Correspondance - Tome I
À Ernest Chevalier ......................................................... 79
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 31 parties.
Pas de costume national à Naples, peu de lazzarone insouciants et se chauffant au soleil en chantant les vers du Tasse. Ils ont des culottes comme les bourgeois. – Beaucoup
– 986 – de voitures, beaucoup de bruit, l’air d’une capitale, un petit Paris méridional, voilà Naples.
Je conçois que ce soit le voyage de prédilection des jeunes mariés. La Chiaia est une promenade unique […].
À SA MÈRE
Mardi gras.
[4 mars 1851]
Voici deux lettres que Maxime t’envoie et qui te pourront servir à te faire avoir quelques petites douceurs à bord si tu passes par hasard sur le Mentor ou sur le Louqsor.
Les bateaux partent le 9, 19 et 29 de Marseille. Le départ doit se faire le matin. Ils touchent à Gênes, Livourne, Civita-Vecchia et Naples. En partant par le paquebot du 9 tu arriverais assez à temps pour voir la semaine sainte à Rome. Ce à quoi je t’engage.
Rien de nouveau à te dire, chère vieille, sinon que je t’attends toujours.
Aujourd’hui nous allons à Herculanum. Le carnaval est assez triste à Naples, et pour cause : il y a plus de 35 000 prisonniers politiques.
Adieu, je t’embrasse. La première fois je t’écrirai plus longuement, mais je n’ai pas voulu laisser passer un courrier sans t’envoyer un petit mot.
À toi.
– 987 –
À SA MÈRE
Naples, 9 mars [1851].
Quoiqu’il n’y ait pas de lettres de toi à la poste (peut-être y en a-t-il ? c’est une infâme pétaudière ! un chenil de gredins !), je m’en vais, tout comme si j’en avais, t’écrire, pauvre vieille chérie. Car une de mes lettres n’a qu’à manquer, et voilà une bonne femme, j’imagine, qui se figure que je suis tombé malade. Bientôt, cependant, va cesser notre correspondance, car j’espère que dans un mois tu ne seras pas loin de t’embarquer. Tâche de partir de Marseille par le bateau du 9. De ce moyen, tu seras à Rome pour la semaine sainte. Ça en vaut la peine.
Ici, pauvre chérie, nous n’en avons pas encore fini avec le Musée des Antiques, qui vraiment est inépuisable. Dans quatre ou cinq jours pourtant nous espérons en voir la conclusion. Nous allons là à 9 h. du matin, en sortant à 3 h. Nous rentrons à l’hôtel où nous prenons nos notes. Le soir, après le dîner, nous allons assez souvent au spectacle. – Nous commençons même un peu à en être tannés. Aujourd’hui nous devions aller à Capoue, mais nous nous sommes trompés sur l’heure de départ du chemin de fer (quelle autre baraque !). Il eût été trop tard, nous n’aurions pu rien voir et nous sommes rentrés tranquillement chez nous. Dans quelques jours, quand le musée sera expédié, nous irons à Pœstum, ce qui est un petit voyage de trois jours. Nous n’avons pas encore vu non plus Pompéi ni le Vésuve. – Ainsi nous en avons encore de Naples pour une dizaine de jours. Écris-moi tout de suite à Rome.
Il y a bien longtemps que je n’ai rien reçu de ce pauvre Bouilhet que nous regrettons plus que jamais. Il y a ici à Naples un tas de choses qui le botteraient fort.
– 988 –
Nous sommes à l’hôtel avec un jeune homme du Havre, M. Lacombe, qui me connaissait beaucoup de nom.
Je m’aperçois que je n’ai pas grand-chose à te dire, si ce n’est de te parler bustes, terres cuites et fresques d’Herculanum. Mais je crois que ça t’ennuierait assez.
Comme ça me semble drôle de revoir des équipages, des messieurs, des dames et des chemins de fer ! Maxime prétend que je ne sais plus m’habiller. Il est de fait qu’il me rarrange toujours soit ma cravate ou mon gilet. – Ma barbe me donne un mal de chien. Je me gratte le cuir avec tous les couteaux possibles. Je me ruine en rasoirs, très anglais et fort détestables.
Tu diras à Achille et à Julie que Zarlingua vit toujours. Mais Dieu merci je ne le connais pas.
Il y a, établi à Naples, un gredin de Juif de Livourne qui se fait passer pour Turc afin de mieux vendre quelques saloperies orientales. Nous avons été dans sa boutique pour lui acheter, en fait de choses orientales, des cigares de La Havane. – Et dans la boutique nous avons lu sur une enseigne : « On ne fume pas ici. » Cela nous a d’abord paru louche. Aussi l’avons-nous regardé de travers. – Nous avons commencé par lui donner le salut musulman auquel il a été fort longtemps à répondre. – Puis, examinant tous ces brimborions, nous avons vu que le bonhomme ne savait même pas d’où ils venaient. Il nous montrait des burnous d’Égypte, où jamais on n’en a vu, et des coussins (en cuir doré) de Perse, lesquels se font au Maroc. Ainsi de suite ; mais que dirai-je de l’article pipe et sandales ! c’était à faire vomir. – Nous en avons été irrités. Pauvre Orient ! quelle prostitution ! le tout pour éblouir les Anglais, et les ladies qui ont lu lord Byron. Bref, ce Turc postiche nous redoute. Il
– 989 – croit que nous parlons le turc et l’arabe et il se soucie peu de nos visites qui pourraient à la longue lui ôter tout crédit. – C’est un infâme gueux auquel je me suis retenu pour ne pas lui foutre des coups. – Il y a des chaises et des fauteuils dans sa boutique ! le misérable, et je l’ai même vu moi-même déjeuner assis à une table. La canaille !
Mercredi dernier – mercredi des cendres – le musée était fermé. (D’abord tout est fermé à Naples. C’est fermé à cause du Carême, à cause du dimanche, parce que la reine est malade, parce qu’elle n’est pas malade, parce que le prince de Salerne se meurt, bientôt ce sera parce qu’il est mort, car le bonhomme, dit-on, crève en ce moment.) Nous [avons] été à Baïes, nous avons vu le lac Lucrin, l’Averne, les étuves de Néron, etc., et la place des villas où tous ces vieux menèrent leur crâne vie. C’était là leurs pavillons du Bois-Guillaume, à eux ! Quels hommes ! – Nous avons bu du Falerne, dans un cabaret, en vue de la mer, sous une treille desséchée, à côté du temple de Vénus dans lequel il y avait une barque à sec.
Depuis que nous sommes ici il a fait assez laid (relativement, bien entendu), si ce n’est le jour où nous avons été à Baïa. Aujourd’hui pourtant il fait beau soleil. Les rues sont pleines de monde qui se promène. Les femmes sortent nu-tête en voiture, avec des fleurs dans les cheveux, et elles ont toutes l’air très garce. Il n’y a pas que l’air. – À la Chiaia les marchandes de violettes vous mettent presque de force leurs bouquets à la boutonnière. Il faut les rudoyer pour qu’elles vous laissent tranquille. Du reste, belle abondance de monacaille et de curés, un carillon de cloches aux quatre cents églises de la ville et des mendiants à tous les pavés. Que le voyageur est un être sot ! J’étudie tous ceux qui viennent au musée. Sur cinq cents il n’y en a pas un
– 990 – que cela amuse, certainement. Ils y viennent parce que les autres y viennent. Le lorgnon sur l’œil, on fait le tour des galeries au petit trot, après quoi on referme le catalogue et tout est dit.
Embrasse pour moi le père Parain et toi-même pour moi sur tes pauvres joues que je sentirai bientôt contre les miennes. À toi, ton fils.
À CAMILLE ROGIER
Naples, 11 mars 185[1].
Ah ! tu as ri, vieux gredin, hôte perfide, au sujet de mon infortuné braquemart. Eh bien, sache qu’il est guarry pour le moment. À peine s’il y reste une légère induration, mais c’est la cicatrice du brave. Ça le rehausse de poésie. On voit qu’il a vécu, qu’il a passé par des malheurs. Ça lui donne un air fatal et maudit qui doit plaire au penseur. À force de frictions la chose s’est enfin remise, et d’ici à peu va complètement disparaître. Pour achever de me rincer, je m’ingurgite des tonnes de salsepareille. Bref je peux maintenant me présenter avantageusement en société. Et je m’y présente, ô Rogier. Dans la molle Parthénope je ne débande pas. Je fous comme un âne débâté. Le contact seul de mon pantalon me fait entrer en érection. Un de ces jours je vais même m’abaisser jusqu’à enfiler la blanchisseuse qui trouve que je suis « molto gentile ». C’est peut-être le voisinage du Vésuve qui me chauffe le cul. Ce qu’il y a de certain c’est que je suis dans un furieux état que j’oserai qualifier de vénérien et même de lubrique. Et pour faire un calembour dans un état long.
– 991 –
Et puis la quantité de maquereaux qu’il y a ici est une chose plaisante. On m’a proposé des petites filles de dix ans, oui monsieur, des enfants en bas âge, dont les nourrices sont sans doute en même temps les maquerelles. On m’a même proposé des mômes, ô mon ami. Mais j’ai refusé. Ce qui pourra t’étonner, car j’ai toujours soupçonné qu’en[tre] vous deux Abdallah il se passait quelque chose. On ne garde pas un domestique aussi insolent sans qu’il n’y ait quelque motif honteux, inavoué. On a peur qu’il ne se venge par des indiscrétions. Je m’en tiens donc aux dames, aux femmes mûres, aux grosses femmes. Je fréquente un établissement où il y a les plaisirs maternels et la statuette de l’empereur en plâtre peint, sous globe, ce qui m’excite incroyablement. – Le cousin, lui, est assez tranquille, il se contente de ravager le cœur de la fille de l’hôtel où nous sommes. Il abuse de ses avantages pour troubler cette jeune âme qui le regarde avec des yeux pleins de feu, et qui le soir doit en pisser rouge dans son pot de chambre virginal.
Nous faisons aussi autre chose, cher vieux. Depuis bientôt trois semaines que nous sommes à Naples, nous ne sommes guère sortis du Musée des Antiques. Là, nous nous en sommes repassé une bosse. Nous avons savouré les marbres et les bronzes. Et humé avec toutes les narines de notre imagination la jupe bariolée des danseuses d’Herculanum. Il y en a une toute nue couchée sur un léopard et qui le fait boire dans un vase d’or en lui versant le liquide d’une longue buire au col mince !… Ah, que j’aurais voulu être ce léopard-là, ô Rogier. Et à ce propos, ami, il me vient une réflexion philosophique, dont je te prive, en songeant à la quantité de choses, déjà, que j’ai voulu être, depuis que je suis moi. – Mon premier désir a été d’être cheval, – puis grand homme, – aujourd’hui c’est ce léopard en peinture. – À quinze ans j’ai souhaité être un certain
– 992 – chien de Terre-Neuve que baisait entre les deux oreilles une dame de ma connaissance. Je ne sais dans quel charnier pourrit le crâne de ce toutou. Mais j’y ai placé dessus, jadis, des concupiscences profondes, et telles qu’un diadème d’empereur n’en a peut-être pas causé de plus ardentes.
Aujourd’hui nous avons vu deux ou trois Salvators assez convenables et un portrait de Rembrandt de la galerie du prince de Salerne, crâne. C’était là un homme, ce Rembrandt. La contemplation de ce portrait m’a fait du bien à la santé. – En revenant, je m’en sentais dans les cuisses des muscles d’acier et j’étais léger comme un oiseau. Oui, la peinture est une belle chose et la sculpture aussi, et la poésie aussi, et le soleil aussi. Tu vas aller à Palmyre, pauvre vieux. Pense à nous là-bas, hein. Si tu savais comme je regrette déjà l’Orient et comme je sens que je vais le regretter. Souvent je penserai à Beyrouth, va. Nous avons reçu il y a quelques jours une lettre de Théo qui m’a l’air de crever d’ennui à Paris. Au milieu des bourgeois étroniformes, comme il dit. À propos de bourgeois, j’en suis redevenu un, je n’ai plus ni tarbouch, ni barbe. Je reporte un chapeau. J’ai à peu près l’air d’un monsieur. Ah, tout ça m’embête bien, et de revoir ma patrie donc ! ma Normandie, le pays qui m’a donné le jour. Oui je voudrais aller aux Indes, et par la Perse. J’éprouve le besoin de revoir des chameaux et des femmes voilées à califourchon sur des ânes. Ah, si j’étais petit oiseau, comme dit la chanson.
À propos de Perse, tu as dû recevoir les 175 francs pour Stéphany… ma mère m’écrit qu’elle les a envoyés. Ce drôle nous a adressé une lettre dont l’orthographe nous a empêchés de comprendre le sens. Nous y avons déchiffré qu’il se dit ruiné. Je flaire une carotte indirecte et ne serais pas fâché, s’il y avait moyen de savoir un peu la vérité.
– 993 –
Maxime me quitte à Rome dans un mois environ. Il est obligé de retourner en France où l’appellent ses affaires. Il va probablement avoir trois procès dont un contre un polisson d’oncle (pas d’Amérique), qui le vole comme un gredin. Je ne crois pas que d’ici à assez longtemps il soit en mesure de t’acheter tes armes, au reste nous nous occuperons de ça. Qu’est devenue la bande Saulcy ? il y aurait peut-être quelque chose à faire du côté du petit Delessert.
Envoie-moi une lettre démesurément longue dans laquelle j’attends les deux autres (avec remerciement d’avance) pour Venise et pour Vicence. Nous serons à Rome dans une quinzaine et je n’en partirai pas probablement avant le milieu de mai. De là à Florence, puis à Venise. Je rentrerai dans mes foyers en juillet.
Amitiés surtout à Suquet et à sa femme. Restent-ils à Beyrouth définitivement ? Quant à toi, cher vieux, je t’empoigne par ta belle chevelure d’ange et je t’embrasse sur les deux joues.
Le tien.
À SA MÈRE
Naples, 14 mars 1851.
En réponse à la tienne du 5 courant.
Il me manque les numéros 56 et 57. J’ai la conviction qu’ils sont ici à la poste. Mais c’est une baraque tellement mal organisée qu’il n’y a moyen d’en rien tirer. Outre qu’ils vous volent d’une façon infâme, je ne suis pas bien sûr qu’ils fassent partir vos lettres et ne serais nullement étonné s’il
– 994 – t’en manquait beaucoup des miennes, quoique, depuis que nous [sommes] à Naples, je t’aie écrit au moins une fois par semaine.
Dans ta prochaine j’espère savoir à peu près l’époque juste de ton départ. Je t’engage à partir par le paquebot du 9. Je ne connais aucun hôtel à Lyon. Nous y sommes arrivés le soir, et repartis le matin à 5 heures. Nous étions descendus dans un grand cabas d’hôtel dont je ne me rappelle plus l’enseigne si jamais je l’ai sue. Quant à Marseille, descends chez Parocel, rue Saint-Ferréol, hôtel de Luxembourg ; nous y avons été fort bien. Tu peux te recommander de nous s’ils s’en souviennent. – Si par hasard tu passais sur un paquebot commandé par le capitaine Rey, tu pourrais aussi dire ton nom. Je suis sûr qu’il te soignerait bien (c’est un petit homme noir, l’œil à demi fermé par suite d’une attaque), il a été charmant pour nous. Je connais aussi un lieutenant Roux qui m’admirait beaucoup à cause de mes blagues, et me rappelait sous ce rapport le capitaine Barbey. Maxime t’a envoyé deux lettres pour deux officiers de sa connaissance, en cas qu’ils commandassent le paquebot sur lequel tu te trouveras. – Fais bien prendre ton passeport pour Rome voie de mer, sans cela ils seraient capables à Civita-Vecchia de te chercher noise. Il faudra à Marseille le faire viser par le consul italien (à ce que je crois ; cela dépend des légations). N’oublie pas non plus un passeport spécial pour Eugénie, et fais mettre sur le tien que tu voyages avec ta femme de chambre.
Arrive à Marseille au moins deux jours avant le départ du courrier (et vérifie par toi-même d’ici-là si les indications que je te donne concordent avec celles que tu prendras de ton côté). La veille de ton départ je t’engage fort à te faire conduire par le garçon de place de l’hôtel au paquebot et à
– 995 – choisir toi-même ta cabine. C’est important. Prends-en autant que possible une qui soit rapprochée du centre du bâtiment. Plus on est au milieu, moins on sent la mer. Si tu as le mal de mer, j’ai éprouvé par moi-même qu’une croûte de pain sec un peu frotté d’ail était la seule chose qui vous redonnât du cœur. Je suis curieux de voir si tu es digne de ton fils. Je ne sais pourquoi, mais j’ai l’idée que tu ne seras guère malade.
Achille ferait bien de te donner une lettre pour le père Cauvière. – Ce serait une occasion de l’aller voir, car probablement qu’il ne te reconnaîtrait pas. Et comme il connaît tout le monde, il pourrait peut-être te recommander au capitaine. Quand on est malade, il est assez agréable d’être soigné autant que possible. Quelques-uns de ces Messieurs sont fort bien. Mais d’aucuns sont passablement mal. – Et ne crains pas d’envoyer promener le monde. En voyage plus on est crâne et plus on vous respecte. Crois-en l’expérience. Il faut se faire valoir.
Tu ferais bien d’acheter une aumônière de voyage. C’est très commode pour mettre son argent, son passeport, etc.
Peu importe que tu ne trouves pas mon carton fermant à clef. Il sera dans quelque armoire de ma bibliothèque, du côté des atlas ? Quand Bouilhet a mis les papiers de Max[ime], il l’a peut-être vu. Au reste ne t’en inquiète pas.
Je ne crois pas que Fovard évite ta personne, ça m’étonnerait. En tout cas, Aimée est chez Maxime, rue Castiglione, 7. Elle te donnerait bien son burnous algérien. Il te prie instamment, si tu vois Aimée, de recommander à celle-ci de ne pas dire que tu viens en Italie, ni qu’il y est. Fovard te donnera des livres pour nous. Je t’en ai déjà envoyé la note ainsi que d’autres objets que tu dois avoir.
– 996 –
Ah ! pauvre vieille chérie, quand donc recevrai-je une lettre de Paris ou de Nogent me disant : J’arrive.
Maxime par le même courrier t’envoie une lettre politique. Nous avons pensé que ça valait mieux ainsi. Elle est faite de façon à pouvoir être montrée à qui de droit, et sans date, afin que tu t’en serves quand tu le jugeras opportun. Mais avec Achille je crois bien entendu que tu peux dire ce qui en est.
Je ne reçois pas de lettres de Bezet, Maxime en a eu une hier de lui. Je lui ai écrit de Patras.
Nous sommes encore à Naples pour au moins une dizaine. Nous venons enfin de finir l’inépuisable Musée. Nous avons encore Capoue où nous allons demain, Pœstum, ce qui nous demandera trois jours, et Pompéi où nous irons loger. – C’est bien beau Naples, pauvre mère, et j’ai bien envie, étant à Rome, si tu vas bien, de te le faire voir. Prends bien garde au froid de Paris à Marseille. Au reste on dit qu’il y a maintenant de très bonnes diligences Laffitte. Prends ta place par celles-là. Tu paieras d’avance toute ta place jusqu’à Avignon, je crois.
Adieu donc, pauvre mère tant aimée. – À mon arrivée à Rome j’espère trouver une lettre de toi (s’il n’y en a déjà) qui me dise l’époque de ton départ.
Mille baisers sur ta bonne figure.
Ton fils.
Fellacher (Pellacher plutôt) transformé en écrivain d’amour ! est-ce fort ! quel Jean-Jacques ! doivent-elles [être] volcaniques ses phrases ! toutes les métaphores
– 997 – doivent être tirées de l’agriculture. Eugénie lui communiquant ses idées et lui les arrangeant en beau style, quel tableau !
Sassetti est décidément un imbécile. Ce garçon qui n’est pourtant pas bête, manque complètement de bon sens. C’était notre opinion sur son compte : son mariage la confirme.
Il y a bien longtemps que le père Parain ne m’a écrit. – Dis-lui que je m’en ennuie et que je l’embrasse, ce vieux brave.
Nous rentrons de l’enterrement du prince de Salerne, beau-père du duc d’Aumale et oncle du roi de Naples. Il y avait beaucoup de troupes et de prêtres, mais pas un seul membre de sa famille, ils ont trop peur du peuple pour se montrer. C’était sec comme grès. La seule chose qui m’ait un peu ému, ce sont ses chevaux qui tiraient sa voiture vide.
MEMENTO DE MADAME FLAUBERT
Voici les sommes que je t’ai données :
pour un voyage à Paris que tu fis avant de partir .................... 6 000 f
à ton départ ................................................................................ 10 000
un premier envoi de ................................................................... 6 000
2e envoi de ................................................................................. 3 000
3e et dernier envoi de ................................................................ 2 000
--------
Total ............................................................................................ 27 000
J’ai payé pour la douane et le transport des caisses :
– 998 –
le 24 décembre 1850 .................................................................. 123,25
le 15 mars 1851 .......................................................................... 66,85
pour le tabac ............................................................................... 60,10
pour les dernières caisses .......................................................... 111,50
et de plus, à peu près ................................................................. 180,00
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Total ............................................................................................ 543,70
À SA MÈRE
Naples, 26 mars [1851].
En réponse à la tienne du 15.
Pauvre chérie, je commence à en avoir des impatiences au bout des ongles, et ç’a été hier un disappointment de voir que ton arrivée était retardée de dix jours. J’en ai été fâché pour moi d’abord, pour toi ensuite. Tu manques ainsi la semaine sainte. Mais il n’est plus temps d’y revenir.
La monnaie française perd beaucoup au change en Italie, n’emporte donc que ce qu’il te faut pour le voyage : trois mille francs environ. Quant au reste de ton argent, prends un crédit sur un banquier de Rome. Je ne te conseille pas de t’adresser à Paris à Flury-Herard. Quoique très exact, comme il a l’habitude de ne vous jamais écrire, on ne sait d’ordinaire où aller chercher l’argent qu’il vous envoie. Sans la rencontre fortuite de M. Pastré, nous allions partir d’Alexandrie avec 300 francs et nous avions chez lui douze mille francs que nous ignorions y être.
Je t’envoie ce mot à Nogent ; d’après mes calculs cette lettre t’y trouvera encore. J’en risquerai une pour Marseille poste restante dans quelques jours.
– 999 –
Nous partons pour Rome après-demain matin jeudi. Nous aurons dans la même voiture un ancien camarade de collège de Maxime, escorté de deux autres compagnons : c’est une trinité d’imbéciles robustes. « Qu’ô quantité d’imbéciles qu’y fâ, bon Dieu ! » comme disait Joseph ! oui, la terre doit être fatiguée de tous les crétins qu’elle porte, il y en a de pesants.
Nous avons vu le Vésuve, c’est farce, mais c’est bien éreintant à monter. J’en ai une courbature dans les jarrets.
Nous quittons donc Naples. Maxime avec assez de tristesse. C’est pour lui la fin de son voyage, notre séparation, Paris qui revient, avec tous ses ennuis, avec toutes ses misères et ses âcretés. Pour moi, je ne suis pas fâché de m’en aller. J’ai grande envie d’être à Rome et puis à Rome je t’attendrai. Ce sera quelque chose de ce qu’on éprouve dans une cour de diligences à espérer quelqu’un quand on chape de long en large dans la rue, sur le bord de la porte, à compter l’heure… Va, pauvre vieille, je t’embrasserai de bon cœur, il y a longtemps que je n’ai embrassé personne.
Dans ta précipitation à venir au-devant de moi, ne fais pas comme Mme Jourdan, ne tombe pas dans l’eau, en sautant par-dessus le bastingage du navire.
Je n’ai rien à te dire si ce n’est que je t’envoie mille tendresses.
À toi, ton fils.
Ne te fatigue pas dans le voyage, va lentement.
– 1000 –
Les dignités me pleuvent. Sur mon permis de séjour à Naples on me décore de la légion d’honneur ; à Sorrente on m’a appelé général tout le temps que j’y suis demeuré.
Je n’ai pas reçu la lettre du père Parain, ni aucune de Bouilhet depuis Athènes ; ça m’étonne, il faut qu’il y en ait de perdues, ce qui ne m’étonne pas. Deux numéros de toi qui me manquent doivent être à la poste de Naples, j’en suis presque certain, sans que je puisse les avoir. On me soutient qu’il n’y en a pas.
À SA MÈRE
Rome, 29 mars 1851.
Je risque encore ce petit mot à Nogent, pauvre chérie, comptant que tu n’en dois partir que le dix. J’espère qu’il t’arrivera à temps. – Nous sommes à Rome depuis 24 heures. Décidément je ne peux plus aller en diligence, ça m’éreinte. J’en ai les reins brisés. J’ai attrapé un rhume. Depuis que j’ai quitté le tarbouch j’ai continuellement froid à la tête. Que Dieu maudisse les diligences d’Italie, c’est bien la façon la plus barbare de voyager. – Nous prendrons un vetturino… On va plus lentement et on voit mieux.
À la poste où je suis déjà passé deux fois, il n’y a pas de lettres de toi, pas de lettre de Bouilhet. Je serais fâché que celle que je lui avais écrite de Patras eût été perdue et je voudrais bien en avoir le cœur net. Je n’en ai pas non plus du père Parain, tu m’en annonçais pourtant une de lui dans la dernière que j’ai reçue de toi à Naples.
Avant de partir de Nogent je te serais assez obligé d’écrire au sieur Rapp, courtier maritime, pour qu’il ne perde
– 1001 – pas de vue, en ton absence, l’arrivée de nos caisses. – Nous devons en recevoir de Beyrouth (on a dit à Sassetti à Marseille qu’elles étaient embarquées) et de Constantinople. Ces deux envois sont expédiés par la maison Rostand (il y a la maison Rostand à Marseille. Si tu n’as rien de mieux à faire à Marseille, tu ferais bien d’y passer, mais au reste ne te gêne pas). En résumé nous attendons encore à Rouen :
1° Trois colis de Beyrouth ;
2° Deux de Constantinople.
Donnes-en avis à Rapp ; seulement, qu’il tâche de les faire arriver à Rouen si elles n’y sont pas et de les faire porter à Croisset s’il y a moyen, ou rester en consignation à la douane, tout bonnement. Prie-le de passer chez Achille, quand il en aura des nouvelles ou mieux de t’y laisser un petit mot pour que nous sachions ce qu’il en advient.
J’ai vu aujourd’hui Saint-Pierre qui ne m’a, contrairement à l’opinion générale, nullement enthousiasmé ; on dit qu’il faut s’y faire. C’est possible.
Nous avons été faire une visite à Maillet, l’ancien élève de Pradier, que tu as vu dans son atelier. Il nous a parfaitement reçus, et a eu l’air content de nous revoir.
Adieu donc, pauvre vieille. Je ne sais rien te dire si ce n’est que 20 jours encore me semblent bien longs et que je t’embrasse avec toute la force de mon impatience.
À toi, ton fieux.
Le Colisée par exemple m’a semblé quelque chose de crâne, quoique ce soit violemment sali par des autels, des
– 1002 – croix, etc. Les martyrs se sont bien vengés. Ils ont rendu leur supplice à la Rome antique qui disparaît sous la monacaille et l’église. Aussi l’impression que j’ai éprouvée aujourd’hui est-elle celle de l’embêtement. Il faut dire aussi que j’ai un rhume de cerveau affreux, que le ciel était très laid cet après-midi, et peut-être aussi que je t’attends un peu trop pour penser bien à autre chose.
À SA MÈRE
Rome, 8 avril [1851].
Je crois, bonne mère, que celle-ci est la dernière. Ça fait la soixantième, car je t’en ai écrit deux sous le même numéro. Hein ? pauvre vieille, voilà comme tout passe. Qui t’eût dit que tu arriverais pourtant à cette bienheureuse fin, quand le commencement était si rude et si long !
Je passe tous les jours à la poste pour avoir une lettre de toi qui me dise positivement le jour de ton arrivée. Jusqu’à présent la plus fraîche que j’aie est une que tu as écrite la veille de ton départ le 25 mars. J’en attends de Nogent, et une dernière de Marseille.
Rien de nouveau à t’apprendre. Nous ne sortons pas des musées. Le Vatican et le Capitole nous occupent entièrement, le Vatican surtout, où il y a vraiment des petites choses assez coquettes. La quantité de chefs-d’œuvre qu’il y a à Rome est quelque chose d’effrayant et d’écrasant. On s’y sent plus petit encore que dans le désert. – Tout le monde afflue pour la semaine sainte. Les maisons sont pleines et les derniers venus ont du mal à trouver où se caser.
– 1003 –
J’ai reçu hier une lettre d’Ernest Chevalier m’apprenant son mariage. Je suis, en ce moment, en train de lui répondre. Je vais aussi écrire à Bouilhet dont je n’entends pas plus parler que s’il était mort, ce qui m’ennuie. Pauvre garçon, comme il s’amuserait ici ! Comme il humerait les ruines et la Campagne ! Car la Campagne de Rome est ce qu’il y a de plus antique à Rome. Quant à la ville elle-même, malgré sa quantité de choses antiques, le cachet antique n’y est plus. Il a disparu sous la robe du jésuite. Il faut prendre Rome comme un vaste musée et ne pas lui demander autre chose que du XVIe siècle. J’ai vu l’autre jour une Vierge du Murillo dont il y a de quoi devenir fou, comme dirait le père Parain, et avant d’arriver à en faire une semblable on attraperait bien des fluxions de poitrine.
Une réflexion m’est venue hier à propos du Jugement dernier de Michel-Ange. Cette réflexion est celle-ci : c’est qu’il n’y a rien de plus vil sur la terre qu’un mauvais artiste, qu’un gredin qui côtoie toute sa vie le beau sans y jamais débarquer et y planter son drapeau. Faire de l’art pour gagner de l’argent, flatter le public, débiter des bouffonneries joviales ou lugubres en vue du bruit ou des monacos, c’est là la plus ignoble des prostitutions, par la même raison que l’artiste me semble le maître-homme des hommes. J’aimerais mieux avoir peint la chapelle Sixtine que gagné bien des batailles, même celle de Marengo. Ça durera plus longtemps et c’était peut-être plus difficile. – Et je me suis consolé de ma misère en songeant du moins à ma bonne foi. Tout le monde ne peut pas être pape… Le dernier franciscain qui court le monde pieds nus, qui a l’esprit borné et qui ne comprend pas les prières qu’il récite, est aussi respectable peut-être qu’un cardinal, s’il prie avec conviction, s’il accomplit son œuvre avec ardeur. Il est vrai, le pauvre homme, qu’il n’a pas pour se réconforter dans ses
– 1004 – découragements le spectacle de sa pourpre, ni l’espoir de mettre un jour son cul sur le Saint-Siège.
Où veux-je en venir avec tout cela ? Je ne sais. C’est pour allonger un peu ma lettre, car je ne sais te rien dire, pauvre chérie, si ce n’est que je t’attends, que je compte les jours et que je vais bientôt t’embrasser à t’étouffer. À toi, ton
GUSTAVE.
À LOUIS BOUILHET
Rome, 9 avril [1851].
Je t’ai écrit de Patras une longuissime lettre où je te parlais de tes deux pièces du Vesper et de Corydon. Le Vesper est superbe et irréprochable d’un bout à l’autre. Quant au Corydon, je n’avais noté que deux ou trois détails faibles. Mais le Vesper est une des choses les plus profondément fortes que tu aies faites. Aussi ai-je été fort étonné, dans le petit mot que Maxime a reçu de toi à Naples, de voir que tu m’en demandais [m]on avis. Tu as dû pourtant recevoir cette lettre à peu près vers le 20 ou 25 février. Si tu ne l’as pas reçue, fais-moi le plaisir de me le dire tout de suite. Je verrai à te la faire parvenir. Je serais fâché qu’elle fût perdue, elle était très longue. – De jour en jour, à Naples et à Rome, depuis que j’y suis, j’attendais et j’attends une lettre de ta seigneurie. Je n’en ai pas eu depuis Athènes, c’est-à-dire depuis janvier dernier. C’est long, cher Monsieur. Que deviens-tu donc ? Voilà l’été, pauvre vieux. Au mois de juillet prochain, dans deux mois et demi, nous reprendrons nos dimanches, nos gueulades, nos chères et communes
– 1005 – inquiétudes. Tu t’étendras sur mon tapis de voyage, plein encore de sable et de puces. Tu fumeras dans mes pipes longues et humeras, si tu veux, le cuir de ma selle.
Je deviens fou de désirs effrénés, j’écris le mot et je le souligne. Un livre que j’ai lu à Naples sur le Sahara m’a donné envie d’aller au Soudan avec les Touaregs qui ont toujours la figure voilée comme des femmes, pour voir la chasse aux nègres et aux éléphants. Je rêve bayadères, danses Phrénétiques, et tous les tintamarres de la couleur. Rentré à Croisset, il est probable que je vais me fourrer dans l’Inde et dans les grands voyages d’Asie. – Je boucherai mes fenêtres et je vivrai aux lumières. J’ai des besoins d’orgies poétiques. Ce que j’ai vu m’a rendu exigeant. Allons… Allons, etc., mouvement.
Le Don Juan s’avance piano ; de temps à autre, je couche par écrit quelques mouvements.
Mais parlons de Rome. Tu t’y attends, bien sûr. Eh bien, vieux, je suis fâché de l’avouer : ma première impression a été défavorable. J’ai eu, comme un bourgeois, une désillusion. Je cherchais la Rome de Néron et je n’ai trouvé que celle de Sixte-Quint. L’air-prêtre emmiasme d’ennui la ville des Césars. La robe du jésuite a tout recouvert d’une teinte morne et séminariste. J’avais beau me fouetter et chercher : toujours des églises, des églises, et des couvents, de longues rues ni assez peuplées ni assez vides, avec de grands murs unis qui les bordent et le christianisme tellement nombreux et envahissant que l’antique qui subsiste au milieu est écrasé, noyé.
L’antique subsiste dans la Campagne, inculte, vide, maudite comme le désert, avec ses grands morceaux d’aqueduc et ses troupeaux de bœufs à large envergure. Ça,
– 1006 – c’est vraiment beau et du beau antique rêvé. Quant à Rome elle-même, sous ce rapport, je n’en suis pas encore revenu. J’attends pour la reprendre par là que cette première impression ait un peu disparu. Ce qu’ils ont fait du Colisée, les malheureux ! Ils ont mis une croix au milieu du cirque et tout autour de l’arène douze chapelles ! Mais comme tableaux, comme statues, comme XVIe siècle, Rome est le plus splendide musée qu’il y ait au monde. La quantité de chefs-d’œuvre qu’il y a dans cette ville, c’est étourdissant. – C’est bien la ville des artistes. On peut y passer l’existence dans une atmosphère complètement idéale, en dehors du monde, au-dessus. – Je suis épouvanté du Jugement dernier de Michel-Ange. C’est du Gœthe, du Dante et du Shakespeare fondus dans un art unique. Ça n’a pas de nom. Et le mot sublime même me paraît mesquin, car il me semble qu’il comporte en soi quelque chose d’aigu et de trop simple.
J’ai vu une Vierge de Murillo qui me poursuit comme une hallucination perpétuelle, un Enlèvement d’Europe de Véronèse qui m’excite énormément, et encore deux ou trois autres choses à faire beaucoup causer. Il y a quinze jours que je suis à Rome. Je t’en parlerai plus longuement plus tard. Mais la Grèce m’a rendu difficile sur l’art antique. Le Parthénon me gâte l’art romain, qui me paraît à côté mastoc et trivial. Oui, c’est beau, la Grèce !
Ah ! pauvre vieux, comme je t’ai regretté à Pompéi ! Je t’envoie des fleurs que j’y ai cueillies dans un lupanar sur la porte duquel se dressait un phallus érectant. Il y avait dans cette maison plus de fleurs que dans aucune autre. Les spermes des vis antiques, tombés à terre ont peut-être fécondé le sol… Le soleil casse-brillait sur les murs gris.
– 1007 –
J’ai vu Pouzzoles, le lac Lucrin, Baïes. Ce sont des Paradis terrestres. Les empereurs avaient bon goût. Je me suis fondu en mélancolie par là.
Comme un touriste, je suis monté au haut du Vésuve, ce qui m’a même éreinté. Le cratère est curieux. Le soufre a poussé sur ses bords en formidables végétations jaunes et lie de vin. J’ai été à Paestum. J’ai voulu aller à Caprée et ai failli y rester… dans les flots. Malgré ma qualité de canotier, j’ai bien cru que c’était mon dernier moment, et j’avoue avoir été troublé et même avoir eu paour, grand paour. J’étais à deux doigts de ma perte, comme Rome aux pires temps des guerres puniques.
Naples est un charmant pays par la quantité de maquereaux et de putains qu’il y a. Il y a un quartier garni de garces qui se tiennent sur leur porte ; c’est antique et vrai Suburre. Lorsqu’on passe dans la rue, elles retroussent leur robe jusqu’aux aisselles et vous montrent leur cul pour avoir deux ou trois sols. Elles vous poursuivent dans cette posture. Nous étions en voiture, et notre cocher, tout en tenant ses guides et allant au pas, tâchait de fourrer le bout de son fouet dans le con de l’une d’elles. C’est encore ce que j’ai vu de plus raide comme prostitution et cynisme. Nous deux Max[ime], au bout de la rue, nous avons laissé tomber notre tête sur notre poitrine et avons soupiré : « Ce pauvre Bezet ! »
J’ai passablement baisé à Naples et d’assez jolies filles. Maxime a attrapé un rhume de culotte.
C’est à Naples qu’il faut venir pour se retremper de jeunesse et pour r’aimer la vie. Le soleil même en est amoureux. Tout est gai et facile. Les chevaux portent des bouquets de plumes de paon aux oreilles.
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La Chiaia est une grande promenade de chênes verts au bord de la mer, arbres en berceau, – et le murmure des flots derrière. Les nouveaux mariés qui s’asseoient là-dessous, le soir au clair de lune, doivent se chauffer le cul sur les bancs de lave. La vieille ferveur des volcans leur monte au cœur, par les fesses, on se serre les mains et on étouffe. J’ai envié ces émotions.
J’ai été pendant près d’une semaine gêné par l’envie d’avoir une actrice (une Française ! et une actrice de vaudeville encore !) et comme je n’avais pas assez d’argent pour la payer ni assez d’aplomb pour me présenter chez elle, le gousset vide, ni assez de patience pour lui faire la cour, je m’en suis passé. Cela m’a été pénible. À force de la voir au théâtre j’ai usé ma tentation, et je n’y pense plus. Voilà les passions.
Quant à mon état moral, il est singulier : j’éprouve le besoin d’un succès.
Cela me remettrait, me retremperait, me purgerait un peu.
Tu verras Maxime dans un mois. Je lui envie la bonne embrassade qu’il te donnera, et cette fleur du retour que mon égoïsme aurait voulu t’offrir. « Fleur du retour » est bien Sainte-Beuve.
Réponds-moi de suite à Rome. J’en partirai vers le 10 mai. Après cela, à Florence.
Je compte être à Venise vers le commencement de juin et je m’en fais une fête. Je m’y foutrai une bosse de peinture vénitienne dont je suis amoureux. C’est définitivement celle qui m’est la plus sympathique. On dit que ce sont des
– 1009 – matérialistes. Soit. En tout cas ce sont des coloristes et de crânes poètes.
Adieu, cher vieux de mon cœur, je t’embrasse.
Ton Gustave Flaubert
À ERNEST CHEVALIER
Rome, 9 avril 1851.
Je savais, cher Ernest, que tu devais te marier, ma mère me l’avait écrit. Mais j’ignorais que la chose fût faite. Sois heureux, c’est tout ce que je te souhaite et tout ce qu’on peut souhaiter, il me semble. Oui, pauvre vieux, nous sommes loin l’un de l’autre, nous qui vécûmes jadis comme les frères siamois. Nos conditions différentes, toi d’homme marié et établi, et moi de vagabond rêveur, nous séparent encore plus que les kilomètres qui se déroulent entre nous et nous distancent. – Je crois que tu as pris le bon chemin, entre nous soit dit et sans te faire de compliments, et que j’ai pris, moi, je ne dis pas le mauvais, mais que le mauvais m’a pris (mes doctrines philosophiques, comme dirait le Garçon, ne me permettant pas de reconnaître qu’il y ait eu en cela liberté et libre arbitre).
Je ne cache pas que j’ai envie de connaître ta femme et d’embrasser tes moutards… à naître. – Ce que je te charge de faire aux uns, et à l’autre, si toutefois, mon cher Monsieur, cela n’a rien qui vous déplaise.
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Ah ! oui, quand nous hurlions sur ce pauvre billard de l’Hôtel-Dieu converti en théâtre dont tu étais le décorateur, qui nous eût dit qu’aujourd’hui je serais à Rome, que je sortirais de Saint-Pierre à 4 heures du soir et que je t’écrirais ? Qui nous eût dit encore que je serais chauve ? car tu me reverras la tête à peu près dépouillée. Je ressemble par là à Jules César – et à une citrouille, car j’ai aussi énormément engraissé en Orient. – Tu vas goûter, cher Ernest, tu goûtes déjà des bonheurs qui me seront toujours interdits. Je crois, comme le Paria de Bernardin de Saint-Pierre, que le bonheur se trouve avec une bonne femme ; le tout est de la rencontrer, et d’être soi-même un bon homme, condition double et effrayante. Quoi qu’il t’advienne par la suite, souviens-toi, cher vieux, que tu as là-bas, au bord de l’eau, entre la côte et la rivière, une oreille toujours ouverte pour les confidences, une main amie qui ne te faillirait pas et un dévouement qui pour être vieux n’a pas vieilli. – Si l’écorce parfois t’a pu sembler plus râpeuse que par le passé, c’est que j’ai subi des petites scènes d’intérieur (je parle de l’âme) qui ont dû me cristalliser un peu les manières. – Il faut faire comme à Herculanum, déblayer la lave, et tu retrouveras les peintures encore fraîches.
Eh bien, oui, j’ai vu l’Orient et je n’en suis pas plus avancé, car j’ai envie d’y retourner. J’ai envie d’aller aux Indes, de me perdre dans les pampas de l’Amérique et d’aller au Soudan voir la chasse aux nègres et aux éléphants. De toutes les débauches possibles, le voyage est la plus grande que je sache ; c’est celle-là qu’on a inventée quand on a été fatigué des autres. Je la crois plus pernicieuse à la tranquillité de l’esprit et à la bourse que ne peut l’être celle du vin, ou du jeu. On s’embête parfois, c’est vrai, mais on jouit démesurément aussi. – La vue du Sphinx a été une des voluptés les plus vertigineuses de ma vie, et si je ne me suis
– 1011 – pas tué là, c’est que mon cheval ou Dieu ne l’ont pas positivement voulu. – La mer Morte m’a aussi fait plus de plaisir que je ne l’aurais supposé d’après son nom « mer Morte ou lac Asphaltite », que je lisais sur les cartes depuis vingt ans. Nous n’avons pu aller en Perse, hélas ! Les massacres d’Alep et le soulèvement de la province de Bagdad nous en ont empêchés. – Nous aurions eu l’imprudence de nous y engager, que nous y serions restés. Nous avons même traversé la Syrie, le fusil au poing. Personne n’a voulu nous conduire sur le mont Thabor et nous avons eu deux ou trois fois des alertes qui auraient pu devenir chaudes. Dieu merci, tout s’est bien passé, quoique tout notre monde ait été malade. Notre domestique français que nous avions emmené a failli crever de la fièvre, dans le Liban. Quant à nous deux, nous avons été inébranlables comme des rocs. – Pendant huit mois consécutifs, nous avons vécu de riz, d’œufs durs, de notre chasse, c’est-à-dire de tourterelles, et d’eau claire. En Syrie, même régime, sauf que nous nous refaisions le tempérament dans les villes. Quant à l’Asie Mineure et à Rhodes, c’est plus confortable sous le rapport du bec. En Grèce nous avons souffert un peu du froid. – Nous avons été bien rincés par les pluies et par les neiges. Nous nous sommes perdus une nuit dans le Cithéron, ce qui nous a donné occasion d’engueuler Apollon et les neuf Muses. Nous avons traversé le Péloponnèse dans un rude moment. Souvent pour passer les fleuves nous avions de l’eau jusqu’au nombril et nos chevaux nageaient sous nous. – De Patras nous nous sommes embarqués pour Brindisi, et de Brindisi nous avons gagné Naples à travers les Calabres. Voilà, cher vieux, ce que nous avons fait. – Quant à l’Égypte, nous sommes remontés au-delà de la première Cataracte, environ 80 lieues au-dessus du tropique du Cancer, et nous avons fait un détour pour gagner les bords
– 1012 – de la mer Rouge, voyage de dix jours dans le désert par 50 degrés de chaleur Réaumur et par temps de K[h]amsin, autrement dit « Simoun meurtrier », en poésie. – Nous avons vu partout par là des choses, Monsieur, que l’on ne verrait pas à Paris, même en payant. Ô le désert ! le désert !… À quelque jour, quand tu viendras au coin du feu y rôtir la semelle de tes bottes, je pourrai te faire part de mes impressions de voyage qui, pour être moins blagueuses que celles du sieur Dumas, ne laisseront pas peut-être de t’amuser tout autant.
Si je peux, je passerai en attendant par Grenoble, afin de t’embrasser un moment. Mais je ne veux rien te promettre afin de tâcher de tenir. Du Camp te renvoie ta bonne poignée de main et te souhaite mille prospérités. Et moi je t’embrasse encore une fois.
Ton vieux.
J’ai dîné avec Lenormand à son bord à Athènes (je l’avais déjà rencontré cet été à Tripoli de Syrie). Quand nous sommes revenus du mont Parnasse et des Thermopyles il était parti du Pirée.
À LOUIS BOUILHET
Rome, 4 mai [1851].
Causons d’abord du plus sérieux.
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La pièce de Kuchuk-Hanem m’a ému, à cause du sujet et que la dernière strophe flatte ma vanité. Mais elle n’est plus à Esneh, ma pauvre Kouchiouk, elle est retournée au Caire ! N’importe, pour moi, elle restera toujours à Esneh, comme je l’y ai vue et comme ta pièce le dit. Le défaut principalement de cette pièce est peut-être d’être un peu heurtée. Au reste, dors en paix, je me charge, après un jour de causerie, et avec deux ou trois petits changements, de t’en faire faire quelque chose de résistant.
Étale en parasol ses feuilles immobiles
c’est bien fâcheux que « en éventail » fasse un hiatus, ce serait le mot juste. « Parasol » en tout cas n’est pas le mot juste et en a la prétention. Je ne sais pas si :
Les aigles enivrés chancellent par les airs
n’est pas trop féroce. Dans quelque chose d’exact soyons exacts. La violence de la couleur ne s’obtient que par l’exactitude de la couleur même, pénétrée de notre sentiment subjectif. Le trait ci-dessus par exemple me fera toujours sourire un peu, non pas à cause de l’image (on s’est foutu des ours ivres de raisin d’Atala, ce qui prouvait l’ignorance des critiques), mais c’est qu’au contraire, dans le ciel bleu cru, l’aigle va majestueusement et comme dans son vrai milieu. Le tableau où tu me le mets n’a pour lui rien d’excentrique. Il s’y plaît. Les 3 vers qui suivent, très bons.
C’est l’heure du soleil et du calme étouffant.
– 1014 –
Hum ! hum ! J’aime l’apostrophe imprévue : « Dans ta maison d’Esneh ». « Brune, etc. », très beau vers, et le premier de la strophe suivante gueule bien.
Il faudra trouver autre chose que ton lit de bambou qui n’est ni exact ni lucide. Mais je t’embrasserais, vieille canaille, pour les deux derniers vers de la strophe.
Je ne vois rien à reprendre aux deux dernières.
Ont une odeur de sucre et de térébenthine
est exact (et pris sur mes notes que j’ai écrit[es] le matin même), quoique Du Camp ne soit pas de cet avis. Mais j’ai un nez qui ne me trompe pas.
J’ai eu un moment l’idée de lui acheter, à Kuchiouk, une grande écharpe terminée par des glands d’or dont elle s’entourait la taille en dansant. Je ne l’ai pas fait par une de ces inactions qui sont un mystère effrayant de l’homme. Maxime m’a dit : « Bah ! à quoi ça te servirait-il ? ça n’a rien de particulier », ce qui était juste. J’ai des remords, un regret aigre, de ne pas l’avoir. Nous l’eussions coupée en deux, tu en eusses pris la moitié.
J’aime la pièce du Marchand de mouron. C’est léger et original, outre que c’était difficile à faire. « Cueillir le doux butin » n’est peut-être pas très raide. Par exemple : « Je suis le père des oiseaux » me semble excellent. – Excellentissime. Tout le reste marche bien. Le vers dégringole aisément de l’un sur l’autre et il y a des idées très gentilles et très ingénieuses. – Ce qu’il y a de plus faible c’est la dernière strophe.
– 1015 –
Quant à la pièce du Père éternel, je n’en sais que penser. Il y a un très bon vers
Quand le vieux Maître au coin d’un bois s’endort.
Tu as dû à l’heure qu’il est voir Maxime. À la fin du mois prochain ce sera mon tour. Ma mère a hâte d’être rentrée. – Maxime a dû raconter à Achille ma maladie. Ma mère lui a écrit à ce sujet. Ainsi ne t’inquiète pas.
Après-demain je pars de Rome. – Et d’une encore !
Je commençais à y bien vivre. On peut s’y faire une atmosphère complètement idéale et vivre à part, dans les tableaux et les marbres. J’en ai dévoré le plus que j’ai pu. Quant à l’antique, on est froissé d’abord de ne l’y pas rencontrer, et il est certain qu’il y est considérablement étouffé. – Comme ils ont gâté Rome ! Je comprends bien la haine que Gibbon s’est sentie pour le christianisme en voyant dans le Colisée une procession de moines. Il faudrait du temps pour bien se reconstruire dans la tête la Rome antique, encrassée de l’encens de toutes les églises. Il y a des quartiers pourtant, sur les bords du Tibre, de vieux coins pleins de fumier, où l’on respire un peu. Mais les belles rues ! monsieur ! mais les étrangers ! mais la semaine sainte ! et la via Condotti avec tous ses chapelets, tous ses faux camées, toutes ses saintes pierres en mosaïque ! Il y a pour les touristes des magasins pleins de pierres du Forum arrangées en presse-papier pour mettre sur les bureaux. On a fait des porte-plumes avec les marbres des temples… Tout cela agace bougrement les nerfs. Telle est la première impression que m’a produit[e] Rome.
– 1016 –
Quant à la Rome du XVIe siècle, elle est flambante. La quantité des chefs-d’œuvre est une chose aussi surprenante que leur qualité ! Quels tableaux ! quels tableaux ! J’ai pris des notes sur quelques-uns. Oui, on y vivrait bien, à Rome, mais dans quelque rue du peuple. À force de solitude et de contemplation, on monterait haut comme mélancolie historique.
J’ai été hier à Tibur. J’ai passé devant la place de la villa d’Horace (?). Il y avait 14 messieurs et dames, montés sur des ânes.
La Campagne est magnifique, déserte et désolée, avec de grands aqueducs. Là on est bien.
J’en suis fâché, mais Saint-Pierre m’emmerde. Cela me semble un art dénué de but. C’est glacial d’ennui et de pompe. Quelque gigantesque que soit ce monument, il semble petit. – Le vrai antique que j’ai vu fait du tort, pour moi, au faux. On a bâti ça pour le catholicisme quand il commençait à crever, et rien n’est moins amusant qu’un tombeau neuf. J’aime mieux le grec, j’aime mieux le gothique, j’aime mieux la plus petite mosquée, avec son minaret lancé dans l’air comme un grand cri.
Quand on se promène dans le Vatican, on se sent en revanche pénétré de respect pour les papes. Quels messieurs ! Comme ils se sont arrangé leur maison ! Il y a eu de ces gaillards-là qui étaient vraiment des gens de goût.
Si tu me demandes ce que j’ai vu de plus beau à Rome, d’abord la chapelle Sixtine de Michel-Ange. C’est un art immense à la Gœthe, avec plus de passion. – Il me semble que Michel-Ange est quelque chose d’inouï, comme serait un Homère shakespearien, un mélange d’antique et de Moyen
– 1017 –
Âge, je ne sais quoi. – Il y a encore le torse du Vatican, un torse d’homme penché en avant, seulement un dos avec tous ses muscles ! Douze bonnes toiles dans différentes galeries. Et tout le reste.
Je suis amoureux de la Vierge de Murillo de la galerie Corsini. Sa tête me poursuit et ses yeux passent et repassent devant moi, comme deux lanternes dansantes.
À Venise j’espère me foutre une bosse de Vénitiens. Je suis très exalté relativement à l’école vénitienne. – Je serai à Florence le 15 de ce mois et à Venise vers le 30. – En me répondant de suite, tu peux m’écrire encore à Florence. Sinon, à Venise.
Demain j’irai pour toi faire un tour dans Suburre. Mais c’est à Pompéi que je t’ai regretté et à Baïes !
Belle expression : stupet aeris.
Je suis très chaste.
Adieu, vieux. Si tu peux, envoie-moi le plus de papier écrit possible. Surtout maintenant que je suis seul, ça me fera [du] bien. Tes lettres, en voyage, font partie de mon hygiène.
Le tien.
LOUISE COLET À FLAUBERT
Paris, mercredi soir, 14 mai 1851.
Il y a dix-huit mois, j’appris que vous aviez traversé Paris pour faire ce long voyage d’Orient, projeté par vous
– 1018 – depuis si longtemps. Mon cœur se serra bien douloureusement, en comprenant que le vôtre n’avait plus même un souvenir pour moi, et que la pensée de me serrer la main ne vous était pas venue au moment de quitter la France pour ne plus y revenir peut-être. Je pleurais sur cette séparation nouvelle qui me faisait mieux sentir encore la séparation d’âmes décidée par vous depuis si longtemps. Il me semblait qu’en faisant vos préparatifs de départ, qu’en touchant à mes lettres, aux souvenirs sans valeur qui vous viennent de moi, mais auxquels la tendresse vous faisait autrefois attacher quelque prix, il me semblait qu’un peu d’émotion voudrait vous revenir, et que vous auriez cédé au désir de me dire adieu simplement, cordialement, comme à un ami. Cela ne fut pas et je vous le dis sans orgueil comme sans amertume, j’en souffris beaucoup. Qu’on puisse se détacher à ce point de ce qu’on a librement et véritablement aimé, je ne l’ai jamais conçu. Je m’étonnais en vous de cet oubli absolu que même des sentiments nouveaux ne sauraient faire passer en moi. Ce qui me fut si cher m’émeut encore, et garde sur mon cœur des droits qui ne finiront peut-être pas avec la vie.