Correspondance - Tome I

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 12/31

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Correspondance - Tome I

À Ernest Chevalier ......................................................... 79

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 31 parties.

– 429 – fleurs d’oranger. Tes lettres en sont parfumées. Quand j’irai à Paris, je veux garnir ta jardinière des plantes que tu aimes le mieux ; ces pauvres fleurs du moins n’auront pas d’épines. Celles de mon amour ne sont pas de même, à ce qu’il paraît. – Allons, adieu, adieu. Un baiser, un long, deux bien longs, cent. La prochaine fois nous causerons de toi. Parle-moi de ton drame, de tes travaux. Travaille, va, et le plus que tu pourras. Le problème n’est pas de chercher le bonheur, mais d’éviter l’ennui. C’est faisable avec de l’entêtement.

À toi mon amour.

G.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] mercredi, 11 h[eures] du soir.

[2 septembre 1846.]

Que ta lettre de ce matin était bonne et douce, pauvre amie ! J’y ai vu les larmes que tu avais versées en l’écrivant et qui, çà et là, avaient taché certains mots. Ta douleur m’afflige, tu m’aimes trop. Ton cœur est trop prodigue, il y a d’excellentes choses dans les conseils de Phidias. Il est fâcheux seulement que les conseils presque toujours aient cela de fâcheux qu’on ne puisse les suivre. Si tu pouvais l’imiter ce bon Phidias tu serais plus tranquille sinon plus heureuse. C’est un homme sage celui-là, et qui ne demande pas à la vie plus de joies qu’elle n’en comporte et qui ne va [pas] chercher le parfum des orangers sous les pommiers à cidre. Aussi quel ordre dans son être ! comme il continue son œuvre serein et fort ! L’Art, tu le vois, lui en sait gré et le récompense par les mâles satisfactions qu’il lui procure.

 

– 430 –

Comme il fait beau ce soir ! Comme tout repose ! Je n’entends que le battement de ma pendule et à peine le bruit de l’air qui passe dans les arbres. La rivière brille sous la lune, les îles sont noires, le gazon vert émeraude. Tu veux venir ici, mon héroïne – c’est par une nuit semblable qu’il ferait bon te recevoir. Je me figure ta tête et ta gorge nue éclairées par l’astre pâle. Je vois tes yeux briller dans l’ombre bleue. Sais-tu que ce serait royal et magnifiquement beau ? toi faisant 60 lieues pour passer quelques heures dans le petit kiosque de là-bas…

Mais à quoi bon songer à de pareilles folies ! C’est impossible. Tout le pays le saurait le lendemain. Ce serait d’odieuses histoires à n’en plus finir. – Un long baiser néanmoins pour y avoir pensé, merci de cet élan ! Je l’ai compris. J’ai senti nos heureuses angoisses réciproques, toi arrivant et attendant le signal convenu, moi guettant l’heure et épiant ta venue.

Quand je te reverrai, n’est-ce pas, tu ne pleureras pas trop. Tu ne m’affligeras pas trop. Tu seras sage ; j’en ai besoin, sois-le. J’en vois tant couler de larmes que vraiment j’ai besoin de sourires.

Bientôt, j’espère, d’ici à peu de jours nous pourrons nous voir. Du Camp s’en retourne à Paris et il nous vient ici des parents de la Champagne, une nièce de mon père, avec son officiel et ses enfants. J’irai lui faire la conduite, soi-disant jusqu’à Gaillon pour aller voir ensemble le Château-Gaillard qui en est à une lieue. Au lieu de cela, j’irais jusqu’à Mantes où je resterais jusqu’au convoi de 6 heures qui me ramènerait ici à 8. Tel est mon plan. Je le prépare déjà de longue main. Pourvu que mon beau-frère n’ait pas la malheureuse idée de nous accompagner ! Pourvu que ma

 

– 431 – mère elle-même n’ait pas cette idée, car nous avons aux Andelys (lieu où est le Château-Gaillard) des amis intimes qu’elle n’a pas vus depuis longtemps, et elle voudra peut-être profiter de l’occasion. Tu partirais de Paris à 9 heures du matin, tu serais à Mantes à 10 heures 50 minutes, j’y arriverais à 11 heures 19 minutes. Nous aurions à nous 5 belles heures. C’est bien peu, ce serait toujours quelque chose. Car je ne prévois pas la possibilité prochaine d’un voyage à Paris. Quand nous nous redirons adieu ce sera encore pour une absence plus longue. – Il faudra nous y faire et accepter cela comme une infirmité de notre pauvre amour impossible à éviter. Nous nous écrirons, nous penserons l’un à l’autre, tu travailleras (me le jures-tu ?), tu tâcheras de faire quelque grande œuvre où tu mettras tout ton cœur. Oh, va, aime plutôt l’Art que moi. Cette affection-là ne te manquera jamais, ni la maladie ni la mort ne l’atteindront. Adore l’Idée. Elle seule est vraie parce qu’elle seule est éternelle. Nous nous aimons maintenant, nous nous aimerons plus encore peut-être, mais qui sait ? – Un temps viendra où nous ne nous rappellerons peut-être pas nos visages. As-tu entendu quelquefois des vieillards te raconter l’histoire de leur jeunesse ? J’en connais un qui m’a, il y a quelques mois, narré tout au long un grand amour qui lui avait duré près de vingt ans. Pendant les premières sept années de sa séparation d’avec sa maîtresse, il s’échappait de chez lui le matin avant le jour et il allait à 4 lieues de là à pied pour voir à un bureau de poste s’il n’était pas venu de lettres. Les lettres venaient irrégulièrement, comme cela se trouvait quand la pauvre femme avait pu écrire. L’amant s’en retournait donc comme il était venu, quelquefois avec son cher butin, le plus souvent sans rien du tout. Il rentrait chez lui en sautant par-dessus les murs, et se remettait au lit pour que rien n’y parût. – Cela a duré sept ans (sept ans sans la

 

– 432 – voir !). Ils se sont revus une fois, et puis ne se sont plus revus, peu à peu ne [se] sont plus écrit et se sont oubliés. La femme est morte, l’homme ensuite a eu d’autres amours, et voilà. Telle est la vie. Il raconte ça lui-même comme une chose toute simple, et elle est toute simple en effet. Les nœuds les plus solidement faits se dénouent d’eux-mêmes parce que la corde s’use. Tout s’en va. Tout passe, l’eau coule – et le cœur oublie.

C’est une grande misère. Mais il en faut remercier Dieu qui n’a [pas] jugé l’âme de sa créature assez vaste pour contenir la somme de chaque jour accumulée par-dessus celle des jours précédents. Puis un chagrin en enlève un autre, on ne sent pas ses engelures quand on a mal aux dents. Reste à choisir le mal le plus léger : toute la sagesse est là.

Mais je ne t’oublie pas encore, tu le sais bien. L’heure n’est pas venue. Il sera temps d’y songer quand nous en serons là. Ne te travaille pas à te rendre malheureuse. Pense toujours que je t’aime, dis-le-toi, complais-toi dans cette idée, mets-la à part dans ton cœur, non pas pour le troubler et l’emplir jusqu’aux bords, mais pour le réchauffer et pour le pénétrer de chaleur. Fais-lui prendre un bain d’amour si tu veux, à ton pauvre cœur, mais ne le noie pas. –

Ma mère avait pour demain à Rouen des affaires d’argent. J’ai demandé à m’en charger (c’est l’affaire d’une heure) pour avoir l’occasion d’aller avant 11 heures te porter cette lettre à la poste afin que tu l’aies ce soir.

Adieu, ma chère aimée, mille baisers sur tes doux yeux. Réponds-moi si mon projet te plaît. Ce serait, je crois, dans trois ou quatre jours. Je ne sais pas. – Je t’avertirais à temps. Pourvu que la Fortune nous protège ! Je me méfie toujours

– 433 – d’elle. C’est une bien grande coquette. Quand elle vous fait des agaceries c’est qu’elle va vous repousser de plus belle. Adieu, à toi, sur toi.

G.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] vendredi soir, minuit.

[4-5 septembre 1846.]

Tu voulais que je vinsse dimanche. Moi j’ai pensé aussi, tu le vois, à nous réunir. Nous nous rencontrons toujours dans nos souhaits, dans nos désirs. Quand on s’aime, on est comme les frères Siamois attachés l’un à l’autre, deux corps pour une âme. Mais si l’un meurt avant l’autre, il faut traîner un cadavre à sa remorque. N’aie pas peur pour moi ; je ne sens pas l’agonie venir. Ce sera donc bientôt que nous nous reverrons. Il est arrangé que je ferai ce petit voyage aux Andelys (lisez Mantes). Comme il faut une heure et demie pour s’y rendre, et qu’une heure est suffisante pour voir le Château-Gaillard, je reviendrai coucher ici (c’est impossible autrement), mais par le dernier convoi, qui me prendra là-bas vers 10 heures. Nous aurons tout un grand après-midi à nous. Je dis nous aurons sans savoir si tu as accepté mon projet, mais je m’attends bien demain, à mon réveil, à une bonne lettre de toi, toute pétillante de joie, où tu me dises : Accours. Es-tu contente de moi ? Est-ce cela ? Tu vois bien que lorsque je peux te voir je me jette sur la plus petite occasion comme un voleur à jeun, que je la prends à deux mains et que je ne la lâche pas. Du Camp part d’ici probablement mercredi prochain (ou jeudi au plus tard). Ainsi donc à mercredi. Je t’enverrai l’heure bien exacte des

– 434 – convois pour qu’il n’y ait pas de malentendus entre nous et je t’écrirai l’heure exacte où il faudra partir de Paris. Te figures-tu nous, nous attendant, nous cherchant dans la foule, nous retrouvant, partant ensemble seuls ? Il faudra nous contenir ; j’aurai bien du mal à m’empêcher de t’embrasser devant tout le monde. Nous irons dans quelque bonne auberge bien tranquille. Nous serons à nous, rien qu’à nous ! Ce sera de bonnes minutes encore, va. Qu’importe l’avenir ! Viendra-t-il seulement ? Qui sait si demain se lèvera ? Je n’ai pas encore reçu l’envoi de Phidias qu’il m’a, et que tu m’as annoncé. Tu as d’abord voulu y mettre ta statuette. Mais je n’aurais aucune place secrète où la fourrer. J’ai déjà tant de choses de toi que ça pourrait finir par devenir suspect. La moindre plaisanterie là-dessus me blesserait au vif et je me découvrirais peut-être ! Ton portrait est là, tout à côté de moi, à trois pas devant mon regard. J’ai assez ri ce matin au récit de ton dialogue avec Phidias relativement à Marin et à son modèle. Est-il possible que ce que notre ami t’a dit sur cette créature ait pu te causer un moment d’ombrage ? Il faut être toi, vraiment, pour avoir de semblables idées. De la jalousie maintenant, et de qui ? De ça ! J’aurais bien voulu être là pour voir ta figure et te faire rire aussitôt sur ton compte. D’abord cette femme est atrocement laide ; elle n’a pour elle qu’un très grand cynisme, plein de naïveté, qui m’a beaucoup réjoui. J’y ai vu aussi l’expansion des furies de la nature, ce qui est toujours une belle chose à voir. Et puis tu sais que j’aime assez ce genre de tableaux ; c’est un goût inné. L’ignoble me plaît. C’est le sublime d’en bas. Quand il est vrai, il est aussi rare à trouver que celui d’en haut. Le cynisme est une merveilleuse chose, en cela qu’étant la charge du vice il en est en même temps le correctif et l’annihilation. Tous les grands voluptueux sont très pudiques ; jusqu’à présent je n’ai pas vu

– 435 – d’exception. Et puis, j’y repense, car j’ai été très étonné de ton aveu : quand elle serait belle après tout, cette femme, et quand même il y aurait eu, comme dit le maître dans son chaste langage, quelque chose entre nous deux, est-ce que ça te ferait peine ? Les femmes ne comprennent pas qu’on puisse aimer à des degrés différents ; elles parlent beaucoup de l’âme, mais le corps leur tient fort au cœur, car elles voient tout l’amour mis en jeu dans l’acte du corps. On peut adorer une femme et aller coucher chaque soir chez les filles, ou avoir une autre maîtresse, que l’on aime même ! ce qui paraîtra plus drôle, mais ce qui est pourtant vrai ! Allons, ne te renfrogne pas ; ce n’est pas, je crois, une allusion à moi que je fais ici : je vis comme un chartreux. Mais jusqu’à mercredi !

Adieu, cher amour, mille baisers sur tes doux yeux.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] samedi, 5 heures du soir.

[5 septembre 1846.]

Je serais tenté de me battre quand je reçois tes lettres. Sais-tu l’effet qu’elles me font ? C’est de la haine pour moi. Tu veux donc que je me méprise, que tu prends toujours plaisir à me ravaler dans le parallèle que tu fais incessamment entre nous ? – Eh bien oui méprise-moi, accable-moi, dis que je ne t’aime pas. Tu mentiras mais dis-le, je recevrai tout de toi, tout, vois-tu, tu peux tout faire, je ne m’en fâcherai pas. – Tu es bonne, belle, douce, intelligente, dévouée. Tu me prouves que je ne suis rien de tout cela. Tu as peut-être raison car je ne fais rien en effet pour le paraître. Moi qui m’attendais que tu allais

– 436 – m’embrasser pour l’idée que j’ai eue de notre voyage à Mantes !… Ah bien oui ! tu me reproches déjà d’avance de n’y pas rester plus longtemps. Et si je ne l’avais pas eue cette idée, si cette occasion ne s’était pas présentée ! qu’est-ce donc que tu dirais ? Ma foi tant pis, je m’y perds. Je cherche partout et je ne trouve rien. Ce n’est pourtant pas ma faute. Tu me gourmandes de tout ce que j’écris, sur toutes mes idées, même sur celles qui n’ont aucun rapport à nous deux. Mais dis ce que tu voudras, j’aime ton écriture, écris n’importe quoi. J’aime les lignes que ta main a tracées, le papier sur lequel tu t’es penchée et qu’a peut-être frôlé le bout de tes cheveux odorants. – Envoie-moi tout ce que tu voudras, va ; je ne me fâcherai pas ; ça m’est impossible avec toi, je vois bien que tu souffres trop. Mais je n’en parlerai pas et je continuerai. Tu as cru prendre ma vanité au défaut de la cuirasse en me disant : « Tu es donc gardé comme une jeune fille ? » Cette phrase m’aurait été adressée il y a 5 ou 6 ans qu’elle m’aurait fait faire quelque sottise épouvantable. C’est sûr. – Je me serais fait tuer pour m’en effacer l’effet à moi-même. Mais elle a glissé sur moi, comme l’eau sur le cou d’un cygne. Elle ne m’a nullement humilié. Crois-tu que pour moi, pour moi seul, pour l’homme il ne me serait pas doux de te recevoir ici ? Qu’est-ce que je risque moi, rien, absolument rien du tout. Ma mère s’en apercevrait qu’elle ne m’en parlerait pas ; je la connais. Elle pourrait être jalouse de toi (quand ta fille aura 18 ans tu sauras qu’on peut être jalouse de son enfant et tu haïras son mari ; c’est la règle) mais tout s’arrêterait là. C’est pour toi que je t’ai dit de ne pas venir. Pour ton nom, pour ton honneur, pour ne pas te voir salie par les plaisanteries banales du premier venu, pour ne pas te faire rougir devant les douaniers qui se promènent le long du mur, pour qu’un domestique ne te ricane pas au visage ! Mais tu n’as pas

 

– 437 – compris ! non ! rien ! Un sarcasme là-dessus ! Allons ! c’est bon ! n’en parlons plus ! Embrasse-moi et que tout soit dit.

Causons plutôt de mercredi prochain que j’aspire avec convoitise. Pourquoi me dire que tu y seras triste ? Pourquoi, encore une fois, cherches-tu des souffrances dans l’avenir ? Tu n’as donc pas assez de celles du présent ? – Ton histoire de la Dame du Château-Rouge m’a beaucoup ému. Tu as bien fait de me l’avoir contée. Je ne sais qu’en penser, elle est étrange et singulière, j’y rêve depuis tantôt. J’aurais bien voulu la voir cette femme ; c’était une bonne étude. J’ai assez travaillé ces matières-là et j’aurais peut-être trouvé de suite la solution de tes doutes. Il faut quand tu la reverras savoir à quoi s’en tenir, et il faut tâcher de la revoir.

Il y a peut-être là-dessous de belles choses ! Il y en a peut-être d’infâmes, qui sait ? pourquoi suspecter le vice tout d’abord ? qu’en savons-nous ? – Moi, sous les belles apparences je cherche les vilains fonds et je tâche de découvrir, en dessous des superficies ignobles, des mines irrévélées de dévouement et de vertu. C’est une manie assez bonne qui vous fait voir du nouveau où on ne se douterait pas qu’il existe. Pourquoi cette femme, par exemple, qui voulait de suite te connaître, entrer dans ta vie, ne serait-elle pas prise pour toi d’une passion sincère et dévouée ? qui te dit qu’elle ne se présentait pas envoyée exprès pour accomplir en ta faveur quelque sacrifice dont tu auras besoin ? C’est peut-être cette femme-là qui t’aimera le mieux de toutes les femmes que tu as pu connaître. Qui te dit qu’elle se doute seulement des choses auxquelles tu fais allusion dans ta pensée ?… Il y a chez toutes les prostituées d’Italie une madone qui jour et nuit brille aux bougies au-dessus de leur lit. L’épais bourgeois ne voit là qu’une jonglerie absurde. Cela prouve que le bourgeois est une bête

– 438 – qui n’entend rien à l’âme humaine. Il n’y a là ni jonglerie ni impiété ni grimace. Ça me touche moi, cela, au contraire, je trouve cela sublime. Et combien de cœurs sont comme ces maisons-là avec leur candélabre béni qui brûle au-dessus des adultères et des immondicités, leur prêtant sa flamme et les éclairant de sa lueur pure. Mercredi nous causerons de tout cela. Non, mon ami Du Camp ne restera pas avec nous. Il continuera sa route. Nous pourrons bien nous passer de lui. Est-ce que nous ne nous passerions pas du monde entier quand nous sommes seuls ?

Mille baisers, oui mille, partout mais surtout sur tes seins, sur tes yeux dont le souvenir m’enflamme.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] dimanche, 11 heures du soir.

[6 septembre 1846.]

Encore demain, et après-demain, puis nous allons nous revoir. Quand tu liras ceci il y aura 24 heures pour toi à passer avant que tu ne reçoives un baiser de celui que tu aimes et qui t’aime. Savoures-tu cette pensée comme moi, la respires-tu avec joie comme une fleur écartée qui vous envoie son vague parfum avant qu’on n’en jouisse à pleines narines ? Ah, nous serons seuls, bien seuls, à nous, dans ce village au milieu de la campagne, autour de nous le silence. Pourquoi es-tu triste ? Moi j’ai le pressentiment d’une journée de bonheur. Une journée c’est bien peu, n’est-ce pas, mais un beau jour illumine toute une année, et on a si peu de jours à vivre que, quand il arrive, un beau jour vaut la peine qu’on s’en réjouisse. Mais seras-tu sage ? pleureras-tu encore ? (Oh, si j’étais si sensuel que tu le crois, comme je

– 439 – les aimerais tes pleurs ! Elles te rendent si belle quand elles coulent le long de tes joues pâles et vont mourir sur ta gorge chaude et blanche !) Prendras-tu encore pour du calcul la sage prévision du malheur ? M’en voudras-tu toujours de ce que je casse les reins à mon plaisir pour t’épargner un supplice ? Si la chair, d’elle-même, a un héroïsme c’est bien celui-là, sois-en sûre. Il coûte peut-être plus que d’autres que l’on estime davantage et, suivant la coutume, ceux en faveur de qui on l’exerce n’en tiennent pas compte. Oui ma pauvre chérie, appelle ta pensée là-dessus, évoque toute ta raison et tu t’avoueras, après y avoir rêvé, que c’est au contraire parce que je t’aime que je ne m’abandonne pas à mon amour. Tu sentiras une preuve de tendresse où tu n’avais vu que tiédeur et corruption.

Allons, ris donc, comme dit Phidias. Demain c’est la folie, c’est l’ivresse, c’est toi, c’est moi. Demain je reverrai tes yeux qui brûlent d’un feu doux, ta bouche rose où je suspends la mienne et où je vais puiser les soupirs de ta poitrine, ton épaule nue que je hume avec ardeur. – Il me semble qu’il fera beau certainement, et qu’il y aura un grand soleil. Ta pensée est un soupirail par où il me vient un peu de lumière et d’air et tu crois que, quand je peux, je ne me rue pas au-devant pour vivre et respirer ! Autour de moi tout est triste et sombre. Ma mère est dans un bien épouvantable état. Ce que j’attribue au buste de notre ami qui l’a bouleversée. Jamais encore je ne l’ai vue si désolée ! Non, tu n’as pas vu de douleurs pareilles, pauvre amie, non jamais. Que le ciel t’épargne celles-là et, s’il faut que tu en aies, qu’il te donne plutôt toutes les autres.

Je repense à la Dame du Château-Rouge. Pourquoi repousser les attractions que nous avons causées ? – Cette femme a peut-être été horriblement blessée. Si les âmes

– 440 – voyagent, qui sait si la sienne n’en est pas une que tu as aimée jadis sous une autre forme ? – Ne sont-ce pas des souvenirs de passions conçues dans une existence antérieure que ces impulsions subites qui paraissent brutales et qui sont divines ? Après tout, quand elle serait ce que l’officiel a conjecturé… quel mal y a-t-il à cela ? – Tu n’es pas forcée de l’accepter. Laisse-la t’aimer si ça la rend heureuse. Quand on n’est pas attendri il faut tâcher alors de n’être pas cruel. C’est la même idée qui est au fond des formes diverses qui nous agréent ou nous répugnent, qui nous excitent ou nous scandalisent. Quand le soleil brille il y a autant de rubis dans le fumier que de perles dans la rosée. Les amours des singes et des loups sont peut-être pleins d’élégies superbes et d’idéalités bleuâtres auprès desquelles les nôtres pâliraient. Le scintillement lumineux qui maintenant m’arrive de la lune et la flamme que je vais tirer tout à l’heure d’une allumette chimique pour allumer ma pipe, tout cela n’est-ce pas la lumière ? – Et la même, partout, une et identique, quoique l’une vienne de 80 mille lieues à travers des créations inconnues, et que l’autre tienne dans ma main et parte à la pression de l’ongle. Adieu ma toute chérie, rêvons-nous cette nuit encore. Nous nous aurons demain. Tu sais comme je t’embrasse.

 

Prends le convoi qui part de Paris à 9 heures du matin. Je partirai à la même heure de Rouen.

 

– 441 –

À LOUISE COLET

[Croisset,] jeudi soir, 11 heures.

[10 septembre 1846.]

C’est moi qui suis resté le dernier. M’as-tu vu comme je te regardais jusqu’à la fin ? Tu as tourné le dos, tu es partie et je t’ai perdue de vue. Tu m’as appelé à la station. Mais je n’ai pas voulu venir ; quand on m’a dit au bout de la file des voitures qu’on ne pouvait passer, j’ai bien eu de suite l’intention de sauter à travers, de faire comme ce jeune homme dont tu m’invitais à suivre l’exemple, mais j’ai pensé que je t’embrasserais, car tes lèvres m’appelaient avec une attraction charmante et je n’ai pas voulu alors mêler une amertume de plus à notre séparation. Sais-tu que ça a été notre plus belle journée. Nous nous sommes aimés mieux encore, nous avons ressenti des plaisirs exquis. Oh ! je ne suis pas fatigué ce soir ; j’ai dormi tantôt 3 heures et si tu étais là tu me retrouverais comme hier, frais, vigoureux, ardent. J’ai arrangé une petite histoire que ma mère a crue, mais la pauvre femme a été hier bien inquiète. Elle est venue à 11 heures au chemin de fer ; elle a passé la nuit sans dormir et à se tourmenter. Ce matin, je l’ai trouvée au débarcadère dans un état d’anxiété extrême. Elle ne m’a fait aucun reproche, mais son visage était le plus grand de tous les reproches qu’on puisse faire.

Hein ! ce bon hôtel de Mantes et notre batelier et l’intelligent préposé du chemin de fer, comme tout cela est loin déjà, que ces 20 heures-là ont été remplies ! J’ai été fier de ce que tu m’as dit que jamais tu n’avais goûté de bonheur pareil, ta joie m’enflammait ; et moi, t’ai-je plu ? Dis-le-moi ; cela m’est doux.

Quand nous reverrons-nous ?

– 442 –

Oh ! je t’en prie, je t’en conjure, ne m’accuse jamais de ne pas te voir plus souvent. Tu ne t’imagines pas combien cela m’afflige et me blesse. Est-ce que c’est ma faute ? Ça ne le sera jamais. Mais je ne vois pas de circonstances prochaines ; ce sera dans longtemps. Maintenant résignons[-nous] d’avance ; fais-toi à cette idée. N’as-tu pas compris que, comme les gens qui partent sans savoir quand ils reviendront, je me donnais d’avance une grande saoulée d’amour, c’était l’orgie de mon cœur. Nous nous aimerons peut-être plus longtemps ainsi, exilés que nous serons par un désir inassouvi. Tout a été doux, n’est-ce pas ? Rien ne nous a gênés, je ne t’ai rien dit, il me semble, qui t’ait affligée, ni toi à moi. Quel beau souvenir, c’est à en faire dire une messe commémorative.

Revenu ici, j’ai prodigieusement mangé, surtout de l’aloyau. J’ai ri en dedans en pensant à la comparaison chérie de Phidias. Après m’être refait l’estomac, je me suis étendu sur mon divan où je me suis endormi de suite. Nous venons de dîner à 9 heures à cause de ces parents dont je t’ai parlé et qui sont venus très tard, mais avant de me coucher, j’ai voulu selon ma promesse t’envoyer encore un baiser, écho affaibli de ceux qui hier à cette heure-ci résonnaient si fort sur ton épaule quand tu me criais : « Mords-moi, mords-moi ! » ; t’en souviens-tu ?

Adieu ma toute belle, repense à tout ce que nous avons fait. J’ai relu tes vers. Merci. Je n’ai plus qu’eux maintenant. Encore adieu, mille caresses des plus chaudes, de celles que tu aimes le mieux. Aime toujours et ne m’accuse jamais. Moi, tu ferais tout que je te pardonnerais toujours. Oui, je reviendrais à toi. Il me semble que j’y serais forcé. Tu m’as dit une chose qui m’a fait bien plaisir, « c’est que quand même nous nous séparerions, nous garderions toujours l’un

– 443 – de l’autre un bon souvenir ». Oui, c’est vrai. Adieu chérie, adieu ; à toi corps et âme.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] samedi soir. [12 septembre 1846.]

Tu as été malade, pauvre ange ! nous en sommes peut-être la cause, à nous deux ! Nous nous serions fait mourir si nous eussions eu le temps. J’en avais l’envie. Étions-nous heureux ! Étions-nous fous et jeunes ! Je n’en reviens pas ! J’en ai le cœur encore charmé. Qu’il y en a peu, dans la vie, de ces journées-là ! Tu le sens toi-même, quand tu me dis encore ce matin que je garderai toujours pour toi une affection véritable. Tu penses donc, à ton tour, que l’amour, comme tous les morceaux de musique qui se chantent en nous, symphonies, chansonnettes ou romances, a son andante, son scherzo et son final ! Tu as donc aussi sondé l’abîme et tu en as vu le fond, où tu croyais qu’il n’y en avait pas. Sais-tu que c’est intelligent et bon, cela, la prévision future d’un autre sentiment aussi solide que le nôtre, quand celui-là finira, s’il finit ? – Oui, depuis mercredi, je t’aime d’une autre façon ; il me semble que nous sommes plus liés, plus intimes, que moins de choses extérieures peuvent influer sur notre union, que, quand même nous serions longtemps sans nous voir, cela ne ferait rien, et qu’enfin (en est-il de même pour toi ?) que notre amour est devenu plus sérieux tout en en perdant l’apparence. Veux-tu en savoir la cause ? C’est que nous avons été vrais, surtout, c’est que nous nous sommes laissés aller à la Nature sans art, sans nous troubler l’esprit, comme de pauvres enfants naïfs qui feraient cela pour la première fois. Aussi n’en ai-je pas

 

– 444 – rapporté d’amertume, mais au contraire une tiédeur exquise qui me tient dans une songerie voluptueuse.

J’ai été pourtant hier et aujourd’hui affreusement triste – de ces tristesses comme j’en avais dans ma jeunesse, à me jeter par la fenêtre pour en être quitte. C’est alors qu’on se souhaite tout ce qu’on n’a pas et que ce qu’on a vous obsède. C’est alors qu’on désire se faire renégat, camaldule, pirate, n’importe quoi, pour sortir au moins, ne fut-ce qu’en rêve, de l’affreux milieu où l’on étouffe. – Oui, je me suis, depuis 48 heures, vigoureusement ennuyé. C’est la réaction du bonheur de l’autre jour. Il faut que chaque joie soit payée par une douleur, que dis-je ? par une, par mille ! Je n’ai donc pas tort de ne pas trop les rechercher ! La félicité est un plaisir qui nous ruine. Pourtant, ce soir, je me suis remis au travail, mais en m’y forçant. Depuis six semaines environ que je te connais (expression décente), je ne fais rien. Il faut pourtant sortir de là ! Travaillons, et de notre mieux ! Puis nous nous verrons de temps à autre, quand nous le pourrons. Nous nous donnerons une bouffée d’air. Nous nous repaîtrons de nous-mêmes à nous en faire mourir… puis nous retournerons à notre jeûne. Qui sait ? c’est peut-être la meilleure méthode pour bien travailler, et bien s’aimer. Qui pourrait répondre que, vivant toujours ensemble, nous n’arriverions pas à nous lasser l’un de l’autre ? Il y aurait des soupçons, des jalousies peut-être ; de là des aigreurs, des brouilles ; nous finirions par continuer à nous voir par entêtement ou par habitude, et non plus par attraction, comme maintenant. Je ne le crois pas, cependant ; tu es trop bonne, trop douce, trop dévouée pour être comme les autres femmes qui sont si égoïstes, si âpres de l’homme qu’elles aiment. Oh ! tu m’aimes bien, va, je le sais, et il faudrait que je sois bien méchant et bien stupide pour ne pas le sentir, pour ne pas te le rendre. Tu

– 445 – m’admirais l’autre jour (oui, je lisais l’adoration dans tes yeux – dans les miens qu’y lisais-tu ?). Tu me trouvais fort et enflammé. Eh bien, il me semble maintenant que j’étais froid, que j’aurais pu te combler de plus de caresses et d’ardeurs, et que, la première fois, j’effacerai le souvenir de cette nuit-là comme celle-ci avait effacé celui de l’autre. Tu ne doutes plus de moi, n’est-ce pas, chère Louise ? Tu es bien sûre que je t’aime, que je t’aimerai encore longtemps. Et je ne te fais pas de serment, je ne te promets rien, je garde ma liberté comme toi la tienne. Et « quand tu commenceras à ne plus me plaire, je ne te ferai pas souffrir trop durement ». Ce sont tes expressions. Oh ! pauvre femme, tu ne sais pas comme cela m’a touché. Tiens, je crois au contraire, que tu commences à me plaire davantage. Je me souviens de ton visage sous ton mouchoir de nuit, avec tes deux accroche-cœur, quand tu étais sur moi, suspendue sur moi ; tes yeux brillaient, ta bouche tremblait, tes dents claquaient… et la douceur chaude de ton corps, quand je l’ai senti pour la première fois, couchés l’un contre l’autre, te rappelles-tu l’ivresse que j’en ai eue ?

Adieu, reçois ici tous mes baisers, ceux que je t’ai appris, m’as-tu dit, ceux dont je voudrais pouvoir te couvrir à toute heure tous les membres. Je me figure que tu es là et que tu te pâmes sous leur pression humide. Adieu, sur tes lèvres, mon amour.

L’adresse de Du Camp est place de la Madeleine, 26, si quelquefois tu en avais besoin ; mais il va, je crois, partir en voyage d’ici à deux ou trois jours.

 

– 446 –

À LOUISE COLET

[Croisset,] dimanche soir. [13 septembre 1846.]

Je suis bien tourmenté de ta santé, pauvre cœur, de tes vomissements et de ce maudit sang qui ne revient pas. Je t’engage toujours à t’assurer de ta position le plus vite possible. Consulte là-dessus ton médecin. S’il est un peu intelligent il te comprendra de suite. Ou vas-en consulter un autre, un bon pourvu qu’il ne te connaisse pas. Dis-lui que cela t’est arrivé quelquefois et demande-lui ce qu’on pourrait tenter pour être sûr de la chose. Avant de t’exposer à ce voyage il faut savoir à quoi s’en tenir, n’est-ce pas ? et si tu ne tentes pas ce que je te conseille (un remède pour faire venir les Anglais) comment seras-tu jamais certaine de la cause de leur absence ? Il arrive assez souvent qu’une cause morale suffit à les retenir, une émotion, n’importe quoi. Tu serais bien folle d’aller là-bas pour prévenir un mal qui n’existerait pas. – Je crois que cet avis est fort sage. Je t’engage, je te supplie de le suivre. Brûle aussi cette lettre, c’est plus prudent. Il faut penser à tout, ne fais pas de folie, ne tentons pas le malheur. Tu sais comme il guette ses victimes. – Si tu veux je t’enverrai une consultation que je te garantis d’avance bonne. Réfléchis à tout cela et réponds-moi de suite sur ce chapitre.

Je suis triste, ennuyé, horriblement agacé. Je redeviens comme il y a deux ans, d’une sensibilité douloureuse. Tout me fait mal et me déchire. Tes deux dernières lettres m’ont fait battre le cœur à me le rompre. Elles me remuent tant ! quand dépliant leurs plis le parfum du papier me monte aux narines et que la senteur de tes phrases caressantes me pénètre au cœur. – Ménage-moi ; tu me donnes le vertige avec ton amour ! – Il faut bien nous persuader pourtant que nous ne pouvons vivre ensemble. – Il faut se résigner à une

– 447 – existence plus plate et plus pâle. Je voudrais te voir en prendre l’habitude, que mon image au lieu de te brûler te réchauffe, qu’elle te console au lieu de te désespérer. Que veux-tu, chère amie, il le faut. Nous ne pouvons être toujours dans cette convulsion de l’âme dont les abattements qui la suivent sont la mort. Travaille, pense à autre chose. Toi qui as tant d’intelligence, emploies-en un peu à te rendre plus tranquille. Moi ma force est à bout. Je me sentais bien du courage pour moi seul, mais pour deux ! Mon métier est de soutenir tout le monde, j’en suis brisé, ne m’afflige plus par tes emportements qui me font me maudire moi-même sans que pourtant j’y voie de remède.

Ma mère, hier, était dans ma chambre comme je faisais ma toilette. Elle avait l’enfant sur ses bras. On m’apporte ta lettre. Elle la prend, en regarde l’écriture et dit, moitié en raillerie, comme s’adressant à l’enfant, moitié sérieusement : « Je voudrais bien savoir qu’est-ce qu’il y a dedans. » J’ai répondu par un rire assez niais que je voulais rendre comique pour lui ôter de l’esprit toute hypothèse sérieuse. Je ne sais si elle se doute de quelque chose. Ce pourrait être, la régularité du facteur est chose merveilleuse.

Il y a dans ton envoi de ce matin un mot dont je n’ai pas compris, je crois, le sens : qu’entends-tu par le mot trahison appliqué à moi ? Veux-tu dire : si j’aimais une autre femme ? Mais qu’entends-tu par le mot aimer ? Tu sais qu’il n’y en a pas de plus élastique. Ne dit-on pas également en l’employant : j’aime les bottes à revers et j’aime mon enfant ?

Tu t’exagères mon entourage quand tu compares ta solitude à la mienne. Oh ! non, c’est moi qui [suis] seul, qui l’ai toujours été. N’as-tu pas remarqué même l’autre jour à

 

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Mantes deux ou trois absences où tu t’es écriée : « Quel caractère fantasque ! à quoi rêves-tu ? » À quoi, je n’en sais rien mais ce que tu n’as vu que rarement est mon état habituel. Je ne suis avec personne, en aucun lieu, pas de mon pays et peut-être pas du monde. On a beau m’entourer, moi je ne m’entoure pas ; aussi les absences que la mort m’a faites n’ont pas apporté à mon âme un état nouveau mais l’ont perfectionné, cet état. J’étais seul au-dedans, je suis seul au-dehors. Qu’ai-je ici ? Des gens qui m’aiment, et peu, une seule. Mais ce n’est pas tout que d’être aimé. La vie ne se passe pas en effusions de tendresses. Cela est bon, cela est exquis à des moments rares et solennels. Ce qui rend les jours doux c’est l’épanchement de l’esprit, la communion des idées, les confidences des rêves qu’on fait, de tout ce qu’on désire, de tout ce qu’on pense ; et est-il ici-bas beaucoup d’êtres qui aient seulement la même opinion sur la manière dont il faut servir un dîner ou équiper un attelage ? À plus forte raison, que n’est-ce pas dans le domaine de la pensée pure ! et d’ailleurs j’ai remarqué ceci. C’est un axiome que j’ai écrit quelque part et par intuition avant que la pratique de ces dix derniers mois ne me l’ait confirmé : « Ce sont les gens qu’on aime le mieux qui vous font le plus souffrir. » Médite ceci et tu verras que mon intérieur n’est pas si gai que tu le penses.

Il faut que je te gronde d’une chose qui me choque et qui me scandalise, c’est du peu de souci que tu as de l’Art maintenant. De la gloire, soit, je t’approuve ; mais de l’Art, de la seule chose vraie et bonne de la vie ! Peux-tu lui comparer un amour de la terre, peux-tu préférer l’adoration d’une beauté relative au culte de la vraie ? Eh bien, je le dis, je n’ai que ça de bon (il n’y a que ça en moi que j’estime) : j’admire. – Toi tu mêles au Beau un tas de choses étrangères, l’utile, l’agréable, que sais-je ? Tu diras au

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Philosophe de t’expliquer l’idée du Beau pur telle qu’il l’a émise dans son cours de 1819 et telle que je la conçois. Nous recauserons de ça la prochaine fois.

Je lis maintenant un drame indien, Sakountala, et je fais du grec. Il ne va pas fort mon pauvre grec, ta figure vient toujours se placer entre le livre et mes yeux.

Adieu, chérie, sois sage, aime-moi bien et je t’aimerai beaucoup, car c’est là ce que tu veux, ma vorace amoureuse, mille baisers et mille tendresses.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] lundi, 10 h[eures] du soir.

[14 septembre 1846.]

Quelle étrange fille tu fais ! On ne sait jamais que te dire ni que penser. Tes lettres rient d’un côté et pleurent de l’autre. Tu es pleine de boutades et d’excentricités, quoi que tu dises. Tu m’envoies encore ce matin des choses passablement dures. Tu veux que je m’y fasse. C’est ma ration quotidienne maintenant. Mais si j’allais finir par m’y habituer ! À force de frapper à la même place, la meurtrissure vient, puis le sang, puis le cal ! Parle-moi donc d’autre chose au nom du ciel, au nom de moi puisque tu m’aimes, que de venir à Paris. On dirait que c’est un parti pris chez toi de me tourmenter avec ce refrain. Mais je me le redis toute la journée, moi, – mais qu’y faire cependant ? Accuse-moi, injurie-moi dans ton cœur tant qu’il te plaira. Dieu (s’il y a un Dieu) lit dans ma conscience (si j’ai une conscience). Un avis, pendant que j’y pense, si tu veux à toute force venir me voir. Crois-tu que je ne rêve pas à cela

 

– 450 – souvent et que je ne m’en fais pas des tableaux charmants ? Ne viens jamais ici, il nous serait impossible topographiquement parlant de nous réunir. Je sais bien que l’idée de la réunion n’est pas ce qui te pousse, mais enfin c’est toujours un hors-d’œuvre plus qu’accessoire et qui vient inévitablement engaillardir tout festin du cœur. Il vaudrait mieux que tu t’arrêtasses à Rouen. Tu arriverais un matin, m’ayant prévenu la veille. Je prétexterais quelque course et je serais ici de retour vers 6 heures. – Je suis bien triste, pauvre chérie, quand le soir arrive. Ma pensée se reporte sur toi avec douceur, cela me délasse comme une brise. Quel sombre dimanche j’ai passé hier ! Mon frère n’est pas venu, il commence, je crois, à s’ennuyer de nous, ce qui n’a rien d’étonnant, et il nous laisse seuls. Il a raison. Ça ne guérit pas les pestiférés que de gagner la peste. Le foyer se dégarnit de ses hôtes comme le cœur des siens. Ils s’en vont les uns à la file des autres. On ne peut pas croire que leur départ est éternel. Ils ne reviennent pas pourtant ! – Comme tout se fait vide en peu de temps ! Que de places abandonnées par des êtres ou des choses qu’on ne reverra jamais !

Toi tu as l’esprit gai. Ce sont les circonstances extérieures qui t’affligent. Tu ne sens pas ces nausées d’ennui qui vous font désirer la mort. Tu ne portes pas en toi l’embêtement de la vie. Mot qu’il faudrait écrire par 20 H aspirées pour en rendre l’intensité ! Ou bien quand tu es triste c’est d’un désespoir tragique. Moi je suis dans un état plus bourgeois. Ton esprit à toi est rose et noir, le mien est brun. Pense si j’ai dû assez souffrir pour gagner, malgré la robuste santé qui s’étale dans mon allure, une maladie de nerfs qui m’a duré deux ans, et dont je ne suis pas encore peut-être tout à fait quitte ! Depuis que je te connais pourtant je n’ai jamais mieux été. Tu auras été mon

– 451 – médecin. Est-il, ma chérie, un meilleur baume que celui que je puise sur ta bouche ?

Parle-moi donc de ta santé. C’est là vraiment ce qui m’inquiète et tu ne me donnes pas assez de détails. Je suis tourmenté de tes maux de reins. Soigne-toi, ne veille pas trop, et surtout soigne ton moral. C’est la première chose à considérer pour que le physique se porte bien.

Il me semble qu’il y a 10 ans que nous étions à Mantes. C’est loin, loin, ce souvenir m’apparaît déjà dans un lointain splendide et triste, oscillant dans une vague couleur tout à la fois amère et ardente. C’est beau dans ma tête comme un coucher de soleil sur la neige. La neige c’est ma vie présente ; le soleil qui donne dessus c’est le souvenir, reflet embrasé qui l’illumine.

J’ai reçu ce matin un mot de Du Camp qui me parle de toi avec amitié. Il te remercie bien du billet de l’institut, qu’il n’a pas reçu (je lui en avais parlé aussitôt que tu me l’avais écrit) mais dont l’intention lui a fait plaisir et il me charge de te donner de sa part une bonne poignée de mains fraternelle. Si vous alliez me faire des traits à Paris quand vous vous verrez… quelle charge ! C’est pour le coup que Phidias rirait ! Il dirait peut-être encore : elle m’échigne mon Du Camp. Si j’étais à Paris je crois qu’il le dirait de son Fl[aubert]. Oui j’aimerais à me rendre malade de toi, à m’en tuer, à m’en abrutir, à n’être plus qu’une espèce de sensitive que ton baiser seul ferait vivre. Pas de milieu ! La vie, et c’est là la vie : aimer, aimer, jouir, ou bien quelque chose qui en a l’apparence et qui en est la négation, c’est-à-dire l’Idée, la contemplation de l’immuable, et pour tout dire par un mot, la Religion dans sa plus large extension. Je trouve que tu en manques trop, mon amour. Je veux dire qu’il me

 

– 452 – semble que tu n’adores pas beaucoup le Génie, que tu ne tressailles pas jusque dans tes entrailles à la contemplation du beau. Ce n’est pas tout que d’avoir des ailes. Il faut qu’elles vous portent. Un de ces jours je t’écrirai une longue lettre littéraire. Aujourd’hui j’ai fini Sakountala, l’Inde m’éblouit. C’est superbe. Les études que j’ai faites cet hiver sur le brahmanisme n’ont pas été loin de me rendre fou. Il y avait des moments où je sentais que je n’avais pas bien ma tête. On m’a annoncé aujourd’hui que d’ici à 15 jours je recevrai de Smyrne des ceintures de soie. Ça m’a fait plaisir. J’avoue cette faiblesse. Il y a ainsi pour moi un tas de niaiseries qui sont sérieuses. Adieu, je te baise sous la plante des pieds.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] nuit du mardi au mercredi,

1 heure. [15-16 septembre 1846.]

S’il fût venu, je l’eusse accepté avec moins de murmures et de plaintes que tu ne le croyais. Je crie beaucoup avant, peu pendant. J’ai la peur du danger tant qu’il n’existe pas. Une fois venu je l’accepte sans y penser. Quand j’étais enfant je n’avais pas de crainte ni des voleurs ni des chevaux ni de l’orage mais des ténèbres et des fantômes. Je suis resté un peu comme ça, en grandissant. Mais puisque l’événement a tourné comme je le voulais, tant mieux ! tant mieux, c’est un malheureux de moins sur la terre. Une victime de moins à l’ennui, au vice ou au crime, à l’infortune à coup sûr. Tant mieux si je n’ai pas de postérité ! Mon nom obscur s’éteindra avec moi et le monde en continuera sa route comme si j’en laissais un illustre. C’est une idée qui me plaît à moi que

 

– 453 – celle du néant absolu. Axiome : c’est la vie qui console de la mort et c’est la mort qui console de la vie. Songe pour toi quel tracas et quels soucis c’eût été. – Je venais, tu m’acceptais dans la naïveté sublime de ton amour ingénu, tu me sacrifiais de suite, sans que je le demande, ton corps, ton âme, ta pudeur de femme, l’amour d’hommes supérieurs qui t’entourent et, pour t’en récompenser, par l’égoïsme personnel de ma jouissance je t’infligeais une punition d’autant plus terrible qu’elle t’était plus chère. Et tu étais résignée d’avance, pauvre ange ! tu étais contente encore, tu le regrettes maintenant. Oh ! que je t’embrasse ; je suis ému, je pleure. Oui que je te baise sur ce pauvre cœur qui bat pour moi ! On ! tu es bonne ! dévouée ! et fusses-tu née laide, ton âme rayonne dans tes yeux et te rend charmante d’un charme qui touche et attendrit. Non, jamais je n’ai été aimé comme tu m’aimes, tu as raison de le dire. Je ne le serai pas non plus. Cela n’arrive qu’une fois dans la vie pour qu’on s’en souvienne toujours et pour qu’en mourant on bénisse ce souvenir. Tu me dis encore que quand tu ne me plairas plus je ne te le fasse pas trop sentir. Ah ! ce serait hideux de ma part, ce serait infâme. Toi, toi, que je te fasse souffrir exprès ? Non ; si cela m’arrive pardonne-moi, dis-toi alors : c’est qu’il ne pouvait faire autrement, c’est que le ciel le voulait car s’il ne m’aime plus il m’aime encore, j’en suis sûre ; d’une autre manière mais il m’aime. Sois sage, travaille, fais-moi quelque grande belle chose sobre, sévère, quelque chose qui soit chaud en dessous et splendide à la surface, que je puisse en être fier, et que du fond de mon trou, quand je saurai qu’on t’applaudit là-bas je me dise : c’est elle qui a fait cela. Elle pensait à moi en le faisant.

Pourquoi repousses-tu si durement ce bon philosophe qu’il s’en aperçoit et t’en fait des reproches ? Qu’a-t-il donc commis, ce pauvre diable, pour que tu le maltraites ? Ne

– 454 – néglige pas tes amis, sois avec eux comme tu étais auparavant. Je ne veux rien t’ôter, entends-tu, mais au contraire t’ajouter quelque chose.

J’ai assez ri à la description de l’entrée de Béranger chez Dumas quand il a vu la dame en chemise. Quelle bonne balle que ce Dumas ! et quel chic de mœurs ! Sais-tu que cet homme-là, s’il manque de style dans ses écrits, en a furieusement dans sa personne ? Il fournirait lui-même un bien joli caractère. Mais quel dommage qu’une aussi belle organisation soit tombée si bas ! La mécanique ! la mécanique ! faire au meilleur marché possible le plus possible pour le plus grand nombre possible de consommateurs. On ne le lisait pas tant quand il faisait Angèle. Tout le monde le lit maintenant par la raison qu’on boit plus habituellement du Médoc ordinaire que du Laffitte. On a beau dire, il y a jusque dans les arts des popularités honteuses. La sienne est du nombre.

Je travaille assez : tout le jour du grec et du latin et le soir l’Orient ! Mais quoique je m’occupe je n’avance à rien. Je n’ai pas l’esprit libre. Il monte toujours à ton étage et se suspend à ta fenêtre pour voir par tes vitres ce qui s’y passe. On m’enverra demain de Paris un fauteuil pour écrire. Je l’étrennerai en t’écrivant. Ça portera bonheur à tout ce que j’y écrirai par la suite.

Adieu, ma chérie. Je pose ma tête sur ta poitrine et je m’endors.

 

– 455 –

À EMMANUEL VASSE DE SAINT-OUEN

[15 septembre 1846.]

Merci, mon cher ami, de ton envoi. Il m’est arrivé en bon état. J’espère te le restituer de même. – Avant la fin d’octobre, bien sûr, j’aurai fini ces deux bouquins. Quant à ceux que tu peux me prêter encore et que tu m’offres avec une générosité digne d’un gouvernement français, je remets cela à ton obligeance et à ta science. Je m’occupe un peu de l’Orient pour le quart d’heure, non dans un but scientifique, mais tout pittoresque : je recherche la couleur, la poésie, ce qui est sonore, ce qui est chaud, ce qui est beau. J’ai lu le Baghavad-Gitâ, le Nalus, un grand travail de Burnouf sur le Buddhisme, les hymnes du Rig-Véda, les lois de Manou, le Koran et quelques livres chinois ; voilà tout. Si tu peux me dénicher quelque recueil de poésies ou de vaudevilles plus ou moins facétieux composés par des Arabes, des indiens, des Perses, des Malais, des Japonais ou autres, tu peux me l’envoyer. Si tu connais quelque bon travail (revue ou livres) sur les religions ou les philosophies de l’Orient, indique-le-moi. Tu vois que le champ est vaste. Mais on trouve encore bien moins qu’on ne le croit. Il faut beaucoup lire pour arriver à un résultat nul. Beaucoup de bavardage dans tout cela, et pas autre chose.

Je lis maintenant le voyage de Chardin. Dans le 1er volume il y est question de relations diplomatiques sur Candie. Mais au reste ce n’est presque rien. Je fais toujours un peu de grec et je me bourre des poètes latins.

Adieu, mon cher Vasse. Quand tu t’ennuies pense à moi pour te distraire, et aux anciennes nuits de la rue de l’Est, quand nous faisions une si démesurée consommation de café. Si je t’apparais dans tes rêves, tâche que je ne sois pas

– 456 – mêlé à des tableaux lubriques et ne fais pas de fausse couche en voyant en songe le visage de ton ami

qui te serre les mains.

15 septembre, Croisset.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] jeudi soir. [17 septembre 1846.]

Du Camp est parti lundi soir pour le Maine. Il en reviendra dans un mois, vers le milieu d’octobre. Si l’Officiel arrive d’ici là, comment faire pour que tu reçoives mes lettres ? Je crois qu’en les adressant poste restante à un bureau de poste, soit à la Bourse par exemple sous un nom convenu et en prévenant d’avance, on te les donnerait. C’est là, jusqu’au moment où Maxime sera revenu, ce qu’il y a de plus sage ; une fois de retour à Paris ce sera très facile. Je lui écrirai à son adresse et je mettrai sur la lettre un signe qui signifiera que c’est pour toi ; il se chargera de te les faire parvenir aux heures où tu seras seule. Enfin, vous vous entendrez ensemble. Tu désirerais le voir, n’est-ce pas, pauvre amour ; moi aussi je voudrais bien avoir quelqu’un avec qui causer de toi, qui te connût, qui ait été dans ton intérieur, qui puisse me parler de toi, ne fût-ce que de tes meubles ou de ta bonne.

Cent fois le jour je me retiens, prêt à dire ton nom ; à propos de rien il me vient toujours des comparaisons, des rapports, des antithèses dont tu es le centre. Toutes les petites étoiles de mon cœur convergent autour de ta planète, ô mon bel astre.

 

– 457 –

Je travaille le plus que je peux. Je suis resté cet après-midi sept heures sans bouger de mon fauteuil, et ce soir trois. Tout cela ne vaut pas deux heures d’un travail raisonnable. Ton image vient toujours comme un brouillard léger (tu sais, une de ces vapeurs matinales qui dansent et montent lumineuses, aériennes, rosées) entre mes yeux et les lignes qu’ils parcourent. Je relis L’Énéide, dont je me répète à satiété quelques vers ; il ne m’en faut pas plus pour longtemps. Je m’en fatigue l’esprit moi-même ; il y a des phrases qui me restent dans la tête et dont je suis obsédé, comme de ces airs qui vous reviennent toujours et qui vous font mal tant on les aime. Je lis toujours mon drame indien, et le soir je relis ce bon Boileau, le législateur du Parnasse. Voilà ma vie. Dis-moi toute la tienne, tout ; rien ne m’est insignifiant ou inutile. Tu me parles de chagrins que tu veux me cacher. Oh ! je t’en prie ; au nom de notre amour, dis-les-moi tous ; peut-être aurais-je un mot pour les adoucir ? Je suis mûr, tu sais. J’ai quelque expérience. Confie-toi à moi sur tout cela, non pas comme à un amant, mais comme à un vieil ami. Je veux être tout pour toi ; je voudrais que ta vie matérielle dépendît de moi pour te l’entourer de soins, de luxe et de délicatesses recherchées. Je voudrais te voir écraser les autres, comme tu les écrases dans mon cœur quand je te compare à elles.

Ah ! si nous étions libres, nous voyagerions ensemble. C’est un rêve que je fais souvent, va. Quels rêves n’ai-je pas faits d’ailleurs ? C’est là mon infirmité à moi. Dis-moi donc tout ; conte-moi tes peines, tes soucis. Est-ce que je ne t’ai pas déjà donné assez des miens ? Je veux t’être utile à quelque chose enfin, puisque chaque jour s’écoule sans que je te puisse apporter une joie.

 

– 458 –

Un jour, plus tard (tu me parles de mes ennuis, c’est cela qui m’y fait penser), je t’étalerai la longue histoire de ma jeunesse ; on en ferait un beau livre, s’il se trouvait quelqu’un d’assez fort pour l’écrire. Ce ne sera pas moi. J’ai perdu déjà beaucoup, à 15 ans j’avais certes plus d’imagination que je n’en ai. À mesure que j’avance, je perds en verve, en originalité ce que j’acquiers peut-être en critique et en goût. J’arriverai, j’en ai peur, à ne plus oser écrire une ligne. La passion de la perfection vous fait détester même ce qui en approche.

Continuer : partie 13 sur 31