Correspondance - Tome I
À Ernest Chevalier ......................................................... 79
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 31 parties.
J’ai reçu la boîte de carton (envoi de M. Du Camp), je l’ai ouverte, je ne sais pas pourquoi mais un parfum de sentiment m’en est monté au cœur. Dans les plis du papier bleu qui recouvrait le dedans était resté quelque chose de tes doigts. – Tout cela était bien arrangé, charmant. J’ai eu presque regret ensuite d’y avoir touché. Les fiancées, quand elles découvrent leur corbeille de noces, doivent éprouver quelque chose d’analogue, de moins fin peut-être. J’ai revu la pauvre branche de lierre avec les traces des gouttes de pluie de Mantes. Je me suis précipité sur le petit carnet et
– 488 – j’ai lu avidement toute la pièce, surtout le milieu que je ne connaissais pas. Mais je me dépêchais, j’avais peur d’être dérangé, c’était dans ma chambre de Rouen. Quand je vais avoir fini cette lettre je vais m’y mettre et la prochaine fois je t’enverrai mes observations. Il y a un vers dont je me souviens qui m’a joliment fait rire :
Comme un buffle indompté des déserts d’Amérique.
Je fais un triste buffle, va ! et la rime athlétique qui vient après n’est pas faite pour moi. Je suis de tempérament fort peu gaillard. Mais le corps se sent toujours un peu de l’âme, le gant prend le pli de la main. Au reste il m’a semblé qu’il y avait de vraies belles choses.
Soigne ta pauvre gorge, reste chez toi et chauffe-toi à outrance, et surtout ne m’écris plus de phrases pareilles à celle-ci : « Va à Dieppe, amuse-toi bien. » Justement je suis un homme qui m’amuse tant d’habitude que ça en ferait pleurer ceux qui pourraient voir le fond. – De qui diable veux-tu donc que je te parle si ce n’est de Shakespeare, si ce n’est de ce qui me tient le plus au cœur ? Que j’aie suivant ta remarque plus d’imagination que de cœur, je le voudrais bien mais j’en doute car je trouve, moi, que j’en ai très peu. Quand je considère mes plans d’un côté et l’Art de l’autre, je m’écrie comme les marins bretons : « Mon Dieu, que la mer est grande et que ma barque est petite ! » – Est-il possible que tu me reproches jusqu’à l’innocente affection que j’ai pour un fauteuil !! Si je te parlais de mes bottes, je crois que tu en serais jalouse. Allons, va ! je t’aime bien tout de même et je te baise sur les lèvres, ma mignonne, – encore un baiser entre les deux seins, un sur chaque doigt. Soigne ta main et
– 489 – laisse-toi pousser les ongles plus longs. Tu sais que tu me l’as promis.
Adieu, adieu, mille chaudes caresses.
À LOUISE COLET
[Croisset,] samedi matin, 8 h[eures].
[3 octobre 1846.]
Je vais envoyer à Rouen mon domestique porter la lettre pour Phidias, dans laquelle je lui envoie ses 2 500 francs. Je lui donnerai celle-ci. Tu l’auras ce soir. Je pense que tu es comme moi, tu aimes les nouvelles fraîches. Patiente encore un peu, ma chérie, et lis ceci : la commission s’assemble dans une douzaine de jours pour statuer de suite ce qu’il y a à faire. Je serais fort étonné si ce n’était pas notre ami qui fût chargé du travail. – Donc avant la fin du mois j’irai passer à Paris une huitaine complète. Ce sera toujours ça, n’est-ce pas, quoique 8 jours soient bien vite écoulés. J’ai une peur atroce que mes drôles ne lambinent. Ils mettent dans cette affaire une lenteur, une incurie incroyable. Il faudra s’estimer heureux s’ils en finissent aussi vite qu’ils le disent (voilà 9 mois que ça dure, en six semaines tout aurait pu être bâclé). Ainsi bientôt nous nous reverrons. Ce sera l’hiver, mais nous trouverons bien tout de même un rayon de soleil pour faire une promenade au bois de Boulogne. Tu m’y montreras la petite retraite que tu y as découverte. S’il pleut nous nous chaufferons à un grand feu, toi sur mes genoux et la tête penchée sur mon épaule. Tu vois que pendant que tu t’occupes à te tourmenter et à m’envoyer des reproches, je m’occupe de toi, de nous. J’ai fait cette semaine quelques démarches pour hâter la
– 490 – commission et pouvoir aller te rejoindre le plus tôt possible. Ce n’était peut-être pas très convenable de ma part. Mais n’importe, il me semblait entendre ta voix derrière moi me crier dans l’oreille, avec ta pétulance enfantine : Mais va donc ! va donc ! dépêche-toi.
Tu veux que je te donne quelque chose qui m’appartienne depuis longtemps et dont je me sers habituellement. J’y ai réfléchi. Je t’apporterai mon presse-papier et deux petites salières en émail dans lesquelles je mets de la poudre et des pains à cacheter. Ça a le mérite d’avoir passé de longs jours sur ma table. Ces objets ont été les témoins muets de bien des heures solitaires de ma vie. Qu’ils soient pour toi maintenant. Quand tu écriras, qu’ils te rappellent ton ami.
Sais-tu que si je voulais faire l’homme incompris j’aurais beau jeu ? Dans ton petit mot d’avant-hier tu me dis que tu es sûre que je ne t’ai jamais aimée, tandis que ton cœur t’affirme le contraire. À quoi bon ce mensonge que tu te fais à toi-même ? Est-ce que quand tu me regardes tu ne vois pas que je t’aime, dis ? Ose nier le contraire. Voyons, souris, embrasse-moi. Ne m’en veux plus de te parler de Shakespeare au lieu de moi. Il me semble que c’est plus intéressant, voilà tout. Et de quoi parlerait-on, encore une fois, si ce n’est de ce qui est la préoccupation exclusive de votre esprit ? Pour moi je ne sais pas comment font pour vivre les gens qui ne sont pas, du matin au soir, dans un état esthétique. J’ai goûté plus qu’un autre les plaisirs de la famille, autant qu’un homme de mon âge les joies des sens, plus que beaucoup celles de l’amour ; eh bien, jamais personne ne m’a donné une jouissance approchante à celles que m’ont fournies quelques morts illustres dont je lisais ou contemplais les œuvres. Les trois plus belles choses que
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Dieu ait faites c’est la mer, l’Hamlet et le Don Juan de Mozart. Que tout cela n’aille pas te fâcher encore une fois. Car ce reproche de ta part, à toi, n’est pas vrai. Il peut venir dans un moment d’irritation nerveuse mais il ne doit pas être permanent au fond de ton cœur. – Du Camp est toujours dans les bois où il se promène à cheval et chasse le sanglier. J’attends de lui une lettre qui m’annonce son retour. Le voyage de Dieppe est, Dieu merci, manqué. Mais nous faisons presque tous les jours des promenades dans les environs. Il y a trois jours nous avons rencontré une société dans laquelle se trouvaient deux dames, dont l’une avait un chapeau de paille pareil au tien. Tu ne saurais croire le singulier effet que j’en ai ressenti. Mais la figure n’était pas pareille à la tienne !
Je prendrai avec moi le Carnet de Mantes. Nous le relirons ensemble. Je t’aime bien pour tout cet amour et pour tout ce talent que tu mets à [mes] pieds. Qu’ai-je donc fait pour mériter tant de richesses ? Jamais personne ne me comblera comme toi. Tu devrais être sûre dans ta force qu’une autre ne pourrait jamais atteindre à ta puissance. – Je ne te parle plus de cette estimable Mme Foucaud puisque c’est un sujet qui te chagrine. Tu feras comme tu voudras. –
Je me dépêche dans ce moment de lire un in-folio que l’on m’a envoyé de la Bibliothèque royale. C’est l’Historia orientalis de Hottinger, un bouquin latin, hérissé de grec que je n’entends pas toujours et d’hébreu par-dessus lequel je passe. Il faut que je l’aie rendu d’ici à peu (c’est un mien ami qui l’a pris pour moi). C’est un livre assez curieux et après la lecture duquel on peut faire l’érudit à bon marché, mais ce n’est [pas] pour cela que je l’ai pris. C’était pour voir différentes choses sur la religion des Arabes avant Mahomet et pour m’initier à la composition des talismans. Si j’en
– 492 – trouve un pour me rendre invisible, je filerai de suite rue Fontaine-Saint-Georges et j’entrerai te baiser à la barbe de l’officiel.
Adieu, chère amour. À toi, à toi.
À LOUISE COLET
[Croisset,] dimanche soir. [4 octobre 1846.]
Voici la lettre pour Mme Foucaud. Je voudrais être là, à Paris près de toi et effacer par un baiser chaque pli triste qui viendrait sur ton front en la lisant, car j’ai peur que tu ne t’en chagrines encore. J’ai obéi au mouvement d’écrire à cette femme. Ai-je bien fait de le suivre, je n’en sais rien. Je suis un peu comme Montaigne : « Je ne sais souffrir contradiction ni débat chez moi. » Cette idée m’est venue. J’y ai cédé, voilà tout. Si tu ne me blâmes pas j’aurai eu raison ; si tu me reproches cela j’aurai eu tort. Tu me diras franchement, amour, l’effet qu’elle t’a produit. J’ai écrit ça tout à l’heure assez vite. En la relisant je viens de m’apercevoir qu’elle avait une tournure assez dégagée et que l’ensemble était d’un chic assez ferme. Cette créature-là n’avait pas, pour elle, une très grande intelligence, mais ce n’était pas là ce que je lui demandais. Je me rappellerai toujours qu’elle m’écrivit un jour automate « ottomate », ce qui excita beaucoup, beaucoup mon hilarité (expression parlementaire). À part les moments purement mythologiques je n’avais rien à lui dire. Au bout de 8 jours que nous eussions vécu ensemble, j’en aurais été assommé. Tout le monde n’est pas toi. Car toi tu as pour attirer les gens des charmes secrets dont ils ne se doutent pas. Crois-tu que depuis qu’il y a des amants sur la terre beaucoup aient
– 493 – reçu des vers comme ceux du Carnet ? Tu me gâtes. Tu me donnes de l’orgueil. Je ne vois pas, partout où je tourne les yeux, un homme aimé par une femme telle que toi. Moi qui ne me croyais pas fait pour inspirer de passion sérieuse, je suis si bien démenti par toi que je deviendrais fat et sot si tu ne me laissais encore un peu de bon sens. Il y a dans la lettre ci-incluse une phrase dont tu vas te demander le sens, c’est quand je dis que je suis enlaidi. Eh bien, c’est très vrai. C’était il y a dix ans qu’il eût fallu me connaître. J’avais une distinction de figure que j’ai perdue, mon nez était moins gros et mon front n’avait pas de rides. Il y a encore des moments où quand je me regarde je me semble bien, mais il y en a beaucoup où je me fais l’effet d’un fameux bourgeois. Sais-tu que dans mon enfance les princesses arrêtaient leurs voitures pour me prendre dans leurs bras et m’embrasser ? Un jour que la duchesse de Berry passait à Rouen et qu’elle se promenait sur les quais, elle me remarqua dans la foule, tenu dans les bras de mon père qui m’élevait pour que je puisse voir le cortège. Sa calèche allait au pas. Elle la fit arrêter et prit plaisir à me considérer et à me baiser. Mon pauvre père rentra bien heureux de ce triomphe, c’est bien sûr le seul que je remporterai jamais. Je tressaille encore au mouvement de joie orgueilleuse qui a dû remuer ce grand et bon cœur éteint. – Je comprends, tout comme un autre, ce qu’on peut éprouver à regarder son enfant dormir. Je n’aurais pas été mauvais père. Mais à quoi bon faire sortir du néant ce qui y dort ? Faire venir un être c’est faire venir un misérable. « Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée à un misérable et la vie à ceux qui sont dans l’amertume du cœur ? » C’est Job qui dit cela, aimes-tu ce livre ? C’est un des beaux qu’on ait faits depuis qu’on en fait. T’es-tu nourrie de la Bible ? Pendant plus de trois ans je n’ai lu que ça le soir avant de m’endormir. Au premier moment de libre que je
– 494 – vais avoir je vais recommencer. J’ai entrepris beaucoup de choses assez longues dont je voudrais être débarrassé. Il est possible comme tu me l’observes que je lise trop, quoique je ne lise guère. L’étude au bout du compte ajoute peu, mais elle excite. Maintenant d’ailleurs j’ai toujours peur d’écrire. (Éprouves-tu ainsi que moi avant de commencer une œuvre une espèce de terreur religieuse et comme une appréhension d’entamer le rêve ? Une chose qui m’a beaucoup touché c’est ce que dit Gibbon à la fin de son histoire, quand il parle de la mélancolie qui lui est survenue au cœur lorsqu’il s’est vu avoir fini l’ouvrage où il avait passé 30 ans.) – Et puis l’imagination est plutôt une faculté qu’il faut, je crois, condenser pour lui donner de la force, qu’étendre pour lui donner de la longueur. Paillettes d’or, légères comme de la paille et volatiles comme la poussière, mes idées ont plutôt besoin d’être mises à la presse que passées au laminoir.
Ce bon Toirac, qui t’a fait plaisir en te parlant de moi, est trop indulgent ou trop illusionné quand il dit que je connais les anciens à fond (mes amis finiraient par me rendre ridicule). C’est-à-dire que je les épelle, voilà tout. C’est un excellent garçon que Toirac, homme d’esprit dans l’acception française du mot, et honnête homme avec cela. Il a un assez joli talent pour faire le vers léger, le vers des épîtres de Voltaire. – Je le voyais assez souvent à Paris et nous dînions ensemble. Si tu as des compliments à me relater sur mon compte j’en ai aussi sur le tien. Il est venu cet après-midi un de mes anciens camarades, cousin de mon beau-frère. Il a vu ton portrait et il l’a considérablement admiré. Il l’a pris dans ses mains, approché de la fenêtre et le regardant : « Diable, mais c’est bien beau, ça ! quelle belle figure ! oui, charmante, charmante », etc. Ça m’a fait plaisir. Était-ce pour toi ou pour moi ? Un grand moraliste seul aurait pu le dire. À propos de dire, il faut que je t’avoue tout
– 495 – de suite que je crois que tu n’as fait nulle part quelque chose de meilleur que le mouvement :
Ô lit ! si tu parlais. . . . . . . . . . . . . . . . .
J’adore surtout ceci :
Reprenant à son tour l’amoureuse louange,
Il disait : « Sais-tu bien que je suis fier de toi,
Avec ta bouche rose et tes blonds cheveux d’ange
Tu ranimes pour moi Lavallière et Fontange ;
L’orgueil me transfigure et, dans un rêve étrange,
Te pressant dans mes bras, je me crois le grand roi. »
et encore ceci :
Ton flanc, etc.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pressait ma gorge ronde et ferme
Où brille un bouton de carmin.
Ton bras enlaçait ma ceinture ;
Ton cou vers mon cou se tendait
Et ta lèvre embaumée et pure
À ma lèvre se suspendait.
Deux langues dans la même bouche
Mêlaient d’onctueux lèchements,
Nos corps unis broyaient la couche
Sous leurs fougueux élancements.
Ce sont là des vers émouvants et qui remueraient des pierres, à plus forte raison moi. – Bientôt nous recommencerons, n’est-ce pas, à nous jeter le défi de nous assouvir. Patiente un peu. Moi je m’impatiente.
– 496 –
Adieu. Mille morsures sur ta bouche rose. Du Camp arrive vers le 10. Il ira te voir de suite. Tu cachetteras la lettre avec soin et tu la recommanderas bien. – Puisque je l’ai écrite, qu’elle parvienne !
À LOUISE COLET
[Croisset,] mercredi matin. [7 octobre 1846.]
Je ne t’avais pas parlé de venir ici parce que je suis toujours empêtré de mes chers parents et que je n’aurais pu m’absenter une grande demi-journée pour aller à Rouen. Si l’officiel n’arrive pas, s’ils s’en vont bientôt et que la commission retarde, comme j’en ai peur, je t’écrirai donc de venir me faire une petite visite. – J’irai samedi chez le secrétaire de la commission et je tâcherai de l’animer tellement qu’il pousse l’épée dans les reins aux autres pour en finir vite. – Pradier m’a écrit qu’il allait s’en aller à Nîmes, il m’offre même de l’accompagner. Il eût été plus aimable de sa part de me répondre à ce que je lui demandais. J’attendais de lui une lettre confidentielle que je puisse laisser au secrétaire et dans laquelle il m’aurait demandé à faire le buste. Cela m’eût beaucoup servi pour le faire agréer par ces drôles, car il se présente plusieurs sculpteurs, Dantan entre autres. Tâche de le voir et de lui parler de ça. Ou écris-lui un mot.
Il serait bien possible comme tu le présages dans ta lettre d’avant-hier que cette bonne Mme Foucaud, si elle a besoin d’argent, m’en demande. Le malheur est que je n’en ai pas. J’ai mangé cette année trois fois mon revenu. Si j’en ai quand elle m’en demandera, je lui en donnerai, sinon non. Ce refus forcé m’humiliera mais qu’y faire ?
– 497 –
C’est ta lettre qui était enthousiaste, ardente, sentie. Parce que je te dis que je vais venir bientôt, tu approuves tout en moi, tu me combles de caresses et d’éloges. Tu ne me reproches plus ma fantaisie, mon amour d’images, mon égoïsme raffiné, etc. Mais qu’un obstacle se présente qui m’empêche et ça recommencera, n’est-ce pas ? Ô enfant, enfant, que tu es jeune encore ! L’amour est une plante de printemps qui parfume tout de son espoir. Même les ruines où il s’accroche. Ce n’est pas pour dire que tu sois une ruine, ma chérie. C’est pour dire que, quoique tu te prétendes plus vieille que moi d’âge, tu es plus jeune. Tu me regardes un peu comme Mme [de] Sévigné faisait de Louis XIV : « Oh le grand roi ! » parce qu’il avait dansé avec elle. – Moi parce que tu m’aimes tu me crois beau, intelligent, sublime, tu me prédis de grandes choses. Non, non, tu te trompes. Autrefois j’ai eu toutes ces idées-là sur mon compte. Il n’est pas un crétin qui ne [se] soit rêvé grand homme, pas un âne qui en se contemplant dans le ruisseau où il passait ne se soit regardé avec plaisir et trouvé des allures de cheval. – Il me manque beaucoup et des meilleures choses pour faire du bon. J’ai écrit çà et là quelques belles pages mais pas une œuvre. J’attends un livre que je médite pour me fixer à moi-même ma valeur, mais ce livre ne s’exécutera peut-être jamais et c’est dommage. Ce sera une grande privation pour ceux qui auraient pu le connaître. Parmi les marins, il y [en] a qui découvrent des mondes, qui ajoutent des terres à la terre et des étoiles aux étoiles, ceux-là ce sont les maîtres, les grands, les éternellement beaux. D’autres lancent la terreur par les sabords de leurs navires, capturent, s’enrichissent et s’engraissent. Il y en a qui s’en vont chercher de l’or et de la soie sous d’autres cieux, d’autres seulement tâchent d’attraper dans leurs filets des saumons pour les gourmets et de la morue pour les pauvres. Moi je
– 498 – suis l’obscur et patient pêcheur de perles qui plonge dans les bas-fonds et qui revient les mains vides et la face bleuie. Une attraction fatale m’attire dans les abîmes de la pensée, au fond de ces gouffres intérieurs qui ne tarissent jamais pour les forts. Je passerai ma vie à regarder l’océan de l’art où les autres naviguent ou combattent et je m’amuserai parfois à aller chercher au fond de l’eau des coquilles vertes ou jaunes dont personne ne voudra. Aussi je les garderai pour moi seul et j’en tapisserai ma cabane.
On doit décidément te prendre chez Du Camp pour une dame qui lui veut beaucoup de bien. Mais patiente un peu, les premiers jours de la semaine prochaine tu le verras. Dis-moi, s’il y a quelqu’un chez toi, sous quel prétexte faut-il qu’il se présente, pour que je le lui écrive, et vers quelle heure à peu près ? – Est-ce que, si l’officiel est à Paris, tu ne pourrais pas dire que tu vas chez Phidias pour ton buste et venir avec moi ? Ce bon buste ! nous aura-t-il servi ! – Je me répète toujours et incessamment de manière à m’en fatiguer (mais ça me revient malgré moi)
Avec ta bouche rose et tes blonds cheveux d’ange,
etc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Adieu, ma toute chérie, je t’embrasse partout. C’est surtout le matin et le soir que je pense à toi, ton image me vient avec le jour et me berce à demi engourdi quand je m’endors.
Encore mille tendresses et mille baisers.
– 499 –
À LOUISE COLET
[Croisset,] jeudi soir, 10 h[eures]. [8 octobre 1846.]
Quand ma journée est finie et que j’ai assez pensé, écrit, lu, rêvé, bâillé, quand je suis saoul de travail et que j’éprouve la fatigue de l’ouvrier sur le soir, je me repose dans ton souvenir comme sur un bon lit. Je me livre à toi, je t’aspire. Ça me rafraîchit et ça m’égaye ainsi que ces bonnes brises nocturnes qui vous pénètrent l’âme de vie et de jeunesse. On ouvre sa fenêtre, on ouvre son cœur pour s’emplir de ce quelque chose d’innommé qui est si doux et si grand. Il me semble que la nuit est faite pour un ordre d’idées tout particulier et autre que celui où nous vivons tout le jour. C’est le moment des soupirs, des désirs, du souvenir et de l’espoir, c’est là que seule et éveillée la pensée plane à l’aise entre la terre et le ciel comme ces oiseaux qui vivent dans les nuages. Le corps aussi y a des joies plus violentes. Qu’est-ce qui a jamais eu l’idée de faire un festin autrement qu’aux flambeaux ?
Le diable m’emporte si je sais ce que je veux dire, si ce n’est que ce soir je voudrais t’avoir là, te baiser sur les lèvres, passer mes mains sous tes papillotes légères, et mettre ma tête sur ta gorge quoique cela me soit défendu depuis que tu as vu que je parlais de la sienne à Mme Foucaud. Tu as donc trouvé ma lettre un peu tendre ? Je ne m’en serais pas douté. Il me semble au contraire qu’il y avait par moments un peu d’insolence et que le ton général en était légèrement gentilhomme ? Tu me dis que j’ai aimé sérieusement cette femme, cela n’est pas vrai. – Seulement quand je lui écrivais, avec la faculté que j’ai de m’émouvoir par la plume, je prenais mon sujet au sérieux mais seulement pendant que j’écrivais. Beaucoup de choses qui me laissent froid ou quand je les vois ou quand d’autres en parlent,
– 500 – m’enthousiasment, m’irritent, me blessent si j’en parle et surtout si j’écris. C’est là un des effets de ma nature de saltimbanque. Mon père, à la fin, m’avait défendu d’imiter certaines gens (persuadé que j’en devais beaucoup souffrir, ce qui était vrai quoique je le niasse), entre autres un mendiant épileptique que j’avais un jour rencontré au bord de la mer. Il m’avait conté son histoire, il avait été d’abord journaliste, etc. C’était superbe. Il est certain que quand je rendais ce drôle j’étais dans sa peau. On ne pouvait rien voir de plus hideux que moi à ce moment-là. Comprends-tu la satisfaction que j’en éprouvais ? Je suis sûr que non.
Pour en revenir à cette vénérable créature, voilà avec elle toute la vérité. J’ai eu d’autres aventures plus ou moins drôles. Mais de toutes ces bêtises-là, qui même dans le temps ne m’entraient pas bien avant dans le cœur, je n’ai eu qu’une passion véritable. Je te l’ai déjà dit. J’avais à peine 15 ans, ça m’a duré jusqu’à 18. Et quand j’ai revu cette femme-là après plusieurs années j’ai eu du mal à la reconnaître. – Je la vois encore quelquefois mais rarement, et je la considère avec l’étonnement que les émigrés ont dû avoir quand ils sont rentrés dans leur château délabré : « Est-il possible que j’aie vécu là ! » Et on se dit que ces ruines n’ont pas toujours été ruines et que vous vous êtes chauffé à ce foyer délabré où la pluie coule et où la neige tombe. – Il y aurait une histoire magnifique à faire, mais ce n’est pas moi qui la ferai, ni personne, ce serait trop beau. C’est l’histoire de l’homme moderne depuis 7 ans jusqu’à 20. Celui qui accomplira cette tâche restera aussi éternel que le cœur humain lui-même. Quand tu voudras je te raconterai quelque chose de ce drame inconnu que j’ai observé et chez moi et chez les autres aussi. Il doit se passer chez la femme quelque chose de semblable, mais je ne m’en doute pas. Je n’en ai pas encore rencontré qui m’aient montré
– 501 – franchement les cendres de leur cœur : elles veulent vous faire croire que tout y est braise, elles le croient elles-mêmes.
Un conseil : pendant que j’y pense, ma toute chérie, ne parle pas tant de moi à Phidias. Tu finiras par l’ennuyer de moi. Tu sais qu’il n’y a rien de désagréable à entendre comme l’éloge d’un ami, quand il est répété surtout. Dans la lettre que j’ai reçue de lui il me propose de partir avec lui pour Nîmes, comme si je le pouvais ! S’il s’en va de Paris le 18 il est presque certain que je ne le verrai qu’après son retour, car la commission ne se rassemblera que la semaine prochaine. Au reste le secrétaire de la commission doit m’écrire dans un jour ou deux ce qu’on va faire. Si par le plus grand des hasards c’était fini d’ici à peu, je filerais immédiatement. Combien notre ami sera-t-il de temps absent ?
Du Camp recevra dimanche matin (il doit arriver je crois dans la nuit) ton mot. Il s’y rendra bien sûr s’il le peut, car il est charmant. Sais-tu que ce serait drôle ton dîner tel que tu l’avais projeté, avec Toirac, Du Camp, Phidias. J’aurais l’air du maître de maison qui invite ses amis chez lui. – Comme il a plu aujourd’hui on n’est pas sorti et il a fallu faire la conversation. Ah Dieux ! le grec en a souffert et moi aussi. Et puis les enfants ; décidément, quoique ça soit bien gentil, je n’aime pas les moutards, ils ressemblent trop aux hommes. Les sentiments factices sont assommants, mais les naturels jouissent quelquefois de ce privilège. J’ai éprouvé aujourd’hui la justesse de cette maxime.
Adieu, cher amour, mille baisers, pense à moi, il n’est pas besoin de te le dire n’est-ce pas ? envoie-toi, dans la glace, deux bons baisers de ma part.
– 502 –
À toi.
G.
À LOUISE COLET
[Croisset,] samedi. [10 octobre 1846.]
Je viens d’écrire à notre ami Phidias relativement au buste. Les membres sont encore en vacances. S’ils pouvaient me faire le plaisir de se dépêcher de rentrer ! Il faut donc patienter. Je croyais que ce serait la semaine prochaine, à ce qu’il paraît que ce ne sera que pour l’autre et encore ! Que le tonnerre de Dieu les écrase ou plutôt les ramène ! – J’ai été tantôt chez le secrétaire, qui prend vraiment cette affaire à cœur : il est très obligeant. Mais le pauvre garçon ne compose pas la commission à lui tout seul. Parmi les membres il y a, comme on dit, de gros bonnets… qu’il faut attendre. Phidias se flatte, quand il dit qu’il a fait une bassesse en demandant cet ouvrage. Il ne sera pas du tout fâché de le faire ? qu’en dis-tu ? – Je pense comme toi au sujet de l’institutrice. Ton hypothèse est naturelle. Il faudra que j’en arrache quelque chose et qu’il me fasse des aveux. Ça lui est plus commode. Il l’a sous la main la nuit, et le jour elle élève son enfant. Je te plains d’avoir vu encore une fois le Durasko que tu détestes. Cet enfant de l’héroïque Pologne (style du National) n’a pas pour moi non plus un grand attrait. Et quand on songe qu’un être comme ça a pu être aimé ! qu’il l’est peut-être !… Ne te semble-t-il pas quelquefois qu’il y a des vues si tristement grotesques qu’on voudrait mourir pour n’en pas garder la mémoire ? – Chose étrange chez moi ! Est-ce un effet de l’orgueil, est-ce un résultat de l’isolement de plus en plus grand au milieu
– 503 – duquel je vis, mais parfois en regardant un homme je me demande s’il est bien vrai que ce soit là mon semblable ; et quand je m’interroge, que je cherche entre lui et moi les points de ressemblance possible, je trouve entre nous deux une différence plus grande que si nous habitions deux planètes séparées. – À l’heure qu’il sera quand tu recevras ma lettre tu dois avoir vu Du Camp. Il arrive demain matin à Paris. Il trouvera ton mot, à moins qu’il n’ait retardé son départ de Bernay. Comment le trouves-tu ? Quel effet sa visite t’a-t-elle causé ? – Franchement, j’aurais voulu être là, je suis sûr que vous étiez aussi embarrassés l’un que l’autre.
Fuir, dis-tu ! Aller habiter Rhodes ou Smyrne. Ah ! ces rêves-là rendent malheureux. J’en ai trop fait. J’ai connu, comme un autre, les aspirations désordonnées de voyages lointains. J’ai voulu une mer bleue, un caïque avec ses caïkdjis, une tente au désert, j’ai passé des jours entiers au coin de mon feu à faire la chasse au tigre, et j’entendais le bruit des bambous que cassaient les pieds de mon éléphant qui hennissait de terreur en flairant les bêtes féroces. – Avec toi, vivre là-bas, oui, mais est-ce qu’on oublie ? Notre nature est si misérable qu’arrivés là-bas nous voudrions être ici. J’ai vécu plusieurs années comblé de tous les éléments de bonheur possibles, et je me trouvais l’homme le plus à plaindre du monde. Pourquoi ? Dieu le sait. J’ai un ami qui a vécu 8 ans dans l’Inde. Il revenait de temps à autre en France. Quand il était à Calcutta il passait sa journée couché à plat sur une carte de Paris, et rentré à Paris il se mourait d’ennui et regrettait Calcutta. – L’homme est ainsi, il va alternativement du Midi au Nord et du Nord au Midi, du chaud au froid, se fatigue de l’un, demande l’autre et regrette le premier.
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Je te remercie, ma pauvre bonne, de ton offre de café. Il me serait tout à fait inutile. Tu m’aimes tant que tu voudrais me nourrir et me vêtir ! Que je t’aime de toutes ces idées drôles et si naturelles pourtant ! Tu me combles de prévenances, de soins. Il n’y a que les femmes pour tout cela. Et peut-être parmi les femmes il n’y a que toi. Tiens, j’ai maintenant une envie démesurée d’embrasser ta figure et tes yeux qui me regardent avec tant d’amour. Mais pour en revenir au café j’en ai pris autrefois pour toute ma vie. Pendant que j’habitais à Paris c’était une espèce de rage. J’en buvais bien la valeur d’une grande carafe par jour. L’excès m’a toujours attiré, quel qu’il soit. – Maintenant je n’en prends plus du tout ; et d’aucune façon, il y a bientôt trois ans que je n’en ai goûté une cuillerée. – Dispose donc de ma portion pour quelque autre. Si dans quelque temps tu es contente de Du Camp, donne-la-lui. Parle-moi de ton drame. C’est moi qui viendrai à la première représentation ! Comme le cœur me battra au lever du rideau ! Oui je serai là pour te consoler du public s’il t’outrage, ma pauvre chère aimée, ou pour te serrer dans mes bras toute triomphante s’il t’applaudit. – As-tu déjà pensé à cela ? Moi j’y rêve depuis longtemps.
Oui, déjà un mois depuis Mantes. Un mois ! et il me semble qu’il y a un an. Chacun de nous a dans le cœur un calendrier particulier d’après lequel il mesure le temps. Il y a des minutes qui sont des années, des jours qui marquent comme des siècles. – Ne me parle plus du désir que tu as d’avoir un enfant. Quelle tentation te pousse-t-elle au malheur ? Non, non, moins on prend de la vie, et plus vite elle passe. Que ne suis-je né sans famille, seul sans qu’on m’aime. – Oui, on dit tout ça, on le pense et puis à un sourire, à un regard tout votre cœur se fond, l’homme avec tous ses instincts se réveille, la bête parle et on succombe. –
– 505 –
Je ne me guinde pas vers un faux idéal de stoïcisme mais, comme Panurge fuyait les coups « lesquels il craignait naturellement », j’évite les occasions de souffrance et les attractions dangereuses d’où l’on ne revient plus.
Adieu, chère amour, mille tendresses pour ton cœur, mille baisers sur ton corps.
À LOUISE COLET
[Croisset,] mardi matin, 8 h[eures].
[13 octobre 1846.]
Eh bien, D[u Camp], qu’est-ce que nous en disons ? T’a-t-il convenu ? Avez-vous bien parlé de moi ? Êtes-vous convenus de vos arrangements ? J’attends de toi tout à l’heure une bonne et longue lettre moins boudeuse que la précédente, où tu me racontes tout cela. Je suis sûr que s’il est arrivé dimanche matin à Paris il se sera rendu dimanche soir à ton invitation. Pourquoi donc me fais-tu toujours des reproches et incessamment, ma chérie ? Qu’est-ce que je t’ai donc fait pour que tu pleures toujours ? Quand je suis auprès de toi je peux d’une caresse effacer tes larmes, mais à 30 lieues de distance le baiser que je t’envoie se glace dans l’air et tu ne l’aperçois pas sur mes lettres quand il arrive. Depuis trois jours il pleut sans relâche, le ciel est tout gris, les chemins bourbeux, les feuilles s’envolent au vent ; voilà l’hiver, c’est le temps des longs après-midi silencieux et des grands soirs passés au coin de la cheminée. – Mais qu’il est vide mon pauvre foyer jadis si plein ! On sent mieux que dans l’été, maintenant, les places qui n’y sont pas remplies. Depuis trois jours, quoique je travaille beaucoup, environ 10 heures par jour de suite, je suis d’une tristesse que rien
– 506 – n’égale. J’ai dans l’âme des coliques d’amertume à en mourir. Je ne le dis à personne parce que je n’ai personne à qui le dire. Les autres sont pires que moi, et d’ailleurs je n’ai pas l’habitude de montrer mes larmes aux autres. Je trouve cela sot et indécent, comme de gratter son cautère en société. – Je m’ennuie. J’avais compté aller ces jours-ci à Paris, y passer au moins une bonne semaine, me retremper dans ton amour et y prendre assez de soleil pour me réchauffer pendant mon hiver. J’attends donc avec impatience et je me tourmente.
Tu m’as dit dernièrement que tu avais été voir Don Gusman. J’en connais l’auteur. C’est un ex-ami de Du Camp qui l’a mis un jour à la porte de chez lui parce qu’il trouvait qu’il n’y a rien de bien beau à avoir fait Le Misanthrope. C’est un homme d’esprit vulgaire, la pire espèce de toutes pour les arts où ce qu’on appelle l’esprit ne sert pas beaucoup. – Hier soir j’ai lu du La Bruyère en me couchant. Il est bon de se retremper de temps à autre dans ces grands styles-là. Comme c’est écrit ! Quelles phrases ! Quel relief et quel nerf ! Nous n’avons plus l’idée de tout ça, nous autres. – On lit même ces bouquins-là une fois et puis tout est dit. On devrait les savoir par cœur. Il y a une chose que tu ferais bien, dans laquelle tu réussirais j’en suis sûr, après ton drame il faudra t’en occuper. C’est d’écrire un grand roman tout simple mêlé d’ironie et de sentiment, c’est-à-dire vrai. En laissant aller ton esprit de lui-même tu réussiras à exécuter une bonne œuvre. Une fois le plan bien mûri il faut s’y mettre et
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . d’une aile forte
Laisser la plume aller où la verve l’emporte,
– 507 – comme dit ce vieux Régnier. – Nous recauserons de tout ça.
Qu’il me semble qu’il y a longtemps que je n’ai vu ton pauvre petit boudoir où tu travailles ! Je me figure t’y voir, chère amie, triste, rêveuse, penchée sur ton guéridon et songeant à moi. Comme les étincelles du feu font songer, n’est-ce pas ? – Je voudrais savoir le costume de chambre que tu as l’hiver chez toi. Si tu me laissais faire, c’est moi qui t’arrangerais une belle robe de chambre. Les ceintures sont arrivées. Veux-tu que je dise à D[u Camp] de t’en envoyer une, ou m’attendre pour que je te la donne moi-même ? Adieu, mon pauvre amour, mille doux baisers. Quel bonheur ce serait maintenant d’être seuls, seuls dans une bonne chambre bien close, rideaux tirés, porte fermée au verrou, d’avoir un feu flambant, et d’être dans le lit, côte à côte, l’un contre l’autre, de nous étreindre, de nous sentir. – Les cuisses entrelacées, les bras passés autour de la taille, bouche sur bouche et poitrine contre poitrine…
Encore adieu, à toi mon cœur.
À LOUISE COLET
[Croisset,] mardi soir, 11 h[eures].
[13 octobre 1846.]
Jamais tu n’as eu plus d’impatience, de dépit, de rage que je n’en ai. Je n’en travaille plus, je jure au coin de mon feu et je casse mes charbons avec mes pincettes. Quand je lis, la pensée est ailleurs, en vain je veux la ramener. Comme un bon cheval à une voiture en place, elle piaffe et bondit pour me traîner vers toi, au grand galop et toute joyeuse. Ce n’est pas dans 15 jours, ma bonne petite femme, ni dans 8
– 508 – que je te verrai… oui, mais pas plus de 8, par le Styx ! Je croyais bien que ce serait avant dimanche.
Figure-toi que ces imbéciles-là qui devaient se rassembler le 3 décideront seulement vendredi le jour de leur réunion. S’ils outrepassent la semaine prochaine, je pars immédiatement dès samedi matin. Je suis las, vexé, honteux, et puis je t’avais dit que j’y serais le premier, croyant y être bien avant et je veux réparer le plus vite possible ma parole manquée (non par ma faute !). Ma mère ne va pas bien. Je ne la quitte presque pas. Quand je ne suis pas dans sa chambre elle est dans mon cabinet. Lorsque mon beau-frère a quelqu’un à dîner je n’y vais même pas pour ne pas la laisser seule. Oh, va ! j’ai bien besoin de me retremper le cœur dans ton sourire et de prendre un bon bain d’amour.
Je te plains sincèrement du retour de l’officiel. Si vivre avec ceux qu’on aime est une douce chose, la pire de toutes c’est de vivre avec ceux qui nous sont à charge. C’est un supplice de toute minute. La vie s’en va ainsi déchiquetée pièces à pièces par toutes ces banalités imperceptibles dont la somme réunie fait une masse terrible. Ce ne sont pas les lions que je crains, ni les coups de sabre mais les rats et les piqûres d’épingle. L’habileté pratique d’un être intelligent consiste à savoir se préserver de tout cela. À cela comme en tout il y faut de l’art et surtout de la Patience. Je n’ai pas pu arriver au stoïcisme à qui rien ne fait et qui ne se révolte pas plus de la bêtise que du crime. Mais je suis parvenu à me sevrer complètement de tout ce qui peut me montrer cette bêtise humaine. Brise donc ton miroir, me diras-tu ? – Pour endurer tout ce qu’il te faut subir, mon pauvre ange, fais-toi une cuirasse secrète composée de poésie et d’orgueil, comme on tressait les cottes de maille avec de l’or et du fer.
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Tâche d’anéantir ta susceptibilité nerveuse, regarde-toi comme tellement au-dessus de lui que rien de lui ne te fasse.
Ah ! le beau clair de lune ! la belle nuit ! oui il y aura encore des feuilles au bois de Boulogne et une bonne voiture chez Briard dans laquelle nous nous tiendrons par la taille, comme aux premiers jours.
Bonsoir, et sur la bouche, sur la bouche jusqu’au fond, jusqu’au cœur.
J’ai reçu les ceintures. Je t’en apporterai une. Toutes 2 sont pareilles mais je ne crois pas que tu puisses t’en servir. C’est un filet pour passer dans les pantalons à coulisse. Peut-être pourras-tu l’employer dans les cheveux, comme on faisait il y a deux ans des bourses algériennes, mais ce serait bien long. Enfin tu verras et tu la prendras si elle te plaît.
Je n’oublierai pas le sucre de pomme.
À LOUISE COLET
[Croisset,] mercredi soir, 11 h[eures].
[14 octobre 1846.]
Je suis bien aise que Max[ime] t’ait plu. C’est une bonne, belle et grande nature que j’ai devinée du premier jour et à laquelle je me suis accroché comme à une trouvaille. Il y a entre nous deux trop de points de contact dans l’esprit et dans la constitution pour que nous nous manquions. Voilà quatre ans que nous [nous] connaissons, c’est comme s’il y avait un siècle ! tant nous avons vécu ensemble, et par des fortunes diverses, par des temps de pluie et de soleil. Aime-le comme un frère que j’aurais à
– 510 –
Paris. Fie-toi à lui comme à moi et plus à lui qu’à moi-même car il vaut mieux que moi. Il y a chez lui plus d’héroïsme et plus de délicatesse. La gentilhommerie de ses manières ne fait que sortir de celle de son cœur. Moi je suis plus grossier, plus commun, plus ondoyant. J’ai le fumet plus âcre. – Il ne faut pas en croire ce qu’il peut te dire de moi sous le rapport littéraire. M’aimant comme il m’aime il est partial sans doute. D’abord je suis un peu son maître. Je l’ai tiré de la bourbe du feuilleton où il serait maintenant enfoui pour le reste de sa vie – si ce n’est étouffé – et je lui ai inspiré l’amour des études sérieuses. Il a fait depuis deux ans de grands progrès. Il a maintenant un joli talent. Il en aura un beau plutôt. C’est surtout le sentiment et le goût qui dominent en lui. Il attendrit, je connais une chose de lui que je ne peux pas lire sans larmes dans les yeux ; et avec toutes ces bonnes qualités il est modeste comme un enfant. – À propos de gens qui disent du bien de moi, méfie-toi du brave Toirac, c’est un malin et peut-être ne s’étend-il si fort en louanges sur mon compte que pour voir l’effet qu’elles font sur toi. Il aura sans doute soupçonné à la manière dont tu parlais de moi, que tu ressentais quelque chose et, suivant la vieille tactique, il aura essayé l’apologie afin d’épier si elle t’était agréable ou indifférente. – Tu as une de tes connaissances qui doit aussi avoir de moi une furieuse idée. C’est Malitourne. Je dois lui paraître un géant de blague et de gaieté. Nous ne nous sommes vus qu’une fois, chez Phidias, et avec la Rousse de Marin. J’y ai été si crapuleusement aimable qu’à coup [sûr] il ne m’a pas oublié. J’étais ce jour-là en veine, j’avais de la verve. En voilà encore un dans l’esprit duquel, j’imagine, je passe pour être un gaillard facétieux. J’ai passé pour être tant de choses et on m’a trouvé des ressemblances avec tant de gens ! depuis ceux qui ont dit que je m’étais rendu malade par l’abus des
– 511 – femmes, ou des plaisirs solitaires, jusqu’à ceux qui me disaient pour me flatter que je ressemblais au duc d’Orléans. –
Causons du drame. Oui je pense souvent à la 1re représentation, je m’en tourmente ! – Oh, comme mon cœur battra ! Je me connais, s’il est applaudi j’aurai du mal à me contenir. Je me prépare bien à l’infortune mais pas au bonheur, et ç’en sera un, si tu triomphes !! Oh ! ces trépignements que je rêvais au collège, le coude appuyé sur mon pupitre en regardant la lampe fumeuse de notre étude ! Cette gloire bruyante dont le fantôme évoqué me faisait tressaillir, j’aurai donc tout cela, moi, et dans toi, c’est-à-dire dans la partie sensitive de moi-même. Le soir j’embrasserai cette noble poitrine dont le sentiment aura remué la foule comme un grand vent fait sur l’eau. Depuis que mon père et ma sœur sont morts je n’ai plus d’ambition. Ils ont emporté ma vanité dans leur linceul et ils la gardent. Je ne sais pas même si jamais on imprimera une ligne de moi. Je ne fais pas comme le renard qui trouve trop vert le fruit qu’il ne peut manger. Mais moi, je n’ai plus faim. Le succès ne me tente pas. Celui qui me tente c’est celui que je peux me donner, ma propre approbation, et je finirai peut-être par m’en passer, comme il aurait fallu me passer de celle des autres. C’est donc vers toi, sur toi que je reporte tout cela. Travaille, médite, médite surtout, condense ta pensée, tu sais que les beaux fragments ne font rien. L’unité, l’unité, tout est là. L’ensemble, voilà ce qui manque à tous ceux d’aujourd’hui, aux grands comme aux petits. Mille beaux endroits, pas une œuvre. Serre ton style, fais-en un tissu souple comme la soie et fort comme une cotte de mailles. Pardon de ces conseils, mais je voudrais te donner tout ce que je désire pour moi.
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Pas de nouvelles de la commission. Demain nous allons à Rouen pour préparer nos logements d’hiver. Je m’en informerai. J’ai bien peur que ce ne soit que pour le commencement de novembre, c’est-à-dire dans 15 ou 20 jours mais pas plus tard bien sûr. Il pleut toujours ; le temps est triste, et moi !
Je travaille assez dans ce moment-ci. J’ai plusieurs choses que je veux finir, qui m’ennuient et que je continue tout de même, espérant plus tard en retirer quelque chose. Au printemps prochain pourtant je me mettrai à écrire de nouveau. Mais je recule toujours. Un sujet à traiter est pour moi comme une femme dont on est amoureux ; quand elle va vous céder on tremble et on a peur, c’est un effroi voluptueux. On n’ose pas toucher son désir. – l’ai relu ce soir l’épisode de Velléda des Martyrs. Quelle belle chose ! Quelle poésie ! Mais si j’avais été Eudore et que tu eusses été la druidesse j’aurais cédé plus vite. Je ne peux pas me défendre d’un sentiment d’indignation bourgeoise quand je vois dans les livres des hommes qui résistent aux femmes. On pense toujours que c’est l’auteur qui parle de lui et on trouve ça impertinent parce que c’est peut-être faux après tout. Tu me parles d’Albert Aubert, et de M. Gaschon de Molesnes. Méprise tous ces drôles. À quoi bon s’inquiéter de ce que ces merles piaillent ? C’est perdre son temps que de lire des critiques. Je me fais fort de soutenir dans une thèse qu’il n’y en a pas eu une de bonne depuis qu’on en fait, que ça ne sert à rien qu’à embêter les auteurs et à abrutir le public, et enfin qu’on fait de la critique quand on ne peut pas faire de l’art, de même qu’on se met mouchard quand on ne peut pas être soldat. Je voudrais bien savoir qu’est-ce que les poètes de tout temps ont eu de commun dans leurs œuvres avec ceux qui en ont fait l’analyse. Plaute aurait ri d’Aristote s’il l’avait connu ; Corneille se débattait sous lui. Voltaire, malgré lui, a
– 513 –
été rétréci par Boileau. Beaucoup de mauvais nous eût été épargné dans le drame moderne sans W. Schlegel ; et quand la traduction de Hegel sera finie, Dieu sait où nous irons ! Et qu’on ajoute les journalistes par là-dessus, eux qui n’ont pas même la science pour cacher leur lèpre jalouse ! Je me suis laissé aller par ma haine de la critique et des critiques, si bien que ces misérables m’ont pris toute la place pour t’embrasser, mais malgré eux c’est ce que je fais. Ainsi donc, avec leur permission, mille grands baisers sur ton beau front et sur tes yeux si doux et…
À LOUISE COLET
[Croisset,] samedi soir, 1 h[eure] de nuit.
[17-18 octobre 1846.]
Tu veux donc me rendre fou d’orgueil, moi qu’on accuse déjà d’en tant avoir ! Voilà maintenant que tu m’admires, que tu me places à part des autres hommes, bien haut sur le piédestal de ton amour. Sais-tu qu’il faut que j’aie la tête bien plantée sur les épaules pour que le vertige ne me prenne pas ? Toi ! toi ! tu te ravales devant moi, tu te fais infime et petite, je te surprends, je t’étonne, mais qui suis-je donc, qu’est-ce que [je] vaux ! – Je ne suis rien qu’un lézard littéraire qui se chauffe toute la journée au grand soleil du beau. Voilà tout. Ne me dis donc plus des choses si singulières et si flatteuses, car elles m’humilient dans mon bon sens. – Tu as fait de la peine à Max[ime] quand il t’a vue si chagrine, si triste, si aimante. Ce sera pour toi une douce société ; tu trouveras dans sa parole amie des consolations inattendues les jours de souffrance. Il te répétera que je t’aime, que je lui parle souvent de toi… – Tu me demandes
– 514 – dans ta dernière lettre si je me souviens du 29 juillet. Oh, si je m’en souviens ! Il y avait feu d’artifice aussi en nous ce soir-là et belle illumination dans nos cœurs. Et le lendemain, le jeudi, le soir en calèche ? Te rappelles-tu surtout un moment, à l’entrée des Champs-Élysées où nous sommes restés longtemps sans nous parler ? tu me regardais d’un air sombre et tendre à la fois, je voyais tes yeux briller dans la nuit sous ton chapeau. Toujours je me retourne vers ce souvenir, vers toi. Je peux dire comme Calydasa : « Mon cœur va en arrière vers toi, comme la flamme de l’étendard que l’on porte contre le vent. »
N’aie pas peur pour ma santé. Je suis fait pour vivre vieux. Il m’est arrivé toutes espèces d’accidents et de maladies sans qu’il m’en soit rien resté. Tout ça glisse sur moi comme l’eau sur le col d’un cygne. J’ai suivi tous les régimes et vécu de toutes les manières. Je me suis exercé de bonne heure à tout, au travail, à la paresse, à tout excès, à toute abstinence. Je n’ai jamais senti ce que c’était que la fatigue intellectuelle et il fut une année où j’ai travaillé régulièrement pendant 10 mois 15 heures par jour. Trois fois par semaine seulement je faisais des armes à outrance, si bien que j’en râlais ensuite sur mon lit pendant une demi-heure. Quant à la fatigue physique, l’éducation m’a fait un tempérament de colonel de cuirassiers. Sans mes nerfs, partie délicate chez moi qui me rapproche des gens comme il faut, j’aurais un peu d’affinité avec le fort de la Halle ; sois donc sans crainte, pauvre chérie, je n’ai pas besoin d’exercice et je vis bien 15 jours sans prendre l’air ni sortir de mon cabinet.
Oui je relis souvent les vers sur Mantes. Tu sais ma manie de répéter toujours quelque chose ; eh bien, je me redis sans cesse :
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Avec ta bouche rose et tes blonds cheveux d’ange, etc.
Je ne sais pas si je fais comme toi, si l’amour ne m’aveugle pas, mais il me semble que tu n’as guère écrit quelque chose de meilleur, car c’est vraiment très beau. Tu aimes les foulards bleus. J’en ai retrouvé un à moi qui m’a servi pendant longtemps. Je te l’apporterai avec mes petites salières d’émail.
Quant à la commission, je me suis fixé un terme, car j’en suis outré. Si le 1er novembre ça n’est pas fait, je pars. Il faudra bien d’ailleurs d’ici là qu’elle se décide. Tu as toujours l’idée de venir ici me soigner si j’étais malade. Je t’avoue que je n’aimerais pas ça, à cause de toutes les scènes que ça susciterait. Et puis d’ailleurs je n’ai jamais compris cette manie qu’ont les hommes de montrer leurs plaies à ceux que cette vue doit faire souffrir, d’aller chercher le cœur qui vous aime pour le rendre témoin de votre fièvre et de votre tranchée. Cette pratique commune est d’un égoïsme révoltant, et si tu veux ici que je t’avoue une faiblesse, une misère de ma nature je serais gêné de toi, dans cet état, qui est toujours ridicule. J’ai de la pudeur pour de certaines positions grotesques qui m’intimident près de toi. Mais est-ce que je peux être malade ? est-ce que mon talisman n’est pas là-bas ? Ton amour, n’est-ce pas un préservatif contre tout malheur ?
Adieu, ma vie, un long baiser ; je passe la main sous tes papillotes et j’en soulève légèrement le bout.
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À LOUISE COLET
[Croisset,] mardi matin. [20 octobre 1846.]
Qu’est-ce qu’il y a ? Es-tu malade ? Une de mes lettres a-t-elle [été] égarée ? ou une des tiennes ? Depuis jeudi matin pas un mot. De grâce, réponds-moi, réponds-moi de suite. J’ai des inquiétudes atroces. Je suis en proie à mille soupçons épouvantables. Je ne sais que m’imaginer ni que dire. Je ne peux pas même t’écrire, car je ne sais ce que je dis, si ce n’est que je t’aime, que je t’adore, que je t’embrasse. Voilà quatre grands jours que je brûle d’impatience et d’angoisses.
Oh ! plus de ça, je t’en prie !
Adieu, adieu, mille tendres baisers. Mon cœur bat comme s’il t’était arrivé un malheur.
À LOUISE COLET
[Croisset,] mercredi soir, 11 h[eures].
[21 octobre 1846.]
Je réponds à tes deux lettres, à celle écrite dimanche matin et à celle de lundi. On s’est trompé à la poste pour la première et on l’a envoyée à Croisy-la-Haie, village sur la route de Neufchâtel. Écris à l’avenir Rouen en plus gros caractères et Croisset bien distinctement.
Non je [ne] te ferai pas de reproches sur tes reproches. Que l’injustice en retombe sur toi ! Tu as peur que je ne t’envoie des duretés, eh bien non, je ne t’envoie que des baisers, que des caresses ; je voudrais pouvoir te faire parvenir une mélodie langoureuse pour te charmer comme
– 517 – on fait aux enfants qu’on endort, ou un de ces bons parfums qui tout en vous faisant mourir semblent vous donner une vie nouvelle. Pourquoi, pauvre âme, ne veux-tu plus que je te dise que je t’aime ? C’est au reste là le sort des sentiments vrais, de n’être pas crus. Si j’avais posé, menti, exagéré, tu n’aurais peut-être pas en ce moment tous ces doutes qui te rongent. Je ne sais que te dire ; j’ai peur, à tout mot, de faire saigner ton pauvre cœur sur lequel je pose le mien. Mais est-ce que j’ai l’air d’un homme qui ment ? Si je ne t’aimais pas est-ce que je t’enverrais des lettres comme les miennes où je te dis tout, tout ? Je soignerais mon style, j’arrondirais mes périodes. Non, tu ne crois pas ce que tu dis toi-même. C’est l’ennui, le désir, le malheur de la vie enfin qui te fait dire tout cela. Est-ce que tu ne me connais pas maintenant ? Il est vrai que je ne suis pas si facile à connaître. Est-ce que tu n’es pas sûre de moi ? Moi, je le suis de toi, de ton présent, de ton avenir, de ton passé même. T’ai-je fait seulement une question sur ton passé ? Qu’est-ce que cela m’importe, je le prends avec le reste sans m’en soucier ; je ne suis jaloux de rien, de personne. Je pense à toi à toute heure du jour, ton image me sourit, m’accompagne, m’entoure, je m’endors avec, c’est elle qui me réveille, elle colore ma journée d’un reflet rose et doux. Si tu avais compté trouver en moi les aigreurs des passions adolescentes et leurs fougues délirantes il fallait fuir cet homme qui s’est déclaré vieux d’abord et qui avant de demander à être aimé a montré sa lèpre. J’ai beaucoup vécu, Louise, beaucoup. Ceux qui me connaissent un peu intimement s’étonnent de me trouver si mûr et je le suis plus encore qu’ils ne le pensent. – Il y a encore trois mois je pensais que j’en avais fini avec les passions et j’avais de bonnes raisons pour le croire ! Et tu crois que je n’ai eu pour toi que le caprice passager qui vous pousse à lever la première jupe venue dont on ne connaît