Correspondance - Tome I
À Ernest Chevalier ......................................................... 79
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 31 parties.
Allons, à demain ; tu voulais prendre le chemin de fer pour venir ici, et moi donc, quelles tentations j’avais de descendre aux stations ! Adieu, pauvre chérie, faites une petite risette, encore un bon baiser, bonne nuit, pauvre vieille.
Ton G[USTA]VE FLAUBERT.
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À SA MÈRE
[Paris,] dimanche, 4 h[eures] du soir.
[28 octobre 1849.]
Tu me parles de la bêtise que tu as eue de croire à la prédiction du petit morceau de papier. – Je la comprends, car je la partage, quoiqu’en général, en fait de présages, l’esprit est ainsi fait que l’on croit surtout aux mauvais. (Quand on en a de bons on en doute, quand il vous en arrive de mauvais, cela vous fait peur.) Bouilhet est arrivé ce matin à 11 h[eures]. Nous dînons ce soir tous les trois ensemble avec Théophile Gautier, qui a remis une invitation pour venir avec nous. – Pradier viendra demain nous embrasser à l’heure du départ, dans la cour des diligences.
J’ai été dire adieu à Cloquet et à sa petite épouse. Ils prennent Eugène comme cocher. Je ne sais si Delphine y entre aussi. J’ai vu là le père Leserrec que j’ai plus aimé que d’habitude à cause de toi. M. Cloquet m’a promis, quand tu viendrais à Paris, de te faire faire la connaissance de gens qui aient voyagé, pour en causer le plus possible.
Comme je vois que mon m[anu]s[crit] de La Bretagne te ferait plaisir à avoir près de toi, il sera à la disposition de Fovard. Tu t’adresseras à lui pour qu’il te l’envoie par un moyen sûr.
Je n’approuve pas, pauvre chère vieille, le projet que tu as de manger seule. Ne fais pas cela, crois-moi. Rien n’est plus triste que ces pauvres repas-là. La tablée était longue autrefois !… Au risque de les gêner dans le commencement, mets-toi en pension chez eux. Ce ne serait pas la peine d’être venue à Nogent si tu devais vivre confinée dans ton logement.
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Nous avons été tout à l’heure, Bouilhet et moi, voir au Louvre les bas-reliefs assyriens (ceux que Botta a rapportés de Ninive). Vas-y quand tu viendras ici, cela te fera plaisir en songeant que j’en verrai de pareils. Tâche, pauvre vieille, de te mettre à ma place quand je serai en route. Songe aux belles choses que je vais voir, à toutes les gueulades que je pousserai. Il y a un danger que nous n’avions pas prévu, c’est que je n’en revienne fou ; ça serait une bonne charge.
Adieu, pauvre vieille adorée. C’est demain que je pars. Dans 24 heures je roulerai ; tu n’auras donc pas de lettre avant la fin de la semaine (probablement), puis deux ou trois, puis de Malte, puis d’Égypte. Une fois arrivé en Égypte tu t’y feras. Elles arriveront régulièrement, je l’espère. Quant à la Perse, ne t’en inquiète pas d’avance ; il sera temps d’y penser plus tard.
Adieu, mille baisers, pauvre mère, je t’embrasse de tout mon cœur. Ton fils qui t’aime.
Le jeune Bezet n’est pas trop gai non plus. Néanmoins il prise à outrance et je suis sûr que ce soir il va boire de même. Il te dit mille choses.
À SA MÈRE
[Paris,] lundi matin, 11 h[eures].
[29 octobre 1849.]
Tout est prêt, nous partons. Il fait beau temps ; je suis plutôt gai que triste, plutôt serein que sérieux. Le soleil brille, j’ai le cœur plein d’espoir.
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Le dîner d’hier avec Gautier et Bouilhet a été charmant. Ce matin, en lui disant adieu, je n’ai pas été ému comme je le pensais. Ma sensibilité de départ a eu d’ailleurs le fond de son sac vidé avec toi, pauvre chérie.
Adieu, chère vieille. Gautier a soutenu hier devant nous cette opinion qui est mienne « qu’il n’y avait que les bourgeois qui crevassent ». C’est-à-dire « que, quand on a quelque chose dans le ventre, on ne meurt pas avant de l’avoir chié ». Adieu, bon courage, je t’embrasse le plus étroitement possible. À toi.
À SA MÈRE
Lyon, mardi, 8 h[eures] du soir.
[30 octobre 1849.]
Nous arrivons à l’instant. Le temps est très beau, mais froid. Nous allons bien tous les trois et l’humeur est à l’avenant.
Il me semble, pauvre mère, qu’il y a 10 ans que nous ne nous sommes vus. De Marseille je t’écrirai une lettre plus longue.
Nous partons demain matin à 4 heures. Nous serons à Marseille le soir même, à moins que le brouillard ne nous fasse coucher en route. Adieu, tu seras contente, j’espère, de cette petite surprise. Encore adieu, mille embrassements. Ton fils qui t’aime.
– 678 –
À SA MÈRE
Marseille, 2 novembre [1849],
vendredi, 4 h[eures] de l’après-midi.
J’ai reçu ce matin, pauvre chérie, ta lettre n° 3 du 28, envoyée à Paris. J’espère que demain j’en aurai une adressée à Marseille directement. Quant aux miennes, tout le temps que j’ai été à Paris tu as dû en recevoir à peu près tous les jours. De plus, je t’en ai écrit une de Lyon et celle-ci, que je t’écris maintenant, te fût parvenue un jour plus tôt sans les brouillards du Rhône, qui nous ont retardés de 4 heures avant-hier. Du reste je t’écrirai encore demain, et mercredi prochain je t’écrirai de Malte. Ainsi, 48 heures après que tu auras reçu ma lettre je serai occupé à t’en envoyer une autre. Tu vois donc, pauvre chère vieille, que cela n’est pas le diable. Mais ne t’attends pas à avoir celle que je t’écrirai de Malte le 7 ou le 8 avant le 22. Car le bateau ne repart pas de suite de Malte et relâche en route, de plus il faut toujours compter que le bateau peut être contrarié par le vent et rester dans un port 2 ou 3 jours. Quant à toi, tu peux m’écrire à Alexandrie de suite (c’est-à-dire pourvu que ta lettre soit à Marseille le 11 ; c’est suffisant, le prochain départ ayant lieu le 12) et ensuite au Caire jusqu’à nouvel avertissement. Aie soin, pauvre vieille, de m’écrire ainsi : « M.G.F. envoyé du gouvernement chargé d’une mission en Orient ».
Tu dis que les récits de voyage sont bien loin de nous. Eh bien ! pour te prouver le contraire, je m’en vais t’envoyer celui de Paris à Marseille. – Quand il a fallu partir de chez Max[ime], tout le monde était en eau, surtout ce pauvre Cormenin qui n’en pouvait plus et faisait pitié. Aimée, Jenny, la portière, etc., tout cela sanglotait et me faisait mille recommandations. Dans la cour de la diligence nous avons
– 679 – trouvé Pradier qui s’est écrié (il faisait très beau soleil) : « Fameux, fameux ! Savez-vous ce que j’ai vu ce matin à mon baromètre ? Beau fixe. C’est bon signe, je suis superstitieux, ça m’a fait plaisir. » Toi qui connais l’homme, tu peux t’imaginer la scène augmentée de son chapeau, de ses longs cheveux, de l’institutrice, etc. C’était dans la même cour où je me suis embarqué pour la Corse, à la même place, à peu près à la même heure. Le premier voyage a été bon, le deuxième sera de même, pauvre vieille. Tous les gens que nous voyons nous l’affirment. À Lyon, nous avons vu Gleyre, un peintre qui a longtemps habité l’Orient (5 ans) ; il a été jusqu’en Abyssinie. – D’après ses conseils nous resterons peut-être plus longtemps en Égypte que nous ne l’avions décidé, quitte à sacrifier ou à bâcler le reste de notre voyage. Ce qu’il y a de certain, c’est que déjà nous avons retranché le Kurdistan, pays compris entre la Syrie du N[ord] et la Perse. C’est 3 mois de moins et le seul passage qui offrît quelque danger. Nous prendrions les bateaux à vapeur et un voyage de 4 mois se réduirait à quinze jours. Au reste, il n’est question maintenant que de l’Égypte et nous ne pensons qu’à elle. Le reste dépendra de mille choses et surtout de toi ; si tu t’ennuies trop, si tu me rappelles, tu sais bien que je reviendrai, pauvre vieille.
Nous venons à l’instant de faire une visite à Clot-Bey qui, au lieu d’être au Caire, se trouve à Marseille. Il va nous charger de lettres et de recommandations. Selon lui, un voyage en Égypte n’est pas plus qu’un voyage à Maromme. Il ira cet hiver à Paris. M. Cloquet te fera faire sa connaissance et tu pourras te rassurer auprès [de] lui. Il nous a dit qu’il n’y avait en Égypte à craindre ni brigands, ni fièvres, ni ophtalmies (en prenant des précautions). La seule chose qu’il nous ait bien recommandée, c’est d’éviter le froid des nuits, mais nos flanelles et nos pelisses sont là.
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Nous avons visité tantôt notre paquebot, le Nil, sur lequel nous devons partir après-demain matin dimanche, à 8 heures. Il est superbe, et toi qui aimes surtout les grosses embarcations, il te conviendrait, car c’est le plus gros de tous ceux qui sont dans le port. Le père Cauvière nous a recommandés au commandant ; nos chambres sont choisies. Le commandant me donnera la sienne si je suis trop malade de la mer. Tu vois, pauvre vieille chérie, que l’on soigne ton poulot. Nous avons des balles d’une importance superbe. Sur le paquebot du Rhône on accablait Sassetti de questions pour savoir quelles étaient nos seigneuries. C’est un drôle de garçon qui n’est embarrassé de rien et connaît tout. Il est parti ce matin déjeuner chez la contre-basse du théâtre qui est un de ses amis, ce qui lui a valu d’entendre hier au soir La Juive pour rien, dans l’orchestre, parmi les musiciens, comme un artiste. – Je crois que c’est un bon choix. Il nous sert très bien.
Ce matin j’ai reçu de Lauvergne une lettre pour Soliman-Pacha, général en chef de l’armée d’Égypte. J’y suis crânement recommandé. Le paragraphe qui me concerne commence ainsi : « C’est un homme puissant par la pensée » ?! et tout le reste dans ce goût-là.
Allons, pauvre adorée de mon cœur, prends courage, tu verras comme la première lettre que tu recevras d’Égypte te fera plaisir. – Lis, tâche de lire, occupe-toi ; embrasse bien la petite fille. Je pense à elle souvent. Ne te mets donc pas le cœur à la presse ; parle de moi, tâche qu’on en parle. Dis au père Parain qu’il boive de temps à autre un verre de kirsch à ma santé. Ici, un voyage en Orient est si peu de chose que le moindre décrotteur vous parle de Jérusalem, du Caire et de Persépolis comme de rien du tout. Ça ravale la bonne opinion qu’ont d’eux-mêmes les gens qui croient faire un
– 681 – grand coup en y allant. Adieu, mille baisers, mille tendresses. Demain je t’enverrai un bout de lettre, mais comme je l’écrirai probablement l’heure de la poste passée, il y aura un jour d’intervalle entre les deux. Encore une bonne embrassade. À toi, ton fils.
À SA MÈRE
Marseille. Samedi soir 6 h[eures].
[3 novembre 1849.]
J’espérais ce matin avoir une lettre de toi, pauvre chérie, mais c’est de ma faute. Quand je t’ai dit de m’écrire mardi de Nogent, je n’ai pas fait attention que de Nogent à Paris c’était un jour de plus, et ta lettre n’arrivera ici que demain matin. Peut-être ne pourrais-je pas l’avoir, car nous nous embarquons à 8 h[eures] précises. Cependant, avec un canot et la poste étant prévenue, il est probable qu’on me l’apportera à bord comme nous démarrerons. Quant à moi je t’écrirai mercredi prochain de Malte, mais tu n’auras pas cette lettre-là avant le 22 ou le 25. Du reste, c’est une mauvaise chose que je fais que de t’annoncer des lettres, mille retards peuvent en empêcher l’arrivée et alors l’inquiétude vous ronge à belles dents. J’en attends de toi à Alexandrie, et au Caire ensuite, comme je te l’ai dit hier. Mets toujours mon titre sur l’adresse, aie de grandes enveloppes et affranchis. Ah ! pauvre mère, que je voudrais pouvoir me glisser dans les miennes entre ces plis de papier sur lesquels je verse un long regard de tendresse ! – Écris-moi des volumes, dis-moi tout ce que tu veux, épanche-toi.
Aujourd’hui nous avons embarqué notre bagage. Tous ces messieurs du bord sont charmants. Maxime a reconnu le
– 682 – médecin pour avoir déjà navigué avec lui : reconnaissance, embrassade, tableau. Nous partons avec le consul de Manille qui traverse l’Égypte pour se rendre dans l’Inde, et le consul de Tripoli qui se rend à Malte avec sa famille. Nous serons, je pense, aussi bien que possible, sauf le mal de mer auquel il faut se résigner, quoique le docteur Barthélemy (un élève de M. Cloquet), ce même médecin du bord, prétende qu’il réussit quelquefois à le guérir. Que dis-tu du jeune Sassetti qui a trouvé le moyen par un garçon de l’hôtel de se lier déjà avec le cuisinier du paquebot. Ils ont ce matin déjeuné ensemble.
Clot-Bey, auquel nous venons de faire nos adieux (je t’ai dit, je crois, qu’il est à Marseille et non au Caire), nous donne quantité de lettres pour l’Égypte ; ce ne sont qu’ingénieurs, généraux, beys, pachas, etc. Il nous engage à nous dépêcher au commencement, c’est-à-dire à Alexandrie où il n’y a pas grand-chose à voir, afin de tâcher de partir du Caire avec l’expédition annuelle du miri (= prélèvement de l’impôt) qui va partir pour la Haute-Égypte. Ce serait plus amusant, plus commode et plus économique ; nous voyagerions avec une armée ! Quel chic ! C’est ça qui serait pompadour, maréchal de Richelieu et surtout mousquetaire gris. – Il nous a dit que pour nos communications de lettres sur le Nil ce serait assez facile, surtout pour les faire aller en France, plus que pour en recevoir. Il y a sur tous les bords du fleuve des gouverneurs auxquels nous serons adressés, dans le cas où nous irions seuls, et de place en place (jusqu’en Abyssinie même !), des médecins franks. – Tu vois, pauvre mère, qu’il n’est pas possible de voyager avec de meilleures conditions. Clot-Bey m’a l’air d’un excellent bougre dans toute la force du terme. Il ira à Paris d’ici à un mois ou deux. Écris à M. Cloquet de t’en prévenir. Tu
– 683 – dînerais avec lui, cela te ferait grand bien. Il te rassurerait beaucoup.
Parle-moi de ta santé, pauvre chérie. Ne me cache rien. As-tu été reprise de tes crachements de sang ? Et les migraines ? etc. Moi, à cause du froid (car il ne fait pas chaud du tout, le temps est sec) et par précaution, j’ai dès maintenant endossé la chemise de flanelle. Me voilà donc condamné au gilet de santé.
Bezet doit t’écrire ; il me l’a promis en partant. Tâche de t’habituer à Nogent. Si tu revenais à Rouen tu t’embêterais peut-être encore plus. Je voudrais bien que l’été fût venu pour que tu puisses un peu voyager en Angleterre. Adieu, pauvre vieille ; ne pleure pas. Dans 72 heures je t’écrirai de Malte sous les orangers ; mais quel dégobillage d’ici là, peûh, peûh ! Ah peûh !
Adieu, je t’embrasse sur tes deux longues joues creuses. Ton fils.
Les départs de Marseille pour Alexandrie (et l’Égypte) ont lieu les 4, 14, 24, 1, 11, 21. Ainsi, que toutes tes lettres pour l’Égypte soient à Marseille la veille ou l’avant-veille de ces quantièmes. Il faut au moins 3 jours pour qu’une lettre arrive de Paris à Marseille.
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À SA MÈRE
Malte. À bord du Nil.
Nuit du mercredi au jeudi, 7-8 nov[embre 1849].
Nous venons d’arriver à Malte, chère bonne mère. Le bateau est à l’ancre dans le port, nous repartons demain à 1 heure après avoir pris du charbon. Je profite de l’état de stabilité du bâtiment pour t’envoyer cette lettre promise.
Sais-tu une chose, pauvre vieille, une chose superbe ? C’est que je n’ai pas eu le mal de mer. Non, pas du tout (sauf en partant de Marseille, la première demi-heure où j’ai vomi un verre de rhum que j’avais pris pour me donner du cœur). Du reste, tout le temps de la traversée, c’est-à-dire depuis dimanche matin jusqu’à ce soir, j’ai été un des plus gaillards, si ce n’est le plus gaillard des passagers. Il n’en est pas de même de Maxime ni de Sassetti qui ont piqué une assez grande quantité de renards (de quoi en fourrer une pelisse si on en avait gardé les queues). Quant à moi, promenades sur le pont, dîners avec l’état-major, stations sur la passerelle entre les deux tambours dans la compagnie du commandant, où je me piète dans des attitudes à la Jean-Bart, la casquette sur le côté et le cigare au bec. Je m’instruis en marine, je m’informe des manœuvres, etc. Le soir, je contemple les flots et je rêve, drapé dans ma pelisse comme Chil[de] Harold. Bref, je suis un gars. Je ne sais pas ce que j’ai, mais je suis adoré à bord. Ces messieurs m’appellent papa Flaubert, tant, à ce qu’il paraît, ma boule est avantageuse sur l’élément humide. Tu vois, pauvre vieille, que le début est bon. Et ne va pas croire que la mer ait été très calme, au contraire le temps a été un peu dur, et le vent d’est nous a retardés de 12 heures. Mais je n’en étais que plus maréchal de Richelieu, pompadour, rocaille et cardinal Dubois sacrebleu.
– 685 –
Nous avons à bord deux jeunes gens dont l’un a déjà fait notre voyage. Selon lui, rien n’est plus aisé. C’est un ancien élève de l’École polytechnique, très riche, que l’on appelle M. Delagrange et qui, dans ce moment, se dirige vers Suez pour gagner Ceylan et faire un petit voyage de 4 ans dans l’Inde, uniquement pour son agrément. La traversée seule lui coûte 7 mille francs. Rien n’est plus drôle que notre bâtiment et la composition des passagers. Tout le monde est ami intime. On cause, on parlotte, on blague. Les messieurs font des politesses aux dames. On dégobille l’un devant l’autre, et le matin on se revoit avec des figures de déterrés qui rient les unes des autres. Une des plus comiques est celle de Maxime qui ne croyait pas être malade, le pauvre garçon, et m’avait très recommandé au médecin, tandis que je n’ai rien et que lui ne désouffre presque pas. Quant au jeune Sassetti il fait le crâne, mais n’est pas beaucoup plus solide que son maître.
Demain matin nous visiterons Malte. Je jetterai cette lettre à la poste. Je m’achèterai une paire de souliers dont j’ai besoin ainsi que de la poudre, car nous n’en avons que fort peu et il n’y [en] a que d’exécrable en Égypte. À propos d’Égypte, t’ai-je dit que très probablement nous serons présentés au vice-roi ? Vois-tu nos seigneuries devant Son Altesse ?
Écris-moi de suite au Caire, car je crois que nous ne resterons que peu de temps à Alexandrie.
Dimanche matin, avant de m’embarquer, j’ai reçu ta lettre du 29. Écris-m’en souvent de pareilles ; elle m’a fait du bien. Adieu, pauvre chérie, de tout mon cœur. Embrasse Lilinne pour moi. Regarde-toi dans la glace et souris-toi de
– 686 – ma part. Adieu, je vais me coucher, car j’ai envie de dormir. Je t’embrasse encore une fois. Ton fils qui t’aime.
Max[ime] me dit toujours de te dire mille choses. Je n’en fais rien ; cela va sans dire. C’est de même que pour les Nogentais ; une fois pour toutes, à chacune de mes lettres, tu leur feras mille compliments. C’est convenu, puisque ça leur fait plaisir. Moi je déteste répéter continuellement les mêmes post-scriptum. Encore un bon baiser, pauvre mère ; de cela je ne me lasse pas, et quand ce sera effectivement donc !!!
J’écrirai à Achille du Caire.
À SA MÈRE
Alexandrie, 17 9bre 1849.
Nous voilà arrivés d’avant-hier, bonne mère, et arrivés tous en bon état. Il était temps pour Maxime et pour Sassetti qui crevaient de mal de mer. Quant à un homme comme moi j’ai été plus qu’un jeune homme ne doit être, sec et gaillard à bord. Me voilà, je crois, amariné et capable de faire le tour du monde sans cuvette. – Sais-tu, pauvre vieille, que nous sommes déjà à 800 lieues l’un de l’autre et que la partie la plus triste, et la plus pénible du voyage est passée. – Max[ime] et moi nous n’avons maintenant, d’ici à 5 grands mois, qu’à voyager sur le Nil dans une bonne barque couverte. Rassure-toi donc, pauvre chérie. Si tu savais comme le soleil est beau ! quels palmiers ! quels chameaux ! etc. J’ai fait ce matin 2 lieues à âne pour aller voir les bains de Cléopâtre. J’ai casse-pété. Nous avons ramassé des cailloux pour ce pauvre Bouilhet qui doit bien aussi
– 687 – s’embêter là-bas à Rouen à donner des répétitions. – C’est de toi et de lui que nous parlons le plus souvent. Souvent je te rêve à mes côtés. Je me figure ta mine que j’aime tant regardant tout cela avec moi. – Ou bien je te vois seule à Nogent, devant ton feu, bien triste, le menton dans ta main et contemplant les charbons.
Jusqu’à présent je ne t’ai envoyé que des bouts de lettre écrits sur le pouce. Mais j’ai envie de me piéter un peu à t’écrire jusqu’à 5 h[eures] du soir (il en est maintenant 2), heure à laquelle nous irons prendre ung bain turc. Max[ime] photographise avec Sassetti, je suis seul dans ma chambre qui donne sur la grande place d’Alexandrie. Les volets sont fermés. Personne ne passe, si ce n’est de temps à autre quelques soldats turcs habillés comme des marmitons et qui ont l’air de feignants renforcés, je commence :
I
DE PARIS À MARSEILLE
Rien de bien curieux. Une brave dame qui était à côté de nous dans la diligence a hurlé de peur à propos d’une flammèche de charbon de terre enlevée de la locomotive et qui, tombée sur mon paletot, y a fait un trou. – Ma conviction « que le feu ne brûle pas » s’est renforcée de plus belle, car cela s’est éteint tout de suite. – Nous avons passé devant Montereau. J’ai pensé à toi, j’ai regardé à droite ; si l’idée enlevait le corps comme aux temps prophétiques, oh ! pauvre vieille, tu m’aurais vu arriver le soir vers toi porté par un nuage. – Le soir à … dîner avec force commis voyageurs. Le lendemain sur le bateau de la Saône nous eûmes un coup de théâtre assez grotesque : nous entrons par hasard dans le salon des dames où étaient déposées nos pelisses, et nous voyons deux conducteurs de diligence la main passée sous
– 688 – la robe de deux belles dames en chapeau et en mantelet de velours, et buvant l’anisette avec ycelles. C’était bon et d’un haut goût comme bas comique. À Lyon dîner, et la visite de Gleyre, le peintre, qui reste jusqu’à 1 heure du matin à nous parler de la Haute-Égypte et à nous monter la tête. De Lyon à Valence navigation sur le Rhône retardée par le brouillard, si bien que, menacés de coucher en route, nous nous jetons dans une diligence à Valence et après un dîner des plus lestement avalés nous filons pour Avignon où nous prenons dans notre wagon un brave monsieur qui ne se lasse pas de répéter tout bas : « Ce que c’est que le génie de l’homme pourtant ! l’industrie !… »
À Marseille il a fait assez mauvais temps, de la pluie, du vent. Le père Cauvière ne nous a pas invités à dîner, d’où grand désappointement pour nos excellences. Le soir nous allons dans les cafés chantants et notre groom se pocharde un peu de son côté. Sur le quai, dans une baraque de toile, nous vîmes deux demoiselles… laineuses, avec leur papa. C’étaient des créatures qui avaient pour cheveux véritables des toisons de moutons. Elles circulaient entre les bancs de la société et toutes les pattes de matelots qui étaient là tiraient dessus pour vérifier l’authenticité de leur tignasse. – Il n’y avait rien de plus bête ni de plus sale.
II
TRAVERSÉE
Elle fut agréable pour moi qui n’eus pas le mal de mer, je ne me lasse pas de le dire. Piété presque constamment sur le pont où j’ai fini par apprendre à marcher, je regardais les flots, les nuages, la lune, l’écume des vagues. J’écoutais le vent siffler dans les cordages et les paquets de mer rebondir sur les tambours. Aux repas je m’empiffrais le ventre, je
– 689 – faisais des plaisanteries. J’étais un jeune homme très aimable. On m’admirait. Il y a le second du bord, une espèce de capitaine Barbey supérieur, qui s’est pris de passion pour moi, et qui a été attendri hier en me quittant. C’est drôle comme je plais aux natures brutales. Une traversée est quelque chose de très fertile comme observations, quand on sait en faire. La vie y étant plus resserrée qu’à terre, y est plus dense. Le mépris des premières pour les secondes, des secondes pour les troisièmes, des troisièmes pour les quatrièmes, la rivalité entre les gens de l’administration et ceux du bord, les préséances à table, les politesses, les mots piquants, les gestes à allusion, tout cela est fort plaisant. Le médecin du Nil était un gros farceur qui, ayant une fois appelé Max[ime] young Du Camp, répéta ce mot une seconde fois ; nous le répétâmes tous si bien que ça devint une lyre sur le bord ; tout était young. On disait une young botte, une young côtelette, un young soleil, un young vent – et on riait ! –
III
ALEXANDRIE
C’est jeudi, avant-hier seulement, que nous sommes arrivés, ayant séjourné 24 heures à Malte à cause du temps qui était contraire. – Si tu veux connaître Malte, lis dans le volume de Maxime ce qu’il en dit, c’est fort exact. – Notre commandant, en homme prudent, a mieux aimé allonger le voyage d’une journée (ce qui nous a permis de bien voir l’île) que de s’exposer à quelque avarie. Du reste, de Malte à Alexandrie, le temps a été assez beau pour que l’on pût dessiner sur le pont, et je t’autorise à dire au père Parain qu’on a fait ma charge et que j’ai même donné des conseils à l’artiste.
– 690 –
Quand nous avons été à 2 heures du rivage d’Égypte, je suis monté avec le chef de timonerie sur l’avant et j’ai aperçu le sérail d’Abbas-Pacha, comme un dôme noir sur le bleu de la mer. Le soleil tapait dessus. J’ai aperçu l’orient à travers, ou plutôt dans une grande lumière d’argent fondue sur la mer. Bientôt le rivage s’est dessiné, et la première chose que nous avons vue à terre c’est deux chameaux conduits par un chamelier, puis, tout le long du quai, de braves Arabes qui pêchaient à la ligne de l’air le plus pacifique du monde. Pour débarquer, ç’a été le tintamarre le plus étourdissant du monde, des nègres, des négresses, des chameaux, des turbans, des coups de bâton administrés de droite et de gauche avec des intonations gutturales à déchirer les oreilles. Je me foutais une ventrée de couleurs, comme un âne s’emplit d’avoine. – Le bâton joue un grand rôle ici, tout ce qui porte un habit propre rosse ce qui porte un habit sale, ou plutôt ce qui n’a pas d’habit ; quand je dis habit, c’est culotte qu’il faudrait. – On voit quantité de Messieurs vaquer de par les rues rien qu’avec une chemise et une longue pipe. Hormis les femmes de la plus basse classe, toutes sont voilées, avec des ornements sur le nez qui pendent et ballottent comme au frontal des chevaux. En revanche, si l’on ne voit pas leur figure, on leur voit à toutes la poitrine. – En changeant de pays, la pudeur change de place, comme un voyageur embêté qui se met tantôt sur l’impériale et tantôt dans la rotonde. Une chose ici curieuse, c’est le respect ou plutôt la terreur que l’on a pour le Frank. Nous avons vu des bandes de 10 et 12 Arabes, tenant toute une rue, s’écarter pour nous laisser passer. Alexandrie, d’ailleurs, est presque un pays européen, tant il y a d’Européens. Nous sommes, à la table d’hôte de notre seul hôtel, une trentaine. Tout est plein d’Anglais, d’Italiens, etc. Hier nous avons vu une procession magnifique pour la
– 691 – circoncision du fils d’un riche négociant ; ce matin nous avons déjà vu les aiguilles de Cléopâtre (2 grands obélisques sur le bord de la mer), la colonne de Pompée et les catacombes et les bains de Cléopâtre. Demain nous partons pour Rosette, d’où nous serons revenus dans 3 ou 4 jours. Nous allons doucement et sans nous fatiguer, vivant sobrement et couverts de flanelle des pieds à la tête, quoiqu’il fasse 30 degrés de chaleur dans les appartements. Ce n’est du reste nullement incommodant, à cause de la brise de mer.
Soliman-Pacha, l’homme le plus puissant de l’Égypte, le vainqueur de Nezim, la terreur de Constantinople, se trouve par hasard à Alexandrie au lieu d’être au Caire. Nous lui avons fait une visite hier, munis de la lettre de Lauvergne. Il nous a admirablement reçus. – Il doit nous donner des ordres pour tous les gouverneurs de l’Égypte, il nous offre sa voiture pour aller au Caire. C’est lui qui a fait le marché pour nos chevaux pour notre course de demain. Il est charmant, cordial, etc. C’est sans doute nos balles qui lui plaisent. De plus, nous avons M. Gallis, l’ingénieur en chef des armées, le bey Princeteau, etc. Pour te donner une idée de la manière dont nous allons voyager, on nous donne des soldats afin d’écarter la foule lorsque nous sommes à photographier. J’espère que c’est chic. – Il n’est pas possible, comme tu vois, pauvre vieille, d’être mieux. Quant aux ophtalmies, parmi les gens que l’on rencontre il n’y a que ceux de la plus vile condition, comme on dit généralement, qui en soient atteints. M. Willemin, un jeune docteur d’ici qui est en Égypte depuis cinq ans, me disait ce matin n’en avoir pas vu un seul cas sur un homme aisé ni sur un Européen. Rassure-toi donc, pauvre vieille, prends bon courage, je te reviendrai en bon état. – J’ai engraissé depuis que je suis parti, si bien qu’à ce moment même il y a deux pantalons à moi, qui sont
– 692 – chez M. Chabannes, tailleur français, occupés à se faire élargir pour que mon ventre y puisse tenir sans gêne.
Allons, adieu, pauvre vieille, il est 4 heures. J’ai été dérangé dans ma lettre par la visite de M. Pastré, banquier. C’est lui qui doit nous faire parvenir notre argent et expédier nos bagages si nous envoyons en France quelque momie. Nous allons de ce pas chez notre ami Soliman prendre une lettre pour demain. Elle est adressée au gouverneur de Rosette afin qu’il nous loge chez lui, c’est-à-dire dans la forteresse, seul endroit logeable, à ce qu’il paraît. – Nous avions l’intention de pousser jusqu’à Damiette, mais comme on nous a dit que ce serait trop fatigant à cheval, à cause des sables, nous avons renoncé à la partie : nous irons du Caire par bateau. Tu vois que nous ne sommes pas des entêtés. Nous avons pour principe d’écouter l’avis des gens compétents et de nous ménager comme deux petits saints. Adieu, mille baisers, pauvre vieille ; embrasse la petite pour moi. Écris-moi de bien longues lettres. Je te serre à t’étouffer. Ton fils qui t’aime.
Écris-moi au Caire.
À SA MÈRE
Alexandrie, jeudi 22 [novembre 1849].
Je t’écris, chère vieille, en grande tenue, habit noir, gilet blanc, escarpins, etc., comme un homme qui vient de faire une visite à un premier ministre. Nous sortons à l’instant de chez Artin-Bey, ministre des affaires étrangères, auquel nous avons été présentés par le consul et qui nous a parfaitement
– 693 – bien reçus. Il va nous donner un firman ficelé pour tout notre voyage. Nous sommes ici reçus d’une manière incroyable. Nous avons l’air de princes, ceci n’est pas une plaisanterie. – Sassetti répète : « C’est égal, je pourrai dire qu’une fois en ma vie j’ai eu dix esclaves pour me servir et un qui chassait les mouches. » C’est en effet ce qui lui est arrivé.
Lundi prochain, nous partons en barque sur le Nil jusqu’à Kafresahiah ; de là nous aurons 3 jours de cheval jusqu’à Mansourah, d’où nous reprendrons une cange pour Damiette, et de Damiette nous remonterons jusqu’au Caire. Cette petite expédition dans la Basse-Égypte est l’affaire d’une quinzaine. Pendant ce temps il est probable que je ne pourrai t’écrire, pauvre vieille, car à Damiette il est peu probable de rencontrer une occasion pour Alexandrie et nous pouvons arriver au Caire après le départ du courrier. Ainsi prends patience, chère mère, ne t’inquiète pas. Je ne sais au juste quand tu recevras ma prochaine lettre. Le bateau de Beyrouth à Alexandrie a eu 3 jours de retard dans un voyage de 36 heures à cause des vents d’ouest. Tu vois que mille causes peuvent retarder l’arrivée des lettres. À propos de lettres tu me dis que j’en ai dû recevoir 3 de toi à Marseille, je n’en ai reçu que 2. En voilà donc déjà deux de perdues sur sept. Pourvu que quelques-unes des miennes n’aient pas eu le même sort ! Hier j’ai reçu la tienne du 8 courant. Comme elle m’a fait de bien ! pauvre vieille. Elles me font bien du plaisir ! Quand je vois ta bonne écriture, je crois voir ta figure, c’est quelque chose de toi. Tu me dis que tu t’habitues, que tu te réconfortes un peu, que tu n’es pas trop triste, est-ce bien vrai ? Ne me cache rien, chère mère, et qu’une délicatesse exagérée ne soit pas cause de ton malheur, tu en as déjà bien assez.
– 694 –
Tu me parles de ces bons Nogentais qui font tout pour toi. Il y a là-dedans rien qui m’étonne. Je m’y attendais. Embrasse-les pour moi et qu’à 800 lieues de distance ils reçoivent la plus cordiale gratitude qu’il soit possible d’envoyer. – Maxime et moi, nous causons souvent du père Parain. S’il était avec nous il pourrait assouvir l’amour désordonné qu’il a du chic, quoiqu’il y ait absence complète de bottes à revers, car les domestiques n’ont même pas de culottes. Du reste ils ont la peau si noir[e] que ça leur en tient lieu. J’en aurai de belles à lui conter, au retour, quand nous serons repiétés dans nos fauteuils à Croisset. Aujourd’hui nous avons fait emplette de tarbouks (petits bonnets rouges à gland de soie) et nous portons déjà la coiffure égyptienne en attendant le reste de l’accoutrement que nous prendrons au Caire. – Au Caire, si j’ai le temps, j’écrirai à Olympe.
Ce matin, nous avons déjeuné chez M. Gallis, l’ingénieur en chef, avec notre ami Soliman-Pacha, et ce soir nous allons à l’Opéra. Tu vois que jusqu’à présent notre existence n’est pas bien rude, quoique nous ayons traversé le désert. À propos de Soliman-Pacha, pour te donner une idée de la manière dont nous sommes avec lui, je te dirai que c’est lui qui se charge de faire passer nos bagages au Caire (où il habite) à son domicile sans que nous ayons à nous occuper de rien.
Il est 6 heures, nous allons dîner, et ce soir ou demain matin je reprendrai ma lettre et te raconterai notre petite expédition de Rosette.
– 695 –
Vendredi matin [23 novembre 1849].
Nous sommes partis à la pointe du jour dimanche dernier, sellés, bottés, enharnachés, armés, avec quatre hommes qui nous suivaient à pied en courant, notre drogman monté sur son mulet chargé de nos manteaux et de nos provisions, et nos trois chevaux qui se conduisaient à l’aide d’un simple licol. Ils avaient l’air de rosses et étaient au contraire d’excellentes bêtes. Avec deux coups d’éperon on les enlevait au galop, et en sifflant ils s’arrêtaient tout court. Pour les faire aller à droite ou à gauche, il suffisait d’appuyer sur leur cou.
Dès les portes d’Alexandrie le désert commence : ce sont des monticules de sable couverts çà et là de palmiers, puis des grèves qui n’en finissent [pas]. De temps à autre, il vous semble voir à l’horizon de grandes flaques d’eau avec des arbres qui se reflètent dedans et tout au fond, sur la ligne extrême qui paraît toucher le ciel, une vapeur grise qui passe en courant comme un train de chemin de fer. C’est le mirage. Tout le monde l’éprouve, Arabes et Européens, ceux qui sont habitués au désert, comme ceux qui le voient pour la première fois. – De temps à autre, dans le sable, on rencontre la carcasse de quelque animal, un chameau mort aux trois quarts rongé par les chacals et dont les boyaux noircis au soleil passent en dehors, un buffle momifié, une tête de cheval, etc. Les Arabes trottinent sur leurs ânes avec leurs femmes empaquetées d’immenses voiles noirs ou blancs. On s’adresse le bonjour, taëb, et on continue son chemin… Vers 11 heures nous avons déjeuné près d’Aboukir, dans une forteresse gardée par des soldats qui nous ont offert d’excellent café et refusé le batchis, chose merveilleuse ! La plage d’Aboukir est encore couverte de place en place par des débris de navire. Nous y avons
– 696 – rencontré quantité de requins échoués. Nos chevaux écrasaient des coquilles, au bord des flots ; nous tirions des cormorans et des pies de mer. Nos Arabes couraient comme des lévriers ramasser celles que nous avions blessées. – (Car j’ai tué du gibier, moi ! – oui ! – moi ! voilà du nouveau, hein, pauvre vieille ?) Le temps était magnifique, la mer et le ciel tout bleus, l’espace immense. – À un endroit que tu trouveras sur ta carte et que l’on appelle Edkou, on passe l’eau en bac. Là, nos gamins avaient acheté au conducteur de deux chameaux quelques dattes dont ceux-ci étaient chargés. À une demi-lieue plus loin environ nous chevauchions tranquillement côte à côte à cent pas de nos guides qui nous suivaient par-derrière, quand tout à coup nous détournons la tête à un bruit de grands cris qui nous arrive. Nos hommes se bousculaient tous et nous faisaient signe de venir. – Sassetti s’enlève au grand galop avec son pet-en-l’air de velours qui vole au vent, nous enfonçons nos éperons dans le ventre de nos chevaux et nous arrivons sur le théâtre du conflit. C’était le propriétaire des dattes qui suivait de loin ses chameaux et qui, voyant nos jeunes drôles en manger, avait cru qu’ils les avaient volées et était tombé sur eux à coups de bâton. Mais quand il vit trois bougres fondre sur lui avec des fusils accrochés à leur selle, les rôles changèrent et, de battant qu’il était, il devint battu. Le courage alors revint à nos hommes qui tombèrent dessus à coups de triques et d’une façon à ce que la peau du derrière lui en pétait à chaque bordée. Pour éviter les coups, il entra dans la mer en relevant sa robe de peur d’être mouillé ; les autres l’y suivirent. Plus il relevait sa robe, plus il offrait de place aux bâtons qui roulaient sur lui comme des baguettes de tambour. Il n’y avait rien de plus drôle à considérer que ce cul noir au milieu des vagues blanches. Il hurlait comme une bête féroce. Nous autres, nous étions là sur le bord à rire
– 697 – comme des fous. J’en ai encore mal aux flancs quand j’y pense. C’est une des plus belles charges que j’aies vues, soit dit sans calembour. Le surlendemain, en revenant de Rosette, nous avons rencontré les mêmes chameaux qui revenaient d’Alexandrie. En nous apercevant de loin, il prit le large, laissa là ses bêtes et fit un grand détour à pied par le désert afin de nous éviter. Cette aventure nous a considérablement divertis. Du reste, tu ne saurais croire le rôle important que le bâton joue ici. On y distribue les horions avec une prodigalité sublime, le tout accompagné de cris les plus couleur locale du monde.
Le soir à 6 heures, après un coucher de soleil qui faisait ressembler le ciel à du vermeil fondu et le sable du désert à de l’encre, nous arrivâmes à Rosette dont toutes les portes étaient fermées. Au nom de Soliman-Pacha elles s’ouvrirent en criant lentement comme celles d’une grange. Les rues étaient sombres, et si étroites qu’il n’y avait juste la place que pour un cavalier. Nous avons traversé les bazars, dont chaque boutique est éclairée par un verre plein d’huile suspendu à une ficelle, et nous sommes arrivés à la caserne. Le pacha nous a reçus sur son sopha, entouré de nègres qui nous ont apporté des pipes et du café. Après beaucoup de politesse[s] et de compliments, on nous a donné à souper et fait nos lits garnis d’excellentes moustiquaires. À propos de moustiques, j’en suis tigré. Du reste je ne les sens nullement, ce qui est le principal. J’y suis actuellement inaccessible. Ma peau en est tannée, mais ce qui me désole, c’est que je ne me bronze pas du tout, tandis que Max[ime] est déjà aux trois quarts nègre. Le lendemain matin, pendant que nous faisions nos ablutions, le pacha entra dans notre chambre en nous amenant le médecin du régiment, un Italien parlant parfaitement français et qui nous fit les honneurs du pays. Grâce à cet excellent homme nous passâmes une journée
– 698 – fort agréable. Quand il sut mon nom et que j’étais fils de médecin, il me dit qu’il avait entendu parler de mon père et qu’il avait lu son nom cité plusieurs fois. Ce ne fut pas pour moi, chère mère, une médiocre satisfaction en songeant que la mémoire de ce pauvre père m’était encore bonne à quelque chose et me protégeait de si loin. Cela me rappelle qu’au fond de la Bretagne aussi, à Guérande, le médecin du pays m’avait dit l’avoir cité dans sa thèse. Oui, pauvre chérie, je pense à eux, va, et bien souvent. Tandis que mon corps va en avant, ma pensée remonte la carte et s’enfonce dans les jours passés. Je t’admire de la proposition que tu as faite relativement aux leçons de piano, mais ne sera-ce pas au-dessus de tes forces ? Tout ce que je te souhaite c’est d’avoir, ne fût-ce que cinq minutes par mois, un moment d’illusion.
Toute la matinée donc fut employée en courses dans Rosette (à ce propos fais-moi le plaisir, quand tu écriras à Rouen, de t’informer de M. Julienne (?), celui qui a inventé les fourneaux économiques pour les pompes à feu. Quelle est son adresse ? et voudrait-il entrer en correspondance avec M. Foucault, directeur de la manufacture du riz à Rosette, à qui j’ai parlé de cette invention et qui désire fort savoir à quoi s’en tenir. – Je ferais peut-être mieux d’écrire à Baudry. Car M. Sénard a été en relation avec M. Julienne. Comme je me suis chargé de cette commission, je tiens à la faire). À chaque nouvelle visite que nous faisions, chibouk, café, et nullement question de manger. Je crevais de faim et commençais à trouver que c’était trop de fumée. Bref, à 1 heure et demie, le pacha nous dit que nous allions dîner. Nous étions cinq autour d’une table grande comme le guéridon qui est dans mon cabinet, on buvait tous dans le même verre, et l’on mangeait avec ses doigts. Il y eut bien de servis au moins 30 plats. On mange cinq ou six bouchées
– 699 – de chacun et on vous en sert un autre. Tous arrivent l’un après l’autre. Un négrillon en jaquette bariolée chassait les mouches, d’autres nous versaient de l’eau, soit pour boire ou pour se laver les mains. C’était dans une grande chambre en bois, ouverte de tous côtés et dominant la mer qui battait au pied. Quant à la cuisine turque, la pâtisserie (beignets, gâteaux, plats sucrés, etc.) est excellente. Le reste m’a paru exécrable, mais ne m’a pas fait mal au ventre, ce qui m’a étonné. L’après-midi nous nous sommes promenés en barque sur le Nil, du côté de l’ombre, frisant le bord du fleuve chargé de jardins qui versent dans l’eau leurs touffes vertes. De temps en temps entre les palmiers et les orangers paraît une maison en bois toute découpée de ciselure comme un manche d’ombrelle chinoise. Sur le balcon, une femme voilée dont on ne voit que les yeux, ou bien un Musulman prosterné du côté de La Mecque et récitant ses prières en se frappant le front contre la terre.
Le lendemain mardi à 6 heures du matin nous sommes repartis. – Il faisait froid. Nous avons gardé nos cabans toute la journée et sommes arrivés à 5 heures à [Alexandrie] après 18 lieues de cheval, dans le désert, et sans être ni écorché[s] ni moulu[s]. Nos selles, d’ailleurs, sont si bonnes qu’on y est comme dans des fauteuils.
Tu vois que tout va bien, pauvre mère. Nous sommes couverts de flanelle des pieds à la tête. Le moral et le physique sont bons. Maxime me surveille et me soigne comme son enfant. Je crois qu’il me mettrait sous verre, s’il le pouvait, de peur qu’il ne m’arrive quelque chose. Dans ma prochaine lettre il t’écrira.
Adieu, pauvre mère adorée. Bon espoir. Embrasse Lilinne pour moi. Toi je t’embrasse à t’étouffer.
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Ton fils qui t’aime.
Ce soir, soirée, réunion du grand monde. Nous allons chez le général Gallis. – On dit qu’on y joue au whist. Ce n’est pas mon affaire, mais la société, l’étiquette, les exigences du monde ! – Je vais donc déployer mes bonnes manières.
Écris-moi toujours et toujours au Caire. Il est inutile de mettre en haut de l’adresse : Paquebots de la Méditerranée. Il se peut faire quelquefois que l’on trouve une occasion plus rapide par Trieste. Mets tout bonnement mes noms et titre avec : Au Caire, Égypte.
À LOUIS BOUILHET
[Le] Caire, samedi soir, 10 h[eures],
1er décembre 1849.
Je commence, mon cher vieux, par embrasser ta bonne tête et par souffler sur ce papier toute l’inspiration possible pour que ton esprit vienne vers moi. Je crois, du reste, que tu penses bougrement à nous, car nous pensons, nous autres, bougrement à toi, et cent fois dans la journée nous te regrettons. Hier, par exemple, mon cher monsieur, nous fûmes au broc. Mais n’anticipons pas sur les faits. – À l’heure qu’il est, la lune brille sur les minarets, tout est silencieux, de temps à autre aboient les chiens ; j’ai devant ma fenêtre, dont les rideaux sont tirés, la masse noire des arbres du jardin vue dans la clarté pâle de la nuit. J’écris sur une table carrée, garnie d’un tapis vert, éclairé par deux bougies et puisant mon encre dans un pot à pommade. Près de moi, à
– 701 – environ dix millimètres, gisent mes instructions ministérielles qui m’ont bien l’air de vouloir torcher mon cul un de ces jours. – J’entends derrière le refend le jeune Maxime qui fait ses dosages photographiques. Les muets sont là-haut qui dorment, à savoir Sassetti et le drogman ; lequel drogman, pour avouer la vérité, est un des plus fieffés maquereaux, ruffians et vieux bardaches qu’on saurait dire. Quant à ma seigneurie, elle est revêtue d’une grande chemise de nubien, en coton blanc, ornée de houppes et d’une coupe dont la description serait longue. Mon chef est complètement ras, sauf une mèche à l’occiput (c’est par là qu’au jour du jugement Mahomet doit vous enlever) et couvert d’un tarbouch rouge qui casse-pète de couleur rouge et m’a fait les premiers jours casse-péter de chaleur. Nous avons des boules assez orientales, Max[ime] surtout est colossal, quand il fume le narguileh en roulant son chapelet. Des considérations de sécurité arrêtent notre élan de costume ; l’Européen étant plus respecté en Égypte, ce ne sera qu’en Syrie que nous nous affublerons complètement. Et toi, pauvre vieux bougre aimé, que deviens-tu dans cette sale patrie à laquelle je me surprends parfois rêvassant avec tendresse ? Je songe à nos dimanches à Croisset, quand j’entendais le bruit de la grille en fer, et que je voyais apparaître la canne, le cahier et toi… Quand reprendrons-nous nos interminables causeries au coin du feu, plongés dans mes fauteuils verts… Où en est Melænis ? et les pièces [de] voyage ? etc., etc. Envoie-moi des volumes. Jusqu’à nouvel ordre écris-moi au Caire, Égypte, et n’oublie pas de mettre sur l’adresse : chargé de mission en Orient. En me répondant de suite j’aurai ta lettre vers la fin du mois. Je serai encore ici, d’où nous partons vers le 1er janvier pour notre voyage de la Haute-Égypte et de la Nubie. Ce sera l’affaire de trois mois environ. Mais toutes tes lettres devront
– 702 –
être adressées au Caire. De là le consul de France se charge de les faire passer où nous serons. Je n’ai pas encore vu les Pyramides. La semaine prochaine nous ferons une petite tournée aux environs, dans laquelle nous verrons les Pyramides, Saccara, Memphis et le Motakam, où j’espère tuer des hyènes ou quelque regnard dont je rapporterai la peau.
Je crois bien, homme intelligent, que tu ne t’attends pas à recevoir de moi une relation de mon voyage. C’est tout au plus si j’ai le temps de me tenir au courant de mes notes. Je n’ai encore rien écrit, ni même ouvert un livre, si ce n’est hier que j’ai lu trois odes d’Horace par divertissement en fumant mon chibouk. Je voudrais pourtant t’envoyer quelque chose qui aille te divertir dans ton logement de la rue Beauvoisine, entre Huart et les hiboux empaillés. D’un mot, voici jusqu’à présent comment je résume ce que j’ai ressenti : peu d’étonnement de la nature, comme paysage, comme ciel, comme désert (sauf le mirage) ; étonnement énorme des villes et des hommes. Hugo dirait : « J’étais plus près de Dieu que de l’humanité ! » Cela tient sans doute à ce que j’avais plus rêvé, plus creusé et plus imaginé tout ce qui est horizons, verdure, sables, arbres, soleil, que ce qui est maison, rues, costume et visage. Ç’a été pour la nature une retrouvaille et pour le reste une trouvaille. Mais il y a un élément nouveau, que je ne m’attendais pas à voir et qui est immense ici, c’est le grotesque. Tout le vieux comique de l’esclave rossé, du vendeur de femmes bourru, du marchand filou, est ici très jeune, très vrai, charmant. Dans les rues, dans les maisons, à propos de tout, de droite et de gauche on y distribue des coups de bâton avec une prodigalité réjouissante. Ce sont des intonations gutturales qui ressemblent à des cris de bêtes féroces, et des rires par là-dessus, avec de grands vêtements blancs qui pendent, des
– 703 – dents d’ivoire claquant sous des lèvres épaisses, nez camus de nègres, pieds poudreux, et des colliers, et des bracelets ! pauvre vieux ! Nous avons fait chez le pacha de Rosette un dîner où il y avait 10 nègres pour nous servir. Ils avaient des jaquettes de soie, quelques-uns des bracelets d’argent ; un négrillon nous chassait les mouches avec un plumeau en roseaux ; nous mangions avec nos doigts ; on apportait les mets plat à plat sur un plateau d’argent ; il y en eut environ une trentaine qui défila de cette façon. C’était dans un pavillon de bois, toutes fenêtres ouvertes, sur des divans, en vue de la mer.
Une des plus belles choses, c’est le chameau. Je ne me lasse pas de voir passer cet étrange animal qui sautille comme un dindon, et balance son cul comme un cygne. Ils ont un cri que je m’épuise à reproduire. J’espère le rapporter, mais c’est difficile à cause d’un certain gargouillement qui tremblote au fond du râle qu’ils poussent. Du reste j’en aurai peut-être assez du chameau ; car nous irons du Caire à Jérusalem par le désert et le mont Sinaï. C’est l’affaire de 25 jours au moins. Notre caravane se composera de 12 chameaux. Vois-tu nos boules là-dessus ? Arrivés à Jérusalem, nous en cuiderons peut-être crever de fatigue. Du reste si le dromadaire se conduit avec moi comme la Méditerranée, j’en aurai le dessus. Car vous saurez, mon cher Monsieur, que j’ai été le plus gaillard de tous les passagers, quoique la mer ait été chienne (on roulait, on dégobillait. C’était superbe). Tout le temps de la traversée, 11 jours, j’ai mangé, fumé, blagué et été si aimable par mes histoires lubriques, bons mots, facéties, etc., que l’état-major m’adorait. Je crois que je repasserais sur le Nil gratis. J’ai acquis, là, cette conviction : que les choses prévues arrivent rarement. J’avais peur du mal de mer et je n’en ai eu brin ; il n’en fut pas ainsi de Maxime et du jeune
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Sassetti. Accoudé sur le bastingage je contemplais les flots au clair de lune, en m’efforçant de penser à tous les souvenirs historiques qui devaient m’arriver, et ne m’arrivaient pas, tandis que mon œil, stupide comme celui du bœuf, regardait l’eau, tout bonnement. Plusieurs fois j’ai songé à Racine dans son cabinet, avec sa perruque et son habit XVIIe siècle, se creusant l’imagination pour arranger la plaine liquide avec la montagne humide, à tous les bouillons qu’il voyait en idée, et quel tranquille tohu-bohu cela faisait dans sa tête.
Si tu veux avoir une bonne idée de Malte, lis dans le livre de Maxime ce qu’il en dit : c’est fort exact. – Appelle toute ta réflexion sur la Calessina, seulement figure-toi dedans des mines d’abbés du bon vieux temps, en culotte courte, avec le chapeau pointu et dans la compagnie d’une dame.
Le matin du jour où nous avons abordé l’Égypte, je suis monté dans les hunes avec le maître de timonerie et j’ai aperçu cette vieille Égypte. Le ciel, la mer, tout était bleu. Le sérail du vieux Pacha se détachait en blanc à l’horizon. Voilà ce que j’ai vu. En approchant de terre, du côté des Catacombes et des bains de Cléopâtre, nous distinguâmes un homme à pied avec deux chameaux qu’il poussait devant lui. – Dans le port quelques Arabes assis jambes croisées sur les pierres, pêchaient à la ligne de l’air le plus pacifique du monde. Nous avons passé à l’arrière d’un petit brick portant écrit le nom de Saint-Malo, une bonne merde est tombée bruyamment dans l’eau, de la bouteille d’une frégate turque, et l’on a lâché les ancres. Toute une flottille de canots pleine de portefaix, de drogmans, de cawas, des consuls, s’est ruée autour de nous. Ç’a été un bon charivari de paquets, de gueulades ; on s’embarrassait dans les longues pipes, dans