas, de ma part, d’indélicatesse à cela puisque depuis quinze jours tu

– 526 – m’affirmes sous toutes les formes possibles que tu veux t’occuper d’autre chose que de moi, travailler, t’étourdir, guérir enfin. C’est un sage parti. Et si je savais le moyen de contribuer à te rendre ce calme que tu désires j’y travaillerais de toutes mes forces. Je croirais faire par là une bonne action, car puisque mon amour t’est odieux (tu m’as écrit que je te faisais horreur), qu’il est trop faible pour toi et que t’appuyant dessus tu t’y blesses, comme ferait une canne qui se briserait, et dont les éclats vous déchireraient les mains, je dois tâcher de t’ôter cette misère de l’âme. Voyons, dis-moi ce qu’il faut faire ? Veux-tu que je te dégoûte de moi ? que je me montre bien ignoble, bien trivial, bien canaille et tellement repoussant qu’on n’y puisse plus revenir ? C’est facile. Veux-tu que je te dise que je ne t’aime pas, que je suis fatigué de toi comme tu l’es de moi ?… conseille-moi… je ferai tout ce que tu voudras. Mais coûte que coûte, puisque c’est une résolution prise chez toi, j’en prends une autre qui lui est parallèle. Tu vois que je ne te contrarie plus. Je fais tout ce que tu veux maintenant.

Eh bien oui, franchement, ça vaudra mieux, cher camarade. J’oublie l’e féminin, car le mot camarade n’a pas de sexe. Mais quand je viendrai te voir dans 8 jours, qu’est-ce que nous dirons ? – J’en aurais beaucoup à dire, moi. Quant à toi je crois qu’on ne peut pas en dire plus que tu [ne] m’en envoies dans tes belles épîtres.

Adieu, je répète encore adieu, sans rien de plus depuis que tu ne veux plus qu’au bas de mes lettres je t’embrasse comme je le faisais. Cela te révolte. « C’est le souvenir fugitif d’un instant de bonheur physique. » D’accord.

 

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À GERTRUDE COLLIER

[Croisset, début de novembre 1846.]

Est-ce que je ne vous reverrai plus ? Votre départ est donc bien décidé. Mais pourquoi ne vous en allez-vous pas par Rouen ? C’est la route qui vous mènerait le plus vite et je pourrais vous dire adieu. Si vous êtes triste de quitter Paris, je le suis aussi, moi, de votre départ. Je ne pourrai plus voir votre pauvre maison sans un serrement de cœur. Il y a ainsi maintenant, sur la terre, une foule de places où mon âme saigne quand j’y passe. Tout m’abandonne ; mes parents meurent, mes amis s’en vont. Il ne me reste plus de tout cela que le souvenir ; le vôtre me restera toujours cher. Jamais je n’oublierai ces longues heures de l’après-midi que j’allais passer au Rond-Point, nos bonnes lectures, nos causeries sans fin. Quand je demeurais dans ma triste rue de l’Est, je me promettais mes jours de visite chez vous comme des jours de vacances. Ç’a été dans ce temps-là mes meilleurs moments et, dans mon dernier séjour à Paris, avec quel plaisir encore ne me reportais-je pas à ce doux passé évanoui ! Nous y avons encore ri ; vous le rappelez-vous ? Pour moi ce voyage-là, fait entre la mort de mon père et celle de ma sœur, a laissé dans ma pensée comme le souvenir d’une heure de relâche entre deux ouragans. Et puis comment ne me souviendrais-je pas de vous tous avec tendresse ? Vous êtes mêlés à tant de choses de ma vie intime ! Je vous ai connus à Trouville, dans le temps que nous y étions tous. J’ai gardé pour moi le châle bariolé de rouge et de bleu que portait Henriette et qu’elle avait donné à Caroline.

Qui sait quand je vous reverrai, et si je vous reverrai, seulement ! Je doute de tout et du bonheur plus que jamais. J’ai des défiances ombrageuses de l’avenir ; et d’ailleurs si je

– 528 – vous revois, tout sera bien changé sans doute. Je ne dis pas que vous m’oublierez ; je crois bien à votre amitié. Mais je me méfie du temps, voyez-vous, du temps qui pourrit tout, comme la pluie qui ronge les marbres les plus durs et les sentiments les plus solides… Vous serez mariée, peut-être ; tant de choses seront survenues ! Que le ciel vous rende heureuse, Gertrude ! C’est mon vœu le plus profond. Si je ne pensais pas que vous m’estimez trop pour me demander ici des mots convenus, je vous enverrais une foule de banalités dont je vous fais grâce ; mais vous savez ce que je vous suis.

Peut-être l’année prochaine irai-je avec ma mère en Angleterre et en Écosse. Alors j’irais vous voir ; ce sera une grande joie. Comme nous causerons ! Mais où serez-vous ? Où demeurerez-vous ? Qu’allez-vous faire ? Vous me donnerez bien un peu de vos nouvelles, n’est-ce pas ? Tout ne sera pas laissé sur le rivage ; tout ne s’enfuira pas avec la silhouette des arbres de la grande route. Il me semble que vous êtes partie il y a longtemps, que vous êtes loin, bien loin, que je ne vous reverrai plus.

Dites bien à votre mère, à Henriette, mille choses ; c’est plus que je ne peux en dire, tout ce que vous trouverez. Si jamais, n’importe quand, vous aviez besoin de quelque chose en France, comptez sur moi ; ne craignez rien, j’ai la mémoire longue.

Embrassez bien Herbert de ma part quand vous le verrez.

Adieu, adieu. Tout à vous (cela n’est pas une formule).

Il faudra que je sois à Paris du 15 au 20 de ce mois. Si, par hasard, votre départ se trouvait retardé, je vous verrai encore ; sinon… encore un adieu de plus !

 

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À LOUISE COLET

[Croisset,] dimanche matin. [8 novembre 1846.]

La Commission ne se rassemblant que samedi j’arrive demain. Oui demain, mon pauvre ange, quel baiser nous nous donnerons !

Je ne sais juste l’heure mais Du Camp me dira bien le moment où il faut te voir. D’ailleurs je t’écrirais un mot ; je trouverais toujours bien un prétexte.

Vers 3 heures si tu veux promène-toi sur le boulevard, sous le Café de Paris, ou à 4 heures je serai à l’hôtel.

Allons, dans 24 heures. Mille tendresses en attendant.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] vendredi. [13 novembre 1846.]

Que te dire ? que te faire ? Ah, tu as refusé mon baiser d’adieu. Prendras-tu mon baiser de retour bientôt ? M’appelleras-tu encore vous ? Sais-tu qu’il n’y a pas de reproche qui vaille tes larmes, pas d’outrages ni d’injures qui m’aient été plus sanglants ni plus amers que ce désespoir navrant avec lequel tu m’as flagellé ? Mon cœur en porte la marque. Crois-tu que je n’en ai pas souffert ? Mais non, parce que je ne pleure pas tu m’appelles égoïste ; parce que j’ai manqué à ton rendez-vous tu m’appelles traître, tu me méprises, et ce rendez-vous je l’ai manqué par pudeur. Cela t’étonne de moi, n’est-ce pas, qui en ai si peu. Eh oui ! avec Phidias, à 4, c’eût été du monde ; avec Maxime seul une demi-intimité. Quand quelque chose cloche à moitié, j’aime

 

– 530 – mieux que tout cloche entièrement. Je te voulais, je te voulais encore, j’avais mille choses à te dire. Jamais tu ne m’avais parue plus belle que ce jour-là, plus enviable, plus charmante. Tu crois que je ne veux de toi que le plaisir. Est-ce que j’aime le plaisir ? est-ce que j’ai des sens ? Et tu m’accuses de manquer de cœur. Il ne me reste donc rien, c’est possible ; que sais-je ? Tiens, je voulais t’écrire longuement, mais je ne trouve rien à te dire. Je suis troublé, agité, le souvenir de ton chagrin et du chagrin que je t’ai causé est là comme un spectre qui m’attire et qui me fait peur. Mais est-ce ma faute ! –

J’attends une lettre de toi. Mais tu ne m’écriras pas. Tu es fière. Tu t’es trouvée blessée, sans supposer que je pouvais l’être ! – l’être même un peu.

Je reviens dans peu de jours. Quand même la commission ne se rassemblerait pas. Ne fût-ce qu’un jour, qu’une heure je veux te revoir, te revoir encore une fois si tu ne veux plus de moi, si tu me chasses.

Plus de tout cela ! de grâce ! C’est moi qui te prie ! Tu ne sais pas le mal que tu causes.

Si tu ne veux plus que ma bouche touche la tienne, eh bien sur ta main, Louise, sur ta main. Il y a 48 heures elle se posait encore sur ma poitrine et dans mes cheveux, et les miennes parcouraient frémissantes tout ton corps. Adieu, adieu, au revoir, si tu veux, si tu le permets, oui au revoir.

Vivement.

 

– 531 –

À LOUISE COLET

[Croisset,] dimanche matin.

[15 novembre 1846.]

Ta lettre de ce matin me remue jusqu’aux entrailles. Essuie tes pauvres yeux, chasse ta fièvre. J’ai besoin de t’embrasser, de poser ma tête sur ton cœur. Oui je t’aime, je t’aime. L’entends-tu ? Qui est-ce qui pourrait résister à un amour comme le tien, aussi dévoué, aussi profond, aussi involontaire ? Moi qui avais peur que tu ne m’écrives plus ! Ah, que je te connaissais mal ! J’en frémis de joie, de ton amour. Te mépriser, dis-tu ? mais pourquoi ! Oh tu me calomnies dans ton cœur aussi toi. Au contraire, non seulement plus je t’aime mais plus je t’estime, plus je voudrais pouvoir te donner tout, mais pourquoi faut-il que le seul sacrifice qui te soit agréable soit justement celui-là que je ne puis te faire ? Je suis parti jeudi avec la mort dans l’âme. Mais entre deux mauvaises actions j’ai choisi celle qui m’a semblé la moindre et je suis parti. – J’ai eu des remords de t’avoir quittée, comme si j’avais mal fait et pourtant je ne pouvais faire autrement. Il le fallait. – Tu dis que je n’ai pas voulu t’embrasser avant de partir, c’est toi qui m’as refusé. Te rappelles-tu que j’ai voulu prendre ta main dans ton manchon et que tu l’as tenue fermée ? Mais pas un seul instant je ne t’en ai voulu. Tu m’affligeais trop, tout cela s’est retourné contre moi et m’a déchiré à l’intérieur. Que je suis faible moi qui me croyais fort, voilà que je tremble en t’écrivant, le cœur me bat. Oh, avant 8 jours, vendredi, samedi au plus tard, je te reverrai, je compte les heures. Je reste au coin de mon feu à attendre la journée s’avancer, en pensant à toi et rien qu’à toi. – Nous aurons du temps, je m’arrangerai d’avance pour être bien libre. Je t’apporterai Novembre ; je te le lirai à l’hôtel un soir, tout seuls. Un autre

 

– 532 – jour tu me liras ton drame. J’irai au spectacle si tu veux, je ferai ce que tu voudras.

Il fait froid. Mes gazons sont tout poudrés à blanc, les arbres des îles sont noirs, ma pensée frileuse s’en va toujours de ces lieux et vole vers toi pour s’y réchauffer dans ton souvenir. Je vois toujours ta tête animée se détachant sur le fond rouge des rideaux, je sens tes papillotes légères sur ma poitrine et toute la douceur de ta peau qui m’embrase le corps. – N’est-ce pas que tu me promets d’être plus sage, ma pauvre enfant ? Ne pleure plus, Louise, par pitié pour moi, si ce n’est pour toi. – Il me semble que l’amour doit résister à tout, à l’absence, au malheur, à l’infidélité même, à l’oubli. C’est quelque chose d’intime qui est en nous, et au-dessus de nous tout à la fois. Quelque chose d’indépendant de l’extérieur et des accidents de la vie. – Nous aurons beau faire, nous serons toujours l’un à l’autre. Quand nous nous fâcherions, nous reviendrions toujours l’un vers l’autre, comme des fleuves qui rentrent dans leur lit naturel. On ne peut se soustraire à la fatalité de son cœur. Tu es à moi, je suis à toi. Qu’on en souffre ou qu’on en jouisse, il le faut. Cela est.

Du Camp t’a-t-il consolée un peu ? Tu as dû recevoir hier soir une lettre. Je ne sais pas ce que j’y disais, je n’avais pas la tête à moi. C’est un bon ami que nous avons là.

Dans quel état t’ai-je laissée l’autre jour, mon Dieu ! Je te revois toujours dans le coin de la muraille, pleurant et te tordant. Tu m’accusais ! J’aurais voulu tomber à tes genoux et faire changer chaque sanglot en cri de bonheur. Sais-tu que ça faisait une scène et que j’avais l’air d’un bourreau. –

Adieu, adieu toi que j’aime. Je t’écrirai bientôt, puis pour te dire le jour que j’arrive. Mille baisers. Reçois ici tous

– 533 – ceux que je peux te donner. Tu m’as dit que je t’avais appris des voluptés nouvelles. Tant mieux, je voudrais t’en donner encore d’autres. T’en accabler, t’en faire mourir. Adieu, adieu.

Le presse-papier que je t’ai donné a longtemps servi à ma sœur. Elle l’avait gagné à une loterie d’un couvent d’orphelines dont ma mère était dame patronnesse. Elle me l’avait donné il y a 6 ou 7 ans.

Si c’est bien un clou que tu as mets-y de la bouillie, ou baigne-toi à l’eau chaude. Mais tu ferais mieux de consulter ton médecin.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] mardi soir 10 heures.

[17 novembre 1846.]

Ne m’adresse plus tes lettres à Croisset, cher ange, mais à Rouen, rue de Crosne-Hors-Ville 25, au coin de la rue de Buffon. Nous allons y coucher jeudi prochain, jour où enfin j’espère que cette éternelle commission se sera décidée. Il faudra pourtant qu’elle en finisse ! Samedi ils se sont réunis. (J’espérais qu’ils auraient bâclé ça tout de suite, et pouvoir partir le dimanche à midi. Je serais arrivé à 4 heures à Paris, et le soir sans que tu en fusses prévenue je me serais présenté tout d’un coup chez toi pour jouir de ta surprise. Voilà quel était mon plan secret.) Sur 8 membres il [y] en avait 4 de présents, tu vois ce que c’est. J’en suis tellement fatigué que je ne compte plus sur rien mais tu peux compter, toi, que tu me reverras d’ici à très peu de jours ; il faut que je te revoie. Ça me brûle le cœur. – J’ai encore le prétexte du

 

– 534 – piédestal dont j’ai besoin de voir le modèle, si je perds celui de la commission. Mais je l’aurai, c’est presque infaillible.

Je ne me souviens que fort vaguement de ces deux dames dont tu me parles dans ta lettre de ce matin, et qui sont venues à l’atelier un jour que nous y étions. Je crois que tu as, en me le rapportant, exagéré ce qu’elles ont pu te dire sur mon fameux regard. Ce sont de ces choses que les femmes n’avouent pas ressentir, d’ordinaire. Quand elles l’éprouvent elles le cachent, et quand elles le manifestent c’est qu’elles y ont intérêt. Or quel intérêt avaient-elles à te dire cela, si ce n’est peut-être un motif de curiosité, pour voir ce que tu sentais toi-même, ou bien tout bonnement pour dire quelque chose de drôle sans y attacher aucune idée. – Je ne me crois pas les yeux attirants ni séduisants. – Ils vont à la nature animale, ils appellent les enfants, les idiots et les bêtes parce que j’ai peut-être beaucoup vécu dans ce monde-là et que j’en ai gardé quelque chose, un air de famille, un vieux levain de naturalisme mystérieux que l’intensité de la pensée fait épancher au-dehors vers les phénomènes qui le reproduisent. Mais je crois sincèrement que je plais à peu de femmes ; à quelques hommes, beaucoup ; plusieurs me détestent instinctivement. Et le plus grand nombre ne me remarque pas. J’ai cela de commun avec tout le monde. – Est-ce que tu ne t’es pas aperçue combien j’étais timide et gauche, peu sûr de moi, combien j’avais peu d’aplomb ? Il a fallu que je fusse irrésistiblement entraîné ! À l’heure qu’il est je m’étonne encore que ce soit moi que tu aimes, que ce soit moi qui t’aime. Cela me paraît une anomalie de ma nature, une métamorphose, une renaissance si tu aimes mieux. Mais combien je trouve de douceur dans ton souvenir ! Si tu savais combien de fois par jour ma pensée voltige sur toi, se pose sur tes seins, se balance au bout de tes cheveux, s’éclaire au feu humide de

– 535 – tes yeux. Tu m’as dit hier que j’étais la poésie de ton soleil couchant. Si je suis ton dernier amour tu es peut-être aussi le mien. Le premier est si loin ! Un homme plus jeune t’eût aimée avec plus d’exclusion, plus de pureté, plus d’élans. Mais moins longtemps peut-être, moins profondément, moins intimement. Oui, toujours, toujours, et lors mê[me] que je ne t’aimerais plus, la tendresse remuera pour toi [le] fond de mon cœur. Je voudrais t’aimer davantage, je voudrais que tu le saches bien, je voudrais pouvoir te le prouver. –

Je ne fais pas grand-chose depuis quelques jours ; notre déménagement nous occupe. Je rumine un plan, je pense à toi. Novembre est de côté, je te l’apporterai, je l’avais oublié la semaine dernière. – Merci de ton attention pour ton costume. C’est là ce qui peut s’appeler une inspiration de Vénus intelligente. J’accepte. Oui je veux t’avoir dans ta belle toilette, dans celle où l’on t’admire, où l’on te convoite.

Mille chauds baisers sur ta gorge.

 

À LOUISE COLET

[Paris,] dimanche 5 heures et demie.

[29 novembre 1846.]

Comme si ce n’était pas assez de tout ton amour tu m’offres encore tous les hommages et tout l’amour qu’on t’a donnés. Merci de cette attention de la médaille, elle m’est sacrée à plus d’un titre.

À demain donc nos adieux. J’embrasserai Henriette, tu prendras ce baiser pour toi. Je le donnerai en pensant à toi. Je ne vois pas où nous pourrions nous revoir le soir.

– 536 –

Ce soir j’ai eu bien du mal à m’échapper, ma mère est malade et je me suis enfui sous prétexte d’aller passer une demi-heure chez M[axime]. Il faut que je rentre. Nous partons mardi probablement par le convoi de 9 heures.

Comme elle était douce la petite promenade que nous avons faite l’autre jour, à pied, seuls dans cette rue déserte…

Aussitôt rentré à R[ouen], je t’écris une longue lettre où je te dirai tout ce qu’ici je ne puis te dire. Je suis trop pressé. M[axime] est tellement occupé de ses affaires d’argent que je ne le vois pas.

Adieu donc, à demain. Je te reconduirai jusque sur le perron et je te donnerai une dernière poignée de mains réprimée.

Adieu, adieu, mille tendresses. Mille baisers. Et encore plus du cœur que de la bouche.

 

À LOUISE COLET

[Rouen,] mercredi 2 heures.

[2 décembre 1846.]

Je suis triste, je m’ennuie, je m’embête. Je n’ai pas une idée dans la tête. Sans ce bon Max[ime], ce serait à en périr. Me voilà rentré dans ma vie plate et monotone qui n’a quelque douceur que par son uniformité, quelque grandeur peut-être que par sa persévérance. Sitôt que je romps à mon train ordinaire et que je veux m’y remettre j’en éprouve une amertume sans fond. Aujourd’hui par exemple c’est quelque chose d’analogue à l’ennui des écoliers après une vacance. Tout le temps se passe à rêver au plaisir qu’on a eu et on

– 537 – regrette de ne l’avoir pas mieux employé. Il y a 24 heures nous étions en voiture, nous descendions, nous nous promenions à pied dans le bois. As-tu éprouvé, quelquefois, le regret que l’on [a] pour des moments perdus dont la douceur n’a pas été assez savourée ? C’est quand ils sont passés qu’ils reviennent au cœur, flambants, colorés, tranchant sur le reste comme une broderie d’or sur un fond sombre. Je repense sans cesse à la voiture, et au soleil passant à travers les rideaux jaunes. Tu avais les lèvres et les paupières d’un rose vif… – Ne me dis jamais que je ne t’aime pas puisque tu me fais éprouver des mélancolies que je n’avais jamais eues. Je sens plus la douleur que le plaisir, mon cœur reflète mieux la tristesse que la joie, voilà pourquoi sans doute je ne suis pas fait pour le bonheur ni peut-être pour l’amour. Je comprends bien combien je dois te paraître sot, méchant parfois, fou, égoïste ou dur. Mais rien de tout cela n’est ma faute. Si tu as bien écouté Novembre tu as dû deviner mille choses indisables qui expliquent peut-être ce que je suis. Mais cet âge-là est passé. Cette œuvre a été la clôture de ma jeunesse. Ce qui m’en reste est peu de chose mais tient ferme. – Voilà pourquoi je me suis débattu longtemps contre l’idée d’avoir un enfant. Quel triste être sortirait de moi ! Il ne voudrait seulement parler et demanderait à mourir avant d’avoir vécu. Je suis né ennuyé, c’est là la lèpre qui me ronge. Je m’ennuie de la vie, de moi, des autres, de tout. À force de volonté j’ai fini par prendre l’habitude du travail. Mais quand je l’ai interrompu, tout mon embêtement revient à fleur d’eau, comme une charogne boursouflée, étalant son ventre vert, et empestant l’air qu’on respire. J’ai cherché à éviter les passions. Elles sont venues. Quand je ne suis plus dans l’exercice de l’une d’elles, quand je t’ai eue quelques jours par exemple et que

 

– 538 – je reviens ici, rien ne pourra te donner l’idée de ce qui se passe en moi.

Adieu, je t’embrasse, je suis abruti, je ne sais pas ce que j’écris ni seulement si tu pourras me lire.

Adieu, mille tendresses, mais j’ai le cœur serré comme avec un cordon.

 

À LOUISE COLET

[Rouen, samedi 5 décembre 1846.]

Merci de ta bonne lettre de ce matin, si tendre, si doucement triste, si résignée, si souriante sous les pleurs. Je commençais à être inquiet et à trouver le temps long. Tu me dis que je ne me suis pas détourné pour te voir quand je t’ai quittée rue Royale. Je me suis détourné deux fois, je n’ai rien vu. C’était comme la veille à l’atelier j’avais embrassé Henriette pour toi, et tu ne t’en étais pas aperçue. Tu me dis sur mon beau-frère beaucoup d’excellentes choses qui m’ont fait admirer ton bon esprit et ton bon cœur, mais elles ne sont pas justes parce qu’elles ne sont pas spéciales. Quand je t’ai confié que je croyais avoir eu sur lui une influence funeste je n’ai pas voulu dire que je lui avais inoculé de mon vaccin intellectuel. Mais seulement ma fréquentation lui a été nuisible en ce sens qu’il s’est imaginé pouvoir mener une vie comme la mienne, toute de solitude et de spéculation. Le parti pris a amené la vanité, et la vanité retient à son tour le parti pris. Il n’y a rien à faire là contre, que de laisser faire le temps cet useur féroce. Mais en attendant il s’épuise, il se meurt de paresse, de mélancolie et de projets rentrés, et il n’y a pas à cela plus de remède qu’à un cancer. On le coupe

– 539 – bien avec le fer, on le brûle bien avec le feu mais à quoi bon ? Le malade souffre horriblement et la maladie reparaît de plus belle. Je l’ai pourtant guéri d’un cancer, dit le médecin, un cancer horrible qui pesait 10 livres et que j’ai gardé en bocal dans de l’esprit-de-vin. Il ne faut pas vouloir donner de remèdes à tout. On en retombe de plus haut, avec la rage des gens dupés. Pour moi il y a longtemps que je n’en cherche plus pour mon usage. Toute ma médecine est préservative, et je ne crois pas aux préservatifs ! – hygiéniques, je veux dire.

J’ai été fort triste depuis trois jours. Était-ce de t’avoir quittée ? Je le crois, j’en suis sûr. L’ennui d’une maison nouvelle à habiter y est aussi pour quelque chose. Une maison où l’on n’a pas vécu, c’est comme un habit qu’on achète aux brocanteurs ; ça vous gêne et ça vous glace à la fois ; notre cœur et nos membres ne se font pas du premier jour à ce qui les recouvre. Je comprends bien l’usage des Orientaux de ne pas prendre de maisons où d’autres ont déjà vécu. Ils s’en font bâtir exprès pour eux, que l’on détruit avec eux à leur mort. À quoi bon s’abriter sous un toit qui a contenu d’autres rêves, d’autres amours et d’autres agonies ! Que chaque mort ait sa bière et chaque cœur son foyer. – On laisse bien des choses aux murs, aux arbres, aux pavés, partout où l’on passe. À combien de vents divers les cheveux d’un homme encore jeune n’ont-ils pas volé, emportés, tombés ou coupés ? Qui est-ce qui en retrouvera seulement un ? Et du fond, du fond, de ce pauvre fond triste et grand, quid nunc, comme dit la formule juridique ?

Je ne travaille pas encore. Lundi cependant je profiterai du sommeil de l’ami D[u Camp] pour faire un peu de grec le matin. Demain nous allons à La Neuville voir cet ami intime à moi dont je t’ai parlé et qui est revenu d’Italie. C’est encore

– 540 – une amitié qui me quitte, il est marié et, partant, absent de moi quoi qu’il en dise. C’est toute une histoire sans faits mais nourrie, que celle-là. À quelque jour peut-être j’écrirai mes confessions, ce sera drôle mais peu amusant. Actuellement je n’en aurais pas le talent, et jamais peut-être [n’]en aurai-je le cœur.

Adieu, je t’embrasse sur tes yeux qui, quoi que tu prétendes, sont jolis quand tu as pleuré.

Puisqu’il me reste encore un peu de place je t’embrasse une fois de plus. L’hist[oire] de Mme D. m’intéresse assez. Ce sont ces choses-là qu’il faut étudier quand on veut faire du roman. Le difficile est de les reproduire vraies, sans charge.

 

À LOUISE COLET

[Rouen,] lundi, 11 heures du soir.

[7 décembre 1846.]

Qu’as-tu donc, ma pauvre amie ? Pas de nouvelles de toi, pas de lettres ! C’est bien dur. T’ai-je dit dans mon dernier envoi quelque chose de méchant ? Pardonne-le. Je souffre souvent, et beaucoup. Dans ces moments-là je suis aigre, âcre. J’ai beau rentrer en moi le plus possible mes douleurs, elles sortent quelquefois et déchirent ceux que je presse dans mes bras. Je t’aime bien va, je t’aime encore, toujours, ton souvenir a pour moi une douceur charmante où ma pensée se berce, comme un corps fatigué se berce dans un hamac, balancé par une brise tiède. – J’espère que demain je recevrai de toi quelques pages. J’ai toujours peur qu’il ne soit survenu quelque fâcheuse aventure, que l’officiel n’ait mis le nez dans nos affaires etc., ou bien que tu ne sois

 

– 541 – malade. Tu peux t’étonner que je te dise tout cela, moi n’est-ce pas qui ai l’air si froid, si indifférent. Mais je t’aime peut-être plus que je ne le parais. C’est pitoyable mais j’ai toujours été ainsi, désirant sans cesse ce que je n’ai pas et ne sachant en jouir quand je le possède, de même que je m’afflige et m’effraie des maux à venir. Quand ils surviennent ils me trouvent déjà tout résigné. Je n’ai senti ce que c’était que la famille que depuis que je n’en ai plus. Autrefois elle m’assommait. Si je te perdais j’en deviendrais peut-être fou. C’est dans l’inconséquence conséquente du cœur humain, dans la constitution de l’homme, et je suis bien homme, homme au sens le plus vulgaire et le plus vrai du mot, quoique dans la prévention de ton bon amour tu me croies quelque chose de plus élevé que cela, et que moi à de certains moments plus rares de jour en jour j’aie eu cette prétention inavouée. Oh non ! je ne me force pas à me détacher de tout lien, à me séparer de toute affection. Mais ce sont eux qui me quittent d’eux-mêmes, comme des nœuds qui se relâchent et se dénouent sans qu’aucune main y touche. Combien n’ai-je pas eu déjà d’amours, d’enthousiasmes, d’amitiés profondes et de sympathies vivaces que j’ai vu fondre comme neige ! Je me cramponne au peu qui me reste. J’ai pleuré les morts, j’ai pleuré des vivants et j’ai ri de pitié sur la vanité de mes meilleurs sentiments et de mes croyances les plus pures, mais je ne jette pas à la porte ceux qui veulent me rester dans mon isolement enneigé.

Nous parlons souvent de toi avec M[axime]. J’ai peur que ma mère ne nous entende car un soir mon beau-frère qui se tenait dans sa chambre (elle est contiguë à la mienne) est venu nous rapporter une conversation que nous avions tenue. Elle roulait heureusement sur un sujet indifférent mais c’est un avertissement. Nous passons notre temps à des

– 542 – causeries dont je serais honteux presque, à des folies, à des songeries impériales. Nous bâtissons des palais, nous meublons des hôtels vénitiens. Nous voyageons en Orient avec des escortes et puis nous retombons plus à plat sur notre vie présente et, en définitive, nous sommes tristes comme des cadavres. Ce serait à périr d’ennui pour un tiers. Le matin il va voir à l’Hôtel-Dieu tailler et amputer, ça le divertit. Pendant ce temps je fais un peu de grec et je prends une leçon d’armes, puis nous fumons beaucoup. Voilà notre vie depuis huit jours. Je lis le soir Servitude et Grandeur militaires de l’ami Stello. C’est d’un bon ton mais

passablement froidasse. J’ai un Saint-Augustin complet, et une fois l’ami parti je me lance à corps perdu dans les lectures religieuses, non pas du tout dans l’intention de me donner la foi mais pour voir les gens qui ont la foi.

Adieu, cher et doux amour. Je t’embrasse sur la peau fine de ta gorge. Celui qui t’aime.

 

À LOUISE COLET

[Rouen,] mardi, 5 heures du soir.

[8 décembre 1846.]

Je rentre de Croisset où je me suis embêté toute la journée. Dieu me préserve de retourner à la campagne l’hiver. Je trouve ta lettre et j’ajoute ceci à la mienne. Ceci veut dire je ne sais quoi ou plutôt un bon baiser que tu prendras comme tu voudras, que tu mettras où bon te semblera.

Ta perspicacité est grande. Tu as le coup d’œil juste. Mais moi-même j’aurais du mal à dire le fond de cet être que

 

– 543 – tu aimes et que tu veux deviner. À plus forte raison toi, quelque rapprochée que tu en sois. Un jour, quand avant de la finir je résumerai ma vie, j’essaierai de me raconter à moi-même. Ce sera difficile à ne rien charger et à dire la vérité. J’en ai eu l’idée plusieurs fois et j’ai toujours reculé devant la difficulté de l’entreprise. Mais va, contente-toi de m’aimer tel que je suis ; moi je t’aime telle que tu es, je ne trouve rien de mal en toi que cet excessif amour qui te fait souffrir. N’en veuille jamais, chère adorée. Si je suis à charge aux autres c’est que je le suis beaucoup à moi-même.

Tant mieux que les Anglais soient débarqués. Je ne te parle plus depuis quelque temps de ce sujet, tu m’as tant dit qu’il t’affligeait. Mais je n’y pensais pas moins ! Quelle chose étrange que ces clous que je te donne ! – J’en ai maintenant un qui me défigure la joue droite. Mais je m’en moque bien puisque tu n’es pas là pour voir si je suis laid.

Adieu, cher amour, mille baisers.

Celui qui t’embrasse sur tes pauvres yeux.

 

À LOUISE COLET

[Rouen,] vendredi, 4 h[eures] du soir.

[11 décembre 1846.]

Ne trouves-tu pas qu’il y aurait un beau roman à faire sur l’histoire de Mme D. ? Toi qui es à même de voir tout cela de près tu devrais t’en mêler. Tu as l’esprit fin, clair, juste quand la passion ne t’égare pas ; le fond en est ardent et sceptique. Étudie bien ces personnages, complète dans ta tête ce que la vérité matérielle a toujours de tronqué et mets-nous ça en relief dans quelque bon livre bien tassé,

– 544 – bien nourri, varié de ton et d’aspects, uni d’ensemble et de couleur. Ces détails techniques que tu me donnes sur le mari sont curieux. Je vais prendre des informations là-dessus et je te dirai ce que la science en pense. Il ne faut blâmer même en pensée cette femme de ce que tu trouves que la passion chez elle ne sonne pas assez fort. Nier l’existence des sentiments tièdes parce qu’ils sont tièdes, c’est nier le soleil tant qu’il n’est pas à midi. La vérité est tout autant dans les demi-teintes que dans les tons tranchés. J’ai eu dans ma jeunesse un ami véritable qui m’était dévoué, qui eût donné pour moi sa vie et son argent, mais il ne se serait pas levé pour me plaire une demi-heure plus tôt que de coutume ni accéléré aucun de ses mouvements. Quand on observe avec un peu d’attention la vie on y voit les cèdres moins hauts et les roseaux plus grands. Je n’aime pas pourtant l’habitude qu’ont de certaines gens de rabaisser les grands enthousiasmes et d’atténuer les sublimités hors nature. Ainsi le livre de Vigny, Servitude et Grandeur militaires, m’a un peu choqué au premier abord parce que j’y ai vu une dépréciation systématique du dévouement aveugle (du culte de l’empereur par exemple), du fanatisme de l’homme pour l’homme au profit de l’idée abstraite et sèche du devoir, idée que je n’ai jamais pu saisir et qui ne me paraît pas inhérente aux entrailles humaines. Ce qu’il y a de beau dans l’empire c’est l’adoration de l’empereur, amour exclusif, absurde, sublime, vraiment humain. Voilà pourquoi j’entends peu ce qu’est pour nous aujourd’hui la Patrie. Je saisis bien ce que c’était pour le Grec qui n’avait que sa ville, pour le Romain qui n’avait que Rome, pour le sauvage qu’on vient traquer dans sa forêt, pour l’Arabe qu’on poursuit jusque sous sa tente. Mais nous, est-ce qu’au fond nous ne nous sentons pas aussi bien Chinois ou Anglais que Français ? N’est-ce pas à l’étranger que vont tous nos rêves ? Enfants nous

– 545 – désirons vivre dans le pays des perroquets et des dattes confites, nous nous élevons avec Byron ou Virgile, nous convoitons l’Orient dans nos jours de pluie, ou bien nous désirons aller faire fortune aux Indes ou exploiter la canne à sucre en Amérique. La Patrie c’est la terre, c’est l’univers, ce sont les étoiles, c’est l’air. C’est la pensée elle-même, c’est-à-dire l’infini dans notre poitrine. Mais les querelles de peuple à peuple, de canton à arrondissement, d’homme à homme, m’intéressent peu et ne m’amusent que lorsque ça fait de grands tableaux avec des fonds rouges.

J’ai relu hier au soir, seul au coin de mon feu, les vers de Mantes. Sais-tu que c’est beau et très beau. Tu as été inspirée, et je maintiens mon dire, tu n’as rien fait de mieux. J’ai été ému de cette lecture et j’ai tressailli de tendresse pour toi. Ce sera un trésor pour mes vieux jours et il me semble déjà que je me vois avec des cheveux blancs, cassé et toussant dans mon fauteuil, me levant pour aller prendre dans un tiroir ce petit carnet de maroquin. – Je te renverrai par Max[ime] le prologue. Ça ferait un certain effet à la scène à cause de la vivacité du dialogue, dont les coupes sont peut-être parfois un peu intentionnelles. Il y a quelques contradictions dans le caractère ou plutôt dans le débit des personnages. Il est fâcheux en somme que tu n’aies pas donné suite à cette œuvre.

Oui je repense souvent à la soirée de Novembre et aux pleurs que tu versais quand tu faisais des allusions involontaires. Mais je n’en persiste pas moins à croire que tu estimes cela trop. J’ai été même indigné que tu aies comparé ce livre à René. Ça m’a semblé une profanation. Pouvais-je te le dire puisque c’était une preuve d’amour ?

 

– 546 –

Il neige, il fait froid. – Nous allons dîner à la campagne chez mon beau-frère qui s’en fait une fête, mais pas moi. Je n’aime pas tous ces dérangements-là. Heureusement que nous serons revenus à dix heures. J’ai fait ta commission du sucre de pomme. Adieu, cher amour, je t’embrasse sur ta peau si fine. Mille tendres baisers.

 

À LOUISE COLET

[Rouen,] dimanche [13 décembre 1846].

Tu as été malade, mon pauvre cœur ! Tu as souffert. Ne fais plus de ces excès de travail qui usent et qui, à cause de la lassitude même qu’ils laissent après eux, vous font en définitive perdre plus de temps qu’ils ne vous en ont fait gagner. Ce ne sont pas les grands dîners et les grandes orgies qui nourrissent, mais un régime suivi, soutenu. Travaille chaque jour patiemment un nombre d’heures égales. Prends le pli d’une vie studieuse et calme. Tu y goûteras d’abord un grand charme et tu en retireras de la force. J’ai eu aussi la manie de passer des nuits blanches. Ça ne mène à rien qu’à vous fatiguer. Il faut se méfier de tout ce qui ressemble à de l’inspiration et qui n’est souvent que du parti pris et une exaltation factice que l’on s’est donnée volontairement et qui n’est pas venue d’elle-même. D’ailleurs on ne vit pas dans l’inspiration. Pégase marche plus souvent qu’il ne galope. Tout le talent est de savoir lui faire prendre les allures qu’on veut, mais pour cela ne forçons point ses moyens, comme on dit en équitation. Il faut lire, méditer beaucoup, toujours penser au style et écrire le moins qu’on peut, uniquement pour calmer l’irritation de l’idée qui demande à prendre une forme et qui se retourne

 

– 547 – en nous jusqu’à ce que nous lui en ayons trouvé une exacte, précise, adéquate à elle-même. Remarque que l’on arrive à faire de belles choses à force de patience et de longue énergie. Le mot de Buffon est un blasphème, mais on l’a trop nié. Les œuvres modernes sont là pour le dire. – Modère les emportements de ton esprit qui t’ont déjà fait tant souffrir. La fièvre ôte de l’esprit. La colère n’a pas de force, c’est un colosse dont les genoux chancellent et qui se blesse lui-même encore plus que les autres.

On m’a fait hier une petite opération à la joue à cause de mon abcès. J’ai la figure embobelinée de linge, et passablement grotesque. Comme si ce n’était pas assez de toutes les pourritures et de toutes les infections qui ont précédé notre naissance et qui nous reprendront à notre mort, nous ne sommes pendant notre vie que corruptions et putréfactions successives, alternatives, envahissantes l’une sur l’autre. Aujourd’hui on perd une dent, demain un cheveu, une plaie s’ouvre, un abcès se forme, on vous met des vésicatoires ou on vous pose des sétons. Qu’on ajoute à cela les cors aux pieds, les mauvaises odeurs naturelles, les sécrétions de toute espèce et de toute saveur, ça ne laisse pas que de faire un tableau fort excitant de la personne humaine. Dire qu’on aime tout ça ! encore qu’on s’aime soi-même et que moi par exemple j’ai l’aplomb de me regarder dans la glace sans éclater de rire. Est-ce que la seule vue d’une vieille paire de bottes n’a pas quelque chose de profondément triste et d’une mélancolie amère ! Quand on pense à tous les pas qu’on a faits là-dedans pour aller on ne sait plus où, à toutes les herbes qu’on a foulées, à toutes les boues qu’on a recueillies… le cuir crevé qui bâille a l’air de vous dire : « … après, imbécile, achètes-en d’autres, de vernies, de luisantes, de craquantes, elles en viendront là

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